Le Madrid des Austrias : de la Puerta del Sol au Palais royal
Kilomètre zéro, Plaza Mayor, muraille arabe et palais des Bourbons : mille ans d'histoire de Madrid, des Habsbourg au petit-fils de Louis XIV, avec François Ier et Joseph Bonaparte en invités surprise
Madrid · 12 stops · 29 min audio · Generated
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1. Puerta del Sol : le kilomètre zéro
Puerta del Sol 7, 28013 Madrid, Spain
Baisse les yeux vers le trottoir, devant le bâtiment à l'horloge: une plaque de pierre dessine la carte de l'Espagne et porte les mots Kilómetro Cero. C'est d'ici que partent, symboliquement, les grandes routes radiales du pays. Tu es au point zéro de l'Espagne, sur la Puerta del Sol, et tout le monde autour de toi est en train de photographier ses chaussures.
Le bâtiment derrière la plaque, c'est la Casa de Correos, l'ancienne poste royale, construite dans les années 1760 sous Charles III. Son architecte était un Français, Jacques Marquet, et les Madrilènes de l'époque, dit-on, n'ont guère apprécié qu'on confie un tel chantier à un étranger. Au sommet, l'horloge installée en 1866 est devenue la plus célèbre d'Espagne: chaque 31 décembre, tout le pays avale douze grains de raisin, un à chaque coup de minuit, les yeux rivés sur elle.
Mais cette place a aussi vu couler le sang. Le 2 mai 1808, Madrid est occupée par les troupes du maréchal Murat, beau-frère de Napoléon. Quand la foule comprend que les derniers membres de la famille royale vont être emmenés en France, elle se soulève. Ici même, des Madrilènes armés de couteaux et de pierres affrontent la cavalerie impériale, dont les mamelouks venus d'Égypte. Goya en a tiré un tableau, aujourd'hui au Prado. La répression fait plusieurs centaines de morts.
Le bâtiment porte une mémoire plus lourde encore. Sous la dictature de Franco, la Casa de Correos abritait la Direction générale de la Sécurité, la police du régime, et de nombreux opposants y ont été détenus et interrogés. Depuis les années 1980, c'est le siège de la présidence de la Communauté de Madrid. Sur sa façade, des plaques rendent hommage aux héros du 2 mai.
Avant de partir, cherche à l'entrée de la calle del Carmen la statue de l'ours dressé contre un arbousier, El Oso y el Madroño, le symbole de la ville, installée en 1967. Pour la prochaine étape, quitte la place par le nord-ouest et suis les petites rues jusqu'à la Plaza de las Descalzas: derrière un mur de brique presque aveugle, des religieuses gardent un trésor.
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2. Descalzas Reales : le couvent des princesses
Plaza de las Descalzas 3, 28013 Madrid, Spain
Regarde cette façade de pierre et de brique, presque nue, avec ses fenêtres grillagées et sa porte discrète. Rien, vraiment rien, ne laisse deviner ce qu'il y a derrière. Et pourtant, le monastère des Descalzas Reales cache l'une des plus riches collections d'art de Madrid... gardée par des religieuses qui vivent encore cloîtrées entre ces murs.
Tout commence avec une femme hors du commun: Jeanne d'Autriche, fille de Charles Quint et sœur de Philippe II. Veuve à dix-huit ans d'un prince portugais, mère d'un futur roi du Portugal, elle a même gouverné l'Espagne comme régente pendant que son frère était en Angleterre et en Flandre. En 1559, elle fonde ici un couvent de clarisses déchaussées, les Descalzas, dans le palais même où elle était née.
Le couvent devient alors le refuge des femmes de la dynastie. L'impératrice Marie d'Autriche, autre sœur de Philippe II et veuve de l'empereur Maximilien II, vient s'y retirer avec sa fille. Des filles de grandes familles y entrent avec des dots fabuleuses: tableaux, reliques, orfèvrerie. Et le compositeur Tomás Luis de Victoria, l'un des plus grands musiciens de la Renaissance, y a servi l'impératrice comme chapelain pendant des années.
Le trésor le plus spectaculaire, ce sont les tapisseries du Triomphe de l'Eucharistie, dessinées par Rubens et tissées à Bruxelles pour l'infante Isabelle-Claire-Eugénie, la fille de Philippe II, qui gouvernait alors les Pays-Bas espagnols. On les déployait autrefois pour les grandes fêtes religieuses. Imagine ces murs couverts de laine et de soie, d'après les cartons du plus grand peintre baroque d'Europe.
Les religieuses sont toujours là, une petite communauté qui vit selon sa règle, invisible des visiteurs. Le monastère n'ouvre une partie de ses salles au public que depuis 1960. Maintenant, descends vers le sud par les ruelles, traverse la calle Mayor et glisse-toi sous l'une des arcades: derrière, il y a la place la plus célèbre de Madrid.
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3. Plaza Mayor : le grand théâtre des Habsbourg
Plaza Mayor, 28012 Madrid, Spain
Passe sous l'arcade et laisse la place s'ouvrir devant toi: un immense rectangle fermé de tous côtés, des façades rouges, des centaines de balcons de fer noir, et au centre un roi à cheval. Le bruit de la rue s'arrête net. Tu es sur la Plaza Mayor, le grand salon des Habsbourg d'Espagne, ceux qu'on appelle ici les Austrias.
Avant elle, il y avait là une place de marché boueuse, hors des murs, la plaza del Arrabal. Philippe III charge l'architecte Juan Gómez de Mora de la transformer, et la place est achevée en 1619. Le bâtiment aux fresques colorées, au nord, c'est la Casa de la Panadería, la maison de la boulangerie: elle contrôlait le commerce du pain, et ses balcons servaient de loge royale pendant les fêtes. Les peintures qui la couvrent sont récentes, elles datent de 1992.
Cette place était un théâtre, au sens propre. On y a couru des taureaux, célébré des canonisations, proclamé des rois... et organisé des autodafés de l'Inquisition, ces cérémonies où les condamnés entendaient leur sentence devant la foule. Le plus célèbre, en 1680, a duré une journée entière, sous les yeux du jeune roi Charles II. Les bûchers, eux, brûlaient hors des murs. Mais la place a aussi vu des exécutions: en 1621, Rodrigo Calderón, ancien favori tombé en disgrâce, y est décapité avec une telle dignité que les Espagnols disent encore de quelqu'un de très fier qu'il a plus d'orgueil que don Rodrigo sur l'échafaud.
La place a brûlé trois fois, en 1631, en 1670 et en 1790. Après le dernier incendie, Juan de Villanueva, l'architecte du Prado, la reconstruit en abaissant les façades et en fermant les angles. La statue équestre de Philippe III n'est arrivée au centre qu'en 1848. On raconte qu'en 1931, un pétard glissé dans la bouche du cheval l'a fait éclater... et qu'on a trouvé dans son ventre des centaines de squelettes de moineaux, entrés par cette bouche ouverte et incapables d'en ressortir.
Aujourd'hui, le rituel le plus sacré de la place est beaucoup plus pacifique: le bocadillo de calamares, un sandwich aux calmars frits que les Madrilènes mangent debout, sans cérémonie. Pour continuer, sors par le côté ouest de la place: à quelques pas, une halle de fer et de verre t'attend, pleine d'odeurs.
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4. Mercado de San Miguel : la halle et l'église disparue
Plaza de San Miguel s/n, 28005 Madrid, Spain
Colle ton nez à la vitre: derrière les grandes verrières encadrées de fer, ça grouille. Des comptoirs d'huîtres, de jambon, d'olives, des verres de vermouth qui passent de main en main, et un brouhaha de dix langues à la fois. Le Mercado de San Miguel ressemble à une gare de la Belle Époque reconvertie en apéritif géant.
La halle date de 1916. Madrid voulait alors remplacer ses marchés en plein air, sales et désordonnés, par des halles modernes en fer, comme celles que Paris avait construites depuis Baltard. Celle-ci, dessinée par l'architecte Alfonso Dubé, est l'une des rares de cette génération à avoir survécu. Pendant presque un siècle, c'était le marché du quartier, avec ses bouchers et ses poissonniers. Puis il a décliné, avant d'être restauré par des investisseurs privés et de rouvrir en 2009 comme marché gourmand.
Mais le vrai secret est sous tes pieds. Ici se dressait autrefois une église, San Miguel de los Octoes, l'une des plus anciennes paroisses de Madrid. Elle a été rasée pendant l'occupation française, sous le règne de Joseph Bonaparte, le frère de Napoléon devenu roi d'Espagne.
Joseph voulait aérer cette ville aux ruelles étouffantes, et il a fait abattre églises et couvents pour ouvrir des places. Les Madrilènes, qui le détestaient comme usurpateur, l'ont affublé de deux surnoms moqueurs. Pepe Botella, Joseph la Bouteille, parce qu'on l'accusait de trop boire, ce qui était apparemment injuste... et el rey Plazuelas, le roi des Petites Places. Le second, au moins, était mérité: tu traverseras tout à l'heure sa plus grande place, devant le Palais royal.
Ce coin de la ville garde la mémoire de son relief. Juste derrière la halle, la rue descend en courbe: c'est la Cava de San Miguel, qui suit le tracé d'un ancien fossé de la muraille médiévale. Les maisons de la Plaza Mayor s'y appuient, si bien que, vues d'en bas, elles paraissent bien plus hautes que depuis la place. Suis cette rue en descente: au pied du grand escalier de pierre, la plus vieille cuisine de Madrid allume son four.
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5. Arco de Cuchilleros et Botín : le plus vieux four de Madrid
Calle de Cuchilleros 17, 28005 Madrid, Spain
Regarde en haut de la rue: la grande arche de pierre de la Plaza Mayor, avec son escalier qui dégringole jusqu'ici. C'est l'Arco de Cuchilleros, l'arc des Couteliers. Et maintenant, tourne-toi vers cette façade étroite aux boiseries peintes et à l'enseigne ancienne: c'est Sobrino de Botín, ouvert depuis 1725.
Le nom de la rue vient des couteliers qui avaient leurs ateliers ici, au service des bouchers de la Plaza Mayor. L'escalier, lui, rattrape la différence de niveau entre la place et la vieille Cava, le fossé de la muraille. C'est pour ça que l'arc est si haut: ce côté de la place repose sur des murs bien plus profonds que ce qu'on imagine d'en haut.
Botín est entré au Guinness des records comme le plus vieux restaurant du monde encore en activité. Selon la tradition de la maison, un cuisinier français, Jean Botin, et son épouse l'ouvrent en 1725; elle passe ensuite à un neveu, le sobrino, d'où son nom. Le four à bois, dit-on, ne s'est jamais éteint depuis, et on y rôtit toujours le cochon de lait et l'agneau à la castillane.
Et puis il y a les légendes. On raconte qu'un jeune peintre venu de Saragosse, un certain Francisco de Goya, aurait fait la plonge ici en attendant d'être admis à l'Académie. Personne n'a jamais pu le prouver. Ce qui est certain, en revanche, c'est qu'Ernest Hemingway adorait cette table: la dernière scène de son roman Le soleil se lève aussi, publié en 1926, se passe chez Botín, autour d'un cochon de lait et de plusieurs bouteilles de rioja.
Ce qui rend l'endroit précieux, c'est qu'il a survécu à tout: à l'occupation française, à la guerre civile, aux modes. Les caves voûtées, selon la maison, seraient encore plus anciennes, de la fin du XVIe siècle. Maintenant, remonte vers l'ouest par les ruelles et la calle del Codo, la rue du Coude, qui tourne à angle droit entre deux murs: elle débouche sur la place où siégeait la mairie de Madrid.
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6. Plaza de la Villa : François Ier et la tour des Lujanes
Plaza de la Villa 5, 28005 Madrid, Spain
Te voici sur une petite place calme, presque intime, bordée de trois édifices de trois époques différentes. D'un côté, la Casa de la Villa, avec ses tours coiffées de flèches d'ardoise; d'un autre, la façade sculptée de la Casa de Cisneros; et sur le troisième, une vieille tour de brique et de pierre, avec une porte gothique en arc brisé. C'est la plus ancienne des trois, et c'est elle qui nous intéresse.
La Torre de los Lujanes date du XVe siècle: c'est l'un des plus vieux bâtiments civils de Madrid. Les Luján étaient une famille noble de la petite ville qu'était alors Madrid, bien loin d'être une capitale. Et selon une tradition tenace, c'est dans cette tour que fut enfermé un prisonnier de luxe: le roi de France, François Ier.
Le 24 février 1525, à la bataille de Pavie, en Italie, l'armée de François Ier est écrasée par celle de Charles Quint. Le roi est capturé, emmené en Espagne, puis à Madrid. Pour obtenir sa liberté, il signe en janvier 1526 le traité de Madrid, où il renonce notamment à la Bourgogne, et laisse ses deux fils en otage à sa place. À peine rentré en France, il déclare le traité nul, signé sous la contrainte.
Alors, a-t-il vraiment dormi dans cette tour ? Les historiens pensent plutôt qu'il a été gardé dans l'Alcázar, le château royal qui se dressait là où s'élève aujourd'hui le Palais royal. Peut-être est-il passé par la tour, peut-être pas. Mais les Madrilènes aiment l'idée qu'un roi de France ait regardé cette place à travers ces petites fenêtres... et la légende a la vie dure.
La Casa de la Villa, elle, a été pendant plus de trois siècles l'hôtel de ville de Madrid, jusqu'en 2007, quand la mairie a déménagé dans l'ancien palais des Postes, place de Cibeles. Au centre, la statue de l'amiral Álvaro de Bazán, héros de la bataille de Lépante, est signée Mariano Benlliure. Sors de la place par la calle Mayor et marche une centaine de mètres vers l'ouest: un balcon y raconte un matin de mariage qui a tourné au drame.
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7. Calle Mayor 88 : la bombe du mariage royal
Calle Mayor 88, 28013 Madrid, Spain
Arrête-toi devant le numéro 88 de la calle Mayor et lève les yeux vers les balcons des étages. Rien ne les distingue de ceux des voisins. Pourtant, un matin de printemps, c'est de l'une de ces fenêtres qu'est partie une bombe cachée dans un bouquet de fleurs.
Nous sommes le 31 mai 1906. Le jeune roi Alphonse XIII vient d'épouser, à l'église San Jerónimo el Real, la princesse Victoria Eugénie de Battenberg, petite-fille de la reine Victoria. Les Madrilènes sont venus par milliers voir la nouvelle reine, une jeune femme de dix-huit ans élevée à la cour d'Angleterre. Le cortège revient vers le Palais royal, à quelques centaines de mètres d'ici. La rue est noire de monde, les balcons sont pavoisés, les soldats font la haie.
Au passage du carrosse, un homme lance depuis une fenêtre un bouquet qui dissimule une bombe. Il s'appelle Mateo Morral, il est anarchiste, et il avait loué une chambre dans cet immeuble. L'explosion tue plus d'une vingtaine de personnes, des soldats et des spectateurs, et en blesse des dizaines d'autres. Le couple royal, lui, s'en sort indemne. On raconte que la robe de mariée de la reine fut éclaboussée de sang.
Morral s'enfuit. Deux jours plus tard, reconnu près de Torrejón de Ardoz, il tue le garde qui l'arrêtait avant de se donner la mort. L'enquête remontera jusqu'à Francisco Ferrer, le pédagogue libertaire de Barcelone pour qui Morral avait travaillé; Ferrer sera jugé et acquitté dans cette affaire, avant d'être exécuté trois ans plus tard pour une autre.
Juste en face, un monument rappelle les victimes de cet attentat, que les passants pressés ne remarquent presque jamais. La calle Mayor, elle, n'a jamais cessé d'être la rue des cortèges, la route des rois entre le palais et l'est de la ville. Continue tout droit jusqu'à la calle de Bailén, puis descends sur la gauche, le long de la cathédrale: en contrebas, tu vas toucher les pierres les plus anciennes de Madrid.
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8. Muraille arabe et Almudena : là où Madrid est née
Cuesta de la Vega s/n, 28005 Madrid, Spain
Penche-toi sur la rambarde et regarde en contrebas: un mur de silex et de pierre grossière, épais, irrégulier, qui court dans l'herbe du petit parc. Ce n'est pas un vestige romain, aucune cité romaine ne s'est jamais dressée ici. C'est la muraille musulmane de Madrid, et c'est littéralement l'acte de naissance de la ville.
Dans la seconde moitié du IXe siècle, l'émir de Cordoue Mohammed Ier fait construire sur cet éperon une forteresse pour surveiller la route de Tolède face aux royaumes chrétiens du nord. Elle s'appelle Mayrit. Le nom viendrait d'un mot arabe lié aux canaux d'eau souterrains, car le sous-sol en était plein. Le parc où tu te trouves porte d'ailleurs son nom: Parque del Emir Mohamed I.
Vers 1085, Alphonse VI de Castille prend la ville, au moment où il s'empare de Tolède. Et c'est là que naît la légende. On raconte que des chrétiens avaient caché une statue de la Vierge dans la muraille, bien avant l'arrivée des musulmans. Au moment de la reconquête, un pan de mur se serait effondré, révélant la statue avec deux cierges encore allumés. On l'appela la Vierge de l'Almudena, d'un mot arabe qui désigne la citadelle.
Lève maintenant les yeux vers la cathédrale de l'Almudena, qui porte son nom. Tu crois voir un vieux monument ? Pas du tout. Madrid n'avait pas de cathédrale, elle n'est devenue évêché qu'en 1885. La première pierre est posée en 1883 par Alphonse XII, puis le chantier s'arrête, reprend, change de style, néogothique dans la crypte, néoclassique au-dessus... et la cathédrale n'est consacrée qu'en 1993, par le pape Jean-Paul II. Cent dix ans de travaux.
C'est aussi là que le futur roi Felipe VI a épousé Letizia, en mai 2004. Maintenant, remonte la calle de Bailén vers le nord, le long de la cathédrale. Juste en face d'elle, au bout d'une immense esplanade, t'attend le palais que les Bourbons ont bâti sur les cendres des Habsbourg.
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9. Palais royal : un Versailles à l'espagnole
Calle de Bailén s/n, 28071 Madrid, Spain
Devant toi s'étire la place de l'Armurerie, une esplanade immense pavée de pierre, fermée par des galeries à arcades, et au fond, la façade sud du Palais royal, blanche et grise: colonnes, balustrades, statues. C'est l'un des plus grands palais royaux d'Europe, avec plus de trois mille pièces. Et pourtant, la famille royale n'y habite pas.
Pour comprendre ce palais, il faut remonter à 1700. Le dernier Habsbourg d'Espagne, Charles II, meurt sans enfant et lègue son trône au petit-fils de Louis XIV: Philippe, duc d'Anjou, dix-sept ans. Il devient Philippe V, le premier Bourbon d'Espagne. On prête à Louis XIV une phrase restée célèbre: il n'y a plus de Pyrénées. Il faudra pourtant une longue guerre européenne, la guerre de Succession d'Espagne, pour que le jeune roi garde sa couronne.
À Madrid, Philippe V hérite du vieil Alcázar des Habsbourg, une forteresse sombre et austère qu'il n'aime guère, lui qui est né à Versailles. Et la nuit de Noël 1734, l'Alcázar brûle. L'incendie dure des jours et dévore une grande partie des collections royales: des centaines de tableaux disparaissent, dont des Titien, des Rubens et des Vélasquez. Les Ménines, elles, sont sauvées, jetées par une fenêtre, dit-on.
Sur les ruines, Philippe V fait construire un palais de pierre et de brique, avec le moins de bois possible, pour qu'il ne brûle plus jamais. Le chantier commence en 1738 sous la direction de l'architecte italien Giovanni Battista Sacchetti, et c'est Charles III qui s'y installe le premier, en 1764. On prête à Napoléon, venu à Madrid à la fin de 1808, une phrase lancée à son frère Joseph en montant le grand escalier: mon frère, vous serez mieux logé que moi.
Juste à côté, depuis 2023, la Galerie des Collections royales montre enfin au public une partie des trésors accumulés par les rois. Les souverains actuels, eux, vivent au palais de la Zarzuela, hors du centre, et ne viennent ici que pour les grandes cérémonies. Maintenant, longe la façade du palais vers le nord par la calle de Bailén: à l'angle, des escaliers descendent vers des jardins géométriques nés d'une écurie démolie.
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10. Jardins de Sabatini : un jardin sur les écuries du roi
Calle de Bailén 2, 28013 Madrid, Spain
Descends les quelques marches et laisse-toi guider par les allées: des haies taillées au cordeau, des arbres alignés comme des soldats, un grand bassin rectangulaire qui reflète la façade nord du palais. Les Jardins de Sabatini ont l'air d'avoir toujours été là, dessinés pour un roi du XVIIIe siècle. En réalité, ils sont bien plus jeunes.
À cet endroit, Francesco Sabatini, l'architecte préféré de Charles III, avait construit les écuries royales: un immense bâtiment pour les chevaux et les carrosses de la cour, qui fermait tout ce côté du palais. Les écuries ont été démolies dans les années 1930, sous la Seconde République, et l'architecte Fernando García Mercadal a dessiné à leur place ce jardin néoclassique. Ironie du sort: le jardin porte le nom de l'homme dont on a rasé le bâtiment.
Le chantier a traversé tout le XXe siècle espagnol et ses déchirements: la guerre civile, puis la longue dictature. Il a fallu attendre 1978 pour que le roi Juan Carlos Ier ouvre officiellement les jardins au public. L'année même où l'Espagne adoptait sa Constitution démocratique. Les dates, parfois, ont le sens du symbole.
Remarque les statues de rois le long des allées. Elles faisaient partie d'une grande série de sculptures commandées pour couronner le palais, tout le long de sa corniche. On raconte qu'une reine aurait rêvé qu'elles s'écroulaient sur elle, et qu'on les a fait descendre... Une autre version, plus prosaïque, dit qu'elles étaient simplement trop lourdes pour l'édifice. Depuis, elles sont dispersées entre ces jardins, la Plaza de Oriente et plusieurs villes d'Espagne.
Reviens ici au coucher du soleil si tu peux: la façade s'embrase de rose et d'orange, et les Madrilènes en ont fait l'un de leurs rendez-vous favoris. Pour l'instant, remonte vers la calle de Bailén et passe de l'autre côté du palais, face à sa façade est: une grande place en demi-cercle s'ouvre devant toi, avec en son centre un cheval cabré qui défie la gravité.
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11. Plaza de Oriente : le cheval de Galilée
Plaza de Oriente, 28013 Madrid, Spain
Au centre de la place, un cheval de bronze se cabre sur ses seules pattes arrière, et sur son dos, Philippe IV, bâton de commandement à la main, n'a pas l'air inquiet le moins du monde. Autour, des jardins, des haies, des rangées de rois de pierre. C'est la Plaza de Oriente, et cette statue est un petit miracle d'ingénierie.
Elle a été réalisée à Florence par le sculpteur Pietro Tacca et achevée en 1640. Le problème, c'est que Philippe IV voulait un cheval cabré, et qu'aucune grande statue équestre n'avait jamais tenu dans cette position, tout le poids reposant sur deux pattes. La solution serait venue de Galilée en personne: faire l'avant du cheval creux et l'arrière plein, pour ramener le centre de gravité vers la queue. Près de quatre siècles plus tard, il tient toujours debout.
La place, elle, est une idée de Joseph Bonaparte, encore lui, le roi des Petites Places. Pour dégager la vue sur le palais, il fait raser à partir de 1809 tout un quartier de maisons et de couvents. Mais il quitte l'Espagne avant d'en voir la fin, et c'est sous Isabelle II, dans les années 1840, que la place prend sa forme actuelle, en demi-cercle face au palais.
Cette place a aussi été une scène politique. Pendant la dictature, Franco y a rassemblé à plusieurs reprises des foules immenses qu'il saluait depuis le balcon du palais. La dernière fois, c'était le 1er octobre 1975, sept semaines avant sa mort. Aujourd'hui, la place est surtout un lieu de promenade, et les rois de pierre, cousins de ceux des jardins de Sabatini, regardent passer les touristes.
Ces statues représentent des souverains wisigoths et des rois des royaumes chrétiens du Moyen Âge, dont certains n'évoquent plus rien à personne. Ils devaient trôner sur le toit du palais, ils ont fini au ras des pelouses. Tourne maintenant le dos au palais: en face, la grande façade arrondie qui ferme la place, c'est l'Opéra de Madrid. Traverse les jardins, tu y es.
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12. Teatro Real : l'opéra qui a mis un siècle à naître
Plaza de Isabel II s/n, 28013 Madrid, Spain
Tu as devant toi la façade arrondie du Teatro Real, l'opéra de Madrid, qui regarde le Palais royal de l'autre côté de la place. D'ici, on dirait que le roi et l'opéra se font face, comme deux loges d'un même théâtre. Ce n'est pas un hasard: tout ce quartier a été pensé comme une scène.
L'opéra a eu une naissance interminable. Le chantier commence en 1818, sous Ferdinand VII, sur un terrain truffé de sources et de ruisseaux souterrains qui posent des problèmes sans fin. Il faut attendre 1850 pour l'inauguration, sous la reine Isabelle II, avec La Favorite de Donizetti... un opéra écrit pour Paris, et en français.
Pendant des décennies, c'est le cœur de la vie mondaine madrilène. Puis, en 1925, le bâtiment, miné par l'eau et fragilisé par les travaux du métro, menace de s'effondrer. Il ferme. Il ne rouvre comme salle de concert qu'en 1966, et il faudra une immense rénovation pour qu'il redevienne un véritable opéra, en 1997. Plus de soixante-dix ans sans sa grande maison lyrique, pour une capitale européenne...
Aujourd'hui, le Teatro Real compte parmi les grandes scènes d'opéra d'Europe, avec une machinerie capable de faire monter et descendre des décors entiers. Et l'eau qui a failli le détruire raconte encore son histoire: dans la station de métro Ópera, juste sous la place, on peut voir les restes de la fontaine des Caños del Peral et d'un vieil aqueduc, retrouvés pendant des travaux.
Ta promenade s'achève ici. Tu es parti du kilomètre zéro, tu as frôlé le couvent des princesses, traversé la place des Habsbourg, longé la halle de Joseph Bonaparte, salué la tour de François Ier, touché la muraille de l'émir et contemplé le palais du petit-fils de Louis XIV. Madrid n'a jamais été une ville antique comme Tolède: c'est une capitale choisie, construite, rêvée par ses rois. Pour rentrer, la Puerta del Sol n'est qu'à quelques minutes à pied par la calle del Arenal... juste derrière toi.