Paris sous verrière : passages couverts, Palais-Royal et galerie Vivienne
De la Bourse de commerce au passage Verdeau, une promenade à l'abri de la pluie dans le Paris des flâneurs : mosaïques, becs de gaz, la Révolution au Palais-Royal et les plus belles salles de lecture de la ville
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1. Bourse de commerce : la coupole de fer et la colonne de la reine
2 Rue de Viarmes, 75001 Paris, France
Fais le tour de ce grand cylindre de pierre coiffé d'une coupole de verre et de métal: on dirait un gâteau posé au milieu de la ville, ou un vaisseau spatial du XVIIIe siècle. Et collée contre lui, une haute colonne solitaire, cannelée, qui ne soutient absolument rien.
Commence par la colonne. Elle a été élevée vers 1574 pour Catherine de Médicis, dans le jardin de son hôtel de la Reine. Trente et un mètres, un escalier à vis à l'intérieur, une petite plateforme au sommet. La légende veut que la reine y montait la nuit avec son astrologue pour lire dans les étoiles l'avenir de ses fils. Personne n'a jamais prouvé à quoi elle servait vraiment... mais c'est tout ce qui reste du palais de la reine.
Le cylindre, lui, était d'abord une halle aux blés, bâtie dans les années 1760 sur le terrain de l'ancien hôtel. On y stockait le grain qui nourrissait Paris, et la question du pain, ici, c'était la question de la paix civile. En 1783, on la couvre d'une coupole de bois; elle brûle en 1802. Alors on ose une folie: une coupole en fonte et en fer, achevée en 1811, l'une des toutes premières grandes charpentes métalliques. Retiens bien ce mariage du fer et du verre: c'est le fil de toute notre promenade.
En 1889, la halle devient la Bourse de commerce, où l'on négocie le blé, le sucre, le café. On peint alors sous la coupole une immense fresque circulaire qui célèbre le commerce sur les cinq continents. Et en 2021, nouvelle métamorphose: le collectionneur François Pinault y ouvre son musée d'art contemporain, et l'architecte japonais Tadao Ando glisse à l'intérieur un cylindre de béton lisse, comme une boîte dans la boîte.
Derrière toi, à l'est, s'étendait le ventre de Paris, les Halles que Zola a mises en roman, avec leurs pavillons de fer et de verre aujourd'hui disparus. Nous, on part vers l'ouest, à la recherche des rues de verre qui ont survécu. Traverse la rue du Louvre et continue tout droit jusqu'à la rue Jean-Jacques-Rousseau. Là, une porte discrète s'ouvre sur notre premier passage couvert.
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2. Galerie Véro-Dodat : le passage des charcutiers
19 Rue Jean-Jacques-Rousseau, 75001 Paris, France
Pousse la porte et entre: le sol en damier noir et blanc file en diagonale, les vitrines sont encadrées de bois sombre et de laiton, et au plafond, des toiles peintes alternent avec les verrières. Un pas, et tu viens de reculer de deux siècles.
La galerie a ouvert en 1826, et ses fondateurs n'étaient ni architectes ni banquiers, mais deux charcutiers enrichis, Véro et Dodat. Ils avaient flairé l'affaire: tout près se trouvaient les bureaux des messageries, d'où partaient et arrivaient les diligences. Des voyageurs attendaient leur voiture toute la journée... autant les faire patienter au sec, devant des boutiques. Le passage couvert, c'est d'abord une idée de commerçant.
Regarde bien le carrelage: les dalles sont posées en biais, et ce n'est pas pour faire joli. La diagonale trompe l'œil et fait paraître la galerie plus longue qu'elle ne l'est. Et c'est l'une des premières galeries de Paris à avoir été éclairée au gaz: le soir, quand les rues voisines étaient noires et boueuses, on venait ici rien que pour voir briller la lumière.
On raconte que la grande tragédienne Rachel, l'étoile de la Comédie-Française, a vécu ici dans les années 1840. Puis la mode a tourné. Le chemin de fer a tué les diligences, les grands magasins ont aspiré la clientèle, et la galerie s'est endormie pendant plus d'un siècle. Ce long sommeil l'a sauvée: personne n'a pris la peine de la moderniser, alors elle a gardé ses boiseries, ses ornements de cuivre et ses plafonds d'origine.
Aujourd'hui, des ateliers et des boutiques de créateurs y ont trouvé refuge, et la galerie a retrouvé un peu de son éclat. Sors par l'autre extrémité, rue du Bouloi, et rejoins la rue Saint-Honoré vers l'ouest. Au bout, sur une petite place, une bouche de métro couverte de perles de verre t'attend, devant la maison de Molière.
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3. Comédie-Française et place Colette : la maison de Molière
Place Colette, 75001 Paris, France
Sur la place Colette, regarde d'abord cette entrée de métro extravagante: deux coupoles de perles de verre colorées, rouges, bleues, ambrées, posées sur des tiges de métal comme des bijoux géants. C'est le Kiosque des noctambules, créé en 2000 par l'artiste Jean-Michel Othoniel. Derrière, la façade à colonnes, c'est la Comédie-Française.
On l'appelle la maison de Molière... alors que Molière n'y a jamais joué. Il était mort depuis sept ans quand Louis XIV, en 1680, fusionne son ancienne troupe avec celle de l'Hôtel de Bourgogne pour créer une compagnie unique, avec le privilège de jouer en français à Paris. C'est l'une des plus anciennes troupes de théâtre encore en activité au monde, et elle joue dans cette salle Richelieu depuis 1799.
À l'intérieur est conservé un vieux fauteuil de bois et de cuir. C'est celui dans lequel Molière jouait Argan, le Malade imaginaire, le 17 février 1673. Pendant cette quatrième représentation, il est pris d'une violente quinte de toux, termine pourtant la pièce, et meurt quelques heures plus tard chez lui, rue de Richelieu, à deux pas d'ici. Ironie terrible: un homme réellement malade, mort en jouant un faux malade.
Une superstition tenace serait née ce soir-là: dans les théâtres français, on évite de porter du vert sur scène, parce que Molière, dit-on, était vêtu de vert. Les comédiens de la maison s'appellent sociétaires et pensionnaires, et ils jouent toujours en alternance, une pièce différente presque chaque soir. Un rythme de forçat, hérité directement du XVIIe siècle.
La place porte le nom de Colette, qui a passé ses dernières années juste derrière, dans un appartement donnant sur le jardin du Palais-Royal. Clouée au lit par l'arthrite, elle regardait le jardin de sa fenêtre et en faisait des livres. Elle y est morte en 1954. Passe sous les arcades, à droite de la Comédie-Française, et entre dans la cour: tu vas voir des colonnes rayées noir et blanc, puis le jardin que Colette contemplait.
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4. Jardin du Palais-Royal : colonnes de Buren et canon de midi
8 Rue de Montpensier, 75001 Paris, France
Avance au milieu du jardin, entre les longues rangées de tilleuls taillés au cordeau, et écoute: le bruit de la ville a disparu. Tout autour, des arcades, des boutiques silencieuses, de hautes fenêtres. Derrière toi, dans la cour d'honneur, deux cent soixante colonnes rayées noir et blanc, de toutes les hauteurs, sur lesquelles les enfants grimpent et sautent.
Ces colonnes, Les Deux Plateaux de Daniel Buren, installées en 1986, ont déclenché une véritable bataille nationale: pétitions, procès, députés indignés, on criait au vandalisme dans un lieu historique. Aujourd'hui, c'est l'un des décors préférés des photographes. Paris déteste toujours ses nouveautés... avant de les adorer, comme la tour Eiffel ou la pyramide du Louvre.
Le palais, lui, a été bâti pour le cardinal de Richelieu dans les années 1630, puis légué au roi; le petit Louis XIV y a passé une partie de son enfance. Mais c'est un cousin du roi, le duc d'Orléans, futur Philippe Égalité, qui en a fait ce que tu vois. Couvert de dettes, il construit dans les années 1780 ces galeries autour du jardin et loue les boutiques. Et comme la police n'entrait pas facilement chez un prince du sang, le Palais-Royal devient le lieu le plus libre de Paris: cafés, tripots, filles, pamphlets, clubs politiques.
Le 12 juillet 1789, un jeune avocat bègue, Camille Desmoulins, monte sur une table devant le café de Foy, brandit un pistolet et appelle les Parisiens aux armes. Il arrache une feuille d'arbre et l'accroche à son chapeau comme signe de ralliement; la foule dépouille les arbres du jardin. Deux jours plus tard, la Bastille tombe.
Cherche, vers le sud du jardin, un petit canon posé sur un socle. À partir de 1786, il tirait chaque jour à midi, tout seul: une loupe concentrait les rayons du soleil sur la mèche, et la poudre s'enflammait quand le soleil passait au méridien. Les Parisiens réglaient leurs montres sur lui. Maintenant, sors par le côté est, rue de Valois, et prends la rue de la Vrillière: une place ronde et royale t'attend au bout.
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5. Place des Victoires : le roi cabré
Place des Victoires, 75002 Paris, France
Te voilà au centre d'un cercle presque parfait: des façades identiques, toutes de la même hauteur, qui tournent autour de toi, et au milieu un roi à cheval, sa monture cabrée sur les pattes arrière. C'est Louis XIV, et cette place entière a été construite pour le remercier... ou plutôt pour le flatter.
L'idée vient du maréchal de La Feuillade, un courtisan qui voulait se distinguer dans une cour où tout le monde flattait. En 1686, il achète des terrains, fait dessiner la place par Jules Hardouin-Mansart, l'architecte de Versailles, et installe au centre une statue de Louis XIV debout, couronné par une Victoire ailée, avec quatre captifs enchaînés à ses pieds pour figurer les nations vaincues. Jour et nuit, des lanternes éclairaient le monarque, comme on éclaire un autel.
On raconte même que La Feuillade rêvait de se faire enterrer sous la statue, pour reposer éternellement aux pieds de son roi. Les Parisiens se sont moqués de lui pendant des années. En 1792, la Révolution a abattu et fondu le roi de bronze. Les quatre captifs, eux, ont survécu: tu peux les voir aujourd'hui au Louvre.
La statue actuelle date de 1822, œuvre du sculpteur Bosio, sous la Restauration. Et c'est une prouesse: un cheval cabré de bronze, tout le poids sur ses pattes arrière, c'est un cauchemar d'ingénieur, parce que tout le monument doit tenir en équilibre sur deux points. Regarde aussi les façades: derrière leur belle uniformité, chaque maison avait été vendue à un propriétaire différent, obligé de respecter le modèle imposé par Mansart.
Au XIXe siècle, le commerce a envahi les hôtels particuliers, et aujourd'hui la place est une adresse de la mode, avec ses vitrines de créateurs. Une des rues qui en partent s'appelle la rue Vide-Gousset, un nom qui dit tout des pickpockets d'autrefois. Toi, prends plutôt la rue des Petits-Champs vers l'ouest: quelques pas plus loin, sur ta droite, s'ouvre l'entrée du plus élégant des passages de Paris.
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6. Galerie Vivienne et galerie Colbert : mosaïques et rivales
4 Rue des Petits-Champs, 75002 Paris, France
Entre, et baisse les yeux avant de les lever: sous tes pieds, une mosaïque de minuscules tesselles dessine des étoiles, des guirlandes et des rosaces. Puis regarde la verrière, les déesses et les nymphes en stuc sur les murs, la rotonde au loin. La galerie Vivienne: sans doute le plus raffiné des passages de Paris.
Elle a été construite à partir de 1823 par un notaire, maître Marchoux, et inaugurée en 1826. À l'époque, les rues de Paris sont boueuses, les trottoirs presque inexistants, les voitures éclaboussent tout le monde. Les passages couverts sont une invention géniale: une rue privée, pavée, éclairée, à l'abri de la pluie, où l'on peut flâner devant les vitrines. Le flâneur, ce personnage si parisien que Baudelaire célébrera, est né sous ces verrières.
Au numéro 13 a vécu un homme étonnant: Eugène-François Vidocq. Ancien bagnard, évadé à plusieurs reprises, il passe de l'autre côté et devient le chef de la Sûreté, l'ancêtre de la police judiciaire. Il a inspiré à Balzac le personnage de Vautrin, et à Victor Hugo à la fois Jean Valjean et Javert. Un seul homme pour le forçat et pour le policier qui le traque.
Va jusqu'au fond, là où la galerie fait un coude. Une librairie ancienne y occupe les lieux depuis l'époque de l'ouverture, avec ses rayonnages qui montent jusqu'au plafond et ses livres qui débordent dans le passage. Et juste à côté, presque collée, la galerie Colbert, la rivale construite au même moment pour voler les clients de la voisine. Sa rotonde sous une coupole de verre est majestueuse, mais elle n'a jamais connu le succès de Vivienne.
La galerie Colbert, reconstruite dans les années 1980, abrite aujourd'hui l'Institut national d'histoire de l'art. Et ce n'est pas un hasard: elle mène tout droit vers le plus grand trésor du quartier. Ressors rue Vivienne: juste en face, derrière un jardin, la Bibliothèque nationale t'attend, dans l'ancien palais du cardinal Mazarin.
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7. Bibliothèque nationale, site Richelieu : salle Ovale et salle Labrouste
5 Rue Vivienne, 75002 Paris, France
Traverse le jardin et entre dans la grande salle Ovale: sous une immense verrière elliptique, des dizaines de tables, de petites lampes, et des rayonnages qui courent tout autour sur plusieurs niveaux. Le silence est total, mais ce n'est pas un silence froid. C'est celui de centaines de personnes qui lisent ensemble.
La salle Ovale a été commencée en 1897 et n'a été achevée qu'au début des années 1930. Pendant des décennies, elle était réservée aux chercheurs munis d'une carte. Depuis la réouverture du site Richelieu en 2022, après de longs travaux, elle est ouverte à tous, gratuitement: n'importe qui peut s'asseoir sous cette verrière et feuilleter des milliers de livres, des grands classiques aux bandes dessinées.
Juste à côté se trouve la salle Labrouste, ouverte en 1868. Seize colonnes de fonte, fines comme des tiges, portent neuf coupoles de faïence percées chacune d'un oculus. L'architecte Henri Labrouste a fait entrer le fer dans le temple du savoir, et sur les murs il a fait peindre des arbres et des ciels, pour que les lecteurs aient l'impression de lire dans un jardin. Elle sert aujourd'hui de bibliothèque à l'Institut national d'histoire de l'art.
Et c'est ici que notre promenade croise un homme: Walter Benjamin. Ce philosophe allemand, exilé à Paris dans les années 1930, passait ses journées dans cette bibliothèque à remplir des fiches pour un livre immense, jamais terminé, consacré justement... aux passages couverts de Paris. En 1940, avant de fuir les nazis, il confie une partie de ses papiers à l'écrivain Georges Bataille, qui travaillait ici et les cache dans les fonds. Benjamin meurt quelques mois plus tard à la frontière espagnole. Ses notes, elles, ont survécu entre ces murs.
Les collections renferment aussi un trône de bronze dit de Dagobert et des pièces d'échecs en ivoire attribuées à Charlemagne, en réalité bien plus tardives. Ressors par la rue de Richelieu, rejoins la rue des Petits-Champs et marche vers l'ouest: sur ta droite, une arche discrète ouvre le passage Choiseul.
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8. Passage Choiseul : Céline, Verlaine et Offenbach
40 Rue des Petits-Champs, 75002 Paris, France
Ici, pas de dorures: le passage Choiseul est long, populaire, un peu bruyant, avec sa haute verrière et ses boutiques qui vendent de tout, les unes derrière les autres. Il a ouvert en 1827 et file sur près de deux cents mètres, l'un des plus longs de Paris. C'est le passage de la vie ordinaire, et c'est pour ça qu'il est si attachant.
Dans les années 1860, un éditeur, Alphonse Lemerre, ouvre sa librairie dans le passage. Il publie de jeunes poètes qui se réunissent dans son arrière-boutique: Leconte de Lisle, José-Maria de Heredia, Sully Prudhomme... et un certain Paul Verlaine, dont il édite le premier recueil, les Poèmes saturniens, en 1866. C'est le Parnasse, et pendant quelques années, la poésie française s'est écrite à quelques mètres d'ici.
Un peu plus tard, une mère tient une boutique de dentelles dans ce passage, et son petit garçon grandit dans l'odeur du gaz et la lumière grise de la verrière. Il s'appelle Louis-Ferdinand Destouches. Devenu Céline, il décrit le passage, rebaptisé passage des Bérésinas, dans Mort à crédit, comme une cloche étouffante où l'on suffoque. Génie de la langue et antisémite virulent, Céline reste l'un des écrivains les plus dérangeants de France, et c'est ici qu'il a appris à regarder.
Cherche aussi, sur le côté, une porte de théâtre: c'est une entrée des Bouffes-Parisiens, la salle de Jacques Offenbach. C'est là qu'il a créé, en 1858, Orphée aux Enfers et son galop infernal, que le monde entier connaît aujourd'hui comme la musique du french cancan. Les soirs de première, le passage se remplissait de crinolines, de hauts-de-forme et de rires.
Laisse-toi porter jusqu'au bout du passage, rue Saint-Augustin. De là, marche vers l'est, remonte la rue Vivienne, puis tourne à droite dans la rue Saint-Marc. Une galerie plus ancienne que toutes les autres t'y attend, celle où Paris a vu, pour la première fois, briller le gaz.
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9. Passage des Panoramas et Théâtre des Variétés
11 Boulevard Montmartre, 75002 Paris, France
Avance doucement dans ce dédale de galeries qui se croisent: l'air sent le papier et le café, les vitrines débordent de timbres, de cartes postales anciennes, de vieilles monnaies. Le passage des Panoramas a ouvert en 1799. C'est l'un des plus anciens de Paris, et c'est ici qu'on a fait l'un des premiers essais d'éclairage au gaz, en 1817.
Pourquoi ce nom ? Parce qu'à l'entrée, côté boulevard, se dressaient deux grandes rotondes où l'on montrait des panoramas: d'immenses toiles peintes tout autour du spectateur, des vues de Paris, de Toulon, de villes lointaines. On montait au centre dans la pénombre, et on se retrouvait au milieu d'un autre monde. C'est un Américain, Robert Fulton, l'inventeur des bateaux à vapeur, qui en avait obtenu le brevet en France.
Au détour d'une galerie, cherche une vitrine aux boiseries sculptées. Pendant plus d'un siècle et demi, c'était l'atelier du graveur Stern, qui gravait les cartes de visite et le papier à lettres des grandes familles. La maison est partie, mais le décor a été conservé intact. Le passage est plein de ces fantômes de métiers disparus, qu'on devine derrière les enseignes d'aujourd'hui.
Et puis il y a la porte des artistes du Théâtre des Variétés, qui donne directement dans le passage. C'est ce théâtre que Zola met en scène dans Nana: le comte Muffat, fou de désir, attend l'actrice ici même, des heures, sous la verrière, en fixant les vitrines pour tromper son impatience. Le théâtre, inauguré en 1807, ouvre sa façade sur le boulevard Montmartre, et on y joue toujours la comédie.
Sors côté boulevard Montmartre: tu débouches sur les Grands Boulevards, tracés sur l'emplacement des remparts que Louis XIV fit raser, avec leurs théâtres, leurs cafés et leurs foules du dimanche. En face, de l'autre côté de la chaussée, une autre galerie prend le relais. Traverse prudemment: c'est presque le même passage, qui continue de l'autre côté.
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10. Passage Jouffroy : le musée Grévin et l'hôtel Chopin
10 Boulevard Montmartre, 75009 Paris, France
Entre dans le passage Jouffroy et lève la tête: ici, pas de bois au plafond, rien que du fer et du verre. Construit dans les années 1840 et ouvert en 1847, c'est le premier passage de Paris dont la charpente est entièrement métallique... et, raconte-t-on, le premier chauffé par le sol. Le XIXe siècle industriel est entré dans la galerie.
Une porte du passage donne sur le musée Grévin, ouvert en 1882 par un journaliste, Arthur Meyer, et un caricaturiste, Alfred Grévin. L'idée de Meyer: montrer au public les visages des gens dont parlaient les journaux, à une époque où la presse n'imprimait presque pas de photographies. Des personnages de cire, des stars, des têtes couronnées... Le musée a gardé un palais des mirages, une salle de miroirs venue de l'Exposition universelle de 1900.
Continue: le passage fait un coude et descend quelques marches. Pourquoi ? Parce que le terrain était en pente et que les promoteurs ont dû s'adapter à des parcelles biscornues. Au bout, voici l'hôtel Chopin, ouvert à l'époque même où le passage a été inauguré. Rien ne prouve que le compositeur y ait jamais dormi, mais le nom fait rêver, et sa façade n'a presque pas changé.
Les passages ont bien failli disparaître. Au milieu du XIXe siècle, Paris en comptait plus d'une centaine; beaucoup ont été rasés pendant les grands travaux d'Haussmann, d'autres se sont vidés au profit des grands magasins et des boulevards éclairés. Dans les années 1970, la plupart des survivants étaient sales, abandonnés, menacés. C'est leur protection au titre des monuments historiques, à partir de cette décennie, qui les a sauvés. Il en reste une vingtaine.
Regarde les vitrines en passant: cannes, maisons de poupées, livres anciens, chacune est un petit théâtre à elle seule. Sors à l'extrémité nord, rue de la Grange-Batelière, et traverse: juste en face, le dernier passage de notre promenade prolonge celui-ci.
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11. Passage Verdeau : la fin de la promenade
31 bis Rue du Faubourg-Montmartre, 75009 Paris, France
Voici le passage Verdeau, le plus discret de la famille. Sa verrière dessine des arêtes de poisson au-dessus de ta tête, et les vitrines alignent des livres anciens, des gravures, de vieux appareils photo, des cartes postales jaunies. Il a été ouvert en 1847, en même temps que Jouffroy, pour prolonger le chemin couvert vers le nord.
Pourquoi tant de marchands de vieux papiers ici ? Parce que l'hôtel Drouot, la grande maison des ventes aux enchères de Paris, est à deux pas, depuis 1852. Collectionneurs, marchands et chineurs traversent Verdeau en sortant d'une vente, un carton à dessin sous le bras. Le passage vit au rythme des coups de marteau du commissaire-priseur.
Remarque le calme. La foule du Grévin et des boulevards s'arrête souvent au passage Jouffroy, et peu de gens traversent la rue pour venir jusqu'ici. C'est pourtant dans ce genre de lieu, à moitié oublié, que Walter Benjamin voyait le cœur secret de Paris: un monde de rêves et d'objets démodés, de vitrines où le passé attend patiemment qu'on le regarde.
Prends une minute pour faire le compte. Tu as traversé une coupole de fer de 1811, la galerie de deux charcutiers, le jardin où la Révolution a commencé, un sol de mosaïque, la plus belle salle de lecture de Paris, l'arrière-boutique du Parnasse, la porte des artistes de Nana et la lumière du premier gaz. Et tout ça presque sans prendre une goutte de pluie.
Les passages couverts sont les ancêtres de nos centres commerciaux, mais avec une âme: on y venait autant pour flâner que pour acheter, autant pour être vu que pour voir. Au bout de Verdeau, tu débouches rue du Faubourg-Montmartre. Ressors à l'air libre, respire... et garde ce réflexe: à Paris, quand tu aperçois une porte vitrée au fond d'un porche, pousse-la. Il y a souvent une autre ville derrière.