La Rome des Césars : visite de la Rome antique, du Colisée au Capitole

Gladiateurs, empereurs et Gaulois : du Colisée au Forum romain, de la prison de Vercingétorix à la roche Tarpéienne, la Rome antique racontée par une amie qui y vit

Rome · 11 stops · 29 min audio · Generated

  1. 1. Le Colisée, l'amphithéâtre Flavien

    Piazza del Colosseo, 00184 Roma RM, Italy

    Mets-toi face à la grande courbe de pierre blonde, du côté où les quatre étages tiennent encore debout, et laisse ton regard grimper jusqu'en haut. Des arcades, des colonnes, puis un dernier mur percé de petites fenêtres carrées... Bienvenue dans l'amphithéâtre Flavien. Le monde entier l'appelle le Colisée, mais ce n'est pas son vrai nom.

    Il a été commencé par l'empereur Vespasien vers 70 et inauguré par son fils Titus en 80, avec cent jours de jeux. Le surnom de Colisée est venu bien plus tard, sans doute d'une statue colossale de Néron qui se dressait juste à côté. Regarde au-dessus des arcades du rez-de-chaussée: tu y verras encore des chiffres romains gravés, comme des numéros de porte. Il y avait quatre-vingts entrées, et quelque cinquante mille spectateurs trouvaient leur place en quelques minutes, chacun guidé vers son secteur. Nos stades modernes n'ont presque rien inventé.

    Maintenant, lève les yeux vers le sommet du mur. Ces consoles de pierre en saillie soutenaient des mâts de bois. On y tendait le velum, une immense toile qui protégeait le public du soleil, manœuvrée, dit-on, par des marins de la flotte impériale. Et sous l'arène, il y avait l'hypogée: un labyrinthe de couloirs, de cages et de monte-charges actionnés à bras d'homme. Un lion pouvait surgir du sol par une trappe, au milieu du sable, comme par magie, devant une foule hurlante.

    Et tous ces trous qui criblent la pierre, comme si la façade avait essuyé une rafale ? Ce ne sont pas des impacts de balles. Au Moyen Âge, on a arraché les crampons de métal qui tenaient les blocs entre eux, pour récupérer le fer. Après le tremblement de terre de 1349, le Colisée est devenu une carrière, et ses pierres sont parties construire des palais et des églises. Quant aux chrétiens livrés aux lions dans cette arène, les historiens restent prudents: aucune source sûre ne le prouve.

    Mais voici le détail que presque personne ne connaît. À l'endroit où tu te tiens, il y avait autrefois un lac. Le lac privé de Néron, au milieu de son palais. Vespasien l'a fait assécher pour offrir au peuple ce gigantesque théâtre de sang et de spectacle... un coup politique génial. Pour voir ce qui reste du palais de Néron, monte vers le parc du Colle Oppio, juste au nord-est, de l'autre côté de la rue.

  2. 2. La Domus Aurea, le palais d'or de Néron

    Via della Domus Aurea, 00184 Roma RM, Italy

    Te voilà dans les allées du Colle Oppio, entre les pins parasols, les bancs et les joueurs de cartes du quartier. Autour de toi se dressent de grands pans de brique: ce sont les restes des thermes de Trajan. Mais sous tes pieds, sous l'herbe et les racines, dort quelque chose de bien plus extravagant... le palais de Néron.

    En juillet 64, un incendie ravage Rome pendant des jours. Néron profite des ruines pour se tailler un domaine inouï en plein cœur de la ville: la Domus Aurea, la Maison dorée. Des pavillons, des vignes, des bois peuplés d'animaux, et ce fameux lac à la place du futur Colisée. Dans le vestibule, une statue de bronze de l'empereur haute d'une trentaine de mètres. L'historien Suétone raconte qu'une fois installé, Néron aurait soupiré qu'il était enfin logé comme un être humain.

    Suétone parle aussi d'une salle à manger ronde qui tournait sur elle-même, jour et nuit, comme la voûte du ciel. Pendant des siècles, on a pris ça pour une exagération de chroniqueur. Et puis, en 2009, des archéologues ont dégagé sur le Palatin les fondations d'une grande structure circulaire, avec un mécanisme qui pourrait bien être celui-là. Les plafonds, eux, étaient rehaussés d'or, d'ivoire et de nacre.

    Néron se donne la mort en 68, et ses successeurs s'empressent d'effacer son souvenir. On vide le lac, on bâtit le Colisée, et Trajan fait remplir les salles du palais de terre pour poser ses thermes par-dessus. Ironie de l'histoire: c'est cet enterrement qui a sauvé les fresques, à l'abri de la lumière et de la pluie pendant près de mille quatre cents ans.

    Vers la fin du XVe siècle, des Romains se glissent par des trous dans ce qu'ils prennent pour des grottes. Raphaël et d'autres jeunes artistes y descendent à la lueur des torches pour copier ces peintures de guirlandes, de monstres et de créatures fantastiques. On les appelle les grotesques, les peintures des grottes... et c'est de là que vient notre mot grotesque. Redescends maintenant vers le sud, jusqu'à la via di San Giovanni in Laterano, où une petite arène de brique apparaît en contrebas de la rue.

  3. 3. Le Ludus Magnus, l'école des gladiateurs

    Via di San Giovanni in Laterano, 00184 Roma RM, Italy

    Penche-toi au-dessus de la grille: en contrebas, entre deux rues pleines de scooters et de bus, tu vois une moitié d'ovale en brique, comme une petite arène coupée en deux. Ce n'est pas un théâtre miniature. C'est une salle d'entraînement, et ceux qui s'y entraînaient allaient ensuite se battre pour leur vie, à quelques pas d'ici.

    Voici le Ludus Magnus, la grande école de gladiateurs, construite sous Domitien à la fin du Ier siècle, puis rebâtie sous Trajan. Autour de cette arène d'exercice s'alignaient les cellules des combattants, sur plusieurs niveaux, et de petits gradins permettaient à quelques privilégiés d'assister à l'entraînement. Un passage souterrain, dit-on, reliait l'école aux coulisses du Colisée: les gladiateurs passaient de leur dortoir au sable de l'arène sans jamais voir le ciel.

    Qui étaient-ils ? Surtout des esclaves, des prisonniers de guerre, des condamnés... et quelques hommes libres, ruinés ou avides de gloire, qui signaient un contrat. Chaque catégorie de gladiateur avait son équipement. Et figure-toi que l'une des plus anciennes s'appelait le gallus, le Gaulois, armé comme les guerriers que Rome avait affrontés. Elle disparaît sous Auguste, remplacée par le mirmillon. Entre-temps, les Gaulois étaient devenus des Romains.

    Et contrairement à ce que montre le cinéma, un gladiateur coûtait très cher à former. On ne le sacrifiait pas à la légère. Des médecins le soignaient, on le nourrissait d'orge et de légumineuses pour qu'il prenne une couche de graisse protectrice; on les surnommait d'ailleurs les mangeurs d'orge. Les meilleurs étaient de vraies vedettes: à Pompéi, un graffiti présente un gladiateur thrace comme celui qui fait soupirer les filles.

    Mais Rome n'oubliait jamais une chose. En 73 avant J.-C., un gladiateur thrace nommé Spartacus s'était évadé d'une école de Capoue et avait soulevé une armée d'esclaves qui fit trembler la République pendant deux ans. Voilà pourquoi ces écoles ressemblaient à des casernes bien gardées. Reviens maintenant vers le Colisée et contourne-le par le sud, en direction du grand arc de triomphe à trois passages, au pied du Palatin.

  4. 4. L'arc de Constantin et la Meta Sudans

    Piazza del Colosseo, 00184 Roma RM, Italy

    Plante-toi devant l'arc aux trois passages, entre le Colisée et les pins du Palatin. Puis baisse les yeux: à quelques mètres, dans l'herbe, un cercle de fondations en brique dessine un rond parfait. Deux monuments, deux destins... l'un a tout traversé, l'autre a été rasé il n'y a même pas cent ans.

    L'arc de Constantin a été dédié en 315 pour célébrer la victoire de l'empereur sur son rival Maxence, au pont Milvius, en 312. C'est le plus grand arc de triomphe qui nous soit parvenu à Rome, une vingtaine de mètres de haut. Mais regarde-le de près: c'est un patchwork. De grands reliefs ont été prélevés sur des monuments de Trajan, d'Hadrien et de Marc Aurèle, et on a retaillé les visages des anciens empereurs pour leur donner les traits de Constantin. Le recyclage de luxe, version impériale.

    Lis l'inscription au sommet. Elle dit que l'empereur a vaincu par l'inspiration de la divinité... sans préciser laquelle. Habile, non ? Le Sénat, encore largement païen, honorait un empereur qui, selon la légende, avait vu un signe du Christ dans le ciel avant la bataille. Chacun pouvait y lire le dieu qu'il voulait. Tu es au tournant exact entre deux mondes.

    Et ce cercle de brique, c'est la Meta Sudans, la borne qui sue: une fontaine monumentale en forme de cône, construite sous les Flaviens, d'où l'eau ruisselait sur les parois. Elle marquait un carrefour sacré, là où se rejoignaient plusieurs quartiers de la ville antique. Ses ruines tenaient encore debout en 1936, quand Mussolini les a fait raser pour dégager l'espace de ses défilés. Les archéologues n'en ont retrouvé que la base.

    Maintenant, tourne-toi vers l'ouest, vers la pente pavée qui monte le long du Palatin: c'est la Via Sacra. Tout en haut, tu aperçois un arc plus petit, à une seule baie: l'arc de Titus. Il montre les soldats romains emportant le chandelier à sept branches du Temple de Jérusalem, détruit en 70. La tradition veut que, pendant des siècles, les Juifs de Rome aient refusé de passer dessous. Longe maintenant la grille vers le nord-ouest, sur la grande avenue des Forums impériaux, jusqu'au mur de brique où sont accrochées des cartes de marbre.

  5. 5. Les cartes de marbre et la basilique de Maxence

    Via dei Fori Imperiali, 00186 Roma RM, Italy

    Arrête-toi devant le haut mur de brique qui longe l'avenue, sur ta gauche quand tu viens du Colisée. Accrochées dessus, quatre grandes cartes de marbre, gris et blanc. Sur chacune, une tache blanche grandit: un point minuscule au bord du Tibre, puis l'Italie, puis presque tout le pourtour de la Méditerranée.

    Ces cartes racontent l'expansion de Rome, de ses origines jusqu'à l'empereur Trajan, quand l'empire atteint sa plus grande étendue, au début du IIe siècle. Cherche la Gaule: sur la deuxième carte, elle est encore sombre, libre. Sur la troisième, elle est blanche. Entre les deux, il y a eu César, huit ans de guerre et des centaines de milliers de morts. Pour les Romains, c'était une conquête. Pour nos ancêtres, c'était la fin d'un monde.

    Mais ces cartes en disent autant sur les années 1930 que sur l'Antiquité. C'est le régime de Mussolini qui les a installées, le long de l'avenue ouverte en 1932 pour relier la place de Venise, où le Duce avait son bureau, au Colisée. Pour la tracer, on a rasé tout un quartier populaire et arasé une colline, la Velia. Il y avait même une cinquième carte, celle de l'empire fasciste après la conquête de l'Éthiopie... retirée après la guerre. Le dictateur se rêvait en héritier des Césars.

    Maintenant, lève les yeux au-dessus des cartes. Ces trois arches gigantesques, de l'autre côté du mur, appartiennent à la basilique de Maxence, commencée par cet empereur vers 308 et achevée par son vainqueur, Constantin. Ce n'était pas une église mais une grande salle publique, pour la justice et les affaires. La nef centrale culminait à plus de trente mètres. On y a retrouvé les morceaux d'une statue colossale de Constantin: la tête seule mesure plus de deux mètres et demi.

    Les architectes de la Renaissance venaient mesurer ces voûtes pour comprendre comment les Romains avaient pu couvrir un tel vide, et l'on dit que les bâtisseurs de Saint-Pierre s'en sont inspirés. Continue sur l'avenue vers le nord-ouest et traverse pour rejoindre le trottoir d'en face, là où trois hautes colonnes blanches se dressent devant un grand mur de pierre grise.

  6. 6. Le forum d'Auguste et le temple de Mars Vengeur

    Via dei Fori Imperiali, 00186 Roma RM, Italy

    Accoude-toi à la balustrade et regarde en contrebas: trois hautes colonnes de marbre blanc, un escalier qui ne mène plus nulle part, et derrière, un mur colossal de pierre grise, haut comme un immeuble de dix étages. Ce mur n'est pas là pour faire joli. Il avait une mission très précise.

    Tu es devant le forum d'Auguste. Après l'assassinat de Jules César, en 44 avant J.-C., son fils adoptif, le jeune Octave, jure de venger son père. Avant la bataille de Philippes, en 42, il fait un vœu: s'il gagne, il élèvera un temple à Mars Ultor, Mars le Vengeur. Il gagne... mais le temple ne sera inauguré que quarante ans plus tard, en 2 avant J.-C. Auguste prenait son temps, et il avait le sens de la mise en scène.

    Ce grand mur, c'était un pare-feu. Juste derrière s'étendait la Subure, le quartier le plus pauvre et le plus peuplé de Rome, un entassement d'immeubles où les incendies éclataient sans cesse. Le mur protégeait la splendeur de marbre des flammes... et cachait aux visiteurs la misère d'à côté. Auguste se vantait d'avoir trouvé une ville de briques et d'en laisser une de marbre. Il oubliait de préciser pour qui.

    Sous les portiques, de chaque côté, des dizaines de statues de grands hommes de Rome montaient la garde. Dans le temple, Auguste avait déposé les enseignes militaires que les Parthes avaient arrachées aux légions de Crassus, trente ans plus tôt, et qu'il avait récupérées par la seule diplomatie. Une défaite humiliante effacée sans combat, puis présentée comme un triomphe. La propagande, déjà, était un art.

    Regarde aussi ce bâtiment médiéval posé sur une partie des ruines: c'est la maison des chevaliers de Rhodes, l'ordre qui deviendra plus tard l'ordre de Malte. Les Romains n'ont jamais rien jeté, ils ont toujours construit par-dessus. Continue sur le trottoir vers le nord-ouest, jusqu'à la grande colonne sculptée qui se dresse au bout de l'avenue, près de deux églises à coupole.

  7. 7. La colonne Trajane

    Piazza Foro Traiano, 00187 Roma RM, Italy

    Renverse la tête en arrière et suis des yeux la spirale qui s'enroule autour de cette colonne de marbre, jusqu'à la statue de bronze tout en haut. Une bande dessinée de pierre, longue de près de deux cents mètres, qui fait vingt-trois tours. Et tu remarques le problème tout de suite: au-delà des premiers tours, on ne distingue plus rien.

    La colonne Trajane a été dédiée en 113 pour célébrer les deux guerres de l'empereur Trajan contre les Daces, dans l'actuelle Roumanie. Environ deux mille cinq cents personnages: des légionnaires qui construisent des ponts et des camps, des batailles, et le roi dace Décébale qui se donne la mort pour ne pas être capturé. À l'époque, la colonne était encadrée de deux bibliothèques à étages, d'où l'on pouvait lire les scènes de plus près.

    L'inscription sur la base dit quelque chose d'étonnant: la hauteur de la colonne indique celle de la colline qu'on a entaillée pour construire ce forum. À l'intérieur, la colonne est creuse: un escalier en colimaçon de cent quatre-vingt-cinq marches monte jusqu'au sommet, éclairé par de minuscules fentes. Et dans la base, on avait déposé une urne d'or avec les cendres de Trajan. Elle a disparu depuis longtemps.

    Tout en haut, ce n'est pas Trajan. Sa statue a disparu au Moyen Âge, et en 1587, le pape Sixte Quint l'a fait remplacer par saint Pierre, ses clés à la main. Un apôtre au sommet d'un monument de guerre païen... Rome a toujours su recycler ses symboles. Derrière la colonne, tu vois aussi les marchés de Trajan, un grand ensemble de brique sur plusieurs étages, boutiques et bureaux, encore debout.

    Et maintenant, un petit détour par Paris. Tu connais la colonne de la place Vendôme ? Napoléon l'a fait ériger sur le modèle de celle-ci, avec une spirale de bronze racontant ses propres victoires, coulée, dit-on, dans le métal des canons pris à Austerlitz. L'empereur des Français voulait être le nouveau Trajan. Traverse maintenant l'avenue et longe-la vers le sud, en direction du Capitole, jusqu'à une petite église posée sur une prison.

  8. 8. La prison Mamertine, le cachot de Vercingétorix

    Clivo Argentario 1, 00186 Roma RM, Italy

    Devant toi, une petite église toute simple, posée au flanc du Capitole, à côté d'un escalier. Rien de spectaculaire... sauf ce qu'il y a dessous. Car sous cette église de Saint-Joseph-des-Charpentiers se cachent deux cachots superposés, creusés dans la roche, les plus sinistres de Rome.

    Le cachot inférieur, le Tullianum, n'avait à l'origine qu'une seule ouverture: un trou dans le plafond, par lequel on descendait les prisonniers. Pas de porte, pas de lumière. On n'y restait jamais longtemps: c'était l'antichambre de l'exécution. Le roi numide Jugurtha y est mort de faim. Les complices de Catilina y ont été étranglés en 63 avant J.-C., sur ordre de Cicéron. L'historien Salluste décrit l'endroit comme repoussant et terrifiant, par la crasse, l'obscurité et l'odeur.

    Et puis il y a celui qui nous touche, nous les Français. En 52 avant J.-C., à Alésia, Vercingétorix dépose les armes devant César. Il n'est pas tué. Il est gardé... pendant six ans. Car César veut l'exhiber. En 46, lors de son grand triomphe, le chef arverne défile enchaîné dans les rues de Rome, devant la foule. Puis, selon la tradition, on le ramène ici, et on l'étrangle dans le noir.

    Maintenant, regarde juste à côté, en contrebas: les colonnes et le dallage du forum de César. Son temple à Vénus, l'ancêtre mythique de sa famille, a été inauguré la même année, en 46. Et avec quoi César a-t-il payé ce forum ? En bonne partie avec le butin de la guerre des Gaules. L'or gaulois a payé le décor de la victoire. Deux mille ans plus tard, Napoléon III fera ériger à Alise-Sainte-Reine une statue géante de Vercingétorix... à qui le sculpteur aurait prêté, dit-on, les traits de l'empereur lui-même.

    La tradition chrétienne, elle, raconte que saint Pierre fut aussi enfermé ici, et qu'il fit jaillir une source pour baptiser ses geôliers. On montre encore cette petite source au fond du cachot. Le nom de prison Mamertine, lui, ne date que du Moyen Âge. Monte maintenant l'escalier qui grimpe juste à côté de l'église, vers le sommet du Capitole et la place dessinée par Michel-Ange.

  9. 9. La place du Capitole de Michel-Ange

    Piazza del Campidoglio, 00186 Roma RM, Italy

    Te voilà au sommet du Capitole, au cœur d'une place qui ressemble à une scène de théâtre. Trois palais se font face, le pavement dessine une grande étoile dans un ovale, et au centre, un empereur à cheval tend la main droite, comme pour apaiser la foule. Tout ici a été pensé par un seul homme: Michel-Ange.

    Dans les années 1530, le Capitole n'est plus qu'une butte boueuse où l'on mène paître les chèvres; une partie de la colline s'appelle même le mont des Chèvres. Le pape Paul III veut une place digne de Rome et confie le projet à Michel-Ange. Problème: les deux palais existants ne sont pas parallèles. Au lieu de lutter contre ce défaut, Michel-Ange en fait un atout. Il dessine une place en trapèze, qui s'ouvre vers celui qui arrive, et prévoit un troisième palais pour la symétrie. Le résultat paraît plus vaste qu'il n'est. Une illusion d'optique de génie.

    La statue au centre, c'est Marc Aurèle, l'empereur philosophe. C'est la seule statue équestre en bronze d'un empereur romain parvenue jusqu'à nous. Et sais-tu pourquoi elle a survécu, quand toutes les autres ont été fondues ? Parce qu'au Moyen Âge, on croyait qu'elle représentait Constantin, le premier empereur chrétien. Une erreur d'identification l'a sauvée. Celle que tu vois est une copie: l'originale est à l'abri dans le musée voisin.

    Les musées du Capitole passent d'ailleurs pour le plus ancien musée public du monde. En 1471, le pape Sixte IV a offert au peuple romain une série de bronzes antiques, dont la célèbre louve. Le palais du fond, le palais Sénatorial, abrite toujours la mairie de Rome. Depuis plus de deux mille cinq cents ans, cette colline est le centre symbolique de la ville: le grand temple de Jupiter se dressait ici même, sur le sommet sud.

    Un dernier détail amusant: ce dessin d'étoile au sol, Michel-Ange l'avait imaginé, mais il n'a été réalisé qu'en 1940, quatre siècles plus tard. À Rome, on a toujours le temps. Contourne maintenant le palais Sénatorial par la droite, en passant entre lui et le palais des Conservateurs, jusqu'à la terrasse qui domine le Forum romain.

  10. 10. Le belvédère du Capitole sur le Forum romain

    Via del Campidoglio, 00186 Roma RM, Italy

    Accoude-toi à la rambarde et prends ton temps: toute la vallée du Forum romain s'étale à tes pieds. Des colonnes isolées, des arcs, des pavés, des fûts de marbre couchés dans l'herbe, et sur la droite, les ruines rousses des palais du Palatin. C'est l'une des vues les plus célèbres de Rome... et elle ne coûte rien.

    Sous tes pieds, ces gros blocs de pierre, ce sont les fondations du Tabularium, les archives de l'État romain, bâties vers 78 avant J.-C. Juste en dessous, l'arc de Septime Sévère, et près de lui une longue estrade de pierre: les Rostres, la tribune aux harangues. Leur nom vient des éperons de navires ennemis, les rostra, qu'on y avait fixés comme trophées. C'est là que les grands orateurs parlaient au peuple. Et c'est là que la tête et les mains coupées de Cicéron furent exposées, en 43 avant J.-C.

    Un peu plus loin, ce bâtiment de brique haut et nu, c'est la Curie, où siégeait le Sénat. Et au milieu de la place, cherche un petit édifice en ruine abrité sous un toit moderne: le temple de César. C'est là qu'en mars 44 avant J.-C., la foule, bouleversée par le discours de Marc Antoine, a improvisé un bûcher pour brûler le corps du dictateur assassiné. Aujourd'hui encore, des anonymes y déposent des fleurs, surtout le 15 mars, jour des ides.

    Tout au fond, au pied du Palatin, distingue les statues de femmes alignées le long de bassins: c'est la maison des Vestales. Six prêtresses entretenaient le feu sacré de Rome, liées par trente ans de chasteté. Si une vestale rompait son vœu, on ne versait pas son sang: on l'enfermait vivante dans une chambre souterraine, avec un peu de pain et une lampe. Et sur la crête, au bout de la Via Sacra, l'arc de Titus, que tu as aperçu tout à l'heure de l'autre côté.

    Pendant des siècles, ce lieu a porté un nom humiliant: le Campo Vaccino, le champ aux vaches. Les monuments étaient enfouis sous des mètres de terre, et les bouviers y menaient leurs bêtes. Les grandes fouilles n'ont commencé qu'au XIXe siècle, en partie sous l'administration française de l'époque napoléonienne. Pour la dernière étape, suis la petite rue qui longe le flanc de la colline vers le sud-ouest, la via del Tempio di Giove, jusqu'au belvédère au-dessus de la falaise.

  11. 11. La roche Tarpéienne et les oies du Capitole

    Via del Tempio di Giove, 00186 Roma RM, Italy

    Penche-toi prudemment au-dessus du parapet: sous toi, la paroi du Capitole tombe à pic vers les toits et les rues en contrebas. Ce rocher n'a l'air de rien. Pourtant, son nom est passé dans la langue française. La roche Tarpéienne est près du Capitole... tu connais le proverbe. Tu es exactement au bon endroit pour le comprendre.

    Remontons à l'an 390 avant J.-C., selon la date traditionnelle. Des Gaulois Sénons, menés par leur chef Brennus, écrasent l'armée romaine sur les bords de l'Allia et entrent dans Rome. La ville est pillée et incendiée. Seuls quelques défenseurs tiennent encore cette colline, assiégés pendant des mois. Une nuit, raconte l'historien Tite-Live, les Gaulois escaladent la falaise en silence. Les sentinelles dorment, et même les chiens n'aboient pas.

    Mais sur la colline vivent les oies sacrées de Junon, que les Romains affamés n'avaient pas osé manger. Elles se mettent à criailler et à battre des ailes. Un ancien consul, Marcus Manlius, se réveille, court au bord du vide et précipite en bas le premier Gaulois arrivé au sommet. Le Capitole est sauvé. Plus tard, sur l'autre sommet de la colline, là où se dresse l'église de l'Aracœli, on élèvera un temple à Junon Moneta, celle qui avertit. On y frappera la monnaie de Rome... d'où notre mot monnaie.

    La suite est moins glorieuse. Les Romains acceptent de payer une rançon de mille livres d'or. Quand ils protestent que les poids des Gaulois sont truqués, Brennus jette son épée dans la balance et lance: Malheur aux vaincus ! Quant à Manlius, le héros surnommé Capitolinus, quelques années plus tard il est accusé de vouloir devenir roi... et on le précipite du haut de cette même roche Tarpéienne. Du Capitole à la roche, de la gloire à la chute: le proverbe est né de destins comme le sien.

    Ta promenade dans la Rome des Césars s'achève ici. Tu as vu l'arène des gladiateurs, le cachot de Vercingétorix, les forums payés avec l'or des Gaules, et la falaise où des Gaulois ont failli prendre Rome... sauvée par des oies. Reste un moment, regarde la lumière descendre sur les toits. Les Romains disent que leur ville est éternelle. Après deux mille cinq cents ans d'histoire, difficile de leur donner tort.