Berlin huguenot : de la Gendarmenmarkt à l'île aux Musées, sur les traces des réfugiés français

Comment vingt mille protestants chassés de France ont façonné la Prusse : temples jumeaux, Unter den Linden, Museumsinsel, cathédrale des Hohenzollern et Berlin calviniste

Berlin · 12 stops · 29 min audio · Generated

  1. 1. Gendarmenmarkt : la place des deux dômes

    Gendarmenmarkt 1, 10117 Berlin, Germany

    Tiens-toi au pied des marches du Dom allemand et fais lentement un tour sur toi-même: deux églises presque jumelles se font face, et entre elles se dresse le grand temple à colonnes du Konzerthaus. On dirait un décor de théâtre posé au milieu de Berlin... et, d'une certaine façon, c'en est un.

    Commençons par le nom. Gendarmenmarkt n'a rien à voir avec la police: au XVIIIe siècle, le régiment de cuirassiers des Gens d'armes avait ses écuries sur cette place. Un mot français, déjà. Et le mot Dom est un piège: aucune de ces deux églises n'est une cathédrale. Ici, Dom vient du français « dôme », la coupole. Frédéric le Grand, qui écrivait presque tout en français, fit ajouter ces deux tours coiffées de coupoles dans les années 1780, simplement parce qu'il voulait une place digne de Rome ou de Paris.

    Les églises elles-mêmes sont plus anciennes et bien plus modestes. Au début des années 1700, on construit ici deux temples côte à côte, l'un pour les Allemands, l'autre pour les réfugiés protestants venus de France. Deux communautés, deux langues, une seule place. Quant à la tour du Dom allemand, elle a connu des débuts difficiles: en 1781, en plein chantier, elle s'effondre, et il faut tout recommencer.

    Au centre, le Schauspielhaus de Schinkel, inauguré en 1821. Le 18 juin de cette année-là, on y crée Der Freischütz de Weber, et les Berlinois sortent en fredonnant: c'est la naissance de l'opéra romantique allemand. Devant les marches trône Schiller, en marbre blanc. Les nazis l'avaient fait retirer en 1935; il n'est revenu à sa place qu'en 1988. Et à Noël 1989, six semaines après la chute du Mur, Leonard Bernstein dirige ici la Neuvième de Beethoven en remplaçant, dans l'Ode, le mot Freude, la joie, par Freiheit, la liberté.

    Mais le vrai fil de cette promenade, c'est le français. Vers 1700, à Berlin, à peu près un habitant sur cinq parlait la langue de Molière... et pas par snobisme: c'étaient des protestants chassés de leur pays par Louis XIV. Pour comprendre comment ils sont arrivés jusqu'ici, traverse la place vers le nord, jusqu'à l'église jumelle, celle qu'on appelle le Dom français.

  2. 2. Dom français et temple des huguenots

    Gendarmenmarkt 5, 10117 Berlin, Germany

    Avance jusqu'au portique du Dom français et remarque, blottie au pied de la grande tour, une petite église sobre, presque timide. C'est elle, la vraie raison de tout ce décor: la Französische Friedrichstadtkirche, le temple des huguenots, construit entre 1701 et 1705.

    Remonte en octobre 1685. À Fontainebleau, Louis XIV révoque l'édit de Nantes: le culte protestant est interdit en France, les temples sont rasés, les pasteurs ont quinze jours pour quitter le royaume. Quelques jours plus tard, à Potsdam, le Grand Électeur de Brandebourg signe une réponse cinglante, l'édit de Potsdam. Il offre aux réfugiés le voyage, des terrains, des exemptions d'impôts et le droit de prier en français dans leurs propres églises.

    Le calcul n'était pas seulement charitable. Le Brandebourg sortait ravagé de la guerre de Trente Ans, Berlin n'était qu'une petite ville de garnison, et les huguenots arrivaient avec des métiers: chapeliers, gantiers, orfèvres, jardiniers, médecins. Environ vingt mille sont venus s'installer dans le pays. Ce temple a été dessiné sur le modèle de celui de Charenton, près de Paris, le grand temple des protestants parisiens, détruit justement en 1685. Ils ont rebâti ici, en miniature, ce qu'on leur avait arraché là-bas.

    Leur trace est restée jusque dans le parler berlinois. La boulette est devenue la Bulette, la boutique la Budike. Et on raconte que le Muckefuck, le faux café d'orge, viendrait de « mocca faux »... les linguistes en doutent, mais les Berlinois adorent l'histoire. Parmi les descendants de ces familles, on compte l'écrivain Theodor Fontane, et Lothar de Maizière, le dernier chef du gouvernement de la RDA.

    Dans la tour, le Musée huguenot raconte cette fuite et cette intégration à travers des documents, des portraits et des objets du quotidien. Et la communauté réformée française existe toujours, plus de trois siècles plus tard. Maintenant, quitte la place par la Markgrafenstraße, vers le nord, jusqu'à une grande place pavée près d'Unter den Linden: un autre Prussien francophile t'y attend, Frédéric le Grand.

  3. 3. Bebelplatz : la bibliothèque vide

    Bebelplatz, 10117 Berlin, Germany

    Marche jusqu'au milieu de la place pavée et cherche une vitre carrée, au ras du sol. Penche-toi: sous tes pieds s'ouvre une pièce blanche, éclairée, entièrement tapissée d'étagères... toutes vides.

    Le 10 mai 1933, sur cette place, des étudiants nazis allument un immense bûcher. Ils y jettent environ vingt mille livres arrachés aux bibliothèques: Heinrich Heine, Thomas Mann, Sigmund Freud, Karl Marx, Stefan Zweig, Erich Kästner. Avant chaque brassée, des étudiants proclament une formule rituelle qui condamne l'auteur au feu. Joseph Goebbels harangue la foule à la lueur des flammes. Erich Kästner, lui, était là, dans la foule, et il a regardé brûler ses propres livres.

    En 1995, l'artiste israélien Micha Ullman a creusé cette bibliothèque fantôme: assez de rayonnages pour environ vingt mille volumes, et pas un seul livre. Tout près, une plaque reprend une phrase écrite par Heine dans les années 1820, plus d'un siècle avant le bûcher: là où l'on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes.

    Et pourtant, cette place avait été pensée comme un temple des Lumières. Frédéric le Grand, l'ami de Voltaire, y rêvait d'un Forum Fridericianum: l'Opéra royal, inauguré en 1742, la Bibliothèque royale aux façades courbes que les Berlinois surnomment la Kommode, la commode, et la cathédrale catholique Sainte-Edwige, coiffée d'une coupole inspirée du Panthéon de Rome. Une église catholique en plein Berlin protestant: pour Frédéric, chacun devait pouvoir faire son salut à sa façon.

    Voltaire a vécu près de trois ans à la cour de Prusse, avant de se brouiller avec le roi de façon spectaculaire. Frédéric écrivait ses poèmes en français, Voltaire les corrigeait... et aurait lâché que le roi lui envoyait son linge sale à blanchir. Lève les yeux vers le grand palais au nord, de l'autre côté de l'avenue: c'est l'Université Humboldt. Traverse Unter den Linden pour la rejoindre.

  4. 4. Université Humboldt et Unter den Linden

    Unter den Linden 6, 10117 Berlin, Germany

    Te voilà devant la cour d'honneur de l'Université Humboldt, gardée par deux frères de marbre assis dans leurs fauteuils, Wilhelm et Alexander von Humboldt. Devant les grilles, il y a souvent des tables de bouquinistes qui vendent des livres d'occasion... un joli pied de nez à la place d'en face.

    Ce palais a d'abord été construit pour le prince Henri, le frère de Frédéric le Grand, au milieu du XVIIIe siècle. En 1810, alors que la Prusse sort humiliée par Napoléon, Wilhelm von Humboldt y fonde une université d'un genre nouveau, où l'on ne se contente pas d'apprendre ce qui est connu, mais où l'on cherche. Hegel en sera recteur, Karl Marx y étudiera le droit, Albert Einstein y enseignera.

    Et voici le lien avec nos huguenots. La mère des deux frères, Marie-Élisabeth Colomb, venait d'une famille de réfugiés protestants français. Alexander, le grand explorateur, a vécu une vingtaine d'années à Paris et publié en français l'essentiel du récit de son voyage en Amérique. À Berlin, on le trouvait presque trop parisien. Et Napoléon, dit-on, l'aurait accueilli d'une remarque glaciale sur sa passion pour la botanique, en lui rappelant que sa femme aussi s'en occupait.

    Unter den Linden doit son nom aux tilleuls que le Grand Électeur fit planter vers 1647 sur l'allée qui menait de son château à ses terrains de chasse du Tiergarten. Les arbres ont été abattus et replantés plusieurs fois, et ceux que tu vois datent pour la plupart de l'après-guerre. L'avenue a été la vitrine de tous les régimes: parades impériales, défilés nazis, cortèges officiels de la RDA.

    Dans le hall principal de l'université, l'escalier d'honneur porte depuis l'époque de la RDA une phrase de Marx en lettres dorées: les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde, il s'agit maintenant de le transformer. Elle est restée après la réunification, comme une pièce d'archive. Continue maintenant vers l'est sur Unter den Linden, quelques pas à peine, jusqu'à un petit temple grec aux colonnes doriques.

  5. 5. Neue Wache : la Pietà sous le ciel ouvert

    Unter den Linden 4, 10117 Berlin, Germany

    Entre dans la grande salle nue derrière les colonnes doriques et avance doucement. Au centre, une mère tient sur ses genoux le corps de son fils mort, sous une ouverture ronde percée dans le toit. Quand il pleut, la pluie tombe sur elle. Quand il neige, elle se couvre de blanc.

    Ce bâtiment est le premier grand chantier berlinois de Karl Friedrich Schinkel, achevé en 1818: un corps de garde pour la garde royale. Et il est né d'une revanche sur la France. En 1806, après Iéna, Napoléon était entré dans Berlin en vainqueur par la porte de Brandebourg, et il avait fait démonter le quadrige qui la surmonte pour l'expédier à Paris. Les Berlinois ne l'ont revu qu'en 1814. La Neue Wache célèbre la fin de ces guerres.

    Ensuite, chaque époque y a déposé ses morts. En 1931, la République de Weimar en fait un mémorial pour les soldats tombés pendant la Première Guerre mondiale. La RDA le transforme en mémorial aux victimes du fascisme et du militarisme, avec une flamme éternelle et une relève de la garde au pas de l'oie que les touristes de l'Ouest venaient photographier. Depuis 1993, c'est le mémorial central de l'Allemagne pour les victimes de la guerre et de la tyrannie.

    La sculpture est une version agrandie d'une petite Pietà de Käthe Kollwitz. Son fils Peter avait dix-huit ans quand il est tombé en Flandre, en octobre 1914, dans les premières semaines de la guerre. Elle a mis des années à trouver comment sculpter ce deuil. Le choix de cette œuvre pour un mémorial national a d'ailleurs fait débat: une image chrétienne d'une mère et de son fils pouvait-elle parler pour toutes les victimes, à commencer par les Juifs assassinés ?

    Remarque le silence: à quelques mètres des bus d'Unter den Linden, la salle semble avaler le bruit. Ressors, traverse l'avenue, et descends vers le sud en longeant le palais du prince héritier. Au bout de quelques minutes apparaît une église de briques rouges qui ressemble à un morceau d'Oxford égaré en Prusse.

  6. 6. Friedrichswerdersche Kirche : l'église partagée

    Werderscher Markt, 10117 Berlin, Germany

    Arrête-toi face à cette église de brique rouge sombre, avec ses deux tours carrées et ses fenêtres en arc brisé. On se croirait dans un collège anglais plutôt qu'au cœur de la Prusse. C'est pourtant l'œuvre de Schinkel, le même architecte que le petit temple grec de la Neue Wache, achevée en 1831.

    Schinkel savait tout faire: du grec, du romain, du gothique. Pour ce site, il avait proposé au roi plusieurs projets, dont un temple antique, et c'est finalement le gothique de brique qui l'a emporté. Pour lui, la brique était un matériau honnête, local, prussien. Tout près se dressait d'ailleurs son autre chef-d'œuvre en brique, la Bauakademie, l'école d'architecture, démolie par la RDA au début des années 1960. On discute depuis des années de sa reconstruction.

    Mais l'histoire qui nous intéresse est plus ancienne. Le Friedrichswerder était une petite ville nouvelle, fondée au XVIIe siècle sur une île de la Spree. Quand les huguenots s'y sont installés, ils n'avaient pas d'église. Alors, vers 1700, on a transformé un ancien manège en lieu de culte, et deux communautés s'y sont relayées: les réformés allemands et les réformés français, chacun à son heure, chacun dans sa langue. Une église en garde partagée.

    L'église de Schinkel a eu une vie agitée elle aussi. Touchée pendant la guerre, restaurée sous la RDA, elle est devenue un musée de sculpture. Puis, au début des années 2010, on a construit des immeubles de luxe tout contre ses murs: les travaux ont tellement fragilisé le bâtiment que des fissures sont apparues dans les voûtes et qu'il a fallu la fermer en 2012. Elle n'a rouvert qu'en 2020.

    À l'intérieur, sous les hautes voûtes, des statues blanches du XIXe siècle se tiennent comme des invités silencieux. Ressors et dirige-toi vers le nord-est. Franchis le pont du Château, la Schlossbrücke, et ses huit groupes de marbre: de l'autre côté s'ouvre la grande pelouse du Lustgarten.

  7. 7. Lustgarten et Altes Museum

    Am Lustgarten, 10178 Berlin, Germany

    Installe-toi un instant au bord de la pelouse du Lustgarten, face aux dix-huit colonnes ioniques de l'Altes Museum. Devant les marches, une énorme vasque de granit, polie comme un miroir, semble posée là par erreur. Elle l'est un peu.

    Cette vasque a été taillée dans un bloc erratique abandonné par les glaciers près de Fürstenwalde, à l'est de Berlin, et elle mesure près de sept mètres de diamètre. Elle devait trôner à l'intérieur, dans la rotonde du musée... mais une fois terminée, elle était bien trop grande pour y entrer. On l'a donc installée dehors, où elle est toujours.

    Le Lustgarten a changé de visage au gré des princes. Le Grand Électeur y avait un jardin d'agrément planté de végétaux exotiques; la légende veut qu'on y ait cultivé les premières pommes de terre du Brandebourg, comme simples curiosités. Son petit-fils, le Roi-Sergent, trouvait tout cela frivole et en a fait un terrain d'exercice pour ses soldats. Bien plus tard, les nazis ont recouvert la pelouse de pavés pour y tenir leurs grands rassemblements.

    L'Altes Museum de Schinkel, ouvert en 1830, est l'un des premiers musées d'Europe conçus pour le public. Et il doit quelque chose... à Napoléon. En 1806, Vivant Denon, le directeur du musée Napoléon, au Louvre, avait fait emporter à Paris de nombreuses œuvres des collections royales prussiennes. Quand elles sont revenues, après 1815, les Berlinois se sont pressés pour les voir, et l'idée a fait son chemin: ces trésors ne devaient plus dormir dans les palais, ils devaient être montrés à tous.

    Une pierre commémorative rappelle aussi le 18 mai 1942. Ce jour-là, un groupe de jeunes résistants juifs et communistes réunis autour d'Herbert Baum a mis le feu à une exposition de propagande antisoviétique installée ici. Presque tous ont été arrêtés et exécutés. Maintenant, contourne le musée par la droite et monte vers le nord, jusqu'au temple perché sur son haut socle: l'Alte Nationalgalerie.

  8. 8. Alte Nationalgalerie : Manet chez le Kaiser

    Bodestraße 1-3, 10178 Berlin, Germany

    Avance dans la cour bordée de colonnades et lève la tête: un temple antique juché sur un socle immense, avec, au sommet de l'escalier monumental, un roi à cheval. C'est Frédéric-Guillaume IV, le roi romantique, qui avait griffonné lui-même la première esquisse de ce bâtiment. C'est Friedrich August Stüler qui l'a dessiné, et le roi rêvait de faire de toute l'île un sanctuaire réservé à l'art et à la science.

    Sur la façade, une inscription en lettres d'or: à l'art allemand, 1871. L'année de la victoire sur la France et de la proclamation de l'Empire allemand... dans la galerie des Glaces de Versailles. Le musée, ouvert en 1876, devait être un sanctuaire du génie national. Et c'est justement là que l'histoire devient savoureuse.

    En 1896, son nouveau directeur, Hugo von Tschudi, rentre de Paris conquis, et achète un tableau d'Édouard Manet, Dans la serre. La Nationalgalerie devient ainsi l'un des tout premiers musées du monde à acquérir un Manet. Suivent d'autres impressionnistes, et même Cézanne. En plein Berlin impérial, entre les batailles héroïques et les portraits de généraux, voilà des Parisiens élégants qui bavardent dans un jardin d'hiver.

    L'empereur Guillaume II déteste cette peinture moderne, qu'il compare à un art de caniveau. Tschudi doit reléguer ses impressionnistes dans les étages, puis finit par quitter Berlin pour Munich en 1909. Beaucoup de ces toiles n'avaient d'ailleurs rien coûté à l'État: elles étaient offertes par des mécènes berlinois, souvent issus de la bourgeoisie juive, qui avaient compris avant le Kaiser où allait l'art.

    Dans les salles, cherche aussi Caspar David Friedrich et son Moine au bord de la mer: un minuscule personnage face à une immensité grise. Deux mondes sous un même toit, la mélancolie allemande et la lumière de Paris. Ressors maintenant, suis la Bodestraße vers l'est et marche vers la grande coupole verte qui domine l'île.

  9. 9. Berliner Dom : la crypte des Hohenzollern

    Am Lustgarten, 10178 Berlin, Germany

    Te voici au pied du Berliner Dom, avec son énorme coupole verte et ses escaliers de grès. Il a l'air plus ancien qu'il ne l'est: il n'a été inauguré qu'en 1905, voulu par Guillaume II comme une grande réponse protestante à Saint-Pierre de Rome.

    Et pourtant, malgré son nom, ce n'est pas une cathédrale: aucun évêque n'y a jamais siégé. C'était l'église de la cour, et surtout le tombeau d'une dynastie. Dans la crypte reposent près d'une centaine de membres de la famille Hohenzollern, du XVIe au XXe siècle. Et dans l'église même, on peut voir les sarcophages sculptés par Andreas Schlüter pour le premier roi de Prusse et pour la reine Sophie-Charlotte, la reine philosophe, amie de Leibniz.

    Le personnage le plus important pour notre histoire repose ici aussi: le Grand Électeur, Frédéric-Guillaume de Brandebourg, l'homme de l'édit de Potsdam. Pourquoi un prince allemand a-t-il ouvert ses portes aux protestants français ? Parce que sa propre famille était calviniste. En 1613, son grand-père, l'électeur Jean-Sigismond, s'était converti à la foi réformée, celle de Calvin, alors que ses sujets restaient luthériens. Les huguenots étaient donc ses coreligionnaires, des alliés naturels dans un pays qui ne partageait pas sa foi.

    La guerre a lourdement frappé le Dom: en 1944, les bombes ont incendié la coupole, et l'édifice est resté des décennies à moitié en ruine. En 1975, la RDA a même fait raser l'église commémorative accolée au côté nord. La restauration n'a vraiment abouti qu'après la réunification, en 1993, avec une coupole plus basse et plus sobre que l'originale.

    Si tu montes jusqu'à la galerie extérieure de la coupole, Berlin s'étale à tes pieds, et la tour de télévision semble à portée de main. Redescends ensuite et traverse la rue vers le sud: en face du Dom, le château des rois de Prusse est revenu d'entre les morts.

  10. 10. Humboldt Forum : le château revenu

    Schloßplatz, 10178 Berlin, Germany

    Regarde cette immense façade baroque aux fenêtres sculptées, puis va jusqu'à l'angle: côté Spree, elle devient soudain une grille de pierre lisse et moderne. Ce bâtiment est un collage, et chaque morceau raconte une dispute.

    Ici se dressait le château des Hohenzollern, transformé vers 1700 par Andreas Schlüter en palais baroque grandiose. Endommagé pendant la guerre, il aurait pu être restauré. Mais en 1950, le régime de la RDA le fait dynamiter: pour Walter Ulbricht, c'était le symbole de l'impérialisme prussien. À sa place, on aménage une place pour les défilés.

    Un seul fragment a été épargné: le portail d'où Karl Liebknecht avait proclamé une république socialiste, le 9 novembre 1918. La RDA l'a intégré à la façade du Conseil d'État, le bâtiment que tu aperçois au sud de la place. Puis, en 1976, elle a inauguré ici le Palast der Republik, avec son parlement, ses restaurants, son bowling et ses milliers de lampes, que les Berlinois de l'Est surnommaient le magasin de lampes d'Erich.

    Après la réunification, le Palast, fermé à cause de l'amiante, devient l'objet d'une bataille passionnée: fallait-il garder ce lieu de mémoire de l'Est, ou rendre au centre de Berlin son château ? Le Bundestag tranche pour le château. Le Palast est démoli entre 2006 et 2008, et trois façades baroques sont reconstruites. Le Humboldt Forum ouvre en 2021 avec des collections venues d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques... et un nouveau débat sur l'origine coloniale de certains objets.

    Le nom du lieu nous ramène aux frères Humboldt: Alexander, le fils d'une mère huguenote, est devenu le parrain d'un musée des cultures du monde entier. Maintenant, traverse la Spree vers l'est par la Rathausbrücke. Sur ce pont se dressait jusqu'à la guerre la statue équestre du Grand Électeur par Schlüter; elle trône aujourd'hui devant le château de Charlottenburg. De l'autre côté t'attendent les ruelles du Nikolaiviertel.

  11. 11. Nikolaiviertel : le pasteur qui refusa de signer

    Nikolaikirchplatz, 10178 Berlin, Germany

    Promène-toi entre les maisons à pignons et les ruelles pavées jusqu'aux deux flèches pointues de la Nikolaikirche. Tout ici a l'air médiéval... et presque tout date des années 1980.

    Le quartier, berceau de Berlin, avait été pulvérisé par la guerre. Pour les 750 ans de la ville, en 1987, la RDA le reconstruit d'un seul coup, en mélangeant quelques copies fidèles de maisons historiques et des immeubles préfabriqués déguisés en vieilles demeures, avec pignons et lucarnes. Un Moyen Âge en béton, à la sauce socialiste. Les Berlinois s'en moquent volontiers, mais ils viennent quand même y boire une bière.

    L'église elle-même est la plus ancienne de Berlin: ses premières pierres remontent au XIIIe siècle. Et en 1809, c'est sous ses voûtes que s'est réunie pour la première fois l'assemblée élue des représentants de la ville. Un petit pas pour la démocratie locale, dans une monarchie absolue. Juste à côté, l'Ephraim-Palais, la demeure rococo de Veitel Heine Ephraim, le financier et maître des monnaies de Frédéric le Grand, a été remontée avec des fragments de façade d'origine, conservés à l'Ouest pendant des décennies.

    Mais l'histoire qui nous concerne est celle de Paul Gerhardt, l'un des plus grands auteurs de cantiques luthériens, pasteur ici dans les années 1660. Le Grand Électeur, prince calviniste à la tête d'un pays luthérien, voulait la paix religieuse. Il exige des pasteurs qu'ils s'engagent par écrit à ne plus attaquer les réformés du haut de la chaire. Gerhardt refuse: pour lui, signer, c'était trahir sa conscience. En 1666, il perd sa charge.

    Voilà le paradoxe de Berlin: la tolérance y a été imposée d'en haut, parfois contre la conscience de ceux qui devaient l'appliquer. Une vingtaine d'années plus tard, ce même prince ouvrait son pays aux huguenots. Pour la dernière étape, marche vers l'est, traverse la Spandauer Straße et rejoins la Klosterstraße, jusqu'à une haute tour baroque rendue récemment à la ville.

  12. 12. Parochialkirche : le Berlin calviniste

    Klosterstraße 67, 10179 Berlin, Germany

    Arrête-toi devant la Parochialkirche et suis du regard sa tour, étage après étage, jusqu'à la flèche fine qui la couronne. Pendant plus de soixante-dix ans, cette flèche n'existait plus: détruite par le feu en 1944, elle n'a été reconstruite qu'en 2016.

    Cette église est le premier grand temple de Berlin construit pour les réformés, les calvinistes, à partir de 1695. Son plan, imaginé par Johann Arnold Nering, est original: quatre absides arrondies autour d'un espace central, comme un trèfle, pour que chacun voie et entende le prédicateur. Pas de grand retable, pas de saints: chez les réformés, c'est la Parole qui compte. Nering meurt l'année même où le chantier commence, et ce sont d'autres architectes qui achèvent l'église, au début du XVIIIe siècle.

    Sous tes pieds, la crypte garde un secret. Grâce à l'air sec et à la ventilation des caveaux, certains défunts enterrés là aux XVIIIe et XIXe siècles se sont momifiés naturellement, avec leurs vêtements, leurs perruques, parfois les fleurs de leurs funérailles. Les chercheurs y étudient aujourd'hui la vie et la mort des Berlinois de l'époque baroque.

    Dans le Berlin d'alors, réformés allemands et huguenots français formaient une minorité privilégiée, protégée par la dynastie, au milieu d'une majorité luthérienne. Pendant des générations, les familles françaises ont gardé leurs temples, leurs juges, leurs hospices et leur école. Le Collège français, fondé en 1689, existe toujours sous le nom de Französisches Gymnasium, et l'on y enseigne encore en français.

    Alors, la prochaine fois que tu commanderas une Bulette à Berlin, ou que tu croiseras un nom comme Fontane, de Maizière ou Ancillon, pense à ces milliers de familles arrivées avec presque rien après 1685, qui ont appris aux Prussiens à faire des chapeaux, des gants et des jardins. Tu as traversé leur ville, du temple de la Gendarmenmarkt jusqu'à ce clocher calviniste. Berlin, ville refuge... c'est une vieille histoire, et elle continue de s'écrire.