Prague, de l'Horloge au Golem : Vieille Ville et quartier juif de Josefov
De la tour poudrière au vieux cimetière juif : Jan Hus, Mozart, les 27 croix de 1621, la synagogue du Golem et la rue de Paris, six siècles d'histoire au cœur de Prague
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1. Tour poudrière : la porte des rois
náměstí Republiky 5, 110 00 Praha 1, Czechia
Plante-toi au pied de cette grande tour sombre, hérissée de pinacles et de statues, qui ressemble à un clocher égaré au milieu de la circulation. Juste à côté, la façade dorée de la Maison municipale brille comme une pièce montée... deux mondes séparés par un trottoir.
Ne te fie pas à son nom: la tour poudrière n'a pas été construite pour la poudre. Sa première pierre est posée en 1475, sous le roi Vladislas Jagellon, pour remplacer une vieille porte des remparts, et surtout pour faire de l'effet. À côté se trouvait alors la Cour royale, la résidence où vivaient les rois de Bohême. Une porte de prestige, en somme. Mais en 1484, après une émeute sanglante en ville, le roi préfère s'installer au château, de l'autre côté de la rivière... et le chantier s'arrête net, faute de client.
La tour reste inachevée pendant des siècles, coiffée d'un toit provisoire. À la fin du dix-septième siècle, on y entrepose de la poudre à canon, et voilà son nom trouvé. Ce que tu vois aujourd'hui, la flèche, les galeries, toute cette dentelle gothique, date en grande partie des années 1875 à 1886, quand l'architecte Josef Mocker l'a terminée comme il imaginait qu'elle aurait dû être. Un Moyen Âge un peu rêvé, donc... mais franchement réussi.
Et la Cour royale disparue ? À sa place s'élève depuis 1912 la Maison municipale. C'est là, le 28 octobre 1918, qu'on proclame l'indépendance de la Tchécoslovaquie, après trois siècles sous l'autorité des Habsbourg. Les rois ont quitté le quartier depuis longtemps, mais l'État moderne y est né.
Une dernière chose, avant de passer sous la voûte. Pendant des siècles, les rois de Bohême commençaient ici leur cortège de couronnement. Ils franchissaient cette porte, traversaient la Vieille Ville, passaient le pont Charles et montaient jusqu'à la cathédrale Saint-Guy: c'est la Voie royale. Tu vas en suivre le début. Passe sous la tour, descends la rue Celetná, puis tourne à gauche vers le Marché aux fruits, où t'attend un théâtre vert et blanc.
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2. Théâtre des États : la première de Don Giovanni
Železná 11, 110 00 Praha 1, Czechia
Te voilà sur le Marché aux fruits, devant un théâtre élégant aux colonnes blanches et aux murs vert tendre. Sur le fronton, une inscription latine le dédie à la patrie et aux muses. Et tout près, sur le bâtiment gothique voisin, une fine tourelle de pierre est accrochée au mur... garde-la pour la fin.
Le théâtre ouvre en 1783, payé de sa poche par le comte Franz Anton Nostitz, un aristocrate passionné qui voulait offrir à Prague une vraie scène. Quatre ans plus tard, le 29 octobre 1787, un musicien venu de Vienne y dirige son nouvel opéra: Mozart, avec Don Giovanni. À Vienne, ses Noces de Figaro avaient reçu un accueil poli; à Prague, on en sifflait les airs dans la rue. Alors c'est ici, pour le public pragois, qu'il crée son séducteur damné.
La légende veut qu'il ait écrit l'ouverture pendant la nuit précédant la première, sa femme Constanze le tenant éveillé avec du punch et des contes, et que les musiciens aient déchiffré une partition à l'encre à peine sèche. Vrai ou pas, les Pragois lui ont fait un triomphe. On prête à Mozart cette phrase: mes Pragois me comprennent.
Le théâtre a connu d'autres moments de gloire. En 1834, on y entend pour la première fois une chanson tirée d'une comédie, Où est ma patrie ? Elle deviendra l'hymne national tchèque. Et au début des années 1980, Miloš Forman, enfant du pays parti en Amérique, revient tourner ici les scènes d'opéra de son film Amadeus. La salle n'avait presque pas besoin de décor: elle était déjà celle de Mozart.
Maintenant, la tourelle gothique. Elle appartient au Carolinum, le cœur historique de l'université fondée par Charles IV en 1348, la plus ancienne d'Europe centrale. L'un de ses recteurs fut un prédicateur au caractère bien trempé, Jan Hus... tu vas très vite entendre parler de lui. Prends la rue Rytířská vers l'ouest, puis faufile-toi dans les ruelles jusqu'à une petite place où se dresse une chapelle blanche aux deux pignons pointus.
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3. Chapelle de Bethléem : la chaire de Jan Hus
Betlémské nám. 255/4, 110 00 Praha 1, Czechia
Sur cette petite place tranquille, regarde la façade blanche aux deux pignons pointus, simple comme une grange. C'est voulu. La chapelle de Bethléem n'a pas été faite pour éblouir les yeux, mais pour remplir les oreilles.
Elle est fondée en 1391 par deux bourgeois de Prague, avec une idée neuve pour l'époque: un lieu où l'on prêcherait en tchèque, la langue du peuple, et non en latin. La salle pouvait accueillir, dit-on, jusqu'à trois mille personnes debout. Et à partir de 1402, celui qui monte en chaire s'appelle Jan Hus, un fils de paysans du sud de la Bohême devenu maître à l'université.
Hus parle clair, et il parle fort. Il dénonce les prêtres qui monnayent les sacrements, le luxe des prélats, puis la vente des indulgences, ce commerce du pardon. Les étudiants, les artisans, les marchandes du marché se pressent pour l'écouter. Il fait même peindre des textes sur les murs pour que chacun puisse les lire et les retenir. Pour l'Église, il devient un problème... un siècle avant Luther.
En 1414, on le convoque au concile de Constance, avec un sauf-conduit du roi Sigismond. Arrivé là-bas, il est arrêté, jugé pour hérésie, et brûlé vif le 6 juillet 1415, sans avoir renié ses idées. La nouvelle met la Bohême en feu: c'est le début des guerres hussites, une quinzaine d'années de conflits où des paysans armés de fléaux et retranchés derrière leurs chariots tiennent tête à des croisades venues de toute l'Europe.
Le plus étonnant, c'est que ce que tu vois est en grande partie une reconstruction. Les Jésuites avaient récupéré la chapelle, puis elle fut démolie en 1786. Ce sont les communistes, au début des années 1950, qui l'ont rebâtie d'après les vestiges et les gravures anciennes, car ils voyaient en Hus un héros du peuple. Des pans des murs d'origine ont survécu, cachés dans les maisons voisines. Remonte maintenant vers le nord par les ruelles, jusqu'à la rue Karlova et à l'immense façade du Clementinum.
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4. Clementinum : la bibliothèque baroque et la tour des astronomes
Mariánské nám. 5, 110 00 Praha 1, Czechia
Le long de la rue Karlova, tu longes un mur qui n'en finit pas, percé de portails, de cours et de clochers. Ce n'est pas un palais: c'est le Clementinum, et après le château, c'est le plus vaste ensemble de bâtiments de Prague.
Son histoire commence en 1556, quand Ferdinand de Habsbourg fait venir les Jésuites à Prague. Le pays est alors en grande partie hussite ou protestant, et les Jésuites ont une mission: reconquérir les âmes, par l'école, la science et la beauté. Après la bataille de la Montagne Blanche, en 1620, ils deviennent tout-puissants. Ils font raser tout un quartier, des maisons, des jardins, des églises, pour bâtir ce collège géant, dont le chantier va durer plus d'un siècle.
À l'intérieur se cache la salle de la bibliothèque baroque, achevée vers 1722. Des rayonnages de bois sombre jusqu'au plafond, des globes terrestres et célestes alignés au centre, et une voûte peinte où les Jésuites ont célébré la sagesse et le savoir. Aujourd'hui, l'ensemble abrite la Bibliothèque nationale tchèque, et cette salle est si fragile qu'on ne fait plus que l'admirer depuis le seuil.
Lève maintenant les yeux vers la tour coiffée d'un Atlas qui porte le ciel sur ses épaules. C'est la tour astronomique. Depuis 1775, on y relève la température chaque jour, sans interruption: c'est l'une des plus longues séries météorologiques au monde. Et au dix-neuvième siècle, à midi pile, un homme y agitait un drapeau quand le soleil passait au méridien; là-haut, au château, un coup de canon donnait alors l'heure à toute la ville.
Un détail que peu de passants remarquent: quelques maisons plus loin, dans cette même rue Karlova, a vécu l'astronome Johannes Kepler, au service de l'empereur Rodolphe II. C'est à Prague qu'il a publié, en 1609, ses premières lois du mouvement des planètes. Suis la rue Karlova vers l'est; elle tourne, se tord, puis débouche sur la place de la Vieille-Ville, au pied de l'hôtel de ville et de sa fameuse horloge.
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5. Horloge astronomique et les 27 croix
Staroměstské nám. 1, 110 00 Praha 1, Czechia
Glisse-toi dans la foule qui fixe le mur de l'hôtel de ville, nez en l'air, en attendant que l'heure sonne. Au-dessus de toi, deux grands cadrans: l'un bleu et or, plein d'aiguilles et de cercles, l'autre, plus bas, peint des signes du zodiaque et des travaux des champs.
Le cadran du haut date de 1410. Il a été fabriqué par l'horloger Mikuláš de Kadaň, d'après les calculs de Jan Šindel, astronome de l'université. Il ne te donne pas seulement l'heure: il montre la position du Soleil et de la Lune dans le ciel, les phases de la Lune, et plusieurs façons de compter le temps, dont la vieille heure de Bohême, qui commençait au coucher du soleil. C'est la plus ancienne horloge astronomique au monde encore en fonctionnement.
À chaque heure, le squelette tire sa cloche, le Turc secoue la tête, l'avare agite sa bourse, le vaniteux se contemple dans son miroir. Là-haut, deux petites fenêtres s'ouvrent et les apôtres défilent. La légende raconte que les conseillers de la ville firent crever les yeux du maître horloger Hanuš, pour qu'il ne construise jamais plus belle horloge ailleurs, et que l'aveugle, pour se venger, aurait plongé la main dans le mécanisme et l'aurait bloqué pour des années. Une belle histoire... sans la moindre preuve.
Maintenant, baisse les yeux. Dans le pavé, au pied de la tour, tu vois vingt-sept croix blanches. Le 21 juin 1621, ici même, on a exécuté vingt-sept chefs de la révolte des États de Bohême, des seigneurs, des chevaliers et des bourgeois, protestants pour la plupart, vaincus l'année précédente à la Montagne Blanche. L'exécution dura des heures, au roulement des tambours, qui couvraient les dernières paroles des condamnés. Les têtes de douze d'entre eux furent ensuite exposées sur la tour du pont Charles.
L'hôtel de ville porte aussi une cicatrice plus récente: en mai 1945, pendant l'insurrection de Prague contre l'occupant nazi, son aile néogothique a brûlé, et l'horloge a été gravement endommagée. Les horlogers l'ont remise en marche dès 1948. Tourne-toi maintenant vers l'est de la place: les deux tours noires et pointues de Notre-Dame-du-Týn t'attendent, au-dessus des arcades.
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6. Notre-Dame-du-Týn et le monument à Jan Hus
Staroměstské nám. 604, 110 00 Praha 1, Czechia
Devant toi, au-dessus des arcades et des maisons colorées, jaillissent deux tours gothiques couleur d'ardoise, hérissées de clochetons, comme deux couronnes de sorcière. Notre-Dame-du-Týn. Curieusement, on ne voit presque pas l'église elle-même: elle se cache derrière l'ancienne école qui la précède.
Regarde bien les deux tours: elles ne sont pas jumelles. Celle de droite, au sud, est plus massive que l'autre. Les Pragois les surnomment Adam et Ève... Adam étant, bien sûr, le plus large, celui qui protège. L'église actuelle a été construite à partir du milieu du quatorzième siècle, pour les marchands du Týn, la cour fermée juste derrière, où les commerçants étrangers déchargeaient leurs ballots et payaient la douane.
Au quinzième siècle, Týn devient la grande église des hussites. Le roi hussite Georges de Poděbrady fait placer en haut du pignon un immense calice doré, le symbole de ceux qui voulaient communier avec le pain et avec le vin, comme les prêtres. Après la défaite de 1620, les catholiques victorieux retirent le calice. On raconte qu'ils l'ont fondu pour en faire l'auréole de la Vierge dorée qui brille aujourd'hui à sa place.
À l'intérieur repose un grand astronome, le Danois Tycho Brahe, mort à Prague en 1601 au service de l'empereur Rodolphe II. Une légende tenace dit qu'il serait mort d'avoir trop longtemps retenu sa vessie pendant un banquet, par politesse. En 2010, on a rouvert sa tombe pour vérifier une autre rumeur, celle d'un empoisonnement au mercure: les analyses l'ont écartée.
Retourne-toi vers le centre de la place. Le grand monument sombre aux figures tourmentées, c'est Jan Hus, le prédicateur de la chapelle de Bethléem. Il a été inauguré en 1915, cinq cents ans après sa mort sur le bûcher, en pleine guerre et sans la moindre cérémonie, car Vienne se méfiait de ce symbole tchèque. Depuis, à chaque crise, les Pragois reviennent se rassembler à ses pieds. Prends maintenant la rue Dlouhá, puis la rue Dušní vers le nord: tu entres dans l'ancien quartier juif, Josefov.
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7. Synagogue espagnole et la statue de Kafka
Vězeňská 141/1, 110 00 Praha 1, Czechia
Au coin de la rue Dušní, arrête-toi devant cette étrange statue de bronze: un grand costume sans tête et sans mains, qui marche... et sur ses épaules, assis à califourchon, un petit homme en chapeau. Ce petit homme, c'est Franz Kafka.
Le sculpteur Jaroslav Róna l'a installée en 2003, en s'inspirant d'une des premières nouvelles de Kafka, Description d'un combat, où le narrateur grimpe sur le dos de son compagnon pour se promener. Kafka, né à deux pas d'ici en 1883, Juif de langue allemande dans une ville tchèque, a passé presque toute sa vie dans un cercle de quelques rues. Jeune homme, il écrivait à un ami que cette petite mère de Prague avait des griffes, et qu'elle ne vous lâchait pas.
Derrière lui, la synagogue espagnole. De l'extérieur, on dirait un petit palais de l'Alhambra, avec ses arcs en fer à cheval. Elle a été construite en 1868 pour une communauté réformée, à l'emplacement de la plus ancienne synagogue de la ville, la Vieille École. L'intérieur donne le vertige: murs et coupole sont couverts d'arabesques peintes et dorées, dans un style mauresque qui n'a pourtant rien à voir avec l'Espagne... à part le rêve.
Un détail inattendu: dans la synagogue de la Vieille École qui se dressait ici, l'organiste, dans les années 1830 et 1840, s'appelait František Škroup. C'est lui qui a composé la musique de Où est ma patrie ?, la chanson créée au théâtre des États, celle qui deviendra l'hymne tchèque. Un compositeur tchèque, à l'orgue d'une synagogue, écrivant l'hymne d'une nation: voilà Prague tout entière.
Pendant l'occupation nazie, les objets de culte des communautés juives de Bohême et de Moravie, dont les membres étaient déportés, furent rassemblés dans les synagogues du quartier, transformées en entrepôts. C'est pour cela, tragiquement, que le Musée juif de Prague possède aujourd'hui l'une des plus riches collections d'Europe. Suis la rue Vězeňská vers l'ouest, puis la rue Červená: un toit de briques en dents de scie t'attend, celui de la plus vieille synagogue d'Europe encore en activité.
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8. Synagogue Vieille-Nouvelle : le Golem au grenier
Červená 2, 110 00 Praha 1, Czechia
Voici un bâtiment trapu qui semble s'être enfoncé dans la rue: son sol est plus bas que le trottoir, et son haut pignon de briques en dents de scie se découpe contre le ciel. Plus de sept siècles qu'il tient bon, au milieu d'un quartier qui, autour de lui, a presque entièrement disparu.
La synagogue Vieille-Nouvelle a été construite vers 1270, dans le style gothique, sans doute par les tailleurs de pierre qui travaillaient alors au couvent Sainte-Agnès tout proche. On l'appela d'abord la Nouvelle... puis, quand des synagogues plus récentes apparurent, elle devint la Vieille-Nouvelle. Une autre explication court dans le quartier: son nom viendrait de l'hébreu al tnaï, à condition, car ses pierres seraient venues du Temple de Jérusalem, à condition d'y retourner un jour.
Elle n'a presque jamais cessé de servir. Depuis plus de sept cents ans, on y prie, et ses rares silences racontent l'histoire du quartier: le pogrom de Pâques 1389, où des centaines de Juifs furent massacrés, les expulsions, les incendies, puis, à partir de 1941, la déportation des Juifs de Prague par les nazis. La synagogue, elle, a survécu.
Et puis il y a le Golem. La légende raconte qu'à la fin du seizième siècle, le grand rabbin Judah Loew, qu'on appelait le Maharal, façonna un homme d'argile au bord de la Vltava pour protéger les Juifs du ghetto. Il l'animait en glissant dans sa bouche un parchemin portant le nom de Dieu. Un vendredi soir, le rabbin oublia de le retirer avant le shabbat... et le Golem se mit à tout détruire. Loew l'arrêta, et porta le corps inerte au grenier de la synagogue. Regarde la façade: des barreaux de fer montent jusqu'à une petite porte, sous le toit.
Juste à côté, la tour de l'hôtel de ville juif porte deux horloges. Sur l'une, les chiffres sont des lettres hébraïques, et ses aiguilles tournent à l'envers, de droite à gauche, comme on lit l'hébreu. Maintenant, sors sur la grande avenue toute proche, bordée d'arbres et de façades sculptées, et remonte-la vers le nord, en direction de la rivière: c'est la rue de Paris.
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9. Rue de Paris : un boulevard sur les ruines du ghetto
Pařížská, 110 00 Praha 1, Czechia
Te voilà sur la plus élégante avenue de Prague. Des façades couvertes de balcons, de tourelles, de visages de pierre et de nymphes sculptées, des vitrines de grandes marques de luxe au rez-de-chaussée... On se croirait presque sur un boulevard parisien. Et ce n'est pas un hasard: cette rue s'appelle Pařížská, la rue de Paris.
Mais sous ces façades, il y avait autre chose. Jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, Josefov était un labyrinthe de ruelles, de cours et de maisons serrées, l'ancien ghetto devenu un quartier pauvre et insalubre. À partir de 1893, la ville décide de l'assainir, et rase presque tout. Des centaines de maisons disparaissent. Seuls survivent l'hôtel de ville juif, le vieux cimetière et six synagogues. Au milieu des ruines, on trace cette avenue droite comme une flèche, de la place de la Vieille-Ville jusqu'à la rivière.
Pourquoi Paris ? Au départ, l'avenue s'appelait Mikulášská, la rue Saint-Nicolas, du nom de l'église qui ferme sa perspective au sud. Elle fut rebaptisée rue de Paris dans les années 1920, quand la jeune Tchécoslovaquie regardait vers la France comme vers une grande sœur. Des légionnaires tchèques et slovaques avaient combattu dans l'armée française pendant la Grande Guerre, et Paris avait soutenu l'indépendance du pays.
Tout le monde ne s'est pas réjoui de ce grand ménage. Des écrivains et des artistes ont pleuré l'ancien ghetto, avec ses légendes et ses recoins. Selon les souvenirs de son jeune ami Gustav Janouch, Kafka disait que les ruelles obscures et les cours misérables vivaient encore en lui, plus réelles que la ville neuve et hygiénique qui les avait remplacées.
Avance jusqu'au bout de l'avenue. Devant toi, le pont Svatopluk Čech, construit entre 1905 et 1908, avec ses hautes colonnes surmontées de statues. En face, sur la colline de Letná, se dressa de 1955 à 1962 le plus grand monument à Staline de toute l'Europe; à sa place bat aujourd'hui un métronome géant. Tourne à gauche le long du quai: un palais de concert néo-Renaissance t'attend sur la place Jan Palach.
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10. Rudolfinum : la maison de la Philharmonie tchèque
Alšovo nábř. 79/12, 110 00 Praha 1, Czechia
Sur la place Jan Palach, face à la rivière, se dresse un palais tout en balustrades et en colonnes, avec une rangée de statues de compositeurs alignées sur le toit. C'est le Rudolfinum, la maison de la musique de Prague.
Il est inauguré en 1885 et baptisé en l'honneur du prince héritier Rodolphe de Habsbourg, le fils de l'empereur François-Joseph et de Sissi. Quatre ans plus tard, ce même Rodolphe mourra à Mayerling, dans un drame resté mystérieux. À l'intérieur, la salle Dvořák, toute d'or et de velours, compte parmi les plus belles salles de concert d'Europe. Le 4 janvier 1896, Antonín Dvořák en personne y dirige le premier concert de l'Orchestre philharmonique tchèque.
Le bâtiment a eu une seconde vie, plus inattendue. Après 1918, la jeune Tchécoslovaquie n'a pas encore de parlement digne de ce nom: on installe donc les députés ici, dans le palais de la musique. Pendant vingt ans, jusqu'en 1939, les lois de la république ont été débattues entre ces colonnes, là où l'on jouait Smetana.
Sous l'occupation, le palais passe aux mains des Allemands. Et l'écrivain Jiří Weil y a situé une scène inoubliable de son roman Mendelssohn est sur le toit. L'ordre arrive d'enlever la statue du compositeur juif Felix Mendelssohn. Mais les ouvriers ne savent pas laquelle c'est. Leur chef a une idée, fidèle aux théories raciales de l'occupant: on enlèvera celui qui a le plus grand nez... et c'est la statue de Richard Wagner qu'ils commencent à déboulonner. Une fiction, bien sûr, mais qui dit tout l'absurde de cette époque.
La place, elle, porte le nom de Jan Palach, l'étudiant qui s'est immolé par le feu en janvier 1969 pour protester contre la résignation qui suivait l'invasion soviétique. Sa faculté, celle des lettres, borde la place, et un masque mortuaire de bronze y rappelle son geste. Pour finir, prends la rue Široká vers l'est, jusqu'à un mur derrière lequel dorment des milliers de pierres tombales.
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11. Synagogue Pinkas et vieux cimetière juif
Široká 23/3, 110 00 Praha 1, Czechia
Tu es devant un mur, et derrière ce mur, tu devines un océan de pierres grises et penchées sous les sureaux, serrées comme les dents d'une vieille mâchoire. C'est le vieux cimetière juif de Prague, et on y entre par la synagogue Pinkas, ce bâtiment sobre au bord de la rue Široká.
La synagogue Pinkas date de 1535. Mais ce qui saisit, à l'intérieur, ce sont les murs. Du sol au plafond, ils sont couverts de noms, écrits à la main en lettres noires et rouges: près de quatre-vingt mille Juifs de Bohême et de Moravie assassinés pendant la Shoah, avec leur date de naissance et la date de leur déportation. Ville par ville, famille par famille. Le mémorial a été réalisé à la fin des années 1950, fermé par le régime communiste après 1968, puis entièrement réinscrit dans les années 1990.
À l'étage sont exposés des dessins faits par des enfants enfermés dans le ghetto de Terezín, où une artiste déportée, Friedl Dicker-Brandeis, leur donnait en cachette des cours de dessin. Des papillons, des maisons, des trains. La plupart de ces enfants ne sont pas revenus.
Le cimetière, lui, a servi du début du quinzième siècle jusqu'en 1787. Le ghetto ne pouvait pas s'agrandir, et la loi juive interdit de déplacer les morts: alors on a apporté de la terre et enterré par-dessus, couche après couche, parfois sur une dizaine de niveaux. On compte environ douze mille stèles visibles, mais bien plus de défunts reposent ici. La plus ancienne pierre, celle du poète Avigdor Kara, date de 1439.
Parmi elles, une tombe est toujours couverte de petits cailloux et de papiers pliés glissés dans les fentes: celle du rabbin Judah Loew, mort en 1609, le créateur du Golem selon la légende. Les visiteurs y laissent leurs vœux. Ici s'achève ta promenade. Elle a commencé à la porte des rois, et elle a croisé un réformateur brûlé, un opéra, des astronomes, des écrivains et des rabbins. La Vieille Ville de Prague ne raconte jamais une seule histoire à la fois... Prends le temps, avant de repartir, d'écouter son silence.