Le Londres de la France libre : de Gaulle, Churchill et Westminster
De la BBC du « Ici Londres » au quartier général de Carlton Gardens, des War Rooms de Churchill au Soldat inconnu et au Parlement peint par Monet : Londres, refuge de la France en guerre
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1. Bush House : « Ici Londres ! »
Bush House, 30 Aldwych, London WC2B 4BG, United Kingdom
Plante-toi au milieu de l'Aldwych et regarde ce portique monumental: deux colosses de pierre se dressent côte à côte sous une arche, au-dessus d'une inscription qui dédie l'édifice à l'amitié des peuples de langue anglaise. Bush House a été construite par un homme d'affaires américain, Irving Bush, et inaugurée en 1925. Elle devait parler de commerce. Elle a fini par parler au monde entier.
Car c'est ici que la BBC installe ses émissions vers l'étranger à partir de 1941, après les bombes tombées sur Broadcasting House. Pendant une partie de la guerre, les voix françaises de Londres sortent de ces couloirs. Et chaque soir, en France, des familles entières ferment les volets, collent l'oreille au poste malgré le brouillage allemand, et attendent la formule magique: Ici Londres... Les Français parlent aux Français.
Une précision que beaucoup de guides oublient: l'appel du 18 juin 1940 n'a pas été lancé d'ici. De Gaulle, un général presque inconnu arrivé la veille en avion, l'a lu au micro de Broadcasting House, plus au nord, près d'Oxford Circus. Et ce soir-là, la BBC ne l'a pas enregistré. La voix que tu as entendue cent fois dans les documentaires vient d'un autre discours, celui du 22 juin.
Et puis il y avait les messages personnels. Des phrases absurdes, lues d'une voix parfaitement neutre, comme Jean a de longues moustaches. Pour l'auditeur ordinaire, du charabia. Pour un réseau de résistants, l'annonce d'un parachutage pour la nuit. Début juin 1944, la radio diffuse en deux fois des vers de Verlaine, les sanglots longs des violons de l'automne... et dans l'ombre, certains comprennent que le débarquement est pour très bientôt.
La BBC a quitté Bush House en 2012, et ce sont aujourd'hui les étudiants du King's College qui arpentent les étages d'où l'on parlait à la France occupée. Regarde une dernière fois les deux géants de pierre, puis descends vers la Tamise par les petites rues qui plongent vers l'Embankment. Au bord de l'eau, une aiguille égyptienne t'attend, et elle aussi a une dent contre Napoléon.
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2. L'Aiguille de Cléopâtre : un trophée contre Bonaparte
Victoria Embankment, London WC2N 6PB, United Kingdom
Te voilà au bord de la Tamise, face à un obélisque rosé qui n'a rien à faire là: trois mille cinq cents ans d'âge, des hiéroglyphes sur chaque face, et deux sphinx de bronze qui, curieusement, regardent l'aiguille au lieu de la protéger. Les Londoniens l'appellent l'Aiguille de Cléopâtre. Elle n'a pourtant rien à voir avec Cléopâtre.
Elle a été taillée vers 1450 avant notre ère pour le pharaon Thoutmôsis III, et dressée à Héliopolis. Cléopâtre naîtra quatorze siècles plus tard. En 1819, le souverain de l'Égypte, Méhémet Ali, l'offre aux Britanniques en souvenir de deux victoires... contre les Français: celle de Nelson à la bataille du Nil, en 1798, et celle d'Abercromby à Alexandrie, en 1801. Autrement dit, tu te tiens devant un trophée de la campagne d'Égypte de Bonaparte.
Le cadeau reste pourtant près de soixante ans couché dans le sable d'Alexandrie, faute d'argent pour le transporter. En 1877, on l'enferme enfin dans un cylindre de fer remorqué comme une péniche. Une tempête dans le golfe de Gascogne manque de l'engloutir, et six marins meurent en tentant de porter secours à l'équipage. Une plaque, au pied du monument, rappelle leur mémoire. L'aiguille est dressée ici en 1878.
Approche-toi maintenant du socle et des sphinx, et regarde de près le bronze et la pierre... Ces trous, ces éclats, ce ne sont pas les siècles. C'est une bombe tombée tout près pendant un raid aérien allemand, en septembre 1917, en pleine Première Guerre mondiale. On a laissé les cicatrices telles quelles, comme un témoignage, et une petite inscription l'explique.
Et sous tes pieds dort une capsule temporelle de 1878: des journaux du jour, une carte de Londres, un rasoir, un biberon, une Bible, et, paraît-il, les portraits des douze plus jolies femmes d'Angleterre de l'époque. Un jour, peut-être, quelqu'un les déterrera. Longe maintenant le fleuve vers l'ouest, puis remonte Northumberland Avenue jusqu'à Trafalgar Square, où le duel avec Napoléon continue... en plein ciel.
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3. Trafalgar Square : Nelson contre Napoléon
Trafalgar Square, London WC2N 5DN, United Kingdom
Lève la tête, très haut: à une cinquantaine de mètres au-dessus de la foule, un homme en uniforme, la manche droite vide, se tient sur sa colonne et regarde vers le sud... vers la mer, disent les Londoniens. C'est l'amiral Horatio Nelson, et cette place tout entière est un monument à une défaite française.
Le 21 octobre 1805, au large du cap de Trafalgar, près de Cadix, la flotte de Nelson écrase les escadres française et espagnole de l'amiral Villeneuve. Le rêve d'une invasion de l'Angleterre est enterré pour de bon. Mais Nelson, reconnaissable à ses décorations sur le pont du Victory, est touché par la balle d'un tireur posté dans la mâture du vaisseau français Redoutable. Il meurt quelques heures plus tard, en apprenant que la bataille est gagnée.
Approche-toi du socle. Les quatre grands bas-reliefs de bronze racontent ses batailles, dont sa propre mort à Trafalgar. Et ils ont été coulés, dit-on, avec le métal de canons pris aux Français. Les canons de Napoléon chantent donc la gloire de leur vainqueur... La colonne est achevée en 1843; les quatre lions de Landseer, eux, n'arrivent qu'en 1867, presque un quart de siècle plus tard.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la National Gallery, là derrière toi, est vide: ses tableaux ont été cachés au fond d'une mine d'ardoise du pays de Galles. Et pourtant, chaque midi de semaine, on y fait la queue. La pianiste Myra Hess y organise des concerts, près de mille sept cents en six ans et demi, Blitz compris. Les Londoniens venaient écouter Bach entre deux alertes, en mangeant un sandwich.
Le 8 mai 1945, c'est encore ici que la foule se masse pour fêter la victoire en Europe, grimpée sur les lions et sur les fontaines. Regarde maintenant vers le sud-ouest: le grand arc à trois portes, c'est l'Admiralty Arch, achevé en 1912 en hommage à la reine Victoria. Passe dessous, entre sur le Mall, puis monte les marches près de la colonne du duc d'York vers Carlton Gardens: un général de près de deux mètres t'y attend.
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4. Carlton Gardens : le quartier général de la France libre
4 Carlton Gardens, London SW1Y 5AA, United Kingdom
Regarde ce bronze au coin du petit jardin: un militaire immense, képi sur la tête, long manteau, le regard fixé au loin. Charles de Gaulle, devant le numéro 4 de Carlton Gardens. Sur la façade voisine, une plaque reprend en français les mots qu'il a fait placarder sur les murs de Londres à l'été 1940: la France a perdu une bataille, mais la France n'a pas perdu la guerre.
Rembobinons. Le 17 juin 1940, de Gaulle atterrit à Londres. Il est général depuis quelques semaines à peine, sous-secrétaire d'État d'un gouvernement qui vient de tomber. Il n'a ni armée, ni argent, ni mandat. Il a une voix, quelques fidèles... et l'appui d'un homme, Winston Churchill, qui le reconnaît le 28 juin comme chef des Français libres.
Au début, la France libre campe dans des bureaux de fortune près de la Tamise. En juillet 1940, elle s'installe ici, dans cette belle maison, qui devient son quartier général. On y croise des aviateurs évadés, des diplomates en rupture de ban, des jeunes gens arrivés par l'Espagne, et les pêcheurs de l'île de Sein, partis presque tous ensemble dès juin 1940. On y tape des ordres, on y monte des réseaux, on y prépare le retour.
Et les relations avec Churchill ? Orageuses. Les deux hommes s'admirent et se hurlent dessus. On prête au Premier ministre une formule cruelle: la plus lourde croix qu'il ait eu à porter aurait été la croix de Lorraine. Mais de Gaulle savait qu'un homme seul, sans territoire et sans troupes, ne pouvait pas se permettre d'être aimable. Sa raideur était peut-être son seul capital.
La statue a été inaugurée en 1993, et les grandes terrasses blanches de Carlton House Terrace, juste à côté, sont l'œuvre de John Nash, l'architecte de Regent Street. Retiens pourtant ce coin de rue modeste: c'est d'ici qu'est repartie, très concrètement, la souveraineté française. Redescends vers le Mall, traverse-le et entre dans St James's Park: un roi qui avait lui aussi connu l'exil en France l'a redessiné.
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5. St James's Park : un jardin à la française devenu anglais
Blue Bridge, St James's Park, London SW1A 2BJ, United Kingdom
Arrête-toi au milieu du pont bleu, au-dessus du lac, et tourne-toi d'un côté puis de l'autre. À l'ouest, la façade de Buckingham Palace au bout des arbres. À l'est, une silhouette de dômes et de tourelles qui semble sortie d'un conte de fées, celle de Whitehall. C'est sans doute la plus belle vue gratuite de Londres, et les pélicans du lac ont l'air de le savoir.
Ce parc est le plus ancien des parcs royaux de la ville. Henri VIII en fait une réserve de chasse, mais c'est Charles II qui lui donne sa forme. Le jeune roi a passé une partie de son exil en France pendant la guerre civile, et il revient en 1660 avec le goût des jardins à la française. On attribue souvent à un jardinier français, André Mollet, le long canal rectiligne tracé alors au milieu du parc.
Et les pélicans ? Les premiers ont été offerts au roi en 1664 par un ambassadeur de Russie. Leurs successeurs sont toujours là, et il arrive qu'un pélican avale un pigeon entier devant des touristes horrifiés. Le canal, lui, a disparu: dans les années 1820, John Nash l'a transformé en ce lac aux berges sinueuses, dans le goût du jardin anglais. Le jardin français a perdu, le jardin anglais a gagné... encore une fois.
Regarde maintenant le palais. Le 13 septembre 1940, en plein Blitz, des bombes allemandes frappent Buckingham Palace alors que le roi George VI et la reine Elizabeth s'y trouvent. La reine aurait dit qu'elle était presque contente d'avoir été bombardée: désormais, elle pouvait regarder l'East End en face. L'East End, ce sont les docks et les quartiers ouvriers, pilonnés depuis une semaine.
Le pont sur lequel tu te tiens date de 1957; il a remplacé une passerelle suspendue de l'époque victorienne. Des générations d'amoureux, d'espions de roman et de fonctionnaires pressés l'ont traversé pour rejoindre les ministères. Fais comme eux: continue vers l'est le long du lac, traverse Horse Guards Road, et avance sur la grande esplanade de gravier qui s'ouvre devant toi.
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6. Horse Guards Parade : la citadelle et la nouvelle de Trafalgar
Horse Guards Parade, London SW1A 2AX, United Kingdom
Avance sur cette vaste esplanade de gravier beige. Devant toi, l'horloge et le petit clocher des Horse Guards; sur ta gauche, dans l'angle, un étrange bloc brun, sans fenêtres, entièrement mangé par le lierre. On dirait qu'un morceau de ligne Maginot s'est égaré au cœur du Londres royal. L'esplanade est si vaste qu'elle paraît toujours à moitié vide, même en pleine saison.
C'est la citadelle de l'Amirauté, bâtie en 1940 et 1941 pour abriter le commandement de la marine si les bombes rasaient tout. Des murs de béton de plusieurs mètres d'épaisseur, un toit conçu pour encaisser une bombe lourde, et du lierre pour l'adoucir un peu. Churchill, dans ses mémoires, la traite de vaste monstruosité. Elle sert pourtant toujours au ministère de la Défense.
Derrière elle se trouve l'Amirauté, cœur de la Royal Navy depuis le XVIIIe siècle. Dans la nuit du 6 novembre 1805, un lieutenant épuisé, John Lapenotière, y arrive au terme d'une course de trente-sept heures en chaise de poste depuis Falmouth. Il apporte deux nouvelles à la fois: la victoire de Trafalgar... et la mort de Nelson. Détail savoureux: Lapenotière descendait d'une famille de huguenots français réfugiés en Angleterre.
Cette esplanade était autrefois le terrain de joutes d'Henri VIII. Aujourd'hui, chaque année en juin, s'y déroule le Trooping the Colour, la parade de l'anniversaire officiel du souverain, avec ses tuniques rouges et ses bonnets à poils. Et en 2012, ses graviers ont été recouverts de sable fin pour accueillir le beach-volley des Jeux olympiques... sous les fenêtres des généraux.
Au fond, sur ta droite, derrière le mur de brique et les arbres, se cachent les jardins du 10 Downing Street. Le Premier ministre a donc la parade militaire au fond de son jardin. Passe sous l'arche des Horse Guards, salue les cavaliers en faction sur Whitehall, puis tourne à droite: les grilles noires de Downing Street sont à deux minutes.
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7. Downing Street : la porte sans serrure
Downing Street, London SW1A 2AA, United Kingdom
Approche-toi des hautes grilles noires, entre les policiers armés, et plisse les yeux: au fond de cette petite rue de briques sombres, une porte noire marquée d'un 10 blanc. C'est la porte la plus photographiée de Grande-Bretagne... et, dit-on, elle ne s'ouvre pas de l'extérieur. Pas de serrure côté rue: quelqu'un, à l'intérieur, est toujours là pour ouvrir.
Le 10 mai 1940, le jour même où l'Allemagne attaque la France, la Belgique et les Pays-Bas, Winston Churchill devient Premier ministre. Il a soixante-cinq ans, une réputation de casse-cou, et il hérite d'une guerre qui tourne mal. Cinq semaines plus tard, le gouvernement français demande l'armistice, et c'est avec ce Churchill-là que de Gaulle va devoir traiter.
En réalité, Churchill dort peu ici pendant le Blitz. La maison, bâtie à l'économie à la fin du XVIIe siècle sur un sol meuble, tremble au moindre souffle. Un soir d'octobre 1940, il ordonne au personnel de cuisine de descendre à l'abri; quelques minutes plus tard, une bombe tombée tout près dévaste la cuisine. Bientôt, il vivra le plus souvent dans un appartement aménagé au-dessus de son bunker, à deux pas d'ici.
Les grilles devant toi sont récentes: elles datent de 1989, à l'époque de Margaret Thatcher, à cause de la menace de l'IRA. Elles n'ont pas tout empêché. En février 1991, l'IRA tire des obus de mortier depuis une camionnette garée sur Whitehall; l'un explose dans le jardin, pendant que John Major réunit son cabinet sur la guerre du Golfe. Les vitres volent en éclats, mais personne n'est tué.
Jette aussi un œil un peu plus loin sur Whitehall, au milieu de la chaussée: ce sobre bloc de pierre blanche, c'est le Cénotaphe. Le 14 juillet 1940, de Gaulle y dépose une gerbe et passe en revue ses premiers volontaires. Un 14 Juillet en exil, au cœur de Londres. Continue ensuite un peu vers le sud et tourne à droite dans King Charles Street: au bout, des marches descendent vers les War Rooms.
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8. Churchill War Rooms : la guerre sous la dalle
Clive Steps, King Charles Street, London SW1A 2AQ, United Kingdom
Descends les marches de Clive Steps et repère la porte modeste, presque cachée, au pied de ce massif bâtiment ministériel. Sous tes pieds, sous une épaisse dalle de béton, a battu pendant six ans le cœur de la guerre britannique. En surface, rien ne trahit ce qu'il y a dessous: c'était tout l'intérêt.
Les Cabinet War Rooms entrent en service le 27 août 1939, une semaine avant la déclaration de guerre. C'est un dédale de pièces basses, sous un bâtiment du gouvernement renforcé à la hâte. Le cabinet de guerre s'y réunit plus d'une centaine de fois. La lumière électrique ne s'éteint jamais, l'air sent le tabac froid, et le personnel, privé de soleil pendant des jours, passe parfois sous des lampes à ultraviolets.
Le détail que j'adore: une petite porte qui ressemble à celle de toilettes privées, avec un loquet libre-occupé. Le personnel croyait que Churchill s'était réservé les seules vraies toilettes du bunker. En fait, derrière la porte, il y avait une ligne téléphonique sécurisée qui le reliait directement au président Roosevelt, à Washington.
La salle des cartes est restée telle quelle. Le 16 août 1945, au lendemain de la capitulation japonaise, on éteint la lumière, on ferme la porte... et on laisse presque tout en place: les cartes épinglées, les crayons, les cendriers, et même des morceaux de sucre cachés dans un tiroir par un officier prévoyant, en pleine époque du rationnement. Le lieu n'ouvre au public qu'en 1984.
Churchill dormait rarement dans le petit lit de sa chambre souterraine, mais il y a prononcé quelques-unes de ses allocutions radiodiffusées. Imagine sa voix partant d'ici pour traverser la Manche, pendant que de l'autre côté, des Français l'écoutaient en cachette. Longe maintenant Horse Guards Road vers le sud, puis tourne à gauche dans Great George Street: Parliament Square s'ouvre devant toi, et Churchill t'y attend, en bronze.
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9. Parliament Square : Churchill face aux Communes
Parliament Square, London SW1P 3BD, United Kingdom
Cherche la plus imposante des statues de la place, celle qui fait face au Parlement: un vieil homme massif, voûté dans son manteau militaire, appuyé sur une canne, le front en avant comme un taureau prêt à charger. C'est Winston Churchill, sculpté par Ivor Roberts-Jones et inauguré en 1973 par sa veuve, Clementine.
Il est placé, dit-on, là où il aurait voulu être: face à la Chambre des communes, le lieu qu'il aimait plus que tout. Et une légende londonienne raconte que sa tête est parcourue d'un faible courant électrique, pour décourager les pigeons de s'y poser. Regarde bien: il a rarement un passager sur le crâne.
Fais maintenant le tour de la place. Tu as sous les yeux un drôle de conseil des sages: Abraham Lincoln, Gandhi en simple étoffe, arrivé en 2015, Nelson Mandela, les bras ouverts depuis 2007, et Millicent Fawcett, militante du suffrage des femmes, première femme statufiée ici, en 2018, qui brandit une banderole proclamant que le courage appelle le courage, partout. Certains ont combattu l'Empire britannique, et les voici en bronze devant son Parlement. C'est très anglais.
Churchill, lui, a ses propres surprises. Le 16 juin 1940, alors que la France s'effondre, il soutient un projet inouï: une union franco-britannique, avec une seule citoyenneté, un parlement commun, un cabinet de guerre unique. L'idée vient notamment de Jean Monnet, et c'est de Gaulle qui la dicte au téléphone, depuis Londres, au président du Conseil Paul Reynaud, replié à Bordeaux. Le gouvernement français la repousse. Le soir même, Reynaud démissionne.
Imagine un instant l'autre histoire: des citoyens franco-britanniques, un drapeau commun... Le lendemain, Pétain demandait l'armistice, et de Gaulle s'envolait pour Londres. Traverse maintenant la place vers les deux tours gothiques de l'abbaye de Westminster: derrière son grand portail se trouve une tombe que personne n'a le droit de fouler.
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10. Abbaye de Westminster : le Soldat inconnu
Westminster Abbey, 20 Deans Yard, London SW1P 3PA, United Kingdom
Place-toi devant la façade ouest de l'abbaye, celle aux deux tours jumelles, et regarde au-dessus du grand portail: une rangée de dix statues blanches, toutes récentes. Ce ne sont pas des saints du Moyen Âge mais des martyrs du XXe siècle, installés en 1998, parmi lesquels Martin Luther King et le pasteur Dietrich Bonhoeffer, pendu par les nazis en avril 1945.
Juste derrière ces portes, au milieu de la nef, se trouve la seule tombe de l'abbaye sur laquelle personne ne marche jamais: celle du Soldat inconnu. Rois, poètes, savants, tout le monde ici a sa dalle usée par les semelles des visiteurs... sauf lui. Il a été inhumé le 11 novembre 1920 dans de la terre rapportée des champs de bataille de France, sous une dalle de marbre noir venue de Belgique.
Son corps a été choisi en France, à Saint-Pol-sur-Ternoise, parmi plusieurs soldats britanniques non identifiés exhumés de différents fronts. Un officier a désigné l'un des cercueils, sans savoir qui il contenait. Personne ne saura jamais s'il était anglais, écossais, gallois ou irlandais, ni quel âge il avait. C'est précisément le but.
Le même jour, le 11 novembre 1920, Paris rendait un hommage jumeau: le cercueil d'un soldat inconnu était conduit sous l'Arc de Triomphe. Les deux alliés inventaient en même temps un rite nouveau, pour des millions de familles sans tombe à fleurir. Et depuis 1923, les mariées royales déposent leur bouquet sur cette tombe, une tradition lancée par la future reine mère, dont le frère était tombé en 1915.
On couronne les souverains dans cette abbaye depuis Guillaume le Conquérant, un Normand qui parlait français, le jour de Noël 1066, et jusqu'à Charles III, en mai 2023. Parmi tous ces rois, le Soldat inconnu est le seul à reposer sans nom. Longe maintenant le flanc nord de l'abbaye, traverse vers le Parlement et suis ses grilles jusqu'au pont de Westminster: c'est là, au pied de Big Ben, que la promenade s'achève, avec un peintre français.
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11. Westminster Bridge : Big Ben, le Blitz et Monet
Westminster Bridge, Westminster Bridge Road, London SE1 7PB, United Kingdom
Avance jusqu'au milieu du pont de Westminster, peint en vert comme les banquettes de la Chambre des communes, et retourne-toi. Sur la rive, le palais de Westminster étire sa dentelle gothique sur près de trois cents mètres, et au bout se dresse la tour de l'horloge. Tout le monde l'appelle Big Ben. En fait, Big Ben, c'est la cloche, plus de treize tonnes de bronze. La tour, elle, s'appelle Elizabeth Tower depuis 2012.
Dans la nuit du 10 au 11 mai 1941, la dernière grande nuit du Blitz, la Chambre des communes brûle entièrement, et la tour de l'horloge est touchée. Pourtant, Big Ben continue de sonner. Ses coups, retransmis par la BBC avant les bulletins d'information, étaient devenus dans toute l'Europe occupée le signal que Londres tenait toujours.
Quand on reconstruit la Chambre après la guerre, Churchill exige qu'elle reste petite et rectangulaire, trop petite même pour asseoir tous les députés: selon lui, nous façonnons nos bâtiments, puis nos bâtiments nous façonnent, et un débat doit rester serré, vif, face à face. À l'entrée de la Chambre, on a conservé une arche de pierres abîmées par l'incendie: on l'appelle l'arche Churchill.
Regarde maintenant de l'autre côté du fleuve, l'hôpital St Thomas, juste en face du Parlement. Entre 1899 et 1901, un peintre français déjà célèbre installe là son chevalet, sur une terrasse de l'hôpital: Claude Monet. Il peint le Parlement encore et encore, à l'aube, au couchant, dans le brouillard, près de vingt toiles où la pierre se dissout dans une lumière violette. Monet connaissait Londres depuis longtemps: il y avait trouvé refuge en 1870, fuyant la guerre franco-prussienne.
Pense au chemin parcouru: une radio qui parlait à des millions de Français cachés, une maison de Carlton Gardens où l'on refaisait la France, un bunker, une tombe sans nom... et pour finir, un exilé de 1870 revenu peindre le Parlement de son ancien refuge. Londres a souvent abrité les Français qui ne pouvaient plus vivre chez eux. La promenade s'achève ici, au-dessus de la Tamise: attends que Big Ben sonne l'heure, et écoute-la comme on l'écoutait en 1943, l'oreille collée au poste.