Londres normande : de la Tour à Saint-Paul, mille ans de City

Tower Bridge, la Tour Blanche en pierre de Caen, le Monument du Grand Incendie, un temple romain et la Cour des Arches : la City de Londres racontée côté français

London · 11 stops · 27 min audio · Generated

  1. 1. Tower Bridge : le pont qu'on prend pour un autre

    Tower Bridge Rd, London SE1 2UP, United Kingdom

    Avance jusqu'au milieu du tablier, là où les deux moitiés de la chaussée se rejoignent, et sens sous tes pieds la fine jointure de métal. Devant toi, deux tours gothiques de pierre grise reliées tout en haut par des passerelles, et sous toi la Tamise qui file vers la mer. Tu es sur le pont le plus photographié de Londres... et presque tout le monde l'appelle de travers.

    Non, ce n'est pas le London Bridge. Le London Bridge, c'est le pont de béton tout plat, un peu plus en amont, qu'on traverse sans même le regarder. Celui-ci, c'est Tower Bridge, inauguré en 1894 par le prince de Galles, le futur Édouard VII. Une légende tenace raconte même que l'Américain qui racheta l'ancien London Bridge en 1968, pour le remonter pierre par pierre en Arizona, croyait acheter celui-ci. Lui a toujours juré que non... mais l'histoire est trop belle pour que Londres la lâche.

    Sous la pierre se cache une autre histoire: une carcasse de plus de onze mille tonnes d'acier, habillée de granit et de pierre de Portland pour faire bonne figure à côté de la forteresse voisine. L'architecte Horace Jones et l'ingénieur John Wolfe Barry voulaient un pont qui ne jure pas avec le donjon de Guillaume le Conquérant. Les deux bascules se lèvent pour laisser passer les grands navires, et pendant des décennies, ce sont d'énormes machines à vapeur, cachées dans les piles, qui les ont actionnées.

    Et un jour de décembre 1952, le pont a commencé à s'ouvrir alors qu'un bus à impériale roulait dessus. Le chauffeur, Albert Gunter, a vu la chaussée se dérober devant lui... et au lieu de freiner, il a accéléré. Le bus a franchi le vide et il est retombé sur l'autre moitié, avec quelques passagers bien secoués mais personne de grave. On raconte qu'il reçut dix livres de récompense et une journée de congé. Le flegme britannique dans toute sa splendeur.

    Regarde maintenant vers la rive nord: cette masse de pierre claire derrière ses remparts, c'est là que tout commence, il y a près de mille ans. Descends du pont côté nord, longe les douves et approche-toi du grand donjon carré. On va rencontrer un Normand.

  2. 2. Tour de Londres : le donjon de Guillaume le Conquérant

    Tower of London, London EC3N 4AB, United Kingdom

    Arrête-toi au bord des douves, aujourd'hui tapissées d'herbe, et lève les yeux vers le grand donjon carré aux quatre tourelles coiffées de bulbes. C'est la Tour Blanche, le cœur de la Tour de Londres. Et elle a été bâtie par un homme qui parlait français.

    Après sa victoire à Hastings, en 1066, Guillaume le Conquérant doit tenir une ville saxonne riche, orgueilleuse, et qui ne l'aime pas du tout. Alors il fait ce que font les conquérants: il plante une forteresse dans un angle des vieilles murailles romaines, face au fleuve. Le donjon de pierre est lancé vers 1078, sous la direction d'un moine normand, Gundulf, devenu évêque de Rochester. Et pour les angles, les encadrements, tout ce qui doit être à la fois beau et solide, on fait venir de la pierre de Caen, par bateau, depuis la Normandie.

    Les rois d'Angleterre ont parlé français pendant près de trois siècles, et ça se voit encore partout dans cette ville. Sur les armoiries royales, tu liras « Dieu et mon droit », et sur la jarretière qui entoure le blason, « Honi soit qui mal y pense », la devise de l'ordre de la Jarretière, fondé par Édouard III vers 1348. Pas un mot d'anglais sur les armes de la monarchie anglaise. Avoue que c'est savoureux.

    La Tour a aussi gardé des Français, et pas des moindres. Charles d'Orléans, le prince poète capturé à Azincourt en 1415, a passé vingt-cinq ans de captivité en Angleterre, dont une partie entre ces murs. Un manuscrit enluminé de ses poèmes le montre à une fenêtre de la Tour Blanche, avec le vieux London Bridge en arrière-plan: c'est l'une des plus anciennes vues fidèles de Londres. Quant au roi Jean le Bon, pris à Poitiers en 1356, il fut surtout logé au palais de Savoie, sur le Strand, en prisonnier de luxe... et c'est à Londres qu'il revint mourir, en 1364.

    À l'intérieur, les joyaux de la Couronne, les corbeaux et les gardiens en tunique rouge et noir méritent une journée entière. Nous, on continue. Longe la forteresse vers l'ouest par Tower Hill, là où l'on décapitait autrefois les condamnés de marque, et cherche une petite église à la tour de brique, plus vieille de quatre siècles que le donjon lui-même.

  3. 3. All Hallows by the Tower : l'église qui a vu brûler Londres

    Byward St, London EC3R 5BJ, United Kingdom

    Avance vers cette église à la tour de brique, coincée entre la circulation de Byward Street et les bureaux de verre. Elle a l'air modeste, presque égarée au milieu du trafic. Pourtant, sous tes pieds, il y a près de deux mille ans d'histoire empilés comme les couches d'un mille-feuille.

    All Hallows by the Tower a été fondée vers 675 par l'abbaye de Barking, ce qui en fait la plus ancienne église de la City. Dans la nef, une arche saxonne a survécu à tout, y compris aux bombes de 1940, et ses briques sont des tuiles romaines réemployées. Dans la crypte, on a retrouvé le sol d'une maison romaine. Autrement dit, quand Guillaume fit poser la première pierre de son donjon, cette église avait déjà quatre siècles.

    Sa voisine, la Tour, lui a souvent confié de drôles de paroissiens. Sur Tower Hill, à deux pas, on exécutait les condamnés célèbres, et l'on apportait parfois leurs corps ici. L'évêque John Fisher, décapité en 1535 pour avoir tenu tête à Henri VIII, fut d'abord enterré dans ce cimetière. L'archevêque William Laud, exécuté en 1645, y reposa lui aussi, avant d'être transféré à Oxford.

    Et le 5 septembre 1666, un certain Samuel Pepys grimpe en haut de cette tour de brique. Le Grand Incendie fait rage depuis trois jours, et ce qu'il voit, il le confie le soir même à son journal: la plus triste vue de désolation qu'il ait jamais contemplée. L'église échappe au feu de justesse, grâce, dit-on, aux hommes de l'amiral William Penn, qui firent sauter les maisons voisines pour créer un coupe-feu. Son fils, William Penn, baptisé ici en 1644, fondera plus tard la Pennsylvanie. Et en 1797, c'est ici que se marie John Quincy Adams, futur président des États-Unis.

    Ce feu, justement, on va remonter jusqu'à sa source. Ressors, prends Great Tower Street vers l'ouest, puis continue sur Eastcheap. Bientôt, au-dessus des toits, tu verras surgir une colonne surmontée de flammes dorées.

  4. 4. Le Monument et Saint-Magnus : sur les traces du Grand Incendie

    Fish St Hill, London EC3R 8AH, United Kingdom

    Renverse la tête: cette colonne de pierre claire, coiffée d'une urne d'où jaillissent des flammes dorées, mesure soixante et un mètres. Et ce chiffre n'a rien d'un hasard. C'est exactement la distance qui la sépare de l'endroit où, dans la nuit du 2 septembre 1666, la boulangerie de Thomas Farriner a pris feu, dans Pudding Lane, juste derrière toi.

    En quatre jours, le Grand Incendie détruit plus de treize mille maisons, quatre-vingt-sept églises paroissiales et la vieille cathédrale Saint-Paul. Le Monument est dessiné par Christopher Wren et son ami Robert Hooke, un esprit touche-à-tout qui en profite pour en faire un instrument scientifique: le fût creux devait servir de télescope géant, avec un petit laboratoire sous la base. Les vibrations de la rue ont vite ruiné l'expérience.

    Et voici la page qui fait moins sourire un Français. Il fallait un coupable. Un horloger rouennais, Robert Hubert, avoue avoir allumé le feu. Ses aveux sont confus, contradictoires, l'homme est visiblement dérangé, mais on le pend en octobre 1666. On apprendra ensuite qu'il n'était même pas encore arrivé à Londres quand l'incendie a éclaté. Et en 1681, on grave sur ce Monument une inscription accusant les papistes... qui ne sera effacée qu'en 1830.

    Fais quelques pas vers la Tamise et regarde l'église au clocher clair, juste en contrebas: Saint-Magnus-le-Martyr. Elle fut l'une des premières églises dévorées par le feu, et Wren la reconstruisit. Pendant des siècles, elle a monté la garde à l'entrée du vieux London Bridge, le pont de pierre couvert de maisons. Pour le bâtir, au début du treizième siècle, le roi Jean sans Terre recommanda même aux Londoniens un maître d'œuvre de Saintes, Isembert, qui avait construit des ponts en Saintonge. Est-il vraiment venu ? Personne ne le sait.

    Les trois cent onze marches du Monument mènent à un balcon d'où l'on embrasse tout le quartier que le feu a dévoré. Nous, on remonte plutôt vers le nord par Gracechurch Street: là-haut, un marché victorien a été bâti pile sur le cœur de la Londres romaine.

  5. 5. Leadenhall Market et la cloche de la Lutine

    Gracechurch St, London EC3V 1LT, United Kingdom

    Entre sous la grande verrière et laisse tes yeux s'habituer: arcs peints, ferronneries vertes et dorées, pavés luisants, et partout les armes de la City avec leurs dragons. Leadenhall Market a l'air d'un décor de théâtre... et pour cause, il a déjà fait du cinéma.

    Ce marché couvert, c'est encore Horace Jones, l'architecte de Tower Bridge, qui l'a dessiné en 1881. Mais on vend ici volailles, gibier et fromages depuis le Moyen Âge, et le nom viendrait d'une demeure médiévale au toit de plomb, la lead hall. Dans le premier Harry Potter, en 2001, c'est par une ruelle du marché qu'Harry et Hagrid gagnent le Chaudron Baveur. La porte qu'on voit à l'écran était la vitrine d'un opticien, dans Bull's Head Passage.

    Mais le vrai trésor est sous tes semelles. Il y a près de deux mille ans, à cet endroit précis, s'étendaient le forum et la basilique de Londinium, le plus grand bâtiment romain connu au nord des Alpes, une immense halle civique de plus de cent cinquante mètres de long. On en a retrouvé des fondations dans les caves du quartier, y compris, paraît-il, au sous-sol d'un barbier du marché.

    Lève maintenant les yeux au-dessus des toits, côté Lime Street: ce vaisseau d'acier hérissé de tuyaux, d'escaliers et d'ascenseurs plaqués à l'extérieur, c'est le Lloyd's building, signé Richard Rogers en 1986, quelques années après le Centre Pompidou qu'il avait conçu à Paris avec Renzo Piano. Même idée, retournée comme un gant: tout ce qu'on cache d'habitude, on l'expose. Et toute cette puissance est née dans un café, celui d'Edward Lloyd, à la fin du dix-septième siècle, où les armateurs venaient s'assurer contre les naufrages.

    À l'intérieur, sous la grande nef, est suspendue la cloche de la Lutine. La Lutine était une frégate française, livrée aux Anglais à Toulon en 1793, puis coulée en 1799 au large des côtes néerlandaises avec une cargaison d'or assurée chez Lloyd's. On la sonnait pour les nouvelles des navires: un coup pour une perte, deux pour une bonne nouvelle. Ressors par Gracechurch Street, puis file vers l'ouest par Cornhill: au bout, un temple de l'argent t'attend.

  6. 6. Royal Exchange et Banque d'Angleterre : l'argent contre Louis XIV

    Royal Exchange, London EC3V 3DG, United Kingdom

    Te voilà au carrefour de Bank, où les rues de la City convergent en étoile. Face à toi, un portique de temple antique aux hautes colonnes corinthiennes: c'est le Royal Exchange. À côté, le long mur aveugle de la Banque d'Angleterre, et un peu plus loin, Mansion House, la résidence du lord-maire. L'argent, le pouvoir et la cité, tout dans un même regard.

    L'idée vient d'un marchand, Thomas Gresham, qui avait vu la bourse d'Anvers et voulait la même pour Londres. Il fait bâtir une première bourse, et en 1571, la reine Élisabeth Ire vient l'inaugurer et lui accorde le titre de royale. Cherche, en haut du clocher, à l'arrière du bâtiment, la girouette: une sauterelle dorée, l'emblème des Gresham. Le bâtiment actuel est le troisième. Le premier a brûlé en 1666, le deuxième en 1838.

    Et la Banque d'Angleterre ? Fondée en 1694 pour financer les guerres de Guillaume III contre... Louis XIV. Oui, c'est en bonne partie pour combattre la France que l'Angleterre s'est dotée de sa banque centrale. Ironie délicieuse: son premier gouverneur, John Houblon, descendait d'une famille protestante réfugiée de Lille. Son portrait a même orné les billets de cinquante livres pendant une vingtaine d'années.

    On la surnomme la vieille dame de Threadneedle Street depuis une caricature de 1797, où le Premier ministre Pitt tente de séduire une vieille dame assise sur un coffre d'or. Et sous tes pieds, dans les chambres fortes, dorment des centaines de milliers de lingots, gardés pour le Royaume-Uni et pour de nombreux autres pays. C'est l'un des plus grands dépôts d'or du monde, juste sous le trottoir.

    Même le vocabulaire de cette place porte la marque normande: le mot mayor vient du vieux français maire, et money de moneie. Quitte maintenant le carrefour par Queen Victoria Street, puis glisse-toi sur la gauche dans Walbrook: on va descendre sept mètres sous la City, dans un temple romain.

  7. 7. London Mithraeum : un temple romain sous la City

    12 Walbrook, London EC4N 8AA, United Kingdom

    Descends dans la pénombre, sous le siège de Bloomberg: l'air fraîchit, la ville se tait, et des voix murmurent en latin autour de toi. Devant toi, dans un halo de lumière, des murets de pierre dessinent une petite salle allongée. C'est le temple de Mithra, remonté à son niveau d'origine, environ sept mètres sous la rue.

    Vers 240 de notre ère, des habitants de Londinium bâtissent ici, au bord d'une petite rivière, la Walbrook, un sanctuaire à Mithra, un dieu venu d'Orient. Son culte était réservé aux hommes, souvent des soldats ou des marchands, initiés grade après grade. Ils se retrouvaient dans une salle sombre imitant une grotte, pour partager un repas rituel devant l'image du dieu égorgeant un taureau.

    En 1954, en creusant les fondations d'un immeuble de bureaux, des ouvriers tombent sur une tête de marbre: Mithra lui-même, coiffé de son bonnet phrygien. La nouvelle fait la une, et des foules énormes, des dizaines de milliers de personnes certains jours, font la queue pour voir les ruines. Le temple est ensuite démonté et remonté un peu plus loin, sur une dalle, assez maladroitement. Ce n'est qu'en 2017 qu'il est revenu presque à sa place d'origine.

    Et les fouilles de Bloomberg ont livré un trésor plus discret encore: des centaines de tablettes d'écriture en bois, conservées dans la boue de la Walbrook. L'une d'elles est datée du 8 janvier de l'an 57: c'est le plus ancien document manuscrit daté de Grande-Bretagne. Une autre porte une adresse, Londinio... la plus ancienne mention écrite connue du nom de Londres. Bien avant le français ou l'anglais, cette ville a d'abord écrit en latin.

    Remonte à la lumière en pensant à cette rivière disparue, qui coule toujours, enterrée, quelque part sous tes pieds. Ensuite, traverse Queen Victoria Street, rejoins Poultry, et engage-toi sur la gauche dans une petite rue au nom étrange: Old Jewry. Elle raconte une histoire que les Normands ont amenée avec eux.

  8. 8. Old Jewry : la rue venue de Rouen

    Old Jewry, London EC2R 8DN, United Kingdom

    Engage-toi dans cette rue étroite bordée de banques et de façades de pierre. À première vue, rien ne la distingue de ses voisines. Rien, sauf son nom, sur la plaque: Old Jewry, la vieille juiverie. Un nom qui a survécu à ceux qui l'ont porté.

    Avant 1066, on ne connaît pas de communauté juive en Angleterre. Ce sont les Normands qui l'amènent. Selon les chroniqueurs, Guillaume le Conquérant fait venir des familles juives de Rouen, la grande ville de son duché. Elles s'installent ici, à deux pas du marché de Cheapside, et parlent le français, comme la cour. Elles prêtent au roi, aux barons, aux abbayes, parce que l'Église interdit aux chrétiens le prêt à intérêt.

    Leur sécurité dépend entièrement du bon vouloir du roi, et ce bon vouloir est fragile. En 1189, le jour du couronnement de Richard Cœur de Lion, une émeute éclate et le quartier juif de Londres est attaqué; des dizaines de personnes sont tuées. Au siècle suivant, les taxes s'alourdissent, les accusations se multiplient. Et en 1290, Édouard Ier signe l'édit d'expulsion: tous les Juifs doivent quitter le royaume.

    Beaucoup partent vers la France, d'où leurs ancêtres étaient venus deux siècles plus tôt... avant d'en être chassés à leur tour, en 1306, par Philippe le Bel. Pendant plus de trois cent soixante ans, il n'y aura plus officiellement de communauté juive en Angleterre, jusqu'à ce que Cromwell tolère son retour, à partir de 1656. Et pendant tout ce temps, la rue a gardé son nom, comme une cicatrice que personne n'a pensé à effacer.

    Au bout, tourne à gauche dans Gresham Street. L'église de Wren que tu longes porte le même souvenir dans son nom: St Lawrence Jewry. Juste après, entre à droite dans la grande cour pavée. Et regarde bien le sol: une immense courbe est dessinée dans la pierre.

  9. 9. Guildhall : l'amphithéâtre romain et le français des juges

    Guildhall Yard, London EC2V 5AE, United Kingdom

    Avance au milieu de Guildhall Yard et regarde par terre: une large bande de pierre sombre traverse les pavés et dessine une courbe immense. Tu es debout dans l'arène d'un amphithéâtre romain. Là où les passants posent pour une photo, des gladiateurs ont peut-être combattu.

    Personne ne savait qu'il était là. En 1988, en préparant la construction d'une nouvelle galerie d'art, des archéologues tombent sur ses murs. L'amphithéâtre de Londinium pouvait accueillir quelque six mille spectateurs. Ses vestiges sont aujourd'hui visibles sous la Guildhall Art Gallery, exactement à l'aplomb de la ligne que tu vois au sol.

    Face à toi, le Guildhall, l'hôtel de ville de la City, bâti entre 1411 et 1440 environ, avec une façade bien plus récente qui mêle gothique et motifs indiens. C'est encore ici que siège le conseil de la City et que le lord-maire donne ses banquets. Et c'est ici qu'on a jugé quelques grandes figures: Lady Jane Grey, la reine de neuf jours, condamnée en 1553, et avec elle l'archevêque Thomas Cranmer.

    Dans ces procès, la langue elle-même avait un accent normand. Pendant des siècles, la justice anglaise a parlé un français de juristes, le law French, et il a fallu une loi de 1731 pour imposer l'anglais dans les actes des tribunaux. Il en reste des traces partout: on ouvre encore certaines audiences au cri de « Oyez, oyez », et les mots jury, verdict ou plaintiff viennent tout droit du français. Ironie suprême: la City conserve une charte de Guillaume le Conquérant adressée aux Londoniens... et elle est rédigée en anglais.

    Dans la grande salle veillent Gog et Magog, les deux géants de bois protecteurs de la ville. Selon la légende, ce seraient les derniers survivants d'une race de colosses vaincus par Brutus de Troie, fondateur mythique de Londres. Les statues actuelles datent de 1953: les précédentes ont brûlé pendant le Blitz. Quand tu es prêt, prends King Street, droit devant toi, et descends jusqu'à Cheapside. Ouvre bien les oreilles: on va chercher des cloches.

  10. 10. St Mary-le-Bow : les cloches des Cockneys

    Cheapside, London EC2V 6AU, United Kingdom

    Lève les yeux vers ce clocher clair qui domine Cheapside: étage après étage, colonnes, volutes, un petit temple rond, et tout en haut une girouette en forme de dragon. C'est l'un des chefs-d'œuvre de Christopher Wren. Mais ici, ce qui compte le plus, ce n'est pas ce que tu vois. C'est ce que tu entends.

    Les cloches de Bow. Selon la tradition, un vrai Cockney, c'est quelqu'un qui est né à portée de leur son. Et la légende raconte que le jeune Dick Whittington, découragé, quittait Londres avec son chat quand ces cloches l'ont rappelé: reviens, Whittington, trois fois lord-maire de Londres. Le vrai Richard Whittington a bien été maire, et même plusieurs fois, autour de 1400. Pour le chat, en revanche... aucun document.

    Sous l'église, la crypte cache des arcs de pierre trapus qui datent des années 1080. C'est l'une des plus anciennes constructions encore debout de la City, bâtie à peine quinze ans après la conquête. Ces arcs, ces bows, ont donné son nom à l'église, Sainte-Marie-des-Arcs. Et c'est là que siégeait un tribunal de l'Église, la Cour des Arches, qui porte encore ce nom aujourd'hui.

    Le 10 mai 1941, une bombe incendiaire détruit l'église et fait tomber les cloches, qui se brisent au sol. Pendant la guerre, pourtant, leur son n'a pas cessé de voyager: la BBC utilisait un enregistrement des cloches de Bow dans ses émissions vers l'Europe occupée. Pour les auditeurs qui écoutaient en cachette, ces quelques notes voulaient dire une chose simple: Londres tient toujours.

    Les cloches, refondues, ont sonné de nouveau en 1961, et si tu as de la chance, tu les entendras peut-être. Continue maintenant vers l'ouest le long de Cheapside, l'ancienne grande rue marchande de Londres, dont le nom vient du vieil anglais pour marché. Au bout, un dôme t'attend, et pas n'importe lequel.

  11. 11. Cathédrale Saint-Paul : un dôme rapporté de Paris

    St. Paul's Churchyard, London EC4M 8AD, United Kingdom

    Arrête-toi sur le parvis, face aux grands escaliers et aux deux tours jumelles, et laisse ton regard monter jusqu'au dôme, posé sur sa couronne de colonnes. Pendant plus de deux siècles, ce fut le point culminant de Londres. Et c'est ici que se termine ta traversée de la ville normande.

    Avant ce dôme, il y avait une autre cathédrale, gothique celle-là: le vieux Saint-Paul, commencé par les Normands en 1087, après un incendie. C'était l'une des plus longues églises d'Europe, avec une flèche vertigineuse que la foudre a abattue en 1561. Et sa nef, à la longue, était devenue un raccourci, un marché, un lieu de rendez-vous: on y faisait ses affaires, on y colportait les rumeurs, on y aurait même fait passer des chevaux.

    Le Grand Incendie de 1666 l'a réduite en ruine. Christopher Wren, astronome devenu architecte, a passé plus de trente ans à bâtir la nouvelle, de 1675 à 1710 environ, et il a vécu assez longtemps pour voir son propre fils poser la dernière pierre de la lanterne. Il est enterré dans la crypte, sous une simple dalle. L'inscription dit, en latin: si tu cherches son monument, regarde autour de toi.

    Et voici le détail que les plaques oublient: le seul grand voyage de Wren à l'étranger, c'est à Paris qu'il l'a fait, en 1665. Il y reste des mois, rencontre le Bernin, venu dessiner le Louvre pour Louis XIV, et étudie les dômes tout neufs de la ville, celui de la Sorbonne, celui du Val-de-Grâce. Il écrit à un ami qu'il rapportera presque toute la France sur papier. Alors quand tu regardes ce dôme... dis-toi qu'il y a un peu de Paris dedans.

    Le 29 décembre 1940, sous un bombardement terrible, Churchill fait passer le mot: Saint-Paul doit être sauvée à tout prix. Des volontaires veillent sur le toit et éteignent les bombes incendiaires une à une, et la photo du dôme intact dans la fumée fait le tour du monde. Tu as commencé au pied d'une forteresse normande, tu termines sous un dôme rêvé à Paris. Entre les deux, mille ans de conversation entre Londres et la France.