Amsterdam médiévale : du port au Dam, églises cachées et palais d'un roi français

De la gare posée sur l'eau au jardin secret des béguines : la tour des adieux, la dernière maison de bois, une église dans un grenier, la Bourse de Berlage et le palais de Louis Bonaparte, roi de Hollande

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  1. 1. Gare centrale : le palais posé sur l'eau

    Stationsplein, 1012 AB Amsterdam, Netherlands

    Mets-toi face à la gare, un peu en retrait sur la place, et laisse ton regard courir d'un bout à l'autre de la façade: de la brique rouge à perte de vue, deux tours, des pignons, des dorures, des blasons sculptés un peu partout. Tu croyais arriver dans une gare, et te voilà devant un château... ou devant le cousin du Rijksmuseum. Ce n'est pas un hasard: c'est le même architecte.

    Il s'appelle Pierre Cuypers, et sa gare ouvre en 1889. Mais le plus fou, c'est l'endroit où elle est posée. Ici, il n'y avait que de l'eau, celle de l'IJ, le large bras de mer qui faisait vivre le port. Pour bâtir, on a créé trois îles artificielles, et on a enfoncé dans la vase environ huit mille six cents pieux de bois. Sous tes semelles, il y a donc une forêt entière, plantée à l'envers, qui tient la gare debout depuis plus d'un siècle.

    Regarde maintenant les cadrans des deux tours. L'un donne l'heure, rien d'étonnant. L'autre ressemble à une horloge... sauf qu'il n'indique pas l'heure, mais la direction du vent. Pour une ville qui vivait de ses navires, savoir d'où soufflait le vent valait bien une horloge. C'est typiquement le détail que des milliers de voyageurs pressés ne remarquent jamais, la tête dans leur téléphone et la valise à la main.

    Pourtant, ce palais n'a pas fait que des heureux. Pendant des siècles, Amsterdam avait regardé vers l'eau: les quais, les mâts, les cargaisons venues d'Asie, l'horizon grand ouvert. La gare a dressé un long mur de briques entre la ville et son port, et beaucoup d'Amstellodamois ne le lui ont jamais vraiment pardonné. Cuypers, catholique dans une ville de tradition protestante, s'était déjà fait reprocher un Rijksmuseum qui ressemblait trop à une cathédrale. Avec la gare, on lui reprocha surtout d'avoir caché la mer.

    Aujourd'hui, la ville s'est réconciliée avec l'IJ: derrière la gare, des ferries gratuits traversent sans arrêt vers le nord, chargés de vélos. Mais nous, on part dans l'autre sens, vers le cœur médiéval. Mets-toi dos à la gare, prends sur ta gauche et longe l'eau par la Prins Hendrikkade: une petite tour ronde t'attend, là où, dit-on, les femmes de marins venaient pleurer.

  2. 2. Schreierstoren : la tour des adieux

    Prins Hendrikkade 94-95, 1012 AE Amsterdam, Netherlands

    Te voilà devant une tour de briques ronde et trapue, coiffée d'un petit toit pointu, coincée entre l'eau et la circulation. Elle a l'air presque trop modeste pour la ville qui l'entoure. Et pourtant, c'est l'un des derniers morceaux des remparts médiévaux d'Amsterdam, élevé vers 1480, quand toute la ville tenait encore dans une poignée de rues serrées autour de l'Amstel.

    Son nom, Schreierstoren, sonne comme le verbe néerlandais qui veut dire pleurer, et la légende s'en est emparée. C'est ici, raconte-t-on, que les femmes venaient regarder partir les navires, en sachant que certains maris ne reviendraient jamais de ces voyages de deux ou trois ans. Cherche sur le mur la pierre sculptée datée de 1569: on y voit justement une femme en larmes. La pierre est bien plus jeune que la tour, et elle a sans doute beaucoup fait pour la légende.

    Les historiens, eux, proposent une explication moins romantique. En vieux néerlandais, un mot proche désignait un angle aigu, et la tour se dressait justement à un coin pointu des fortifications, là où deux murs se rejoignaient au bord de l'eau. Une tour d'angle, donc, pas une tour de larmes... Mais avoue que la légende se raconte mieux, surtout au coucher du soleil.

    Fais le tour, côté quai, et tu trouveras une plaque en anglais. Elle rappelle qu'en 1609, l'Anglais Henry Hudson est parti d'Amsterdam à bord du Halve Maen, la Demi-Lune, pour le compte de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Sa mission: trouver un passage vers l'Asie par le nord. Il ne l'a pas trouvé. À la place, il a remonté en Amérique un fleuve qui porte aujourd'hui son nom. Les Néerlandais y fonderont une colonie, avec une petite ville appelée la Nouvelle-Amsterdam... rebaptisée New York par les Anglais en 1664.

    Juste derrière la tour commence l'une des plus vieilles rues de la ville, une ancienne digue contre la mer qui a vu passer des marins, des marchands, des trafiquants, et aujourd'hui des promeneurs affamés. Traverse prudemment et engage-toi sur le Zeedijk: l'une des toutes premières maisons est en bois, et elle a presque cinq siècles.

  3. 3. Zeedijk : la digue et la maison de bois

    Zeedijk 1, 1012 AN Amsterdam, Netherlands

    Arrête-toi devant cette façade sombre et étroite, en bois noirci, avec son pignon pointu qui penche légèrement vers la rue. Elle tranche avec toute la brique autour, et ce n'est pas qu'une question de style: c'est l'une des deux seules maisons à façade de bois qui restent dans le centre d'Amsterdam. Elle date du milieu du XVIe siècle.

    Pourquoi si peu ? Parce que le bois, dans une ville aussi serrée, c'était une allumette géante. Au XVe siècle, de grands incendies ont ravagé Amsterdam, et la ville a peu à peu imposé la brique et interdit les façades en bois. Celle-ci a échappé à la fois au feu et aux démolisseurs. Sa jumelle se cache au fond du Begijnhof, là où on terminera la balade. Garde-la en tête.

    Le nom de la maison, In 't Aepjen, veut dire au petit singe. La légende raconte qu'au temps où c'était une auberge, des marins fauchés payaient leur chambre avec des singes ramenés des tropiques, et que la maison grouillait de bestioles... et de puces. Les Néerlandais disent encore de quelqu'un qui s'est fait avoir qu'il est logé chez le singe, in de aap gelogeerd, et l'expression viendrait, dit-on, de cette auberge. Vérité ou histoire de comptoir ? Personne ne peut le jurer.

    Regarde maintenant la rue elle-même. Le Zeedijk, c'est littéralement la digue de mer: au Moyen Âge, c'était le rempart de terre qui protégeait la ville des marées. Puis elle est devenue la rue des marins, des tavernes et des bagarres. Dans les années 1970 et 1980, c'était l'une des rues les plus redoutées d'Europe, plaque tournante de l'héroïne. Elle a été reprise en main dans les années 1990, et plus bas tu verras les enseignes du quartier chinois, et même un temple bouddhiste ouvert en 2000.

    Un dernier détail: tout près, sur la Prins Hendrikkade, une petite plaque rappelle que le trompettiste de jazz Chet Baker est mort en tombant d'une fenêtre d'hôtel, en mai 1988. Le Zeedijk a toujours eu ce mélange de lumière et d'ombre. Suis-le maintenant vers le sud, jusqu'au bout: la rue débouche sur une grande place dominée par un drôle de château à tourelles.

  4. 4. Nieuwmarkt et la Waag : la porte devenue balance

    Nieuwmarkt 4, 1012 CR Amsterdam, Netherlands

    Te voilà sur la Nieuwmarkt, et au milieu de la place se dresse un drôle de château trapu, hérissé de tourelles, qui ressemble à une forteresse égarée au milieu des terrasses. C'est la Waag. Elle n'a pas été construite pour trôner au centre d'une place: à l'origine, c'était une porte des remparts, la porte Saint-Antoine, bâtie en 1488. Les chariots passaient dessous pour entrer dans la ville.

    Puis Amsterdam a grandi si vite qu'au début du XVIIe siècle, les murailles se sont retrouvées en pleine ville, parfaitement inutiles. On a comblé les fossés, créé une place de marché, et en 1617 la vieille porte est devenue une maison de pesée publique. Les marchandises lourdes passaient sur ses grandes balances, et la ville prélevait sa taxe au passage. Pas de commerce honnête sans poids honnête: c'était presque une devise locale.

    Mais le plus étrange se passait à l'étage. Les guildes y avaient leurs salles, et parmi elles celle des chirurgiens, qui y installa en 1691 un théâtre d'anatomie sous une coupole. En hiver, parce que le froid conservait mieux les corps, on y disséquait des condamnés exécutés, devant des médecins, des étudiants... et des curieux qui payaient leur place. Ces mêmes chirurgiens avaient commandé à un jeune peintre, en 1632, un portrait de groupe autour d'une dissection: La Leçon d'anatomie du docteur Tulp. Le peintre s'appelait Rembrandt.

    La place a aussi une mémoire plus récente. Dans les années 1970, la ville a voulu faire passer le métro sous ce quartier, et des rangées entières de vieilles maisons ont été rasées. En mars 1975, les habitants se sont barricadés, la police a chargé, et les émeutes de la Nieuwmarkt sont restées dans les mémoires. Le métro s'est fait, mais les grands projets de voies rapides qui devaient l'accompagner ont été abandonnés, et une bonne partie du vieux quartier a été sauvée.

    Aujourd'hui, la Waag accueille un restaurant, et la place vit au rythme des marchés et des terrasses. Quitte-la vers l'ouest par les petites rues, jusqu'au canal Oudezijds Voorburgwal: un clocher gothique te guidera, celui de la plus vieille église de la ville.

  5. 5. Oude Kerk : la plus vieille église au cœur des Wallen

    Oudekerksplein 23, 1012 GX Amsterdam, Netherlands

    Tu es sur l'Oudekerksplein, et devant toi s'élève la plus vieille construction d'Amsterdam: l'Oude Kerk, la Vieille Église, consacrée vers 1306 à saint Nicolas, patron des marins. Tout autour, collées à ses murs comme des coquillages sur une coque, de petites maisons serrées... et, dans les ruelles voisines, les vitrines du quartier rouge, De Wallen. Le sacré et le profane, à trois mètres l'un de l'autre. C'est très Amsterdam.

    Au départ, ce n'était qu'une chapelle en bois sur un tertre, au bord de l'eau. Puis, à mesure que la ville s'enrichissait, on l'a agrandie, élargie, rehaussée, pendant près de trois siècles. Si tu entres, lève les yeux: la voûte est en bois, l'une des plus grandes voûtes médiévales en bois d'Europe. Le sol marécageux d'Amsterdam n'aurait jamais supporté le poids d'une voûte de pierre.

    Baisse les yeux, maintenant. Le sol de l'église est fait de pierres tombales, environ deux mille cinq cents. Des générations d'Amstellodamois reposent sous les pas des visiteurs, et parmi eux Saskia van Uylenburgh, l'épouse de Rembrandt, enterrée en 1642. On raconte que l'odeur des tombes mal scellées aurait donné naissance à une expression néerlandaise, rijke stinkerds, les riches puants, puisque seuls les riches pouvaient se payer une tombe à l'intérieur. L'histoire est sans doute trop belle pour être tout à fait vraie... mais elle a la vie dure.

    En 1578, Amsterdam bascule dans le camp protestant: c'est l'Altération. L'église est vidée de ses statues, de ses autels, de ses couleurs, et devient le temple sobre que tu vois. Le quartier autour, lui, reste celui du port, et la prostitution y est présente depuis des siècles. Sur la place, une petite statue de bronze, Belle, une femme debout dans l'encadrement d'une porte, a été posée en 2007 en hommage aux travailleuses et travailleurs du sexe du monde entier. Les personnes qui travaillent dans ces rues ne sont pas une attraction: on ne les photographie pas.

    Remonte maintenant le canal Oudezijds Voorburgwal vers le nord, sur quelques dizaines de mètres, jusqu'au numéro 40. Une maison de marchand, rien de spécial en apparence. C'est justement le principe: sous son toit se cache une église entière.

  6. 6. Ons' Lieve Heer op Solder : l'église dans le grenier

    Oudezijds Voorburgwal 38, 1012 GD Amsterdam, Netherlands

    Regarde cette maison de canal: une façade étroite, des fenêtres bien alignées, un pignon tranquille. Une maison de marchand comme il y en a des milliers à Amsterdam, et rien ne trahit ce qu'il y a là-haut. Pourtant, sous les toits de cette maison et de deux maisons voisines se cache depuis le XVIIe siècle une véritable église, avec son orgue, ses galeries, son autel. Son nom: Ons' Lieve Heer op Solder, Notre-Seigneur au grenier.

    Pour comprendre, reviens en 1578. Amsterdam devient protestante, et le culte catholique public est interdit. Mais la ville est pragmatique: elle vit du commerce, et le commerce n'aime pas les persécutions. Alors on trouve un compromis très néerlandais. Les catholiques peuvent prier, à condition que ça ne se voie pas de la rue: pas de clocher, pas de procession, pas de vitrail en façade. Ce qui se passe derrière les volets, les autorités préfèrent ne pas le savoir... et il arrivait qu'on paie pour cette discrétion.

    Un riche marchand catholique, Jan Hartman, achète la maison et fait aménager l'église dans les greniers réunis, consacrée en 1663. Imagine le dimanche: des dizaines de fidèles grimpent des escaliers raides et étroits, traversent des pièces d'habitation, et débouchent dans une nef suspendue au-dessus des toits, avec deux galeries superposées. L'astuce la plus géniale ? La chaire. Faute de place, elle peut se replier et disparaître quand on n'en a pas besoin.

    Il y avait des dizaines d'églises cachées comme celle-ci dans la ville, qu'on appelait des schuilkerken. Tout le monde, ou presque, savait où elles étaient. C'était un secret de polichinelle, mais un secret indispensable: il permettait à une ville protestante de garder ses marchands catholiques, et à des catholiques de rester amstellodamois. La fameuse tolérance d'Amsterdam, au fond, c'est peut-être d'abord ça: savoir fermer les yeux poliment.

    La maison est devenue un musée en 1888, l'un des plus anciens de la ville, et l'église est restée presque intacte. Va maintenant vers l'ouest par une des ruelles, traverse la Warmoesstraat, l'une des plus vieilles rues commerçantes d'Amsterdam, et débouche sur le Damrak: un immense bâtiment de brique t'y attend, le temple de l'argent.

  7. 7. Damrak et Beurs van Berlage : le temple de l'argent

    Damrak 243, 1012 ZJ Amsterdam, Netherlands

    Te voilà sur le Damrak, la grande avenue qui file de la gare vers le Dam. Devant toi s'étire un bâtiment de brique brune, massif, presque austère, avec une tour carrée à l'angle. C'est la Beurs van Berlage, l'ancienne Bourse d'Amsterdam. Et ce sol sous tes pieds, il y a un siècle et demi, c'était de l'eau.

    Le Damrak était le port intérieur de la ville, le bras de l'Amstel par lequel les bateaux remontaient jusqu'au Dam, chargés de grain, de bois ou d'épices. On l'a comblé en grande partie à la fin du XIXe siècle, et c'est en partie sur ce terrain gagné que l'architecte Hendrik Petrus Berlage a bâti sa Bourse, entre 1898 et 1903. Elle a fait scandale: pas de colonnes, pas de dorures, juste de la brique honnête, du fer et du verre. Les uns y ont vu une grange, les autres la naissance de l'architecture moderne aux Pays-Bas.

    Lève les yeux vers la tour: sous l'horloge, une devise, Beidt uw tijd, attends ton heure. Drôle de leçon de patience pour des boursiers. Car Amsterdam est un peu la ville qui a inventé la Bourse moderne. En 1602 naît la Compagnie des Indes orientales, la VOC, dont les parts s'échangent librement. Quelques années plus tard, la ville inaugure une bourse couverte, non loin d'ici, où l'on spécule sur des navires avant même qu'ils ne reviennent. Actions, ventes à découvert, bulles spéculatives... tout ça a été rodé ici.

    Un Français a observé ce tourbillon d'un œil amusé: René Descartes, qui a vécu plus de vingt ans aux Pays-Bas. En 1631, il écrit à son ami Guez de Balzac qu'à Amsterdam, chacun est si occupé de son profit qu'il pourrait y vivre toute sa vie sans être vu de personne. Pour un philosophe qui voulait penser en paix, c'était le paradis. Il a d'ailleurs habité en 1634 une maison du Westermarkt, au numéro 6, près de la Westerkerk: une plaque le rappelle encore.

    La Bourse a déménagé depuis longtemps: le bâtiment accueille aujourd'hui des concerts, des expositions et des congrès. Continue sur le Damrak vers le sud, jusqu'à la grande place: sur ta droite, juste à côté du palais, une église gothique t'attend, celle où l'on intronise les rois.

  8. 8. Nieuwe Kerk : l'église des rois

    Dam 12, 1012 NL Amsterdam, Netherlands

    Tourne-toi vers la grande église gothique collée au palais, avec ses immenses verrières et son toit qui semble attendre quelque chose. Elle s'appelle la Nieuwe Kerk, la Nouvelle Église. Nouvelle... depuis le début du XVe siècle. À Amsterdam, l'humour se cache jusque dans les noms: il fallait bien la distinguer de la Vieille, que tu viens de quitter.

    En 1645, un incendie la ravage; on raconte qu'il serait parti de travaux de plomberie sur le toit. Des siècles de décor partent en fumée. Mais la ville est alors au sommet de sa richesse, en plein Siècle d'or, et elle reconstruit en grand. Si tu entres, regarde la chaire de bois sculpté: le sculpteur Albert Vinckenbrinck a passé une quinzaine d'années à la tailler, couverte d'anges, d'évangélistes et de scènes minuscules. C'est l'une des plus belles des Pays-Bas.

    Et ce toit qui attend ? Il attend une tour. La Nieuwe Kerk devait recevoir un grand clocher, on en avait même commencé les fondations. Les travaux ont été arrêtés, et l'on raconte que l'argent et l'attention sont partis vers le nouvel hôtel de ville voisin. Une église sans clocher, sur la place principale, à côté d'un bâtiment civil qui la domine... Pour beaucoup, tout l'esprit marchand d'Amsterdam tient dans cette hiérarchie.

    C'est pourtant ici que les Pays-Bas font leurs rois. Pas de couronnement, d'ailleurs: on parle d'intronisation, et la couronne n'est jamais posée sur la tête, elle reste à côté, sur un coussin. Depuis 1814, chaque souverain prête serment dans cette église, jusqu'à Willem-Alexander, le 30 avril 2013. Dans le chœur repose un héros national, l'amiral Michiel de Ruyter, mort en 1676, qui avait remonté la Medway en 1667, aux portes de Londres, pour y incendier la flotte anglaise. Le grand poète Joost van den Vondel est enterré ici, lui aussi.

    L'église n'accueille plus de culte régulier: elle sert aux expositions, aux concerts et aux grandes cérémonies. Avance maintenant de quelques pas au milieu de la place. Le grand bâtiment classique à côté, avec sa coupole, n'a pas été construit pour un roi. Et pourtant, un Français en a fait son palais.

  9. 9. Place du Dam et Palais royal : l'hôtel de ville d'un roi français

    Dam, 1012 JS Amsterdam, Netherlands

    Te voilà au cœur de tout: la place du Dam. Ce nom, c'est l'histoire de la ville en trois lettres. Au XIIIe siècle, on a barré l'Amstel ici d'une digue, un dam, pour se protéger de la mer. Le village qui a poussé autour s'est appelé Amstelredamme, le barrage sur l'Amstel... Amsterdam.

    Face à toi, le grand bâtiment classique à coupole n'était pas un palais au départ: c'était l'hôtel de ville, construit à partir de 1648 par Jacob van Campen, quand Amsterdam était l'une des villes les plus riches du monde. On l'a surnommé la huitième merveille du monde. Et comme tout ici, il repose sur des pieux de bois: 13 659 exactement. Les écoliers d'Amsterdam ont longtemps retenu ce chiffre avec une astuce: le nombre de jours d'une année, avec un 1 devant et un 9 derrière.

    Et voici le Français de l'histoire. En 1806, Napoléon fait de son frère Louis Bonaparte le roi de Hollande. Louis s'installe ici en 1808 et transforme l'hôtel de ville en palais royal. Surprise: il prend son rôle très au sérieux, défend ses sujets contre les exigences de son propre frère et s'efforce d'apprendre le néerlandais. La légende raconte qu'en voulant dire je suis votre roi, ik ben uw koning, il aurait lancé à la foule ik ben uw konijn: je suis votre lapin. Vraie ou pas, l'anecdote fait encore sourire les Néerlandais.

    Napoléon, lui, ne sourit pas: son frère est devenu trop hollandais à son goût. En 1810, Louis abdique, et la Hollande est purement et simplement annexée à l'Empire français. Après la chute de Napoléon, le bâtiment reste un palais royal, et il l'est toujours: le roi y reçoit pour les visites d'État. De l'autre côté de la place, le haut pilier blanc est le Monument national, inauguré en 1956 en mémoire des victimes de la Seconde Guerre mondiale. Chaque 4 mai au soir, le pays entier s'y recueille en silence.

    Le Dam a tout vu: des exécutions publiques devant l'hôtel de ville, des fêtes royales, des manifestations, et les hippies des années 1960 qui dormaient au pied du monument. Quitte la place vers l'est par la Damstraat, traverse le premier canal, puis longe vers le sud l'Oudezijds Voorburgwal jusqu'à son extrémité: une maison à trois pignons t'attend, posée entre trois canaux à la fois.

  10. 10. Huis aan de Drie Grachten : la maison des trois canaux

    Oudezijds Voorburgwal 249, 1012 EZ Amsterdam, Netherlands

    Arrête-toi sur le petit pont et regarde la maison d'angle, en brique rouge et pierre claire, avec ses volets peints et ses pignons à redans, comme des escaliers posés dans le ciel. Elle a trois façades qui donnent sur l'eau, et ce n'est pas un hasard: trois canaux se rejoignent à ses pieds, l'Oudezijds Voorburgwal, l'Oudezijds Achterburgwal et le Grimburgwal. D'où son nom: Huis aan de Drie Grachten, la maison aux trois canaux.

    Elle a été bâtie vers 1610, au tout début du Siècle d'or, dans le style de la Renaissance néerlandaise. À cette époque, Amsterdam explose: réfugiés d'Anvers, marchands, artisans affluent, et la ville déborde de ses murs. Dans une cité où chaque mètre de façade coûte une fortune, on montre sa réussite en hauteur, par les pignons. Les pignons à redans, c'est la signature de ce moment-là, avant que les pignons en cloche et les corniches plates ne prennent le relais.

    Remarque comme l'atmosphère a changé. Tu as quitté la foule du Dam, et tout à coup: des vélos, des étudiants, des bouquinistes. C'est le vieux quartier universitaire. Tout près, dans une ancienne chapelle de couvent, l'Agnietenkapel, s'est ouvert en 1632 l'Athenaeum Illustre, l'ancêtre de l'Université d'Amsterdam. Les premiers cours y furent donnés en latin, devant des fils de marchands... l'année même où naissait, à quelques rues d'ici, un certain Baruch Spinoza.

    Le Grimburgwal, ce petit canal qui part vers l'ouest, marquait autrefois la limite sud de la ville médiévale. Au-delà, il y avait des couvents, des prés, des marais. Tout ce que tu as vu depuis la gare tenait dans un espace qu'on traverse à pied en un quart d'heure. Puis, en moins d'un siècle, la ville s'est entourée de sa célèbre ceinture de canaux. Ces trois canaux réunis ici sont les témoins de la petite Amsterdam, celle d'avant la gloire.

    Pour la dernière étape, pars vers l'ouest, traverse le Rokin et rejoins le Spui, la place des libraires et des étudiants. Sur cette place, une petite porte discrète ouvre sur un monde à part, le plus secret des refuges d'Amsterdam. Pousse-la doucement.

  11. 11. Begijnhof : le jardin secret des béguines

    Begijnhof 29, 1012 WV Amsterdam, Netherlands

    Franchis le porche, et écoute: le bruit de la ville vient de s'éteindre d'un coup. Devant toi, une pelouse, des arbres, des maisons étroites rangées en cercle, une petite église de brique au milieu. Tu es dans le Begijnhof, la cour des béguines. Des gens habitent encore ces maisons: alors on parle doucement, comme quand on entre chez quelqu'un.

    Les béguines n'étaient pas des religieuses. C'étaient des femmes célibataires ou veuves, catholiques, qui vivaient en communauté, priaient ensemble et soignaient les malades, mais sans prononcer de vœux définitifs: elles pouvaient partir, se marier, garder leurs biens. La cour existe depuis le XIVe siècle. Et quand Amsterdam devient protestante, en 1578, un petit miracle juridique se produit: les maisons appartiennent aux béguines elles-mêmes, pas à l'Église. On ne peut pas les chasser.

    Leur église, en revanche, leur est confisquée. En 1607, elle est donnée à des protestants anglais et écossais réfugiés, et c'est toujours l'Église anglaise que tu vois au centre. Alors les béguines font comme les catholiques du grenier de tout à l'heure: vers 1671, elles aménagent une chapelle cachée derrière les façades de deux maisons, juste en face. Elle garde le souvenir du Miracle d'Amsterdam de 1345, une hostie retrouvée intacte dans les flammes, qui fit de la ville un lieu de pèlerinage.

    Cherche maintenant, au numéro 34, la maison à façade de bois noir. Tu te souviens de sa jumelle du Zeedijk ? La voici, généralement datée des environs de 1528. Et une dernière histoire, à prendre comme une légende: une béguine, Cornelia Arens, aurait refusé d'être enterrée dans l'église passée aux protestants, et demandé à reposer plutôt dans le caniveau. Une dalle, près du passage, honore encore sa mémoire. La dernière béguine, sœur Antonia, est morte en 1971.

    La boucle est bouclée: tu es parti d'une gare posée sur l'eau, tu as traversé des tours, des balances, des églises cachées, un hôtel de ville devenu palais d'un roi français, et tu finis dans le refuge le plus silencieux de la ville. En ressortant sur le Spui, salue le gamin de bronze, Het Lieverdje, autour duquel les provos des années 1960 menaient leurs happenings. Amsterdam recommence à faire du bruit... et la suite, c'est toi qui la choisis.