Florence, cœur de la Renaissance : du Duomo à la Piazza della Signoria
Des Innocents de Brunelleschi aux ponts de l'Arno : la coupole, les portes du Paradis, le David, les corporations d'Orsanmichele, le Porcellino, les Offices et le palais de la République florentine
Florence · 12 stops · 32 min audio · Generated
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1. Spedale degli Innocenti : la première façade de la Renaissance
Piazza della Santissima Annunziata 13, 50121 Firenze FI, Italy
Tu as devant toi une longue loggia légère, neuf arches en plein cintre posées sur de fines colonnes grises, et au-dessus de chaque colonne, un médaillon bleu où un bébé emmailloté te regarde. Prends le temps de la contempler... car c'est peut-être la première façade de la Renaissance, l'instant précis où l'architecture européenne a changé d'avis.
En 1419, la puissante corporation des marchands de soie, l'Arte della Seta, confie un chantier inattendu à un orfèvre d'une quarantaine d'années: un hospice pour les enfants abandonnés. Cet orfèvre s'appelle Filippo Brunelleschi. Il a passé des années à Rome à mesurer les ruines antiques, et il applique ici une idée simple et révolutionnaire: tout découle d'un même module. La largeur d'une arche, la hauteur d'une colonne, la profondeur de la loggia... tout est proportion, tout est calcul, et pourtant tout respire.
Mais derrière l'harmonie, il y a la détresse. En février 1445, l'hospice accueille son premier enfant, une petite fille. Pendant des siècles, des mères qui ne pouvaient pas nourrir leur bébé l'ont déposé ici. Regarde tout au bout du portique, sur la gauche: une petite fenêtre grillagée marque l'emplacement de la roue, un tourniquet où l'on posait le nouveau-né avant de sonner la cloche, sans être vu. Elle a fonctionné jusqu'en 1875.
Souvent, la mère laissait avec l'enfant un signe de reconnaissance: une médaille coupée en deux, un bout de ruban, une image pieuse. Elle gardait l'autre moitié, dans l'espoir de revenir un jour le chercher. Le musée de l'hospice en conserve des dizaines, et on a du mal à les regarder sans avoir la gorge serrée. Ces enfants recevaient souvent un nom tiré du lieu, Innocenti, Nocentini, Degl'Innocenti, et ces noms se portent encore aujourd'hui en Toscane.
Les médaillons de terre cuite émaillée ont été ajoutés plus tard, vers 1487, par Andrea della Robbia, et ils sont devenus le symbole de l'hospice. Sur la place, le grand-duc Ferdinand Ier de Médicis trône sur son cheval de bronze, face à la rue qui file vers le centre. Tourne-lui le dos à ton tour et descends la Via dei Servi: au bout de la rue, une gigantesque coupole rouge va grandir à chaque pas. Longe ensuite le flanc nord de la cathédrale jusqu'au bâtiment octogonal à rayures blanches et vertes.
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2. Le Baptistère et les portes du Paradis
Piazza San Giovanni, 50122 Firenze FI, Italy
Te voilà devant un octogone de marbre blanc et vert, géométrique comme un jeu de construction, si parfait que les Florentins du Moyen Âge le croyaient antique. Ils juraient que c'était un temple romain dédié à Mars, transformé en église... En réalité, il a été consacré en 1059, mais l'illusion en dit long sur l'orgueil de la ville.
C'est ici que, pendant des siècles, tous les enfants de Florence ont été baptisés, Dante compris, qui parle de son beau San Giovanni dans la Divine Comédie. Et c'est ici qu'en 1401 commence un concours qu'on présente souvent comme l'acte de naissance de la Renaissance. La corporation des marchands de drap veut une nouvelle porte de bronze. Sept artistes concourent, et chacun doit sculpter le même sujet: le sacrifice d'Isaac.
Deux finalistes: Brunelleschi, l'orgueilleux, et Lorenzo Ghiberti, à peine vingt-trois ans. Ghiberti l'emporte. Brunelleschi, vexé, se tourne vers l'architecture... et Florence y gagnera une coupole. Ghiberti, lui, va consacrer près de cinquante ans à ces portes: la porte nord, puis la porte est, celle qui fait face à la cathédrale, achevée en 1452. Dix grands panneaux dorés où la perspective creuse le bronze comme une scène de théâtre. Michel-Ange les aurait jugées dignes d'être les portes du Paradis, et le nom est resté.
Approche-toi du cadre de la porte est. Parmi les petites têtes en saillie, cherche un homme chauve à l'air malicieux, qui te regarde de biais: c'est Ghiberti lui-même, qui a signé son chef-d'œuvre d'un autoportrait. Ce que tu vois est une copie, installée en 1990. Les originaux sont à l'abri au musée, et pour cause: le 4 novembre 1966, la crue de l'Arno a arraché plusieurs panneaux de la porte.
Les deux panneaux du concours de 1401, celui de Ghiberti et celui de Brunelleschi, existent toujours, au musée du Bargello, et chacun peut juger si le jury a eu raison. Juste à côté de toi, la tour fine et colorée, c'est le campanile de Giotto. Longe maintenant le flanc sud de la cathédrale, passe au pied du campanile, et arrête-toi au milieu du grand mur de marbre, là où l'on voit le mieux la coupole.
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3. Santa Maria del Fiore : la coupole de Brunelleschi et le campanile de Giotto
Piazza del Duomo, 50122 Firenze FI, Italy
Lève les yeux le long de ce mur de marbre blanc, vert et rose, et laisse ton regard monter jusqu'à la coupole de tuiles rouges, posée sur la ville comme un couvercle. Sur ta gauche, le campanile de Giotto file vers le ciel sur près de quatre-vingt-cinq mètres. Deux siècles d'audace se tiennent là, côte à côte.
La cathédrale est lancée en 1296 par Arnolfo di Cambio, sur un plan démesuré: au croisement, un vide octogonal de plus de quarante mètres de large. Le problème, c'est que personne ne sait comment le couvrir. Aucune charpente provisoire en bois ne peut porter une voûte aussi large, et pendant des décennies Santa Maria del Fiore reste ouverte au ciel.
En 1418, concours. Brunelleschi propose l'impossible: construire sans cintre, en montant la coupole par anneaux successifs, avec deux coques emboîtées et des briques posées en arêtes de poisson, qui se tiennent toutes seules pendant que le mortier prend. Il invente au passage des machines de levage tirées par des bœufs. De 1420 à 1436, la coupole s'élève. Vasari raconte qu'il fit un jour semblant d'être malade pour prouver que Ghiberti, nommé à ses côtés, était incapable de diriger seul le chantier. Les travaux s'arrêtèrent net... et Brunelleschi resta le maître.
Cette cathédrale a aussi vu couler le sang. Le 26 avril 1478, pendant la messe, des conjurés menés par la famille Pazzi se jettent sur les deux frères Médicis. Julien meurt sous les coups. Laurent, blessé au cou, se réfugie dans la sacristie et en referme les lourdes portes de bronze. La vengeance sera terrible: plusieurs conjurés finiront pendus aux fenêtres du palais de la Seigneurie.
Quant au campanile, Giotto en dessine le projet et en pose la première pierre en 1334, mais il meurt trois ans plus tard. Andrea Pisano puis Francesco Talenti l'achèvent vers 1359, avec ses reliefs qui racontent les arts et les métiers des hommes. Quatre cent quatorze marches mènent à son sommet, sans ascenseur. Continue maintenant le long de la cathédrale, contourne l'abside, et rejoins le bâtiment qui fait face au chevet, au numéro 9 de la place: le musée de l'Œuvre du Duomo.
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4. Museo dell'Opera del Duomo : là où naquit le David
Piazza del Duomo 9, 50122 Firenze FI, Italy
Pousse la porte de ce bâtiment discret, face au chevet de la cathédrale: depuis la fin du XIIIe siècle, c'est ici que siège l'Opera del Duomo, l'institution chargée de construire puis d'entretenir Santa Maria del Fiore. Elle existe toujours. Et c'est dans la cour de ces ateliers que s'est produit l'un des plus beaux miracles de l'histoire de la sculpture.
En 1501, l'Opera confie à un jeune homme de vingt-six ans un bloc de marbre de Carrare abandonné depuis près de quarante ans, entamé puis délaissé par d'autres sculpteurs, et que tout le monde jugeait gâché. Le jeune homme s'appelle Michel-Ange. Il s'enferme ici, derrière une palissade de planches, et pendant près de trois ans il en tire un géant: le David. En 1504, il faudra plusieurs jours pour le traîner jusqu'à la Piazza della Signoria.
Le David n'est plus là, mais le musée garde des trésors qu'on ne voit nulle part ailleurs. Les vraies portes du Paradis de Ghiberti, restaurées et protégées derrière des vitres. Les maquettes en bois et les outils du chantier de la coupole. La Madeleine de Donatello, une sainte sculptée dans le bois, décharnée, presque sauvage, qui dit la pénitence mieux que mille sermons. Et une immense salle qui reconstitue la façade gothique de la cathédrale, démolie en 1587 et restée nue pendant trois siècles.
Il y a surtout une Pietà, que Michel-Ange sculptait pour son propre tombeau, alors qu'il avait plus de soixante-dix ans. Le Nicodème au capuchon qui soutient le Christ porterait les traits du sculpteur lui-même. Un jour, mécontent ou découragé, il a frappé le marbre à coups de marteau puis l'a abandonné. Un de ses assistants a recollé les morceaux. Quand tu la regardes, tu vois un vieil homme qui s'est sculpté en train de porter la mort.
Le musée a été entièrement repensé et agrandi en 2015, et sa terrasse offre une vue rapprochée, presque intime, sur la coupole et sa lanterne. En sortant, prends la Via Bufalini vers l'est. Deux minutes de marche, et tu débouches sur une petite place bordée d'un long portique: l'hôpital de Santa Maria Nuova, qui soigne les Florentins depuis plus de sept siècles.
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5. Ospedale di Santa Maria Nuova : Béatrice, Léonard et les malades
Piazza di Santa Maria Nuova 1, 50122 Firenze FI, Italy
Sous ce portique un peu austère, des ambulances vont et viennent, des soignants en blouse traversent la place... et pourtant tu es devant l'un des plus vieux hôpitaux d'Europe encore en activité. Santa Maria Nuova soigne des malades sans interruption depuis 1288.
Son fondateur s'appelle Folco Portinari, un riche marchand. Le nom te dit peut-être quelque chose: sa fille Bice est traditionnellement identifiée à Béatrice, la jeune femme que Dante aima toute sa vie sans presque lui parler, et qu'il installa au paradis de sa Divine Comédie. La tradition veut même qu'une servante de la famille, Monna Tessa, ait poussé son maître à fonder l'hôpital et qu'elle y ait soigné les premiers malades.
Au début du XVIe siècle, un visiteur peu ordinaire fréquente les salles. Léonard de Vinci obtient le droit d'y disséquer des corps. Dans ses carnets, il raconte avoir parlé avec un très vieil homme qui disait avoir plus de cent ans, puis, après sa mort paisible, l'avoir disséqué pour comprendre de quoi meurt un vieillard. L'hôpital gardait aussi l'argent de ses clients, comme une banque, et Léonard y avait déposé ses économies.
Et puis il y a l'histoire d'un tableau. Tommaso Portinari, un descendant du fondateur, dirigeait la filiale de la banque Médicis à Bruges. Il commande au peintre flamand Hugo van der Goes un immense triptyque pour l'église de l'hôpital, où il arrive en 1483. Les peintres florentins découvrent, stupéfaits, ces bergers aux mains calleuses, ces fleurs peintes une à une dans leurs vases. Ghirlandaio s'en souviendra. Le tableau est aujourd'hui aux Offices.
Pendant des siècles, ces salles ont accueilli les pauvres, les pèlerins, les victimes des épidémies de peste, à une époque où l'hôpital était d'abord une œuvre de charité. Le long portique que tu vois a été élevé entre la fin du XVIe et le XVIIe siècle. Maintenant, repars vers le centre: descends la Via del Proconsolo vers le sud, prends à droite la Via del Corso, puis à gauche la Via dei Calzaiuoli. Sur ta droite, un étrange cube de pierre aux niches peuplées de statues t'attend.
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6. Orsanmichele : le grenier devenu église des corporations
Via dell'Arte della Lana, 50122 Firenze FI, Italy
Fais le tour de ce gros bloc de pierre carré, plus massif qu'une église, avec ses hautes fenêtres gothiques murées et ses niches où se tiennent des saints de marbre et de bronze. Tu es dans la Via dei Calzaiuoli, la rue des fabricants de chausses, l'artère du commerce entre le Duomo et la Seigneurie... et ce bâtiment était à l'origine un marché aux grains.
Au XIIIe siècle, il y a ici une loggia ouverte où l'on vend le blé. Une image de la Vierge peinte sur un pilier se met à faire des miracles, les fidèles affluent, et le marché devient sanctuaire. Après un incendie, on reconstruit à partir de 1337 un édifice double: en bas l'oratoire, en haut les greniers de la ville. À l'intérieur, cherche dans les piliers les petites ouvertures: le grain descendait par des conduits creusés dans la pierre.
Puis la Commune a une idée géniale: confier chaque niche extérieure à une corporation, ces Arts qui gouvernent Florence, pour qu'elle y place la statue de son saint patron. Commence alors une compétition à ciel ouvert entre les métiers les plus riches. Les marchands de drap commandent à Ghiberti un saint Jean-Baptiste en bronze, la première grande statue de bronze de la Renaissance. Les armuriers demandent à Donatello un saint Georges, jeune, tendu, prêt au combat. Plus tard, le tribunal des marchands paie Verrocchio pour un Christ et un saint Thomas qui débordent presque de leur niche.
Ce que tu vois dehors aujourd'hui, ce sont des copies. Les originaux sont à l'abri, et plusieurs sont exposés dans les anciennes salles des greniers, au-dessus de l'église; le saint Georges de Donatello, lui, est au Bargello. Imagine la scène au XVe siècle: chaque corporation venait comparer sa statue à celle du voisin, et c'est cette rivalité d'orgueil qui a offert à Florence quelques-unes des plus belles sculptures du monde.
À l'intérieur, le grand tabernacle d'Andrea Orcagna, achevé en 1359, enserre l'image miraculeuse de la Vierge. Il fut financé en grande partie par les offrandes reçues pendant et après la Peste noire de 1348, qui emporta peut-être la moitié des Florentins. Remonte maintenant la Via dei Calzaiuoli de quelques pas, et prends à gauche la Via degli Speziali, la rue des épiciers: elle débouche sur une vaste place à arcades.
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7. Piazza della Repubblica : le forum romain sous la place bourgeoise
Piazza della Repubblica, 50123 Firenze FI, Italy
Te voilà sur la place la plus vaste et la moins florentine de Florence: de grands immeubles bourgeois, des cafés en terrasse, un manège pour enfants et un énorme arc de triomphe. Presque tout ici date de la fin du XIXe siècle... et pourtant, tu te tiens sur le plus vieux lieu de la ville.
Vers 59 avant Jésus-Christ, des vétérans romains fondent une colonie au bord de l'Arno et la baptisent Florentia, la florissante. Le cœur de leur ville, le forum, se trouvait à peu près ici, au croisement des deux grandes rues. Regarde la colonne isolée, surmontée d'une statue de l'Abondance: elle marque ce vieux centre. Pendant des siècles, ce fut le Mercato Vecchio, le Vieux Marché, avec ses bouchers, ses poissonniers, ses tours et ses ruelles.
Juste à côté s'étendait le ghetto, où Cosme Ier avait enfermé les Juifs de Florence en 1571. Puis, en 1865, Florence devient capitale du jeune royaume d'Italie... pour six ans seulement, avant que Rome ne prenne sa place. La ville veut un visage moderne. Dans les années 1880 et 1890, on rase tout: le marché, le ghetto, des églises, des tours, des maisons médiévales. Sur l'arc de triomphe, une inscription se félicite d'avoir rendu le vieux centre à une vie nouvelle après des siècles de misère. Beaucoup de Florentins, et beaucoup d'étrangers amoureux de la ville, y virent plutôt un massacre.
Mais la nouvelle place s'est vite trouvé une âme: ses cafés. Le Gilli, fondé en 1733, est venu s'y installer. Et au café des Giubbe Rosse, baptisé d'après les vestes rouges de ses serveurs, poètes et peintres d'avant-garde se retrouvaient au début du XXe siècle pour refaire l'art à grands cris, et parfois à coups de poing, quand les futuristes milanais venaient régler leurs comptes avec leurs confrères florentins.
Pendant les démolitions, les ouvriers ont mis au jour les fondations du temple romain du Capitole, et les archéologues de l'époque ont dessiné en hâte ce que les pioches allaient faire disparaître. Sous les terrasses, la ville romaine dort encore. Quitte la place par le sud en prenant la Via Calimala, l'ancienne rue des marchands de drap. Au bout de trois minutes, une grande loggia de pierre et un sanglier de bronze au museau brillant t'attendent.
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8. Mercato Nuovo et le Porcellino : banquiers, florins et sanglier
Piazza del Mercato Nuovo, 50123 Firenze FI, Italy
Sous cette loggia de pierre aux hautes voûtes, des étals de cuir, de foulards et de souvenirs, et sur le côté, un sanglier de bronze assis dont le museau brille comme de l'or, tant il a été frotté. Les Florentins l'appellent il Porcellino, le petit cochon, même si c'est un sanglier bien adulte.
La loggia a été construite au milieu du XVIe siècle pour Cosme Ier de Médicis, à la place d'un marché plus ancien. On y vendait la soie, les draps précieux, l'orfèvrerie. Et tout autour, depuis le Moyen Âge, travaillaient les changeurs et les banquiers, assis derrière leurs tables, leurs banchi. De ce mot vient notre banque... et quand un banquier faisait faillite, dit-on, on brisait son banc: banca rotta, la banqueroute.
Dans ce quartier circulait le florin d'or, frappé à partir de 1252, avec le lys de Florence d'un côté et saint Jean-Baptiste de l'autre. Pendant deux siècles, ce fut l'une des monnaies de référence de toute l'Europe, une sorte de dollar du Moyen Âge. Les marchands florentins prêtaient aux papes, aux rois d'Angleterre, aux rois de France, et parfois, ils ne revoyaient jamais leur argent.
Au centre de la loggia, cherche au sol une grande roue de marbre incrustée dans le pavé. C'est la pierre de l'opprobre. La tradition raconte que les débiteurs insolvables y étaient fessés en public, le derrière nu frappé contre la pierre, sous les rires de la foule. Ça donne une autre idée du risque de crédit. Et on dit aussi que c'est ici qu'on plaçait le carroccio, le char de guerre de la Commune, avant le départ des armées.
Le sanglier, lui, est une copie d'un bronze fondu par Pietro Tacca vers 1612, lui-même inspiré d'un marbre antique conservé aux Offices. La coutume est simple: glisse une pièce dans sa gueule, laisse-la tomber dans la grille, et frotte-lui le museau. Si la pièce passe la grille, tu reviendras à Florence. Ensuite, descends la Via Por Santa Maria vers le fleuve: au bout de la rue, un pont couvert de maisons enjambe l'Arno.
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9. Ponte Vecchio : orfèvres, corridor de Vasari et nuit d'août 1944
Ponte Vecchio, 50125 Firenze FI, Italy
Avance jusqu'au milieu du pont, là où les maisons s'interrompent et où trois arches ouvertes donnent sur l'eau. De chaque côté, des boutiques accrochées au-dessus de l'Arno, en encorbellement, soutenues par des poutres obliques: ce sont des bijoutiers, avec leurs volets de bois. Et au-dessus des boutiques, côté amont, court une galerie fermée, comme un tunnel suspendu en l'air.
On traversait sans doute le fleuve à cet endroit dès l'époque romaine. Le pont actuel a été rebâti en pierre en 1345, après qu'une crue terrible eut emporté le précédent en 1333. Pendant deux siècles, ses boutiques ont abrité des bouchers et des tanneurs, qui jetaient leurs déchets directement dans l'eau. En 1593, le grand-duc Ferdinand Ier en a assez de l'odeur: il les chasse et réserve le pont aux orfèvres. Ils ne sont jamais repartis.
La galerie, c'est le corridor de Vasari. En 1565, pour le mariage de son fils, Cosme Ier fait construire en quelques mois un passage d'environ un kilomètre entre le Palazzo Vecchio et le palais Pitti, sur l'autre rive, en passant au-dessus des Offices et de ce pont. Le duc peut ainsi traverser sa ville sans croiser ses sujets. Une famille lui a résisté: les Mannelli refusèrent de démolir leur tour, et le corridor dut la contourner. Longtemps fermé, il a rouvert aux visiteurs en décembre 2024.
Dans la nuit du 3 au 4 août 1944, en se retirant, l'armée allemande fait sauter tous les ponts de Florence. Tous, sauf celui-ci. Pour en bloquer l'accès, elle mine les vieux quartiers à ses deux extrémités, dont la Via Por Santa Maria que tu viens de descendre. Pourquoi l'épargner ? On a souvent dit que Hitler lui-même l'avait voulu; rien ne permet de l'affirmer avec certitude. Puis, le 4 novembre 1966, l'Arno en crue projette des troncs d'arbres contre ses piles et éventre les boutiques.
Au milieu du pont, le buste de Benvenuto Cellini, le plus célèbre orfèvre de Florence, veille depuis 1901. Et c'est au pied de ce pont, côté nord, que le jour de Pâques 1216 le jeune Buondelmonte fut assassiné pour avoir rompu ses fiançailles, un meurtre d'honneur qui, selon les chroniqueurs, déchira Florence entre guelfes et gibelins. Reviens sur la rive nord et prends à droite le Lungarno, sous le corridor, jusqu'aux grandes arcades des Offices.
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10. Les Offices : des bureaux devenus musée
Piazzale degli Uffizi 6, 50122 Firenze FI, Italy
Arrête-toi sous l'arcade qui ferme la cour des Offices côté fleuve, et regarde vers la ville: devant toi s'ouvre un long couloir de pierre grise, deux ailes parallèles qui filent jusqu'à la Piazza della Signoria, avec au bout, comme dans un cadre, la tour du Palazzo Vecchio. C'est l'une des plus belles mises en scène urbaines de la Renaissance.
Le nom dit tout: uffizi, ce sont les bureaux. En 1560, Cosme Ier commande à Giorgio Vasari un bâtiment pour réunir les magistratures et les administrations de l'État, juste à côté de son palais. Un ministère, en somme. Pour le construire, on rase un quartier entier et une partie de l'église San Pier Scheraggio. Son fils, François Ier, transforme ensuite le dernier étage en galerie pour ses collections, et fait aménager la Tribune, une salle octogonale à la coupole incrustée de coquillages de nacre.
Là-haut t'attendent aujourd'hui la Naissance de Vénus et le Printemps de Botticelli, l'Annonciation de Léonard, le Tondo Doni de Michel-Ange, des Raphaël, des Titien, des Caravage. Si tout cela est encore à Florence, on le doit à une femme: Anne-Marie-Louise de Médicis, la dernière de la dynastie. En 1737, quand la Toscane passe aux Lorraine, elle signe un pacte de famille: les collections ne quitteront jamais Florence et serviront au public. Une clause qui a sauvé des milliers de chefs-d'œuvre.
Tourne-toi vers l'aile ouest, à ta gauche. Dans la nuit du 27 mai 1993, une voiture piégée par la mafia sicilienne a explosé dans la Via dei Georgofili, la petite rue qui longe les Offices de ce côté. Cinq personnes ont été tuées, dont deux petites filles. La tour des Pulci, siège d'une vénérable académie d'agronomie, s'est en partie effondrée, et des œuvres ont été détruites ou gravement endommagées. Les Florentins n'ont pas oublié leurs noms.
Dans les niches des piliers, remarque une galerie de statues: Dante, Pétrarque, Boccace, Machiavel, Galilée, Léonard, Michel-Ange... Elles ont été ajoutées au XIXe siècle, une sorte de Panthéon toscan à ciel ouvert. Remonte maintenant la cour en passant devant eux, de grand homme en grand homme, jusqu'à la place du pouvoir florentin.
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11. Piazza della Signoria, Palazzo Vecchio et Loggia dei Lanzi
Piazza della Signoria, 50122 Firenze FI, Italy
Débouche sur la place et prends la mesure du décor: à droite, le Palazzo Vecchio, une forteresse de pierre brute couronnée de créneaux, dont la tour grimpe à environ quatre-vingt-quinze mètres. Devant toi, la fontaine de Neptune et son géant de marbre blanc. Et à gauche, sous les grandes arcades de la Loggia dei Lanzi, un musée de sculptures en plein air.
Le palais est commencé en 1299 pour les Prieurs, le gouvernement de la République. Pendant leurs deux mois de mandat, ils y vivaient enfermés, pour qu'on ne puisse pas les corrompre. Devant l'entrée, la copie du David se tient là où Michel-Ange vit poser l'original en 1504: le jeune berger qui défie Goliath, c'était la petite République qui défiait les tyrans. En 1527, pendant une émeute, un banc jeté d'une fenêtre lui brisa le bras gauche, et deux jeunes artistes ramassèrent les morceaux.
Cherche dans le pavé, près de la fontaine, une plaque ronde. C'est ici que, le 23 mai 1498, le frère dominicain Jérôme Savonarole fut pendu puis brûlé avec deux de ses compagnons, et ses cendres jetées dans l'Arno. Un an plus tôt, sur cette même place, il avait fait dresser son bûcher des vanités: miroirs, parfums, cartes à jouer, livres, tableaux jugés indécents. Florence l'avait adulé; elle le regarda brûler.
Sous la loggia, admire le Persée de Benvenuto Cellini, dévoilé en 1554, qui brandit la tête de Méduse. Sa fonte faillit tourner au désastre: selon ses mémoires, Cellini, fiévreux, jeta dans le four ses plats et ses assiettes d'étain pour que le métal coule jusqu'au bout. La loggia doit son nom aux lansquenets, les mercenaires allemands de la garde de Cosme Ier, qui y montaient la garde.
Un dernier jeu: sur la façade du palais, à droite de la porte, presque à l'angle, cherche un profil d'homme grossièrement gravé dans la pierre. La légende l'attribue à Michel-Ange, qui l'aurait sculpté les mains dans le dos, pour gagner un pari ou se moquer d'un bavard. Maintenant, longe le palais par la droite, prends la Via dei Leoni derrière lui, puis la Via dei Neri vers l'est, et descends vers l'Arno. Dans ce quartier, des plaques sur les murs marquent la hauteur atteinte par l'eau en 1966. Elles te guident jusqu'au dernier pont de cette promenade.
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12. Ponte alle Grazie : recluses, mines et crue de 1966
Lungarno delle Grazie, 50122 Firenze FI, Italy
Avance sur le Ponte alle Grazie, un pont moderne aux lignes sobres, presque banal, et accoude-toi au parapet. Vers l'ouest, la vue file sur l'eau verte jusqu'au Ponte Vecchio et à ses maisons suspendues. Pour cette dernière étape, écoute ce que cet endroit ordinaire a vu passer.
Le premier pont, ici, date de 1237. Il porte alors le nom du podestat qui l'a fait bâtir, Rubaconte da Mandello. Il est si solide qu'il résiste à la grande crue de 1333, qui emporte presque tous les autres. Au fil des siècles, on y construit de petites maisons et des chapelles, dont un oratoire dédié à la Vierge des Grâces, la Madonna alle Grazie, qui finit par donner son nom au pont.
Sur ce pont vivaient aussi des recluses: des femmes qui avaient choisi de se faire emmurer dans de minuscules cellules pour prier, nourries par une petite ouverture. Au XVe siècle, leur communauté déménage vers la Via Ghibellina, dans un couvent qu'on appelle les Murate, les emmurées. Et un siècle plus tard, une petite fille d'une dizaine d'années y sera gardée en otage pendant le siège de Florence: Catherine de Médicis, future reine de France.
Dans la nuit du 3 au 4 août 1944, le vieux pont saute avec les autres, miné par l'armée allemande en retraite. Celui que tu vois a été reconstruit dans les années 1950. Puis vient le 4 novembre 1966. Après des jours de pluie, l'Arno déborde à l'aube, envahit le centre, monte de plusieurs mètres dans les rues autour de Santa Croce, et noie des milliers d'œuvres d'art et des centaines de milliers de livres. Des jeunes venus de toute l'Italie et du monde entier accourent pour sortir les manuscrits de la boue. On les surnomme les anges de la boue.
Regarde le fleuve, si paisible aujourd'hui... Depuis l'hospice des Innocents, tu as traversé sept siècles: la coupole de Brunelleschi, les portes de Ghiberti, le David, les corporations, les banquiers, le bûcher de Savonarole, les ponts détruits et la boue de 1966. Florence n'est pas un musée figé, c'est une ville qui a toujours su se relever. Et si tu as frotté le museau du Porcellino tout à l'heure, tu sais déjà que tu reviendras.