Le Londres des Français : huguenots, exilés et tables de Soho à Covent Garden

De la plaque de Napoléon III au French House, de l'église huguenote de Soho Square aux fresques de Cocteau, de Voltaire à Maiden Lane au roi Jean le Bon prisonnier au Savoy : trois siècles de Français à Londres

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  1. 1. King Street : Napoléon III, policier à Londres

    1C King Street, St James's, London SW1Y 6QT, United Kingdom

    Cherche, sur une façade de King Street, une plaque ronde toute simple. Elle dit, en anglais, que Napoléon III a vécu ici en 1848. Un futur empereur des Français, locataire à deux pas des clubs de gentlemen de St James's et de la maison de ventes Christie's, installée dans cette rue depuis 1823. Et cette plaque a une particularité: posée en 1867, quand l'empereur régnait encore, elle passe pour la plus ancienne de ce genre encore en place à Londres.

    En 1846, Louis-Napoléon Bonaparte, neveu du grand Napoléon, est un conspirateur raté. Deux tentatives de coup d'État, une condamnation à la prison à vie... puis une évasion spectaculaire du fort de Ham, déguisé en ouvrier, une planche sur l'épaule. Le surnom de cet ouvrier, Badinguet, lui collera à la peau pour toujours. Réfugié à Londres, il fréquente les salons, les champs de courses, et accumule les dettes.

    Et voici le détail le plus savoureux. Le 10 avril 1848, les chartistes, qui réclament le suffrage universel, organisent une grande manifestation à Londres. Le gouvernement prend peur et enrôle des milliers de volontaires comme agents de police spéciaux. Parmi eux, un certain Louis-Napoléon, bâton en main, prêt à défendre l'ordre britannique. Huit mois plus tard, il est élu président de la République française.

    La roue tourne encore. Après la défaite de Sedan, en 1870, et sa captivité en Allemagne, l'empereur déchu revient en Angleterre en 1871, cette fois pour de bon. Il s'installe à Chislehurst, dans le sud de Londres, avec l'impératrice Eugénie, et y meurt en 1873. Leur fils unique, le prince impérial, s'engage aux côtés des Britanniques et tombe en 1879 en Afrique australe, face aux Zoulous.

    Londres a ce talent-là: elle accueille les rois en fuite, les républicains en fuite, les empereurs en fuite, parfois les mêmes, à quelques années d'écart. Toute cette promenade va te le montrer. Remonte maintenant Duke Street St James's jusqu'à Piccadilly, traverse et file vers Regent Street: un marchand de vin français, en fuite lui aussi, y a fondé une légende.

  2. 2. Café Royal : la fortune d'un marchand de vin en fuite

    68 Regent Street, London W1B 4DY, United Kingdom

    Arrête-toi devant le 68 Regent Street, sous la grande courbe de façades couleur crème, et cherche le nom gravé au-dessus de l'entrée: Café Royal. Aujourd'hui, c'est un hôtel de luxe. Mais pendant près d'un siècle et demi, ce fut le salon de Londres, l'endroit où l'on venait voir, être vu, et dire du mal des absents.

    Son fondateur s'appelle Daniel Nicolas Thévenon. Marchand de vin français criblé de dettes, il quitte la France avec sa femme Célestine et presque rien en poche. À Londres, il se choisit un nom plus facile à prononcer, Daniel Nicols, et ouvre en 1865 un petit café-restaurant tout près d'ici. Sa cave devient si célèbre qu'on la dira bientôt l'une des meilleures du monde.

    Dans les années 1890, le Café Royal est l'antichambre de la bohème londonienne. Oscar Wilde y tient sa cour, le peintre Whistler y lance ses piques, et plus tard viendront, dit-on, D. H. Lawrence, Virginia Woolf ou un certain Winston Churchill. On raconte que c'est à l'une de ces tables que des amis ont supplié Wilde de renoncer au procès qui allait le perdre... et qu'il ne les a pas écoutés.

    Le Café Royal a fermé ses portes en 2008, après plus de cent quarante ans de dîners, de duels verbaux et de scandales. Il a rouvert en hôtel quelques années plus tard, et sa salle la plus célèbre, l'ancienne Grill Room, couverte de miroirs, de dorures et de cariatides dans le goût du Second Empire, porte aujourd'hui le nom d'Oscar Wilde. Le Second Empire, justement, celui de Napoléon III, qui régnait encore à Paris quand Nicols ouvrait boutique.

    Un marchand de vin ruiné qui devient l'hôte de toute l'intelligentsia anglaise: c'est la version heureuse de l'exil. Traverse maintenant Regent Street, entre dans Soho par Brewer Street puis Old Compton Street, et rejoins Dean Street: tu vas trinquer, au moins des yeux, à la santé de la France libre.

  3. 3. The French House : le pub de la France libre

    49 Dean Street, London W1D 5BG, United Kingdom

    Repère sur Dean Street une étroite façade de pub et une enseigne qui dit tout simplement: The French House. À l'intérieur, une seule salle minuscule, des murs couverts de photos d'écrivains, de boxeurs et d'acteurs, et une règle étrange, appliquée depuis des décennies: ici, la bière ne se sert qu'en demi-pintes.

    Pendant longtemps, le pub s'appelait The York Minster. En 1914, un Belge, Victor Berlemont, en reprend la licence; puis son fils Gaston, célèbre pour sa moustache en guidon de vélo, le tient pendant des décennies. Tout Soho l'appelait déjà le pub français. Le nom officiel n'a changé qu'en 1984, après l'incendie de la cathédrale d'York, pour qu'on cesse, dit-on, de confondre les deux.

    Et puis il y a la légende. On raconte que pendant la guerre, les Français libres avaient fait de ce pub leur quartier général officieux, et que le général de Gaulle lui-même y serait passé. Certains vont jusqu'à prétendre qu'il aurait rédigé son appel du 18 juin à l'étage, sur un coin de table. Aucun document ne le prouve... mais aucun habitué ne te laissera en douter.

    Ce qui est certain, c'est qu'après la guerre, le pub devient le repaire de la bohème de Soho. Le peintre Francis Bacon y avait ses habitudes, et le poète gallois Dylan Thomas y aurait un soir oublié sous sa chaise un manuscrit précieux, celui de sa pièce radiophonique Under Milk Wood. Quant aux demi-pintes, chacun a son explication: pour certains, c'était une façon d'encourager les clients à boire du vin, à la française.

    Derrière le folklore, il y a une vérité plus ancienne: Soho est français depuis plus de trois siècles. Les premiers à s'y installer en nombre étaient des protestants chassés par Louis XIV. Remonte Dean Street vers le nord jusqu'à Soho Square, la place aux grands arbres où ces réfugiés ont bâti leur église.

  4. 4. Soho Square : l'Église protestante française

    8-9 Soho Square, London W1D 3QD, United Kingdom

    Sur le côté nord de Soho Square, repère ce bâtiment de brique rouge et de terre cuite, avec ses pignons, ses arcs et ses airs presque flamands. C'est l'Église protestante française de Londres. Le bâtiment date de 1893 et il est signé Aston Webb, l'architecte qui dessinera plus tard la façade de Buckingham Palace.

    Mais la communauté est bien plus vieille que ses briques. En 1550, le jeune roi Édouard VI accorde une charte aux protestants étrangers réfugiés à Londres, et une église de langue française naît alors dans la City, sur Threadneedle Street. C'est l'une des plus anciennes communautés francophones hors de France, et elle n'a déménagé ici qu'à la fin du XIXe siècle.

    Puis vient 1685. Louis XIV révoque l'édit de Nantes, et le culte protestant est interdit dans le royaume. Des dizaines de milliers de huguenots prennent la fuite, au péril de leur vie; on estime que quarante à cinquante mille d'entre eux gagnent l'Angleterre. Beaucoup s'installent ici, à Soho, d'autres à Spitalfields, où ils tissent la soie. Au début du XVIIIe siècle, on entendait, dit-on, plus de français que d'anglais dans certaines rues du quartier.

    Les huguenots ont même offert un mot à la langue anglaise: refugee, de réfugié, qui s'est répandu en anglais justement pour les désigner. Ils étaient orfèvres, horlogers, graveurs, perruquiers, médecins, et l'argenterie huguenote de Soho fait encore aujourd'hui la fierté des musées. Une bonne part du raffinement londonien du XVIIIe siècle parlait français à l'atelier.

    Au centre de la place, regarde la statue un peu usée de Charles II, sculptée en 1681. Soho tirerait son nom d'un vieux cri de chasse, so-ho, lancé quand ces champs étaient encore un terrain de chasse royal. Ressors par le coin sud-est de la place et prends Greek Street, une rue qui doit son nom à une église grecque... devenue française.

  5. 5. Greek Street : l'Église des Grecs et les communards

    28 Greek Street, London W1D 5DQ, United Kingdom

    Descends Greek Street et observe cette rue étroite de façades géorgiennes, de portes laquées et d'enseignes de restaurants. Rien n'y rappelle la Grèce. Et pourtant, son nom vient bien d'une église grecque, bâtie dans les années 1670 tout près d'ici, sur une ruelle appelée Hog Lane, l'actuelle Charing Cross Road.

    L'aventure grecque tourne court: la communauté orthodoxe est trop petite, les dettes trop lourdes. Au début des années 1680, l'église passe aux huguenots, qui la rebaptisent tout naturellement l'Église des Grecs. Pendant plus d'un siècle, les réfugiés français y chantent leurs psaumes. Le bâtiment a disparu depuis longtemps, mais un peintre anglais l'a immortalisé.

    En 1738, William Hogarth publie une série de gravures, Les Quatre Moments de la journée. Dans celle qu'il intitule Midi, on voit la sortie du culte devant l'église des huguenots: des Français tirés à quatre épingles, perruques poudrées, enfants habillés en adultes miniatures... et de l'autre côté du ruisseau, des Londoniens débraillés, une tourte renversée, un gamin en larmes. C'est une caricature, mais aussi un document: le Soho français vu par un voisin moqueur.

    Les Français ne sont jamais vraiment partis de cette rue. Au numéro 28, la pâtisserie Maison Bertaux, fondée en 1871, revendique le titre de plus ancienne de Londres. Selon la tradition de la maison, son fondateur était un exilé de la Commune de Paris, l'un des nombreux communards réfugiés à Soho et à Fitzrovia après la Semaine sanglante. Les éclairs, eux, n'ont jamais eu besoin de passeport.

    Verlaine et Rimbaud ont, eux aussi, fréquenté ces cercles de communards exilés lors de leur séjour londonien de 1872 et 1873, avant de s'installer à Camden, au 8 Royal College Street, loin d'ici. Leur histoire finira à Bruxelles, par un coup de revolver. Continue maintenant vers le sud, traverse Shaftesbury Avenue et rejoins Leicester Place: une église ronde t'attend entre les cinémas.

  6. 6. Notre-Dame de France : les fresques de Cocteau

    5 Leicester Place, London WC2H 7BX, United Kingdom

    Glisse-toi dans Leicester Place, entre les cinémas et les restaurants de Chinatown, jusqu'à une façade de brique sobre, presque austère. Passe la porte, et surprise: une grande nef ronde, lumineuse, comme un théâtre. C'est Notre-Dame de France, l'église catholique des Français de Londres.

    Cette rondeur n'est pas un hasard. À la fin du XVIIIe siècle, il y avait ici une rotonde de spectacle, l'un des tout premiers panoramas: on entrait dans un grand cylindre pour se retrouver au milieu d'une immense vue peinte à 360 degrés, une bataille, une ville lointaine. En 1865, des pères maristes venus de France reprennent le bâtiment et en font une église pour les milliers de Français modestes du quartier, domestiques, cuisiniers, artisans.

    Pendant le Blitz, en 1940, une bombe allemande dévaste l'église. Elle est reconstruite après la guerre par l'architecte Hector Corfiato, qui conserve le plan circulaire, et consacrée de nouveau en 1955. C'est pour ça que la façade a l'air si récente, alors que la paroisse a plus de cent cinquante ans.

    Cherche maintenant la petite chapelle latérale. En 1960, Jean Cocteau, alors septuagénaire, y peint lui-même trois fresques: l'Annonciation, la Crucifixion et l'Assomption. Des lignes fines, presque des dessins au trait, des soldats romains aux allures de voyous qui jouent aux dés, un Christ dont on ne voit que les pieds. Et au pied de la croix, regarde bien: Cocteau s'est glissé lui-même parmi les personnages, le visage tourné à l'écart de la scène.

    C'est l'une des très rares œuvres de Cocteau que l'on puisse voir en Angleterre, et presque personne, sur Leicester Square, ne soupçonne sa présence. Prends le temps de t'asseoir un instant dans la nef ronde: ce silence, à quelques mètres de la foule, a quelque chose d'irréel. Ressors, et descends Leicester Place jusqu'à la place: il y a trois siècles, un célèbre graveur anglais y vivait, entouré d'artistes français qu'il adorait moquer.

  7. 7. Leicester Square : Hogarth et le quartier français

    Leicester Square, London WC2H 7LU, United Kingdom

    Entre sur Leicester Square, au milieu des écrans géants, des avant-premières et des tapis rouges. Au centre, Shakespeare, accoudé à un piédestal, fait mine de méditer au-dessus d'une fontaine. Difficile d'imaginer qu'il y avait ici, il y a trois siècles, une paisible place résidentielle, Leicester Fields, où vivaient des peintres.

    Sur le côté est de la place vivait William Hogarth, de 1733 jusqu'à sa mort en 1764; en face, plus tard, s'installera le portraitiste Joshua Reynolds. Hogarth adorait se moquer des Français, de leur cuisine, de leurs perruques, de leurs manières. Il a même peint une toile entière, La Porte de Calais, où des Français faméliques lorgnent un énorme rôti de bœuf anglais.

    Il faut dire qu'il avait une rancune: en 1748, en voyage, il dessinait la porte de Calais quand on l'a arrêté comme espion. Mais voici le paradoxe: autour de lui, l'art londonien parlait français. À deux pas, dans St Martin's Lane, l'académie de dessin qu'il animait comptait parmi ses maîtres le graveur parisien Hubert Gravelot, qui eut pour élève le jeune Gainsborough, et le sculpteur Louis-François Roubiliac, né à Lyon, auteur de plusieurs des plus beaux tombeaux de l'abbaye de Westminster.

    Au XIXe siècle, les rues autour de la place deviennent le quartier français de Londres. Hôtels et cafés tenus par des Français s'y multiplient; on y croise les proscrits de 1848, puis ceux de la Commune, on y lit les journaux de Paris et on y refait la révolution au comptoir. Un voyageur de l'époque pouvait sans doute traverser le quartier sans prononcer un mot d'anglais.

    Aujourd'hui, les Français de Londres vivent plutôt à l'ouest de la ville, et Leicester Square appartient au cinéma. Quitte la place par le coin nord-est, prends Cranbourn Street puis Long Acre, et descends vers Covent Garden: une place y a été dessinée en pensant à Paris.

  8. 8. Covent Garden : une place royale à la parisienne

    The Piazza, Covent Garden, London WC2E 8RF, United Kingdom

    Débouche sur la piazza de Covent Garden: les arcades, le grand marché couvert au centre, et à l'ouest, le fronton massif d'une église aux colonnes toscanes. Les jongleurs et les chanteurs de rue se produisent sous son portique. On se croirait en Italie... et c'est exactement ce que voulait son architecte.

    Dans les années 1630, le comte de Bedford charge Inigo Jones de lotir ce terrain, l'ancien jardin d'un couvent de Westminster, d'où le nom: Convent Garden. Jones crée la première place régulière de Londres, bordée de maisons à arcades. Ses modèles ? La place de Livourne, en Toscane... et la place Royale de Paris, notre place des Vosges, inaugurée en 1612. Covent Garden est donc un peu la cousine anglaise du Marais.

    L'église Saint-Paul, celle du portique, a sa petite légende. Le comte, regardant à la dépense, aurait demandé une église guère plus chère qu'une grange. Jones aurait répondu: alors vous aurez la plus belle grange d'Angleterre. Et le grand portique n'est même pas l'entrée: l'autel est juste derrière, si bien qu'on entre dans l'église par l'autre côté, depuis son jardin.

    C'est sous ce portique que Samuel Pepys note, en 1662, un spectacle de marionnettes italien, ancêtre du fameux Punch and Judy. Puis le marché aux fruits, aux légumes et aux fleurs envahit la place pendant trois siècles, jusqu'à son départ en 1974 pour Nine Elms, de l'autre côté de la Tamise. Les halles de fer et de verre, menacées de démolition, ont été sauvées de justesse par la mobilisation des habitants. Au nord-est, la grande verrière du Royal Opera House, le Floral Hall, a longtemps servi au commerce des fleurs.

    Une place parisienne, une église qui tourne le dos à sa place, un marché qui s'en va... Covent Garden adore les contre-pieds. Quitte la piazza par le coin sud-est, descends Southampton Street et tourne à droite dans Maiden Lane: un philosophe français y a appris l'anglais.

  9. 9. Maiden Lane : Voltaire à la Perruque blanche

    35 Maiden Lane, London WC2E 7LB, United Kingdom

    Engage-toi dans Maiden Lane, une ruelle étroite et un peu sombre, coincée entre les arrière-cours des théâtres du Strand. Au fil des façades, voici Rules, ouvert en 1798, qui se dit le plus vieux restaurant de Londres et sert encore du gibier sous des boiseries couvertes de dessins et de caricatures.

    Mais cherche plutôt une plaque sur un mur de la ruelle. Elle rappelle qu'en 1727 et 1728, Voltaire a logé dans Maiden Lane, dans une maison à l'enseigne de la Perruque blanche. Il a un peu plus de trente ans, il sort de la Bastille, et il a été poussé à l'exil après une querelle avec un aristocrate, le chevalier de Rohan, qui l'avait fait rosser par ses laquais.

    L'Angleterre va le transformer. Il apprend l'anglais en quelques mois, fréquente les théâtres de Drury Lane, découvre Shakespeare, qu'il trouve à la fois génial et barbare. Il va jusqu'à écrire directement en anglais un essai sur la poésie épique. En 1727, il assiste aux funérailles d'Isaac Newton à Westminster, et il est stupéfait: voilà un pays qui enterre un savant comme on enterre un roi !

    De ce séjour naîtront les Lettres philosophiques, publiées en 1734: un éloge de la tolérance anglaise, de ses quakers, de sa liberté d'expression, de son commerce. À Paris, le livre est condamné et brûlé par la main du bourreau. Pour la France de Louis XV, admirer Londres, c'était déjà critiquer Versailles.

    Un autre fantôme hante cette ruelle: le peintre Turner, l'homme des ciels en feu, est né en 1775 dans Maiden Lane, fils d'un barbier. Le génie français et le génie anglais ont respiré le même air de ruelle, à cinquante ans d'écart. Reviens vers Southampton Street, descends jusqu'au Strand, tourne à gauche, puis à droite dans Savoy Street: une chapelle cachée garde le souvenir d'un roi de France prisonnier.

  10. 10. Chapelle du Savoy : le roi de France prisonnier

    The King's Chapel of the Savoy, Savoy Hill, London WC2R 0DA, United Kingdom

    Descends Savoy Street et arrête-toi devant cette petite chapelle de pierre grise, basse, presque campagnarde, entourée d'un jardinet, au milieu des hôtels de luxe et des immeubles de bureaux. C'est la chapelle royale du Savoy, l'un des derniers vestiges d'un palais disparu. Elle appartient personnellement au souverain, en sa qualité de duc de Lancastre.

    Pourquoi Savoy ? Parce qu'en 1246, le roi Henri III donne ce terrain au bord de la Tamise à Pierre de Savoie, l'oncle de sa femme, Aliénor de Provence. Le comte savoyard y bâtit un palais, et le nom de sa patrie alpine colle au quartier depuis près de huit siècles. Le Savoy Hotel, le Savoy Theatre, Savoy Street: tout vient de lui.

    Le palais passe ensuite aux ducs de Lancastre. En 1356, à Poitiers, les Anglais capturent le roi de France Jean le Bon. Ramené à Londres, il est logé ici, prisonnier de luxe. Libéré contre une rançon colossale, il laisse en otage son fils Louis. Mais quand celui-ci s'évade, Jean, par honneur, revient de lui-même se constituer prisonnier... et meurt au Savoy, en avril 1364.

    Le palais n'a pas survécu à la révolte des paysans de 1381. Les insurgés, furieux contre son propriétaire, Jean de Gand, l'ont incendié, jetant dit-on ses trésors dans la Tamise plutôt que de les voler. La chapelle actuelle date du début du XVIe siècle, de l'hôpital fondé ensuite par Henri VII. Et juste à côté, le Savoy Hotel ouvre en 1889: son chef le plus célèbre, Auguste Escoffier, y aurait créé la pêche Melba en l'honneur de la cantatrice Nellie Melba.

    Un roi de France prisonnier, un chef français aux fourneaux, un nom savoyard sur tout le quartier... Le Savoy est peut-être le coin le plus français de Londres, et presque personne ne le sait. Remonte vers le Strand, tourne à droite et marche jusqu'au grand porche de Somerset House: une reine française y a fait scandale.

  11. 11. Somerset House : la reine française et ses capucins

    Somerset House, Strand, London WC2R 1LA, United Kingdom

    Passe sous le porche du Strand et entre dans l'immense cour de Somerset House: un carré de façades néoclassiques couleur de miel, des jets d'eau qui jaillissent du sol en été, une patinoire en hiver. C'est l'un des plus beaux espaces publics de Londres, et l'un des plus ignorés des visiteurs pressés.

    Le bâtiment actuel date de la fin du XVIIIe siècle, et son architecte, William Chambers, a appris une partie de son métier... à Paris, auprès de Jacques-François Blondel. Ça se voit: la façade sur la Tamise a des airs de palais français. Et avant la construction des quais, au XIXe siècle, le fleuve venait battre directement contre ses arches.

    Mais avant ce palais, il y en avait un autre, celui de la reine Henriette-Marie, fille d'Henri IV et sœur de Louis XIII, épouse du roi Charles Ier. Catholique et française dans un pays protestant, elle se fait construire ici une chapelle par Inigo Jones, desservie par des capucins venus de France. Pour beaucoup de Londoniens, c'est une provocation: la messe, en plein Londres, au bord du Strand !

    La guerre civile balaie tout. En 1643, les parlementaires saccagent la chapelle et chassent les capucins; Charles Ier est décapité en 1649. Mais l'histoire a des retours: en 1660, la monarchie est rétablie, et Henriette-Marie revient vivre ici quelques années, en reine mère, avant de repartir mourir en France, en 1669.

    Huguenots chassés par Louis XIV, reine catholique chassée par les puritains, empereur déchu, communards, philosophe, cuisiniers: tous ont trouvé à Londres un abri, et chacun y a laissé une trace. Tu viens de suivre leur fil, de King Street jusqu'à la Tamise. La promenade s'achève ici: descends jusqu'à la terrasse côté fleuve, regarde l'eau filer sous Waterloo Bridge, et dis-toi que Londres, au fond, est aussi un peu une ville française.