Paris secret de l'Est : le canal Saint-Martin, les Buttes-Chaumont et Belleville

Des écluses de l'Hôtel du Nord au gibet de Montfaucon, de la rotonde de Ledoux aux falaises des Buttes-Chaumont, jusqu'aux murs peints et au panorama de Belleville

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  1. 1. Place de la République et sa Marianne de bronze

    Place de la République, 75003 Paris, France

    Te voilà au pied d'une géante de bronze: Marianne, debout sur son piédestal, un rameau d'olivier levé, l'autre main posée sur une tablette où l'on lit Droits de l'homme. Autour d'elle, des skateurs, des poussettes, des manifestants parfois, des pigeons toujours... et le grand vide d'une place rendue aux piétons.

    La statue a été inaugurée en 1883, quand la Troisième République, encore toute jeune, avait besoin de symboles. Ce sont deux frères, les Morice, un sculpteur et un architecte, qui ont remporté le concours. À ses pieds, trois figures incarnent la Liberté, l'Égalité et la Fraternité, et un lion de bronze veille sur une urne: celle du suffrage universel. Fais le tour du socle: une frise de bas-reliefs raconte l'histoire de la République, du serment du Jeu de paume jusqu'à la première fête nationale du 14 Juillet, en 1880.

    Avant elle, l'endroit s'appelait place du Château-d'Eau, à cause d'une fontaine monumentale. Et juste au sud, le boulevard du Temple portait un surnom terrible: le boulevard du Crime. Non pas pour ses voyous, mais pour ses théâtres populaires, où l'on poignardait, empoisonnait et étranglait chaque soir sur scène, dans des mélodrames à faire pleurer les foules. Au début des années 1860, Haussmann en rase une bonne partie pour tracer la place et ses avenues, juste à côté d'une immense caserne bâtie quelques années plus tôt, idéalement placée pour surveiller les faubourgs ouvriers de l'Est.

    Depuis, la République est devenue la place des colères et des deuils de Paris. On y manifeste, on y défile, on y campe parfois. En janvier 2015, après l'attentat contre Charlie Hebdo, des foules immenses s'y sont rassemblées, et pendant des mois, des bougies, des crayons et des dessins ont recouvert le socle de Marianne.

    Mais cette balade va te montrer un autre visage de la ville: le Paris de l'eau, des ateliers et des collines de l'Est, celui que les cartes postales oublient. Prends la rue du Faubourg-du-Temple vers le nord-est. Au bout de quelques minutes, un canal va surgir... de sous la terre.

  2. 2. Square Frédérick-Lemaître : le canal sort de terre

    Square Frédérick-Lemaître, Rue du Faubourg-du-Temple, 75010 Paris, France

    Penche-toi au-dessus de la balustrade: sous tes pieds, le canal Saint-Martin sort d'un tunnel noir et retrouve la lumière, entre une écluse et deux rangées de platanes. Derrière toi, il plonge sous la ville et file en souterrain jusqu'à la Bastille.

    Ce canal, c'est Napoléon qui l'a voulu. En 1802, il décide d'amener à Paris l'eau de l'Ourcq, une rivière située à une centaine de kilomètres au nord-est, pour abreuver une ville qui boit l'eau de la Seine et en tombe malade. Le canal Saint-Martin, lui, est ouvert en 1825: quatre kilomètres et demi, neuf écluses, une vingtaine de mètres de dénivelé jusqu'à la Seine. Les péniches y apportaient le bois, le blé, les pierres et le charbon des quartiers en chantier.

    Et pourquoi ce tunnel ? Sous le Second Empire, Haussmann fait couvrir le canal sur près de deux kilomètres, pour y aménager un grand boulevard. Officiellement, c'est de l'urbanisme. Mais il y a une autre raison: les ponts du canal se barricadaient en un clin d'œil, et les faubourgs ouvriers de l'Est avaient la fâcheuse habitude de se soulever. Sous une voûte, plus de fossé entre la troupe et les insurgés.

    Le square porte le nom de Frédérick Lemaître, la plus grande vedette du boulevard du Crime. La légende raconte qu'un soir de 1823, chargé de jouer un bandit sinistre dans un mélodrame bancal, L'Auberge des Adrets, il se met à le jouer en bouffon. La salle éclate de rire, le four devient un triomphe, et son Robert Macaire devient un personnage culte. Si tu as vu Les Enfants du paradis, de Marcel Carné, c'est lui que joue Pierre Brasseur.

    Dans les années 1970, on a sérieusement envisagé de combler le canal pour y faire passer une voie express. Les riverains ont protesté, le projet a été abandonné, et le canal est devenu le salon à ciel ouvert du Paris de l'Est. Remonte maintenant le quai de Jemmapes, sur la rive droite du canal, vers le nord, en passant devant les passerelles de fer.

  3. 3. Hôtel du Nord et les passerelles du canal

    102 Quai de Jemmapes, 75010 Paris, France

    Arrête-toi devant cette façade modeste dont l'enseigne annonce Hôtel du Nord, face à une écluse et à une passerelle de fer en dos d'âne. C'est sans doute la façade la plus célèbre du canal... et pourtant, le film qui l'a rendue mythique n'a pas été tourné ici.

    Tout commence par un roman. Eugène Dabit, dont les parents tenaient l'hôtel, a grandi au milieu des mariniers, des ouvriers et des couples de passage, et il en tire un livre en 1929. Le succès est tel que Marcel Carné l'adapte au cinéma en 1938. Mais pour filmer, Carné fait reconstruire tout le décor, le canal, l'écluse, la passerelle, en studio à Boulogne-Billancourt, par le grand décorateur Alexandre Trauner. Le vrai canal, lui, n'a presque rien vu du tournage.

    Et c'est dans ce faux décor qu'Arletty lance la réplique la plus célèbre du cinéma français. Son compagnon, joué par Louis Jouvet, lui explique qu'il a besoin de changer d'atmosphère. Elle, gouailleuse et outrée, lui renvoie: atmosphère, atmosphère, est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère ? La réplique est signée Henri Jeanson, le dialoguiste, et Arletty, qui joue une fille des rues au grand cœur, vole tout le film à ses partenaires. Des générations de Parisiens la connaissent par cœur, avec l'accent.

    Des décennies plus tard, l'immeuble est menacé par les promoteurs. Les amoureux du film se mobilisent, la façade est finalement sauvée et protégée, et l'hôtel du roman continue de regarder passer l'eau. C'est un peu l'histoire de tout le quartier: il a failli disparaître, et c'est son charme de faubourg qui l'a sauvé.

    Regarde les passerelles: elles sont bombées pour laisser passer les péniches, et un peu plus haut, deux ponts du canal pivotent encore sur eux-mêmes pour leur ouvrir la voie. C'est ici, au bord de l'eau, qu'Amélie Poulain faisait des ricochets, en 2001. Prends maintenant la rue Bichat, toute proche, vers l'est: elle longe bientôt les murs d'un hôpital qui ressemble à un château. Cherche l'entrée de la vieille cour.

  4. 4. Hôpital Saint-Louis, le château contre la peste

    1 Avenue Claude-Vellefaux, 75010 Paris, France

    Passe le porche et entre dans la grande cour carrée: des pavillons de brique rose et de pierre blanche, des toits d'ardoise très pentus, une pelouse bordée d'arbres. On se croirait place des Vosges. Et pour cause: c'est la même époque, le même roi, le même goût. Regarde les chaînages de pierre blanche aux angles, les lucarnes, les hautes cheminées: la brique pour l'économie, la pierre pour l'élégance, c'est le style Henri IV dans toute sa simplicité.

    Nous sommes en 1607. Paris sort d'épidémies de peste à répétition, et l'Hôtel-Dieu, débordé, répand la contagion plus qu'il ne la soigne. Henri IV décide de bâtir un hôpital à part, loin du centre, en pleins champs, pour isoler les malades. Il le dédie à Saint Louis, le roi Louis IX, mort de maladie devant Tunis en 1270... de la peste, croyait-on à l'époque.

    Tout est pensé pour tenir l'épidémie à distance: des bâtiments disposés autour d'une vaste cour pour laisser circuler l'air, une enceinte pour séparer les malades de la ville, des terrains libres tout autour. On attribue les plans à Claude Vellefaux, dont l'avenue voisine porte le nom. Quatre siècles plus tard, le quadrilatère est toujours là, presque intact, alors que la ville a fini par l'encercler de toutes parts.

    Avec le temps, l'hôpital s'est spécialisé dans les maladies de la peau, et il est devenu une référence de la dermatologie. Il abrite même un musée stupéfiant: des milliers de moulages en cire, réalisés au XIXe et au début du XXe siècle pour former les médecins, reproduisant les maladies avec un réalisme qui glace le sang. Pas pour les âmes sensibles... mais fascinant.

    La cour est l'un des secrets les mieux gardés du dixième arrondissement: un jardin de quatre siècles, à quelques mètres des urgences modernes. Parle doucement, c'est toujours un hôpital. Ressors, retrouve le canal et remonte-le vers le nord jusqu'à l'écluse suivante, celle qui porte un nom à faire frémir.

  5. 5. Écluse des Morts et le gibet de Montfaucon

    Quai de Valmy, 75010 Paris, France

    Te voilà devant l'écluse des Morts. Le nom fait frissonner, et il colle bien au quartier: à quelques centaines de mètres d'ici, sur la pente qui monte vers l'est, se dressait pendant des siècles le plus terrible gibet du royaume.

    Le gibet de Montfaucon, c'était une énorme construction de pierre: les descriptions anciennes parlent de seize hauts piliers reliés par des poutres, où l'on pouvait pendre des dizaines de condamnés à la fois. Surtout, on y laissait les corps, parfois pendant des mois, se balancer au vent et pourrir sous les yeux des voyageurs qui arrivaient à Paris. Un avertissement grandeur nature, à l'entrée de la capitale.

    L'histoire a parfois l'humour noir. Enguerrand de Marigny, puissant ministre de Philippe le Bel, aurait fait remettre le gibet en état... avant d'y être pendu lui-même, en 1315, une fois son roi disparu. Et le poète François Villon, condamné à la corde au XVe siècle, a écrit en imaginant son propre corps balancé au vent la Ballade des pendus, l'un des plus beaux poèmes de la langue française, qui commence par ces mots: Frères humains, qui après nous vivez. Il a finalement échappé à la potence, avant de s'évanouir dans la nature.

    Le gibet a été démoli au XVIIIe siècle, et son emplacement s'est perdu sous les immeubles, quelque part autour de l'actuelle place du Colonel-Fabien. Quant au nom de l'écluse, son origine est discutée: certains y voient le souvenir du gibet, d'autres celui des anciens cimetières du secteur. Les historiens hésitent... et le canal garde son mystère.

    Si une péniche ou un bateau de promenade arrive, attends un peu et regarde la manœuvre: les portes se ferment, l'eau monte ou descend de deux ou trois mètres en quelques minutes, et le bateau change de niveau comme dans un ascenseur. Le même principe qu'en 1825. Continue ensuite vers le nord, le long du quai, jusqu'à la grande place où le canal s'élargit et où trône une rotonde de pierre.

  6. 6. Rotonde de la Villette et bassin de la Villette

    6-8 Place de la Bataille-de-Stalingrad, 75019 Paris, France

    Devant toi se dresse un drôle de temple de pierre, tout en colonnes et en volumes ronds, posé au bord d'un grand plan d'eau. On dirait une villa antique égarée entre le métro aérien et les terrasses du bassin. C'est en réalité... un ancien poste de péage.

    À la fin du XVIIIe siècle, la Ferme générale, la compagnie privée qui collecte certains impôts pour le roi, fait encercler Paris d'un mur d'environ vingt-quatre kilomètres. Pas pour défendre la ville: pour taxer tout ce qui y entre, le vin, la viande, le bois. Les Parisiens enragent, et un jeu de mots fait le tour de la ville: le mur murant Paris rend Paris murmurant.

    Pour les postes de péage, on fait appel à l'architecte le plus audacieux du temps, Claude-Nicolas Ledoux. Il dessine une cinquantaine de barrières, de petits palais aux formes géométriques, colonnes massives, cubes et cylindres. Ledoux voulait faire de chaque entrée de Paris un monument. Résultat: un gouffre financier, et la colère redoublée de ceux qui payaient. Lui-même finira en prison sous la Terreur, lui qui avait déjà rêvé d'une cité idéale autour de la Saline royale d'Arc-et-Senans.

    En juillet 1789, à la veille de la prise de la Bastille, des émeutiers incendient plusieurs de ces barrières. Puis, quand le mur est abattu au XIXe siècle, presque toutes disparaissent. Il n'en reste que quatre: la rotonde du parc Monceau, les colonnes de la place de la Nation, les pavillons de Denfert-Rochereau... et celle-ci, la plus imposante.

    Derrière la rotonde s'étire le bassin de la Villette, le plus grand plan d'eau artificiel de Paris, mis en eau en 1808 pour recevoir le canal de l'Ourcq. Tout au bout, un pont levant de 1885 se soulève encore pour laisser passer les bateaux, un spectacle qui arrête les passants. Traverse la place et prends l'avenue Secrétan vers le sud-est, en direction des collines.

  7. 7. Marché Secrétan, la halle du village annexé

    33 Avenue Secrétan, 75019 Paris, France

    Ralentis devant cette grande halle de fer, de brique et de verre, avec ses hautes verrières et sa charpente métallique. Elle a un faux air de gare miniature, ou de cousine des anciennes Halles de Paris... et c'est un peu ça.

    Le marché Secrétan date de la fin du Second Empire, quand Paris venait d'avaler ses villages. Jusqu'en 1860, tu n'étais pas à Paris ici, mais dans la commune de La Villette, au-delà du mur des Fermiers généraux. Cette année-là, la capitale annexe d'un coup La Villette, Belleville, Montmartre, Vaugirard et d'autres, passe de douze à vingt arrondissements, et doit nourrir des centaines de milliers de nouveaux Parisiens.

    D'où ces halles couvertes, construites un peu partout sur le modèle des pavillons de Baltard: du fer pour la légèreté, du verre pour la lumière, et une grande nef pour abriter les étals de la pluie. C'était l'architecture la plus moderne de son temps, celle des gares et des expositions universelles, mise au service des poireaux et des fromages.

    Et La Villette avait une autre vocation, plus sanglante. À quelques rues au nord, on ouvre en 1867 les grands abattoirs de Paris et un immense marché aux bestiaux. Pendant plus d'un siècle, des troupeaux entiers arrivent par le train et par le canal, et le quartier vit au rythme des chevillards et des bouchers. Les abattoirs ont fermé dans les années 1970, et leur terrain est devenu le parc de la Villette.

    Le marché Secrétan a frôlé l'abandon, comme tant d'autres halles, avant d'être restauré et rendu au quartier. Si les portes sont ouvertes, lève les yeux vers la charpente: poutrelles rivetées, fermes de métal, lumière qui tombe des verrières. Ce n'est pas un monument qu'on vient voir de loin: c'est justement ce qui en fait un secret. Continue sur l'avenue jusqu'à l'entrée du grand parc que tu devines plus loin, avec ses arbres et ses pentes: les Buttes-Chaumont.

  8. 8. Parc des Buttes-Chaumont, de la carrière au décor romantique

    1 Rue Botzaris, 75019 Paris, France

    Avance jusqu'au bord du lac et regarde l'île qui se dresse au milieu: une haute falaise abrupte, coiffée d'un petit temple rond. Des pelouses qui dévalent, des cascades, des ponts suspendus... on se croirait dans un tableau romantique, pas dans le dix-neuvième arrondissement.

    Difficile pourtant d'imaginer pire point de départ. Ici, il y avait des carrières de gypse, d'où l'on tirait le fameux plâtre de Paris, des terrains vagues, une voirie où l'on déversait les vidanges de la ville, des équarrisseurs qui dépeçaient les chevaux morts. Et tout près, le souvenir du gibet de Montfaucon. Le coin le plus mal famé, et sans doute le plus puant, de la capitale.

    Napoléon III, qui a vécu en exil à Londres et rêve de parcs à l'anglaise, veut des espaces verts pour les quartiers populaires. L'ingénieur Jean-Charles Alphand transforme la carrière en décor de théâtre: on dynamite, on remodèle les pentes, on apporte de la terre par tonnes, on crée une grotte aux fausses stalactites et une cascade. Après trois ans de chantier, commencé en 1864, le parc ouvre en 1867, juste à temps pour l'Exposition universelle.

    Lève les yeux vers le sommet de l'île: le temple de la Sibylle, dessiné par Gabriel Davioud, s'inspire d'un temple antique de Tivoli, près de Rome. On y monte par un pont suspendu puis par un sentier escarpé, et la vue sur Montmartre et le Sacré-Cœur vaut largement l'effort. L'autre passerelle, en brique, porte un surnom sinistre que les Parisiens se transmettent à voix basse: le pont des Suicides.

    On appelait ces anciennes carrières les carrières d'Amérique. La légende veut que leur plâtre soit parti jusqu'aux États-Unis, pour bâtir, pourquoi pas, la Maison-Blanche. Rien ne le prouve... mais l'histoire est trop belle pour mourir. Sors du parc côté ouest, sur l'avenue Simon-Bolivar: juste en face, un escalier grimpe vers une petite colline secrète.

  9. 9. Butte Bergeyre, le village perché

    Rue Georges-Lardennois, 75019 Paris, France

    Une fois en haut des marches, reprends ton souffle: te voilà sur une petite colline où les rues sont calmes, bordées de maisons basses et de pavillons à jardinets. Plus de voitures, presque plus de bruit. Bienvenue sur la Butte Bergeyre, que même beaucoup de Parisiens n'ont jamais vue.

    Le nom vient d'un jeune joueur de rugby, Robert Bergeyre, tué au combat pendant la Grande Guerre. À la fin du conflit, on a aménagé ici, sur cette butte trop escarpée pour qu'on y construise facilement, un stade qui portait son nom. Pendant quelques années, on y a disputé des matchs devant des tribunes accrochées à la pente, avec Paris en toile de fond.

    Puis, à la fin des années 1920, le stade a été loti. Au lieu d'immeubles haussmanniens, on a bâti un petit quartier de maisons et d'immeubles modestes, avec des rues tranquilles, dont certaines portent des noms d'écrivains, comme la rue Edgar-Poe ou la rue Rémy-de-Gourmont. Comme la butte n'est accessible que par des escaliers ou par quelques rues en lacets, elle est restée à l'écart, un village posé au-dessus de la ville.

    Approche-toi du jardin partagé, au bord de la colline. Il y a là quelques rangs de vigne, l'une des rares vignes de Paris, et derrière elles, à deux kilomètres et demi à vol d'oiseau, la silhouette blanche du Sacré-Cœur qui flotte au-dessus des toits de Montmartre. À l'automne, on y fait de petites vendanges de quartier. Le vin, paraît-il, est surtout bon pour l'amitié.

    Ce genre d'endroit, c'est tout l'esprit de l'Est parisien: des collines, des escaliers, des passages, et des mondes entiers cachés à deux minutes des grandes avenues. Redescends vers l'avenue Simon-Bolivar et suis-la vers le sud jusqu'au carrefour de Belleville. Prends alors la rue de Belleville vers l'est: la petite rue Dénoyez s'ouvre presque aussitôt sur ta droite.

  10. 10. Rue Dénoyez, la rue qui se repeint chaque jour

    Rue Dénoyez, 75020 Paris, France

    Te voilà dans une petite rue où pas un centimètre de mur n'est épargné: fresques, pochoirs, tags, visages géants, volets et poubelles peints... et souvent, un artiste en train de recouvrir l'œuvre de la veille. Ici, rien ne dure, et c'est tout le principe.

    Belleville n'est devenu parisien qu'en 1860. Avant, c'était un village sur une colline, hors de l'enceinte des Fermiers généraux, donc hors des taxes. Le vin y coûtait beaucoup moins cher, et le dimanche, les Parisiens montaient s'encanailler dans les guinguettes. Le carnaval se terminait même ici, par la fameuse descente de la Courtille, une cavalcade avinée qui dévalait vers Paris au petit matin.

    Juste à côté, au coin de la rue Ramponeau, la tradition place la toute dernière barricade de la Commune, le 28 mai 1871. Selon le récit d'un communard, un seul combattant l'aurait défendue jusqu'au bout, avant de disparaître. Belleville était le cœur rouge de Paris, et la répression de la Semaine sanglante, du 21 au 28 mai, y a été terrible: dans toute la ville, elle a fait des milliers de morts en quelques jours.

    Le quartier a ensuite accueilli vague après vague: ouvriers venus de province, juifs d'Europe de l'Est, Arméniens, Grecs, puis Maghrébins, Africains, Chinois. Chaque génération a laissé ses langues, ses commerces et ses cuisines. Et les murs de la rue Dénoyez sont devenus le carnet de croquis de tout ce monde: la ville tolère, les habitants laissent faire, et chaque fresque est condamnée d'avance à disparaître sous la suivante. Un musée qui se repeint lui-même.

    Prends le temps de regarder les détails: un portrait caché derrière une grille, un poème au pochoir sur une marche, une signature que tu retrouveras ailleurs dans Paris. Puis rejoins la rue de Belleville et remonte-la vers l'est, en suivant la pente, jusqu'au numéro 72.

  11. 11. 72 rue de Belleville, la naissance légendaire d'Édith Piaf

    72 Rue de Belleville, 75020 Paris, France

    Arrête-toi devant le numéro 72. Une façade ordinaire, une porte, quelques marches... et une plaque, qui affirme qu'Édith Piaf est née sur ces marches, dans le plus grand dénuement, le 19 décembre 1915.

    La légende est magnifique. Sa mère, une chanteuse des rues, aurait accouché ici même, sur le trottoir, sous la cape d'un agent de police, faute d'avoir eu le temps d'atteindre l'hôpital. Une naissance digne d'une chanson réaliste. Mais son acte de naissance raconte une histoire plus sage: elle est née à l'hôpital Tenon, dans le vingtième arrondissement, pas très loin d'ici.

    Peu importe: Belleville l'a adoptée, et elle a adopté Belleville. La petite Édith Gassion grandit en partie chez une grand-mère qui tient une maison close en Normandie, puis suit sur les routes son père, contorsionniste de cirque. Adolescente, elle chante dans les rues de Paris pour quelques pièces. Vers vingt ans, un patron de cabaret, Louis Leplée, la découvre et la baptise la Môme Piaf: en argot, le piaf, c'est le moineau. Viendront ensuite La Vie en rose, l'Hymne à l'amour, Non, je ne regrette rien, et une voix immense dans un corps minuscule qui fera le tour du monde.

    Sa vie sera une suite de triomphes et de tragédies. L'amour de sa vie, le boxeur Marcel Cerdan, meurt en 1949 dans un accident d'avion. Les accidents, la morphine, l'alcool usent son corps, et elle meurt en 1963, à quarante-sept ans seulement. Des dizaines de milliers de personnes accompagnent son cercueil jusqu'au cimetière du Père-Lachaise, à quelques rues d'ici.

    Alors, née sur ces marches ou à l'hôpital ? Les Bellevillois ont tranché depuis longtemps: la plaque reste, et la légende avec. Ici, une rue préfère toujours une belle histoire à un registre d'état civil. Continue de monter la rue de Belleville, puis tourne à droite dans la rue Piat, qui mène tout en haut du parc de Belleville.

  12. 12. Parc de Belleville, le balcon sur Paris

    Rue Piat, 75020 Paris, France

    Avance jusqu'à la rambarde du belvédère, en haut du parc, et retourne-toi: tout Paris s'étale à tes pieds, les toits de zinc, les clochers, la tour Eiffel au loin, et parfois même les tours de la Défense dans la brume.

    Le parc de Belleville est jeune: il a ouvert en 1988, sur une pente autrefois creusée de carrières, couverte de vignes, puis de maisons ouvrières et d'ateliers. Ses escaliers, ses terrasses et ses cascades rattrapent un dénivelé impressionnant, et son sommet compte parmi les points les plus élevés de Paris. En souvenir des vignerons d'autrefois, on y a même replanté quelques rangs de vigne. Et un peu plus haut sur la colline, la rue du Télégraphe rappelle que Claude Chappe y fit, pendant la Révolution, l'essai de son télégraphe optique.

    Car Belleville, c'est aussi une histoire d'eau. Toute cette colline est gorgée de sources. Dès le Moyen Âge, des moines faisaient descendre cette eau vers Paris par des aqueducs souterrains, et l'on construisait au-dessus de petits édicules de pierre, les regards, pour surveiller et entretenir les canalisations. Tout près d'ici, dans la rue des Cascades, dont le nom dit tout, tu peux encore en voir deux, le regard Saint-Martin et le regard des Messiers.

    Les gens d'ici n'ont jamais été riches, et ce panorama, qui vaudrait une fortune ailleurs, appartient à tout le monde. C'est peut-être ça, le vrai luxe de l'Est parisien: un banc, une vue sur toute la ville, et personne pour te demander de consommer.

    Tu es parti d'une place de marbre et de bronze, tu as suivi un canal sorti de terre, croisé un gibet disparu, un poste de péage devenu temple, une carrière devenue jardin, une colline-village et la légende d'une chanteuse. Assieds-toi un moment et regarde le soleil descendre sur Paris... Si tu as encore des jambes, redescends par la rue des Cascades, la plus villageoise de Belleville. Sinon, le métro est en bas de la pente. Bonne fin de journée.