Séville verte : la Plaza de España et le parc de María Luisa, jardin d'un Français
Des palmiers, de l'eau et des azulejos : le grand parc dessiné par le paysagiste français Forestier, la Plaza de España d'Aníbal González et les pavillons de l'Exposition de 1929
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1. Hotel Alfonso XIII : la porte de la Séville de 1929
Calle San Fernando 2, 41004 Sevilla, Spain
Arrête-toi devant cette longue façade de brique rouge, ourlée de céramiques vernissées, de grilles en fer forgé et d'arcs à la mode andalouse. On dirait un palais du Moyen Âge... il a moins de cent ans. C'est l'hôtel Alfonso XIII, inauguré en 1928, et c'est ici que commence la Séville verte.
L'hôtel a été construit pour loger les visiteurs de prestige de l'Exposition ibéro-américaine, la grande affaire de la ville au début du vingtième siècle. L'idée est lancée vers 1909, puis l'exposition est repoussée, encore et encore, à cause de l'argent, de la politique, de la guerre en Europe. Elle ouvre finalement ses portes le 9 mai 1929. Vingt ans de chantier, qui ont transformé tout le sud de Séville.
Car avant l'exposition, de ce côté-ci des remparts, il n'y avait guère que des vergers, des chemins poussiéreux et les jardins d'un palais, celui de San Telmo, juste à ta droite. Ces jardins appartenaient à un couple très français dans l'âme: la princesse espagnole Luisa Fernanda et son mari, le duc de Montpensier, fils cadet du roi Louis-Philippe. En 1893, devenue veuve, l'infante en offre une grande partie à la ville. Le futur parc porte encore son nom: María Luisa.
Et pour transformer ces jardins privés en un vrai parc public, Séville va chercher... un Français. Jean-Claude Nicolas Forestier, conservateur des promenades de Paris, l'homme du bois de Boulogne et de la roseraie de Bagatelle. Il arrive en 1911, et en trois ans il invente un jardin andalou moderne, fait d'eau, d'ombre et de céramique. Tu vas marcher dans son œuvre pendant toute cette promenade.
Un dernier regard sur l'hôtel: ses architectes l'ont voulu comme une vitrine du style régional, avec ses azulejos, ses patios et ses plafonds de bois sculpté. Il reste aujourd'hui l'un des bâtiments les plus élégants de la ville. Maintenant, longe le palais de San Telmo et descends vers le fleuve, jusqu'au paseo de las Delicias, où t'attend un minuscule château de brique.
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2. Costurero de la Reina : le château miniature et la reine de dix-huit ans
Paseo de las Delicias s/n, 41013 Sevilla, Spain
Devant toi, au bord du paseo de las Delicias, se dresse un petit château de conte de fées: des murs de brique et de pierre, des tourelles crénelées aux angles, des fenêtres en arc, le tout pas plus grand qu'une maison de gardien. C'est d'ailleurs ce qu'il était. On l'appelle le Costurero de la Reina, l'atelier de couture de la reine.
Il a été construit en 1893 par l'architecte sévillan Juan Talavera, justement pour abriter le gardien des jardins de San Telmo, l'année même où l'infante les offrait à la ville. Le style néo-mudéjar, ce mélange de brique, de géométrie et de souvenirs arabes, allait devenir la signature de toute l'Exposition de 1929. Ce petit pavillon en est un peu le brouillon.
Mais pourquoi « la reine » ? La légende raconte que la jeune Mercedes, fille des Montpensier, aimait venir ici coudre et jouer avec ses amies. Mercedes d'Orléans, petite-fille de Louis-Philippe, épouse par amour son cousin le roi Alphonse XII en janvier 1878. Elle meurt cinq mois plus tard, à dix-huit ans, et toute l'Espagne la pleure.
Tu vois le problème ? Mercedes est morte en 1878, et le pavillon a été construit en 1893. Elle n'a donc jamais pu y coudre quoi que ce soit. Peut-être la légende s'est-elle attachée à un pavillon plus ancien des jardins, ou peut-être les Sévillans ont-ils simplement donné son nom au plus joli bâtiment du coin. À Séville, quand une histoire est belle, on ne la laisse pas se faire gâcher par une date.
Ce coin de parc est aussi un bon endroit pour observer comment Forestier a travaillé. Il n'a pas rasé les jardins des Montpensier: il a gardé les grands arbres, les palmiers et les allées existantes, et il a glissé autour d'eux ses bassins, ses bancs de céramique et ses haies taillées. Un paysagiste qui respecte les arbres qu'il trouve, ce n'est pas si fréquent. Remonte maintenant vers l'avenida de María Luisa, au nord du parc, jusqu'à un grand édifice aux allures de palais baroque.
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3. Casino de la Exposición : la fête de 1929 et le krach
Avenida de María Luisa s/n, 41013 Sevilla, Spain
Observe ce grand bâtiment aux allures de palais, avec ses balcons, ses balustres et ses ornements baroques qui semblent sortis d'un gâteau de mariage. C'est le Casino de la Exposición. Ne cherche pas de tables de jeu: ici, casino veut dire cercle, salle des fêtes, lieu de réception.
L'édifice a été conçu par l'architecte Vicente Traver comme pavillon de la ville de Séville pour l'Exposition de 1929, avec, dans le même ensemble, le théâtre Lope de Vega. Bals, banquets officiels, concerts: c'est ici que la ville recevait ses invités venus des Amériques. Car l'exposition était ibéro-américaine, une sorte de grande réconciliation entre l'Espagne et ses anciennes colonies, chaque pays construisant son propre pavillon dans le parc et autour.
Et puis le calendrier a joué un très mauvais tour à Séville. L'exposition ouvre en mai 1929. En octobre, c'est le krach de Wall Street. Les visiteurs se font plus rares que prévu, les comptes plongent, et la ville sort de la fête lourdement endettée. Il lui faudra des décennies pour rembourser. Les palais restent, magnifiques, mais ils ont coûté très cher.
Il en reste pourtant un héritage que personne ne regrette: les avenues plantées, les jardins, et ce morceau de ville entièrement pensé pour la promenade à l'ombre. Regarde autour de toi les grands arbres de l'avenue, les orangers, les palmiers... Sans l'exposition, cette partie de Séville serait sans doute restée un faubourg de vergers et d'entrepôts. Et après la fermeture, plusieurs pavillons étrangers ont trouvé une seconde vie: consulats, écoles, musées, services de l'université. Le décor d'une fête de quelques mois est devenu un quartier pour un siècle.
Un détail amusant: le nom de Forestier, le paysagiste français qui a dessiné le parc, est presque trop beau pour être vrai. Polytechnicien, il est aussi passé par l'École forestière de Nancy, avant de rejoindre le service des promenades de Paris. Un forestier nommé Forestier... Traverse maintenant le parc vers l'est, jusqu'au grand demi-cercle de brique qu'on aperçoit entre les arbres.
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4. Plaza de España : le grand embrassement de brique et d'eau
Avenida de Isabel la Católica s/n, 41013 Sevilla, Spain
Avance jusqu'au milieu de la place et tourne lentement sur toi-même. Un immense demi-cercle de brique ocre t'entoure, flanqué de deux hautes tours, bordé d'un canal où glissent des barques, enjambé par des ponts de céramique bleue et blanche. Voici la Plaza de España, et elle est encore plus grande que sur les photos.
Elle est l'œuvre de l'architecte sévillan Aníbal González, le grand maître d'œuvre de l'exposition. Le chantier commence en 1914 et dure près de quinze ans. La forme n'est pas un hasard: on dit que ce demi-cercle ouvert vers le fleuve est une Espagne qui tend les bras à ses anciennes colonies d'Amérique. Les quatre ponts représenteraient les anciens royaumes de la péninsule: Castille, León, Aragon et Navarre.
Approche-toi des bancs adossés au bâtiment. Chacun est consacré à une province d'Espagne, avec sa carte, son blason et une scène de son histoire, le tout en azulejos. Il y en a près de cinquante, et les familles espagnoles cherchent toujours le leur pour la photo. Le cinéma, lui aussi, est tombé amoureux de la place: Lawrence d'Arabie y a été tourné, et elle est devenue une planète lointaine dans un épisode de La Guerre des étoiles.
Aníbal González n'a pas vu son œuvre achevée en paix. En désaccord avec les organisateurs, il quitte la direction de l'exposition en 1926. Il meurt en 1929, l'année même où sa place accueille enfin le public. Les Sévillans, eux, ne l'ont pas oublié: son nom revient dès qu'on parle de la ville moderne.
Remarque comme la place regarde le parc. Aníbal González a dessiné un décor de brique, Forestier un décor de feuillage, et les deux se répondent: le canal reprend l'eau des bassins, les céramiques font écho aux bancs du jardin. Deux tempéraments, parfois en conflit, et pourtant un seul paysage. Retourne maintenant vers l'ouest, sous les arbres, jusqu'à une clairière où un poète t'attend autour d'un grand arbre.
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5. Glorieta de Bécquer : l'amour en trois femmes de marbre
Glorieta de Bécquer, Parque de María Luisa, 41013 Sevilla, Spain
Entre dans cette clairière ronde et lève les yeux vers l'arbre géant qui l'abrite. À son pied, trois jeunes femmes de marbre, assises sur un banc, rêvent ensemble, tandis qu'un buste d'homme aux cheveux bouclés les domine. Tu es dans la Glorieta de Bécquer, le coin le plus romantique de Séville.
Gustavo Adolfo Bécquer est né à Séville en 1836. C'est le grand poète romantique espagnol, l'auteur des Rimas, de courts poèmes d'amour et de mélancolie que les écoliers apprennent encore par cœur. Il meurt à Madrid en 1870, à trente-quatre ans seulement, pauvre et presque inconnu comme poète. La gloire arrive après, quand ses amis rassemblent et publient ses poèmes, dès l'année suivante. En 1913, ses restes sont ramenés dans sa ville natale, où il repose aujourd'hui parmi les Sévillans illustres.
Le monument a été inauguré en 1911, à l'initiative des frères Álvarez Quintero, deux dramaturges sévillans très populaires. Le sculpteur Lorenzo Coullaut Valera a eu une idée superbe: raconter l'amour en trois âges. Une femme attend l'amour, une autre le vit, la troisième l'a perdu. Et deux petits Cupidons de bronze complètent la scène, l'un qui blesse, l'autre qui est blessé.
Mais le vrai héros, c'est peut-être l'arbre. Le monument a été pensé autour d'un grand cyprès chauve, un taxodium, un arbre venu des marais d'Amérique du Nord, capable de vivre les pieds dans l'eau. Écoute un instant... Bécquer a écrit que les sombres hirondelles reviendraient faire leur nid à ton balcon. Ici ce sont plutôt les perruches vertes, arrivées en ville comme oiseaux de cage et devenues les vraies reines du parc.
Ces perruches posent d'ailleurs un vrai problème: espèces invasives, elles concurrencent les oiseaux locaux et abîment certains arbres, et la ville cherche depuis des années à contrôler leur nombre. Un jardin, même dessiné par un artiste, reste un écosystème vivant. Prends maintenant une allée vers le sud, à travers les massifs, jusqu'à un étang où une petite île porte un kiosque.
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6. Isleta de los Patos : l'île des canards
Avenida de Pizarro, Parque de María Luisa, 41013 Sevilla, Spain
Approche-toi de l'eau: au milieu de l'étang, une petite île porte un kiosque délicat, et tout autour, des canards glissent, plongent la tête, se disputent les miettes. Les Sévillans appellent cet endroit tout simplement l'Isleta de los Patos, la petite île des canards.
Tout le parc de María Luisa repose sur une idée de Forestier: à Séville, l'eau est un luxe, et il faut la montrer. Mais pas comme à Versailles, avec des jets géants et des perspectives à perte de vue. Forestier s'inspire des jardins arabo-andalous qu'il a étudiés à l'Alhambra de Grenade et à l'Alcázar: de l'eau calme, au niveau du sol, des petits canaux, des bassins où le ciel se reflète.
Cet étang, avec son île romantique, est l'exception qui confirme la règle: ici, on est presque dans un parc à l'anglaise, avec une rive irrégulière et une végétation qui déborde. Forestier aimait mélanger les styles, à condition que chaque coin du parc ait sa propre ambiance. Le parc devient ainsi une succession de « salles » de verdure, comme disent les paysagistes, chacune avec son caractère.
Regarde les arbres qui se penchent sur l'eau. Le parc rassemble des espèces venues du monde entier: palmiers des Canaries, figuiers géants aux racines aériennes, cyprès, orangers amers, et au printemps les jacarandas qui couvrent les allées de violet. Les orangers ne sont pas là pour leurs fruits, trop amers pour être mangés crus... les Anglais en font leur célèbre marmelade.
Le parc couvre environ trente-quatre hectares, et il a été ouvert au public en avril 1914. À l'époque, c'était une révolution: un grand jardin dessiné pour tous, pas seulement pour une cour ou une famille princière. Ce que l'infante avait gardé derrière des grilles devenait le salon de toute la ville. Continue vers le sud-est, en suivant le bruit de l'eau, jusqu'à une fontaine gardée par des lions.
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7. Fuente de los Leones : un souvenir de l'Alhambra
Avenida de Hernán Cortés, Parque de María Luisa, 41013 Sevilla, Spain
Avance jusqu'à la fontaine et fais-en le tour. Des lions montent la garde autour du bassin, des haies de myrte taillées au cordeau dessinent des chemins tout autour, et l'air sent la terre mouillée. C'est la Fuente de los Leones, la fontaine des lions.
Si tu as visité Grenade, ces lions te disent sûrement quelque chose. Ils rappellent la célèbre cour des Lions de l'Alhambra, le palais des rois nasrides, où douze lions de pierre portent une vasque depuis le quatorzième siècle. Forestier ne copie pas: il cite, comme un musicien glisse un air connu dans sa propre composition.
Regarde bien le myrte autour de toi. C'est la plante des jardins arabes par excellence: elle reste verte toute l'année, supporte la chaleur, se taille facilement, et ses feuilles froissées sentent bon. À l'Alhambra, la cour des Myrtes lui doit son nom. Forestier en a fait la colonne vertébrale de son parc: des haies basses qui guident tes pas sans jamais te cacher le ciel.
Ce qui rend ce lieu si agréable, même en plein été, c'est une science très ancienne. Le bruit de l'eau donne une impression de fraîcheur, l'ombre des grands arbres baisse la température au sol, et les céramiques renvoient la lumière sans chauffer comme la pierre. Les jardiniers andalous savaient tout cela depuis des siècles. Forestier, ingénieur de formation, l'a remis au goût du jour avec une précision de polytechnicien.
Et Séville n'a été qu'une étape pour lui. Après le parc de María Luisa, il a dessiné les jardins de Montjuïc à Barcelone, puis des avenues et des parcs à Buenos Aires et à La Havane. En 1920, il publie un livre, Jardins, carnet de plans et de dessins, où l'on retrouve beaucoup d'idées nées ici. Un paysagiste parisien qui a appris l'Andalousie... et l'a exportée jusqu'aux Amériques. Poursuis vers le sud, jusqu'à la grande place aux colombes et son pavillon de brique.
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8. Pabellón Mudéjar : la brique qui rêve d'Orient
Plaza de América 3, 41013 Sevilla, Spain
Te voilà au bord de la Plaza de América. Devant toi, un pavillon de brique rose et de céramique vernissée, couvert d'arcs entrelacés, de frises géométriques et de petites tours. C'est le Pabellón Mudéjar, et autour de toi des dizaines de colombes picorent les graines que leur lancent les enfants.
Le mot mudéjar désigne les musulmans restés vivre dans les royaumes chrétiens après la Reconquête, et, par extension, l'art qu'ils ont pratiqué pour leurs nouveaux maîtres: la brique, le plâtre sculpté, les plafonds de bois, les azulejos. Au début du vingtième siècle, ce vieux style devient une fierté régionale, et Aníbal González en fait le vocabulaire de l'exposition.
Ce pavillon a été construit dans les années 1910, parmi les premiers édifices du chantier, bien avant l'ouverture de l'exposition. Depuis les années 1970, il abrite le musée des Arts et Traditions populaires de Séville: costumes, céramiques, broderies, instruments de musique, outils d'artisans, intérieurs de maisons reconstitués. Le genre de musée qui raconte la vie des gens plutôt que celle des rois, et qui te montre comment on vivait, cuisinait et faisait la fête en Andalousie il y a un siècle ou deux.
La Plaza de América, elle, est souvent appelée la place des colombes. Des générations de petits Sévillans y ont été photographiés avec un oiseau sur la tête ou sur la main. Et regarde les céramiques des bancs et des bordures: elles sortent pour beaucoup des ateliers de Triana, le quartier des potiers de l'autre côté du fleuve, qui a vécu grâce à l'exposition un véritable âge d'or.
Il y a pourtant un paradoxe dans tout ce décor. Pour célébrer la modernité et l'avenir des relations avec l'Amérique, Séville a choisi de regarder vers son passé, et même vers un passé idéalisé, où chrétiens et musulmans auraient vécu en harmonie. La réalité historique a été bien plus dure. Mais l'architecture, elle, garde la trace d'un vrai mélange. Traverse maintenant la place vers le sud, jusqu'au palais de style Renaissance.
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9. Museo Arqueológico : l'or de Tartessos
Plaza de América s/n, 41013 Sevilla, Spain
Face à toi, au fond de la place, s'élève un palais clair et symétrique, avec ses colonnes, ses médaillons et ses balustres. Après la brique mudéjare, voici la Renaissance... ou plutôt son rêve, dessiné lui aussi par Aníbal González. Ce pavillon des beaux-arts de l'exposition abrite aujourd'hui le musée archéologique de Séville.
Aníbal González a voulu que la Plaza de América soit une leçon d'histoire de l'architecture espagnole en trois bâtiments: le mudéjar, la Renaissance et le gothique. Trois styles, trois époques, autour d'un même jardin, comme les trois côtés d'un livre ouvert. Les visiteurs de 1929 passaient ainsi, en quelques pas, d'un siècle à l'autre. C'est un peu le principe de toute l'exposition: montrer l'Espagne comme un pays riche de plusieurs mémoires.
Le plus célèbre des trésors liés à ce musée a été découvert par hasard. En septembre 1958, des ouvriers qui creusaient sur la colline du Carambolo, à Camas, juste de l'autre côté du fleuve, tombent sur une vingtaine de pièces d'or: bracelets, plaques, pectoraux et un collier. Près de trois kilos d'or, vieux de plus de deux mille cinq cents ans. On l'appelle le trésor du Carambolo.
Pendant longtemps, on l'a attribué à Tartessos, ce royaume mystérieux de l'embouchure du Guadalquivir dont parlaient les auteurs grecs, et que certains ont même voulu identifier à l'Atlantide. Aujourd'hui, les archéologues y voient plutôt l'influence des Phéniciens, venus commercer sur ces côtes, mêlée aux traditions locales. Le mystère, lui, reste entier... et c'est ce qui le rend si beau.
Le musée conserve aussi des statues et des mosaïques d'Italica, la ville romaine toute proche, patrie de l'empereur Trajan, le premier empereur romain né hors d'Italie. Ses ruines, avec leur grand amphithéâtre, se visitent à quelques kilomètres au nord de la ville. Sous les palmiers du parc, tu marches donc au-dessus de trois mille ans d'histoire de la vallée. Longe maintenant la place vers l'est, jusqu'au troisième pavillon, celui qui ressemble à une petite cathédrale.
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10. Pabellón Real : un palais gothique pour un roi
Plaza de América, 41013 Sevilla, Spain
Voici le troisième pavillon de la place, et le plus inattendu: des pinacles, des arcs en accolade, des dentelles de pierre et de céramique, comme une chapelle de la fin du Moyen Âge. C'est le Pabellón Real, le pavillon royal.
Le style s'appelle le gothique isabélin, du nom d'Isabelle la Catholique, la reine qui régnait sur la Castille à la fin du quinzième siècle, quand Christophe Colomb partait vers l'ouest. Ce n'est pas un hasard pour une exposition ibéro-américaine: Aníbal González choisit le style de l'époque où commence l'histoire commune de l'Espagne et de l'Amérique.
Le bâtiment devait recevoir le roi Alphonse XIII et la famille royale lors des cérémonies de l'exposition, et c'est le roi lui-même qui inaugure l'exposition en mai 1929. Le roi a d'ailleurs donné son nom au grand hôtel où tu as commencé ta promenade. Deux ans après l'ouverture de l'exposition, en 1931, la république est proclamée et Alphonse XIII part en exil. Il ne reviendra jamais régner. Les pavillons qui devaient l'accueillir, eux, sont restés, plus durables que la monarchie qui les avait commandés.
Isabelle la Catholique est une figure qu'il faut regarder en face. C'est sous son règne que l'Inquisition s'installe à Séville, que les Juifs sont expulsés d'Espagne en 1492, et que commence la conquête de l'Amérique, avec son cortège de violences. Le gothique isabélin est magnifique; l'histoire qu'il évoque est beaucoup plus sombre.
Reviens un instant au jardin. Entre les trois pavillons, Forestier et Aníbal González ont aménagé des parterres, des bassins et des bancs de céramique, un jardin presque à la française, géométrique et ordonné, qui contraste avec le désordre romantique de l'île aux canards. Observe la taille nette des haies, la symétrie des allées, l'eau enfermée dans des bassins réguliers: ici, la nature est mise en scène comme un tapis. Chaque coin du parc a son humeur. Pour finir, remonte un peu vers le nord, jusqu'à la colline artificielle avec sa cascade, d'où l'on voit tout le parc.
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11. Monte Gurugú : la colline et la cascade
Avenida de Hernán Cortés, Parque de María Luisa, 41013 Sevilla, Spain
Grimpe le petit sentier qui monte entre les rochers. Tout près, une cascade dévale la pente dans un bassin, et au sommet un petit belvédère domine les cimes des arbres. Bienvenue sur le Monte Gurugú, la seule montagne du parc, construite entièrement de main d'homme.
Dans une ville aussi plate que Séville, une colline, même minuscule, c'est un événement. Elle offre ce que les jardiniers appellent un point de vue: un endroit où l'on s'arrête, où l'on respire, où le jardin se découvre d'un seul regard. Et la cascade apporte au parc ce qui lui manque ailleurs: le bruit d'une eau vive, presque montagnarde. En été, quand le thermomètre dépasse les quarante degrés, les Sévillans viennent chercher ici un peu de fraîcheur.
Le nom, lui, vient de loin. Le vrai mont Gurugú se trouve au Maroc, près de Melilla. En 1909, l'armée espagnole y livre de durs combats contre les tribus du Rif, avec de lourdes pertes, et le nom est alors dans tous les journaux d'Espagne. La colline du parc, aménagée dans ces mêmes années, en aurait hérité. Un nom de bataille pour un coin de jardin paisible: Séville aime ces contrastes.
Avant de redescendre, ferme les yeux une seconde. Tu entends la cascade, les perruches, peut-être le pas d'un cheval de calèche sur l'avenue. C'est exactement ce que Forestier voulait: un jardin qui se vit avec tous les sens, pas seulement avec les yeux. Il est mort à Paris en 1930, l'année où se terminait l'exposition... mais ses arbres, eux, ont continué à grandir.
Voilà, la boucle est bouclée. Tu as traversé les jardins d'une princesse française, le rêve de brique d'Aníbal González, les trois styles de la Plaza de América et le petit Alhambra de Forestier. Plus de cent ans après son ouverture, le parc de María Luisa reste le poumon vert de Séville. Prends ton temps pour redescendre... ici, personne n'est pressé.