Venise en musique : de La Fenice à la Pietà, sur les pas de Vivaldi
Casanova violoniste, Rossini à dix-huit ans, La Traviata sifflée, Haendel acclamé et les orphelines de Vivaldi : la Venise des théâtres et des voix cachées
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1. Campo San Samuele : Casanova au violon
Campo San Samuele, San Marco, 30124 Venezia VE, Italy
Tu es au bord du Grand Canal, sur le Campo San Samuele: un vieux clocher de brique, l'eau qui clapote contre les marches, et à côté la grande façade blanche du Palazzo Grassi. C'est calme... presque trop calme pour un coin qui a été l'un des plus bruyants de Venise.
Car tout près d'ici se dressait le Teatro San Samuele, ouvert par la famille Grimani au milieu du XVIIe siècle. Venise comptait alors plus d'une dizaine de théâtres: opéras, comédies, spectacles de marionnettes, et un public qui mangeait, criait, jouait aux cartes dans les loges. Rappelle-toi qu'à Venise, en 1637, avait ouvert le premier opéra public du monde, où l'on entrait en payant son billet. Le jeune Carlo Goldoni a fait ses premières armes au San Samuele dans les années 1730. Le théâtre a été démoli à la fin du XIXe siècle.
Dans la ruelle voisine, la Calle Malipiero, est né en 1725 un certain Giacomo Casanova. Ses parents étaient comédiens, et sa mère, Zanetta, était une actrice applaudie. Ce qu'on sait moins, c'est que Casanova, avant d'être séducteur, aventurier et espion, a été... violoniste. Vers vingt ans, sans le sou, il gagne sa vie dans l'orchestre du Teatro San Samuele. Il le raconte lui-même dans ses mémoires, écrites en français, sans beaucoup de fierté.
Et c'est son violon qui change sa vie. Selon son récit, une nuit de 1746, en rentrant d'un bal de noces où il avait joué, il aide un sénateur, Matteo Bragadin, pris d'un malaise dans sa gondole. Il l'accompagne, le veille, appelle un médecin... et le vieux patricien, reconnaissant, l'adopte presque. Adieu l'orchestre: le violoniste devient un jeune homme à la mode.
On commence ici parce que, dans cette ville, la musique n'a jamais été seulement un art: c'était un métier, un commerce, une passion collective. Prends maintenant les calli vers l'est jusqu'au grand Campo Santo Stefano, puis cherche, près de l'église de San Vidal, le Campiello Pisani: tends l'oreille, tu entendras peut-être des gammes.
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2. Palazzo Pisani : le Conservatoire Benedetto Marcello
Palazzo Pisani, Campiello Pisani, San Marco, 30124 Venezia VE, Italy
Tends l'oreille. Selon l'heure, tu entendras peut-être un piano qui répète une gamme, un violoncelle qui reprend dix fois la même phrase, une soprano qui chauffe sa voix. Ces sons s'échappent des fenêtres du Palazzo Pisani, l'un des plus grands palais privés de Venise, devenu le conservatoire de la ville.
Les Pisani étaient l'une des familles les plus riches de la République. Leur palais, commencé au début du XVIIe siècle, n'a cessé de grandir pendant plus de cent ans, avec deux cours séparées par une loggia, des escaliers d'apparat et des salons immenses. Imagine les fêtes, les concerts privés, les musiciens loués pour une soirée. Depuis la fin du XIXe siècle, le palais abrite l'école de musique qui porte le nom de Benedetto Marcello, devenue conservatoire d'État en 1940.
Benedetto Marcello, c'est un personnage. Noble, magistrat, membre des conseils de la République... et compositeur de premier plan. Ses cinquante psaumes mis en musique, publiés entre 1724 et 1726 sous le titre d'Estro poetico-armonico, ont été admirés dans toute l'Europe pendant un siècle. Un patricien qui composait pour Dieu, et pas pour le public payant des théâtres.
Car Marcello avait aussi la plume méchante. En 1720, il publie sans signer Il teatro alla moda, une satire féroce du monde de l'opéra: chanteurs capricieux, impresarios avares, compositeurs pressés qui recyclent leurs airs. Sur la page de titre, une petite gravure montre un ange qui joue du violon, coiffé d'un chapeau de prêtre, à la poupe d'une barque. Beaucoup y voient une pique contre un autre prêtre violoniste de la ville, impresario au Teatro Sant'Angelo: un certain Antonio Vivaldi. Retiens ce nom, il nous suivra jusqu'au bout.
Juste à côté, l'église de San Vidal accueille aujourd'hui des concerts de musique baroque, et Vivaldi y revient souvent au programme, comme une revanche. Traverse maintenant le Campo Santo Stefano vers l'est et prends la Calle del Spezier jusqu'au Campo San Maurizio: une église y a troqué ses messes contre des violons.
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3. San Maurizio : le musée de la musique
Campo San Maurizio, San Marco, 30124 Venezia VE, Italy
Regarde la façade de San Maurizio: blanche, néoclassique, des colonnes, un fronton triangulaire, une sobriété qui tranche avec les palais gothiques autour du campo. On dirait presque une église parisienne égarée dans la lagune.
Elle a été reconstruite au début du XIXe siècle sur les plans de Giannantonio Selva et d'Antonio Diedo. Selva... garde bien ce nom: c'est lui qui a dessiné La Fenice, le grand opéra que tu verras dans quelques minutes. Aujourd'hui, San Maurizio n'est plus une paroisse. Elle abrite une exposition d'instruments anciens consacrée à la musique de Vivaldi et de son temps, avec en fond sonore, souvent, des concertos baroques.
Des violons, des violoncelles, des violes, des mandolines... Au XVIIIe siècle, Venise était une grande ville de luthiers. Des noms comme Matteo Goffriller ou Domenico Montagnana font encore rêver les musiciens d'aujourd'hui: les violoncelles de Montagnana, au son profond et chaud, comptent parmi les plus recherchés au monde, et de grands solistes jouent encore sur ces bois sortis d'ateliers vénitiens il y a près de trois siècles.
Pourquoi tant de luthiers ici ? Parce que la ville vivait de musique. Chaque église, chaque confrérie, chaque hospice avait ses musiciens, chaque saison ses opéras, et chaque palais ses soirées. Et Venise avait une autre longueur d'avance: en 1501, l'imprimeur Ottaviano Petrucci y publie l'Odhecaton, le premier recueil de musique polyphonique imprimé avec des caractères mobiles. Pendant tout le XVIe siècle, la musique de l'Europe entière passe par les presses vénitiennes.
Imagine les partitions sortant encore humides des ateliers, chargées sur des bateaux vers Lyon, Anvers ou Vienne... Venise a exporté des épices, du verre, des livres, et aussi des chansons. Remonte maintenant vers le nord, par les calli derrière l'église, jusqu'au Campo Sant'Angelo: de là, tu verras un clocher qui penche de façon inquiétante.
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4. Campo Sant'Angelo : Vivaldi impresario
Campo Sant'Angelo, San Marco, 30124 Venezia VE, Italy
Place-toi au milieu du Campo Sant'Angelo et regarde au-dessus des toits, du côté de Santo Stefano: le clocher penche nettement, comme un homme qui rentre d'une fête un peu trop arrosée. C'est l'une des vues les plus étranges de Venise, et les Vénitiens ne s'en inquiètent plus depuis longtemps.
Ce campo avait une église, Sant'Angelo, démolie au XIXe siècle. Il avait surtout, à quelques pas d'ici vers le Grand Canal, un théâtre: le Teatro Sant'Angelo. Et ce théâtre avait un impresario très particulier, Antonio Vivaldi. À partir de 1713, le prêtre roux y monte des saisons entières et y fait jouer ses propres opéras, comme Orlando finto pazzo en 1714. Il compose, engage les chanteurs, négocie avec les propriétaires, compte les recettes.
Car Vivaldi n'était pas seulement l'homme des Quatre Saisons. C'était une bête de théâtre. Dans une lettre de 1739, il affirme avoir écrit quatre-vingt-quatorze opéras; les historiens en retrouvent la trace d'une cinquantaine. Il voyageait pour les monter à Mantoue, à Rome ou à Florence, et ses rivaux lui reprochaient de mêler la soutane et les coulisses, les chanteuses et les affaires.
Regarde maintenant le Palazzo Duodo, sur le côté du campo. Une plaque rappelle qu'un autre compositeur y est mort, le 11 janvier 1801: Domenico Cimarosa, l'auteur du Mariage secret, cet opéra si drôle qu'à Vienne l'empereur l'aurait fait rejouer en entier le soir même de la première. Napolitain, Cimarosa avait salué la République de 1799 et l'avait payé de la prison. Réfugié à Venise, il meurt ici à cinquante et un ans, et la rumeur d'un empoisonnement politique court aussitôt; ses médecins conclurent à une maladie.
Un clocher ivre, un prêtre impresario, un compositeur exilé: le Campo Sant'Angelo a vu passer plus de drames que bien des scènes. Quitte le campo par le nord, vers le Campo San Beneto: un théâtre devenu cinéma t'y attend, avec un nom que tout le monde connaît.
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5. Teatro Rossini : le procès qui fit naître La Fenice
Calle del Teatro, Campo San Beneto, San Marco, 30124 Venezia VE, Italy
Devant toi, une enseigne: Rossini. On y projette aujourd'hui des films et on y joue des spectacles, mais pendant deux siècles, ce fut l'un des grands théâtres d'opéra de Venise, le Teatro San Benedetto.
Ouvert en 1755, il était géré par une société de nobles passionnés d'opéra. Il brûle en 1773, il est reconstruit... et c'est là que commence un procès qui va changer l'histoire de la musique. La famille Venier, propriétaire du terrain, réclame le théâtre. Elle gagne. Les associés, chassés de chez eux, décident de construire leur propre théâtre, plus grand, plus beau, et lui donnent un nom de revanche: La Fenice, le phénix, l'oiseau qui renaît de ses cendres.
Le San Benedetto, lui, continue sa vie. Le 22 mai 1813, un jeune homme de vingt et un ans y crée un opéra bouffe écrit en quelques semaines à peine: L'Italiana in Algeri, L'Italienne à Alger. Gioachino Rossini. La salle rit, la ville chante ses airs dans les calli, et Venise lui tombe dans les bras. La même année, il avait déjà triomphé à La Fenice avec Tancredi: deux théâtres rivaux, un seul vainqueur.
Rossini allait bien plus tard s'installer à Paris, y diriger le Théâtre-Italien, y écrire Guillaume Tell en 1829... puis cesser d'écrire des opéras, à trente-sept ans, au sommet de sa gloire. Il finit sa vie à Passy, en 1868, gourmet célèbre et collectionneur de bons mots, et le tournedos Rossini porte encore son nom sur les menus. Le vieux San Benedetto, lui, a fini par prendre son nom.
Ainsi, sur cette petite place, se croisent deux histoires: celle d'un procès perdu qui fit naître le plus célèbre opéra de Venise, et celle d'un jeune homme pressé qui conquit la ville en une soirée. Redescends maintenant vers le sud par les calli jusqu'au Campo San Fantin: tu ne pourras pas manquer l'oiseau doré au-dessus de la porte.
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6. La Fenice : le phénix de Venise
Campo San Fantin, San Marco 1965, 30124 Venezia VE, Italy
Te voici devant La Fenice: une façade néoclassique assez sage, des colonnes, et au-dessus de l'entrée, l'oiseau doré qui renaît des flammes. Ce petit Campo San Fantin a vu passer plus d'émotions que bien des capitales.
Le théâtre ouvre le 16 mai 1792, sur les plans de Giannantonio Selva, l'architecte de San Maurizio. Au XIXe siècle, on y écrit l'histoire de l'opéra: Rossini, Bellini, Donizetti, et surtout Giuseppe Verdi, qui y crée Rigoletto en 1851. Puis, le 6 mars 1853, La Traviata. Et c'est un fiasco: la soprano semble trop robuste pour mourir de phtisie, le public rit au dernier acte. Le lendemain, Verdi écrit à un ami que c'est un échec, se demande si c'est sa faute ou celle des chanteurs, et conclut que le temps jugera. Le temps a jugé.
Mais le nom du théâtre a été une prophétie. Le 13 décembre 1836, un incendie le ravage; il est reconstruit en un an. Et le 29 janvier 1996, il brûle de nouveau, entièrement. Les canaux autour avaient été vidés pour des travaux, les bateaux-pompes ne pouvaient pas approcher, et un hélicoptère puisait l'eau dans le Grand Canal. L'enquête montrera que le feu avait été allumé volontairement par deux électriciens, dont l'entreprise était en retard sur son chantier.
Venise décide alors de le reconstruire com'era, dov'era: comme il était, là où il était. Pour retrouver les dorures disparues, on s'aide de photographies... et des images du film Senso de Luchino Visconti, tourné dans la salle en 1954. Le phénix renaît le 14 décembre 2003. Au XXe siècle, La Fenice avait aussi créé The Rake's Progress d'Igor Stravinsky, en 1951. Stravinsky aimait tant Venise qu'il a voulu y être enterré, sur l'île-cimetière de San Michele.
Si tu entres un jour dans la salle, regarde les loges: chacune appartenait autrefois à une famille, qui la décorait à son goût et y recevait comme dans un salon. Maintenant, descends vers le sud jusqu'à la Calle Larga XXII Marzo et suis-la vers l'est: au bout, une façade baroque délirante t'attend.
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7. San Moisè : les débuts de Rossini et la tombe de John Law
Campo San Moisè, San Marco, 30124 Venezia VE, Italy
Arrête-toi devant San Moisè et regarde cette façade: des statues partout, des guirlandes, des bustes, pas un centimètre de pierre au repos. Le critique John Ruskin la jugeait parmi les plus laides de Venise. Toi, tu as le droit de la trouver irrésistible.
Elle a été payée en 1668 par la famille Fini, qui s'offrait ainsi un monument à sa propre gloire: le buste de Vincenzo Fini trône au-dessus du portail, à la place où l'on attendrait un saint. Mais ce n'est pas pour elle qu'on vient ici. C'est pour ce qui a disparu juste à côté: le Teatro San Moisè.
Petit, modeste, ouvert vers 1620, il a pourtant une histoire immense. En 1640, on y reprend l'Arianna de Claudio Monteverdi, le vieux maître de chapelle de Saint-Marc, au moment où l'opéra devient un spectacle payant, ouvert à qui achète son billet. Et le 3 novembre 1810, un garçon de dix-huit ans y fait ses débuts: La cambiale di matrimonio, Le Contrat de mariage, le premier opéra de Rossini jamais joué. D'autres petites farces suivront ici, dont La scala di seta, L'Échelle de soie, dont l'ouverture pétille encore dans les salles de concert.
Et dans l'église, sous tes pieds, repose un tout autre destin. Une dalle du pavement couvre la tombe de John Law, l'Écossais qui avait fait adopter à la France du Régent le papier-monnaie et une banque d'État... avant la faillite retentissante de 1720, qui ruina des milliers de familles. Chassé de Paris, il a fini ses jours à Venise, joueur jusqu'au bout, et il y est mort en 1729.
Opéra, banque, spéculation: Venise a toujours su que la musique était aussi une affaire d'argent, de risques et de faillites. Les théâtres vivaient de la vente des loges, et les impresarios faisaient souvent banqueroute. Remonte maintenant vers le nord par la Calle dei Fabbri, jusqu'au Campo San Bartolomeo, au pied du Rialto: un auteur de comédies t'y attend en bronze.
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8. Campo San Bartolomeo : Goldoni et l'opéra qui fait rire
Campo San Bartolomeo, San Marco, 30124 Venezia VE, Italy
Au milieu de la foule du Campo San Bartolomeo, au pied du Rialto, un homme de bronze sourit, la canne sous le bras, l'air de s'amuser de tout ce qu'il voit passer. C'est Carlo Goldoni, le grand auteur comique de Venise, statufié ici en 1883.
Pourquoi Goldoni dans une promenade musicale ? Parce qu'il n'a pas seulement réformé le théâtre en remplaçant les masques de la commedia dell'arte par de vrais personnages, des marchands, des servantes, des gondoliers. Il a aussi écrit des dizaines de livrets d'opéra. Avec le compositeur Baldassare Galuppi, surnommé il Buranello parce qu'il venait de Burano, il met au point une formule promise à un grand avenir: le dramma giocoso, l'opéra où l'on rit et où l'on s'émeut dans la même soirée. Leur Filosofo di campagna, créé à Venise en 1754, fait le tour de l'Europe.
Cette formule va traverser le siècle jusqu'à Mozart: Don Giovanni porte le sous-titre de dramma giocoso. Et son librettiste, Lorenzo Da Ponte, avait lui-même vécu à Venise... jusqu'à ce qu'on l'en bannisse en 1779 pour une vie un peu trop scandaleuse. Sans ces années vénitiennes, peut-être n'y aurait-il eu ni Figaro ni Don Giovanni tels qu'on les connaît.
Goldoni, lui, quitte Venise en 1762, lassé des querelles avec son rival Carlo Gozzi, qui le trouvait trop réaliste. Il part pour Paris, écrit pour la Comédie-Italienne, enseigne l'italien aux filles de Louis XV, et compose même une comédie en français, Le Bourru bienfaisant. Il meurt à Paris en 1793, pauvre: la Révolution avait supprimé sa pension royale. On raconte que la Convention la rétablit le lendemain de sa mort... trop tard.
Regarde-le encore: il tourne le dos au Rialto et semble écouter les conversations du campo, à l'affût d'une réplique pour sa prochaine pièce. Passe maintenant le petit pont au nord, le Ponte de l'Ogio, et suis la Salizada San Giovanni Grisostomo: après l'église, un sotoportego te mène vers un théâtre bâti, dit-on, sur la maison de Marco Polo.
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9. Teatro Malibran : Haendel et la cantatrice
Campiello del Teatro Malibran, Cannaregio, 30121 Venezia VE, Italy
Au bout du passage couvert, une petite cour s'ouvre devant un théâtre à la façade claire: le Malibran. Il est discret aujourd'hui, coincé entre les maisons. Il fut, à la fin du XVIIe siècle, le plus luxueux théâtre d'opéra d'Europe.
Ouvert en 1678 par la famille Grimani sous le nom de Teatro San Giovanni Grisostomo, il se dresse, selon la tradition, à l'emplacement de la maison de la famille Polo, détruite par un incendie à la fin du XVIe siècle. Les cours voisines s'appellent d'ailleurs Corte del Milion, du surnom donné au livre de Marco Polo. Le voyageur qui avait raconté la Chine aux Européens, et l'opéra qui allait enchanter l'Europe, au même endroit.
Le 26 décembre 1709, un jeune Saxon de vingt-quatre ans y présente un opéra italien, Agrippina. Il s'appelle Georg Friedrich Haendel. Le succès est immense: l'œuvre est jouée vingt-sept fois dans la saison, et son premier biographe raconte que le public criait « Viva il caro Sassone ! », vive le cher Saxon. Quelques mois plus tard, Haendel part pour l'Allemagne, puis Londres, où il deviendra le compositeur du Messie.
Et le nom de Malibran ? En 1835, la cantatrice Maria Malibran, née à Paris, vient chanter ici. Le théâtre est en difficulté; elle refuse son cachet pour l'aider. Reconnaissants, les propriétaires le rebaptisent de son nom. L'année suivante, elle meurt à vingt-huit ans, des suites d'une chute de cheval... et devient une légende romantique, pleurée par Alfred de Musset dans ses Stances à la Malibran.
Après une longue période de déclin, le théâtre a été restauré et sert aujourd'hui de seconde scène à La Fenice. Continue vers l'est par le Campo Santa Marina jusqu'au grand Campo Santi Giovanni e Paolo; longe la basilique, et prends la Barbaria de le Tole: une façade chargée de têtes de géants t'y attend.
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10. L'Ospedaletto : la salle de la musique
Barbaria de le Tole, Castello, 30122 Venezia VE, Italy
Regarde cette façade baroque, sur la Barbaria de le Tole: des têtes grimaçantes, des géants, des masques, une avalanche de pierre dessinée par Baldassare Longhena. Derrière, l'Ospedaletto, Santa Maria dei Derelitti, l'un des quatre grands hospices de Venise.
La ville avait quatre ospedali grandi: la Pietà, les Incurabili, les Mendicanti, juste à côté de la basilique que tu viens de longer, et celui-ci. On y recueillait orphelins, enfants abandonnés, malades, pauvres. Et on y a eu une idée de génie pour financer tout cela: faire chanter les filles. Les plus douées recevaient une éducation musicale d'un niveau exceptionnel et se produisaient aux offices des jours de fête, cachées derrière des grilles. Les fidèles, les curieux et les voyageurs étrangers se pressaient pour les entendre, et les dons suivaient.
Jean-Jacques Rousseau, secrétaire de l'ambassadeur de France à Venise en 1743 et 1744, en devient fou. Dans ses Confessions, il décrit ces voix d'anges derrière les grilles, et son désespoir de ne jamais voir les chanteuses. Un ami finit par l'introduire aux Mendicanti... et la rencontre est cruelle: l'une est borgne, une autre défigurée par la petite vérole. Mais dès qu'elles se remettent à chanter, avoue-t-il, elles lui paraissent de nouveau belles.
Ici, à l'Ospedaletto, il reste un trésor rare: la Sala della Musica, une petite salle ovale où les jeunes musiciennes répétaient et jouaient pour les bienfaiteurs. En 1776, le peintre Jacopo Guarana en a couvert le plafond et les murs: Apollon et les Muses, et autour, des jeunes filles du chœur avec leurs partitions et leurs instruments. On aime penser qu'il a peint les pensionnaires elles-mêmes.
Il ne faut pas trop idéaliser: ces filles vivaient enfermées, sous une discipline stricte, et leur avenir se résumait souvent au couvent ou à un mariage arrangé, avec une petite dot fournie par l'hospice. Leur talent faisait vivre l'institution. Descends maintenant vers le sud, à travers les calli de Castello, jusqu'au Campo Bandiera e Moro: l'église au fond du campo a vu baptiser le plus célèbre des maîtres de ces filles.
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11. San Giovanni in Bragora : le baptême de Vivaldi
Campo Bandiera e Moro, Castello, 30122 Venezia VE, Italy
Le Campo Bandiera e Moro est un vrai campo de quartier: quelques bancs, des palais un peu fatigués, des enfants à vélo, et au fond une petite église de brique à la façade arrondie, San Giovanni in Bragora.
Personne n'est vraiment sûr de l'origine de ce nom étrange, Bragora: un mot grec pour la place du marché, un vieux mot vénitien lié à la pêche, un ancien marécage... Mais une chose est sûre. Le 6 mai 1678, on apporte ici un nourrisson de deux mois pour compléter son baptême. À sa naissance, le 4 mars, la sage-femme l'avait ondoyé en urgence, tant on craignait pour sa vie. Il s'appelle Antonio Lucio Vivaldi, et à l'intérieur on montre encore les fonts baptismaux.
Son père, Giovanni Battista, était barbier, et violoniste à la basilique Saint-Marc. Le petit Antonio apprend le violon avec lui, dans ces calli. Il a les cheveux roux de son père, et quand il est ordonné prêtre, en 1703, la ville le surnomme il prete rosso, le prêtre roux. Mais il cesse presque aussitôt de dire la messe: il souffre d'une étroitesse de poitrine, sans doute de l'asthme. La légende, elle, préfère raconter qu'il quittait l'autel en pleine messe pour aller noter une idée de fugue.
Avant de sortir, cherche sur le maître-autel le Baptême du Christ de Cima da Conegliano, peint vers 1494. Le Jourdain coule dans un paysage de collines de la Vénétie, sous une lumière de printemps limpide... Un baptême, encore, dans l'église d'un baptême. C'est l'un des plus beaux tableaux de la ville, et presque personne ne vient le voir.
Le nom du campo honore les frères Attilio et Emilio Bandiera et leur compagnon Domenico Moro, patriotes fusillés en Calabre en 1844 pour avoir rêvé d'une Italie unie. Prends maintenant la Calle della Pietà vers l'ouest: elle te mène, en quelques pas, jusqu'à l'église où le prêtre roux a fait de jeunes orphelines les musiciennes les plus célèbres d'Europe.
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12. La Pietà : les orphelines de Vivaldi
Chiesa della Pietà, Riva degli Schiavoni, Castello, 30122 Venezia VE, Italy
Devant toi, la façade blanche de la Pietà, face à la lagune, achevée seulement en 1906. Et dans la Calle della Pietà, sur le côté, une vieille plaque de pierre que presque personne ne lit.
Cette plaque date de 1548. Elle menace d'excommunication et de malédiction les parents qui abandonnent ici leurs enfants alors qu'ils auraient les moyens de les élever. Car la Pietà était un hospice pour enfants trouvés. On les déposait dans une niche, la scaffetta, et beaucoup recevaient pour nom de famille celui de la maison: Dalla Pietà. Une ville entière de prénoms sans parents.
En 1703, le jeune prêtre roux est engagé comme maître de violon. Sous sa direction, les filles du chœur deviennent un orchestre célèbre dans toute l'Europe: violons, violoncelles, hautbois, flûtes, et même des instruments rares. Les musiciennes étaient connues par leur instrument, comme Anna Maria dal Violin, sa virtuose préférée. C'est pour elles que Vivaldi écrit une grande partie de ses quelque cinq cents concertos, avec des liens qui dureront presque quarante ans. Les Quatre Saisons, elles, sont publiées à Amsterdam en 1725.
Et voici le paradoxe. L'église que tu as devant toi n'est pas celle de Vivaldi. Elle a été reconstruite par Giorgio Massari à partir de 1745, quatre ans après sa mort. Pensée comme une salle de concert, ovale, avec des tribunes grillagées pour les musiciennes et un plafond peint par Giambattista Tiepolo, elle est faite pour sa musique... mais lui n'y a jamais joué. Vivaldi était mort à Vienne en 1741, pauvre et à moitié oublié, et enterré dans un cimetière d'hôpital disparu depuis longtemps.
Il a fallu attendre le XXe siècle pour que l'Europe redécouvre ses manuscrits, retrouvés en grand nombre dans des bibliothèques italiennes. Aujourd'hui, ses concertos résonnent de nouveau dans cette église, et dans toute la ville. Tu as commencé chez un Casanova violoniste, tu termines chez le prêtre roux et ses orphelines. Assieds-toi un instant face à la lagune, ferme les yeux... et laisse Venise jouer sa propre musique.