Amsterdam secret : de la Courbe d'or aux jardins cachés du Jordaan

Palais de marchands à la mode Louis XIV, Neuf Rues, Westerkerk et maison d'Anne Frank, puis le Jordaan des artisans, des huguenots et des hofjes : l'Amsterdam des canaux, côté coulisses

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  1. 1. La Courbe d'or de la Herengracht

    Herengracht 475, 1017 BS Amsterdam, Netherlands

    Arrête-toi au bord de la Herengracht, près du pont de la Leidsestraat, et regarde vers l'est: le canal dessine une courbe douce, et soudain les façades changent de taille. Fini les maisons maigres serrées comme des livres sur une étagère. Ici, elles sont larges, en pierre claire, avec des perrons et des corniches qui se prennent pour des palais. Bienvenue dans la Gouden Bocht, la Courbe d'or, l'adresse la plus chère d'Amsterdam depuis plus de trois siècles.

    Le secret de cette largeur, c'est l'argent. Quand la ville prolonge sa ceinture de canaux, dans les années 1660, les plus riches achètent deux parcelles d'un coup et n'y bâtissent qu'une seule maison. On raconte souvent qu'à Amsterdam l'impôt se payait à la largeur de la façade, d'où les maisons étroites partout ailleurs. C'est en bonne partie une légende... mais une chose est sûre: une façade de cinq fenêtres, ici, annonçait à tout le canal combien tu pesais.

    Et regarde le style. Les Néerlandais l'appellent tout simplement le style Louis XIV. Guirlandes sculptées, balustrades, symétrie parfaite... Pendant que la République affrontait le Roi-Soleil sur les champs de bataille, ses banquiers copiaient Versailles sur leurs façades. Derrière, invisibles depuis la rue, s'étendent de longs jardins avec parterres et pavillons, que l'on ne montrait qu'aux invités.

    Un peu plus loin, au numéro 502, la maison aux colonnes est depuis 1927 la résidence officielle du maire. Et ces familles ont même connu un roi français. En 1806, Napoléon fait de son frère Louis Bonaparte le roi de Hollande, et en 1808 Louis s'installe dans l'hôtel de ville du Dam, transformé en palais. La légende veut qu'en essayant de saluer ses sujets dans leur langue, il ait annoncé « je suis votre lapin », konijn, au lieu de « votre roi », koning.

    Aujourd'hui, beaucoup de ces palais abritent des bureaux et des fondations. La Courbe d'or s'est vidée de ses familles, pas de son orgueil. Reviens vers la Leidsestraat, puis file vers le nord par les petites rues de traverse: on passe des salons aux ateliers, dans le quartier des Neuf Rues.

  2. 2. Les Neuf Rues : le bestiaire des tanneurs

    Huidenstraat, 1016 ES Amsterdam, Netherlands

    Tu marches maintenant dans une rue minuscule coincée entre deux canaux, où les vélos frôlent les vitrines et où chaque pont offre une carte postale. Les Amstellodamois appellent ce coin De Negen Straatjes, les Neuf Petites Rues: neuf ruelles qui relient la Herengracht, la Keizersgracht et la Prinsengracht comme les barreaux d'une échelle.

    Écoute leurs noms. Huidenstraat, la rue des Peaux, celle où tu te trouves. Wolvenstraat, la rue des Loups. Berenstraat, la rue des Ours. Reestraat, la rue des Chevreuils. Et Runstraat, la rue du Tan, cette écorce de chêne broyée qui servait à tanner le cuir. On dit souvent que ce bestiaire rappelle les tanneurs et les pelletiers qui travaillaient ici au XVIIe siècle; d'autres y voient de vieilles enseignes d'auberges. Dans les deux cas, il y a du cuir et des bêtes dans l'air.

    Ce qui frappe, c'est l'échelle. Sur les grands canaux vivaient les marchands, la façade tournée vers l'eau. Dans ces rues de traverse logeaient les artisans et les boutiquiers, ceux qui faisaient tourner la machine. Les maisons sont restées étroites et les boutiques petites, souvent indépendantes: un fromager, un restaurateur de lunettes anciennes, une couturière... C'est l'un des rares coins du centre qui a gardé une taille humaine.

    Fais une expérience: plante-toi au milieu d'un pont, là où une ruelle croise un canal, et regarde à gauche puis à droite. Tu as l'impression que les maisons penchent vers toi ? Ce n'est pas le vin d'hier soir. Beaucoup de façades ont été construites légèrement inclinées vers la rue, pour que les marchandises hissées par la poutre du pignon ne cognent pas contre les fenêtres. D'autres penchent pour une raison moins glorieuse: leurs pieux de bois ont bougé dans la vase.

    Le soir, quand les vitrines s'allument et que l'eau reflète les lampes, c'est l'un des endroits les plus doux de la ville. Remonte maintenant jusqu'à la Keizersgracht et longe-la vers le nord sur quelques dizaines de mètres: une façade à colonnes, qui n'a rien d'une maison de marchand, t'attend.

  3. 3. Felix Meritis : un temple des Lumières sur la Keizersgracht

    Keizersgracht 324, 1016 EZ Amsterdam, Netherlands

    Devant toi, sur la Keizersgracht, se dresse une façade qui ne ressemble à aucune autre sur le canal: quatre colonnes géantes, un fronton sévère et deux mots latins, Felix Meritis. Heureux par le mérite. Pas de pignon à volutes, pas de porte d'entrepôt: ce bâtiment n'a jamais stocké que des idées.

    En 1777, des bourgeois d'Amsterdam fondent une société savante sous cette devise. C'est le siècle des Lumières, et ces messieurs ont lu Voltaire et l'Encyclopédie. Leur rêve: un seul lieu pour cinq passions, la physique, le dessin, la musique, le commerce et les lettres. En 1788, ils inaugurent ce bâtiment taillé sur mesure, avec une salle de concert ovale, des salles d'expériences et même, sur le toit, un petit observatoire pour regarder les étoiles au-dessus des canaux.

    Pendant un siècle, avant que le Concertgebouw n'existe, c'est l'une des grandes salles de musique de la ville. Le même soir, on pouvait écouter une symphonie, assister à une démonstration de physique et discuter commerce avec les plus gros négociants du port. Imagine ces perruques poudrées penchées sur une machine électrique... la science comme spectacle mondain.

    Puis le temple des Lumières change plusieurs fois de camp. Après la Seconde Guerre mondiale, le Parti communiste néerlandais s'y installe, avec la rédaction de son journal, De Waarheid, la Vérité. Plus tard, le bâtiment devient un haut lieu du théâtre expérimental, ouvert aux artistes les plus libres. Des savants en perruque aux militants, puis aux comédiens: la façade n'a pas bougé, mais ce qui se disait derrière avait toujours un temps d'avance.

    Et la Keizersgracht elle-même, le canal de l'Empereur, doit son nom à Maximilien de Habsbourg, qui avait permis à la ville de coiffer ses armes de sa couronne impériale. Garde ce détail en tête. Remonte le canal vers le nord: dans quelques minutes, cette couronne va apparaître tout en haut d'un clocher.

  4. 4. Westerkerk et Homomonument

    Westermarkt, 1016 DK Amsterdam, Netherlands

    Te voilà sur la Westermarkt, au pied du plus haut clocher d'Amsterdam. Lève les yeux: quelque 85 mètres de pierre et de bois, et tout en haut, une couronne impériale bleue, rouge et or. Puis baisse-les vers le canal: au sol, trois grands triangles de granit rose dessinent une figure que beaucoup de passants traversent sans la voir.

    La Westerkerk, l'église de l'Ouest, a été dessinée par Hendrick de Keyser, le grand architecte de la ville, mort en 1621 sans la voir terminée. Elle est inaugurée en 1631. Et quelque part sous ses dalles repose Rembrandt. Mort pauvre en 1669, il a été mis dans une tombe louée, et personne ne sait plus exactement où. Une plaque, à l'intérieur, rappelle qu'il est là... sans pouvoir dire où.

    Maintenant, les triangles. C'est le Homomonument, inauguré en 1987, présenté comme le premier monument au monde dédié aux homosexuels persécutés. Le triangle rose, c'est l'insigne que les nazis imposaient aux hommes déportés pour homosexualité. L'artiste Karin Daan l'a retourné en symbole de mémoire et de fierté. Une pointe vise la maison d'Anne Frank, une autre le Monument national du Dam, la troisième le siège historique de l'association COC. Sur l'une des dalles, un vers du poète Jacob Israël de Haan parle d'un désir d'amitié sans mesure.

    Et voici un fil français inattendu. En 1811, la Hollande, annexée à l'Empire de Napoléon, reçoit le code pénal français, qui ne punit plus les relations entre hommes. La dépénalisation arrive donc par la France, et elle survit au départ des Français. Deux siècles plus tard, dans la nuit du 1er avril 2001, c'est à l'hôtel de ville d'Amsterdam qu'ont lieu les premiers mariages homosexuels du monde, sur le coup de minuit.

    Chaque 4 mai, jour du souvenir national, les marches du triangle qui descend vers l'eau se couvrent de fleurs. Contourne maintenant l'église par la droite jusqu'à la Prinsengracht, et longe le canal vers le nord sur quelques pas: il y a là une maison étroite que le monde entier connaît... de l'intérieur.

  5. 5. La maison d'Anne Frank

    Prinsengracht 263-267, 1016 GV Amsterdam, Netherlands

    Tu es devant le 263 de la Prinsengracht: une maison de canal parfaitement ordinaire, façade étroite, hautes fenêtres, poutre de levage sous le pignon. Rien ne la distingue de ses voisines. C'est exactement pour cela que la cachette a tenu si longtemps.

    Otto Frank, un commerçant juif venu de Francfort, y avait installé son entreprise, qui vendait notamment de la pectine pour les confitures. En juillet 1942, sa fille aînée Margot reçoit une convocation pour un prétendu camp de travail. Le lendemain, la famille disparaît. Les Frank se cachent dans l'annexe, l'arrière-maison invisible depuis la rue, avec quatre autres personnes. Huit clandestins dans quelques pièces, pendant plus de deux ans, derrière une bibliothèque pivotante qui masque l'escalier.

    Ils tiennent grâce à quatre employés d'Otto, dont Miep Gies, et à quelques proches, qui leur apportent nourriture, livres et nouvelles au péril de leur vie. Et Anne, treize ans au début, écrit. Les disputes, les peurs, les premiers émois, son rêve de devenir écrivaine. Elle parle aussi de l'horloge de la Westertoren, que tu viens de voir: ses sonneries rythmaient les journées où il fallait rester immobile et ne faire aucun bruit.

    Le 4 août 1944, la police fait irruption. Le groupe a-t-il été dénoncé ? Des enquêtes ont été menées jusqu'à nos jours, et aucune n'a apporté de certitude. Les huit sont déportés. Anne meurt à Bergen-Belsen au début de 1945, à quinze ans, quelques semaines avant la libération du camp. Seul Otto revient. Miep Gies lui remet alors les pages qu'elle avait ramassées après l'arrestation. Le journal paraît en 1947 sous le titre Het Achterhuis, l'Annexe, et sera traduit dans des dizaines de langues.

    Depuis 1960, la maison est un musée, et les pièces de l'annexe sont restées vides, à la demande d'Otto Frank. Quel que soit ton programme aujourd'hui, prends une minute ici, en silence. Puis continue le long de la Prinsengracht vers le nord et prends le premier canal sur ta gauche: tu passes de l'autre côté, dans le Jordaan.

  6. 6. Bloemgracht : le canal des Fleurs

    Bloemgracht 87-91, 1016 KJ Amsterdam, Netherlands

    Te voici sur la Bloemgracht, le canal des Fleurs, et déjà l'ambiance change: maisons plus basses, ponts plus étroits, péniches-habitations couvertes de pots de géraniums. Avance jusqu'aux numéros 87 à 91: trois maisons à pignons en escalier, rouges et blanches, chacune avec une petite pierre sculptée au-dessus de la porte.

    On les appelle De Drie Hendricken, les Trois Henri, et elles datent de 1642. Regarde les pierres: un bourgeois, un paysan et un marin. Avant les numéros de rue, introduits à l'époque française, ces pierres de façade servaient d'adresse. On ne disait pas « au 89 », on disait « chez le Paysan, sur la Bloemgracht ». La ville, la terre et la mer: tout Amsterdam en trois images.

    Tu es maintenant dans le Jordaan, bâti à partir de 1612, quand la ville s'agrandit. Les riches ont pris les grands canaux; ici, on a logé les ouvriers, les artisans, les immigrés, et les métiers bruyants ou malodorants, interdits ailleurs. Regarde le plan: les rues ne suivent pas l'angle des grands canaux. Elles reprennent le tracé des anciens fossés de polder, d'où ce quadrillage légèrement de travers. Rembrandt lui-même, ruiné, a passé ses dernières années tout près d'ici, sur la Rozengracht.

    Et ce nom, Jordaan, d'où vient-il ? L'explication que tout le monde te racontera ici, c'est le français jardin, déformé par les habitants. Il faut dire que les canaux et les rues portent des noms de fleurs et de plantes: la Rozengracht, la Lauriergracht, l'Egelantiersgracht, le canal de l'Églantier... D'autres y voient plutôt le Jourdain, le fleuve biblique. Personne n'a de preuve définitive. Mais avoue qu'un quartier ouvrier baptisé le jardin, ça a du charme.

    On surnomme parfois la Bloemgracht la Herengracht du Jordaan: quelques artisans prospères s'y offraient des maisons dignes des marchands. Prends maintenant une des petites rues transversales vers le nord, les dwarsstraten, jusqu'au canal suivant, l'Egelantiersgracht.

  7. 7. Egelantiersgracht et le Sint-Andrieshofje

    Egelantiersgracht 107-145, 1015 RE Amsterdam, Netherlands

    Longe l'Egelantiersgracht, le canal de l'Églantier, l'un des plus calmes de la ville, et cherche entre les numéros 107 et 145 une porte discrète dans la façade. Si elle est ouverte, entre doucement: un couloir tapissé de carreaux bleus et blancs de Delft mène à une cour cachée, un jardin carré entouré de petites maisons.

    C'est le Sint-Andrieshofje, l'un des plus anciens hofjes d'Amsterdam encore debout, achevé vers 1617 grâce au legs d'un riche éleveur, Jan Pietersz Ziegler. Un hofje, c'est une cour d'hospice: des maisonnettes autour d'un jardin, offertes à des femmes âgées et seules. Celui-ci accueillait des femmes catholiques, à une époque où leur culte n'était toléré qu'en privé. Des gens y vivent encore aujourd'hui: on parle bas et on ne s'attarde pas.

    C'est le moment de parler des Français du Jordaan. En 1685, Louis XIV révoque l'édit de Nantes: les protestants de France doivent abjurer ou partir. Des dizaines de milliers de huguenots se réfugient dans la République des Provinces-Unies, et plusieurs milliers à Amsterdam, l'une des villes les plus tolérantes d'Europe. Beaucoup, dit-on, trouvent à se loger dans ce quartier bon marché. Ils apportent leurs savoir-faire, le tissage de la soie, la chapellerie, l'orfèvrerie, l'imprimerie, et leurs églises wallonnes où l'on prêche en français.

    L'Egelantiersgracht résume le Jordaan: des maisons un peu de travers, des péniches couvertes de plantes, des ateliers derrière les vitres. Et tout près, à l'angle de l'Egelantiersstraat, se cache une autre cour, le Claes Claesz Hofje, fondé par un marchand de tissus au XVIIe siècle. Le quartier est plein de ces jardins clos, cachés derrière des portes que rien ne signale. Les habitants les appellent avec tendresse leurs petits paradis.

    Leur règle est partout la même: discrétion. Si une porte est fermée, elle reste fermée. Remonte maintenant vers le nord par une rue de traverse, jusqu'à une large rue bordée d'arbres, la Lindengracht... qui, malgré son nom, n'a plus d'eau depuis longtemps.

  8. 8. Lindengracht : la révolte de l'anguille

    Lindengracht 149, 1015 KD Amsterdam, Netherlands

    Tu es sur la Lindengracht, le canal des Tilleuls. Cherche le canal... il n'y en a plus. Comme plusieurs voies d'eau du Jordaan, il a été comblé à la fin du XIXe siècle, et ce large ruban de pavés et d'arbres accueille aujourd'hui un grand marché de quartier le samedi.

    C'est pourtant ici qu'éclate, en juillet 1886, l'une des émeutes les plus sanglantes de l'histoire de la ville: le Palingoproer, la révolte de l'anguille. Le jeu populaire consistait à suspendre une anguille vivante à une corde tendue au-dessus du canal et à essayer de l'arracher en passant dessous en barque. Le jeu était interdit pour cruauté. Un policier coupe la corde, la foule s'enflamme, les pavés volent. En deux jours d'affrontements avec la police puis l'armée, on compte 26 morts.

    Il faut imaginer le Jordaan de l'époque: un quartier pauvre et surpeuplé, des familles entières dans une seule pièce, des caves inondées, des épidémies. Mais aussi un village dans la ville, avec sa fierté, ses chansons sentimentales, les levensliederen, chantées à pleine voix dans les cafés, et une solidarité farouche. Les vieux Jordanezen te diront qu'on n'est pas du Jordaan parce qu'on y habite, mais parce qu'on y est né.

    Pour retrouver le calme, cherche entre les numéros 149 et 163 l'entrée du Suyckerhofje. Le nom fait penser au sucre, suiker en néerlandais, mais il vient de son fondateur, un certain Suyckerhoff, qui au XVIIe siècle a légué de quoi loger des femmes seules. Derrière la porte, quand elle est ouverte, un jardin minuscule, des bancs, des pots de fleurs, et le bruit du marché qui s'éteint d'un coup.

    C'est tout le Jordaan en deux pas: la rue animée d'un côté, la cour silencieuse de l'autre, à quelques mètres d'écart. Suis maintenant la Lindengracht vers l'est, jusqu'au bout de la rue, où t'attend une église en forme de croix: la Noorderkerk.

  9. 9. Noorderkerk et Noordermarkt

    Noordermarkt 48, 1015 NA Amsterdam, Netherlands

    Voici la Noorderkerk, l'église du Nord, et tu remarques tout de suite sa forme inhabituelle: pas de longue nef, mais une croix aux quatre bras égaux, une croix grecque, avec un petit clocher posé au centre comme une lanterne. Tout autour, la Noordermarkt, ses arbres, ses pavés et ses terrasses.

    C'est le dernier projet de Hendrick de Keyser, l'architecte de la Westerkerk. Commencée en 1620, elle est achevée en 1623. La différence entre les deux églises est voulue: la Westerkerk servait les marchands des canaux, la Noorderkerk était l'église des pauvres du Jordaan. Et sa forme compacte cache une idée très protestante: la chaire au centre, pas d'autel lointain, chacun doit voir et entendre le prédicateur.

    La place, elle, vit au rythme des marchés depuis le XVIIe siècle. Le lundi matin, on y chine tissus et objets de seconde main; le samedi, place au marché fermier, fromages, pains, légumes. Les habitants y viennent en voisins, et dès qu'un rayon de soleil apparaît, les terrasses débordent sur les pavés. Les gens du quartier et ceux de toute la ville s'y croisent, un sac de pommes dans une main, un café dans l'autre.

    Mais cette place porte aussi un moment dont Amsterdam est fière. Les 22 et 23 février 1941, l'occupant rafle plus de quatre cents jeunes hommes juifs dans le quartier juif. Le 24, des militants communistes réunis ici, devant des ouvriers, appellent à la grève. Le lendemain, trams, chantiers navals et usines s'arrêtent: c'est la grève de février, l'une des très rares protestations de masse contre la persécution des Juifs dans l'Europe occupée. Elle est écrasée en deux jours, mais elle n'a jamais été oubliée.

    Avant de partir, fais le tour de l'église et regarde comme elle est trapue, presque maternelle, au milieu des maisons. Prends ensuite la rue au nord de la place: en quelques pas, tu arrives au bord du canal le plus photogénique de la ville, du moins à mon goût, la Brouwersgracht.

  10. 10. Brouwersgracht : le canal des Brasseurs

    Brouwersgracht 188, 1013 HC Amsterdam, Netherlands

    Te voici sur la Brouwersgracht, le canal des Brasseurs. Regarde vers l'est: une enfilade de ponts bas, des péniches, des arbres, et sur la rive, de grands entrepôts de brique aux volets de bois peints, avec leurs portes de chargement empilées les unes au-dessus des autres jusqu'au pignon.

    Ce canal ferme au nord la ceinture du XVIIe siècle, inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2010, et c'était la porte de service de la ville. Au XVIIe siècle, il est bordé de brasseries, d'où son nom. À une époque où l'eau des canaux était imbuvable, la bière légère était la boisson de tous les jours, y compris pour les enfants. Puis viennent les entrepôts: grains, épices, sel, cuir... et huile de baleine. Juste au coin, sur la Keizersgracht, les entrepôts du Groenland stockaient l'huile tirée des baleines de l'Arctique.

    Lève les yeux vers le sommet des pignons: ces poutres qui dépassent, avec leur crochet, servaient à hisser les sacs directement depuis les bateaux. Et regarde les façades: beaucoup d'entrepôts portent encore un nom peint, de ville, d'animal ou de pays lointain, parce qu'un entrepôt, comme une maison, avait besoin d'un nom pour qu'on le trouve. Presque tous sont devenus des appartements, parmi les plus recherchés d'Amsterdam.

    Va jusqu'au croisement avec la Prinsengracht: c'est l'un des points de vue favoris des photographes, où le regard enfile les ponts dans plusieurs directions à la fois. Beaucoup d'Amstellodamois tiennent ce canal pour le plus beau de la ville, justement parce qu'il est moins grandiose que la Courbe d'or. Ici, c'est l'Amsterdam qui travaillait, pas celui qui se montrait. Et à l'automne, quand les feuilles des ormes tombent sur l'eau, le canal devient franchement irrésistible.

    Il reste une dernière halte: un bâtiment discret où se décidait le sort d'une île lointaine qui s'appelle aujourd'hui Manhattan. Suis la Brouwersgracht vers l'est, puis franchis-la sur ta gauche pour rejoindre la petite place de la Herenmarkt.

  11. 11. West-Indisch Huis : le siège de la Compagnie des Indes occidentales

    Herenmarkt 99, 1013 EC Amsterdam, Netherlands

    Sur la Herenmarkt, observe ce bâtiment de brique à l'allure tranquille, avec sa cour intérieure. Il a d'abord été une halle aux viandes, construite en 1617. Puis, en 1623, il devient le siège de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales, la WIC, la petite sœur atlantique de la célèbre VOC.

    Ici se réunissaient les directeurs de la Compagnie, les Heren XIX, les Dix-Neuf Messieurs, qui décidaient de territoires situés de l'autre côté de l'océan. Parmi eux, une colonie sur l'Hudson, la Nouvelle-Néerlande, avec un comptoir à la pointe d'une île: la Nouvelle-Amsterdam. En 1664, les Anglais s'en emparent et la rebaptisent New York. Mais Broadway, Harlem et Brooklyn portent encore la trace de leurs noms néerlandais.

    Une histoire de trésor flotte aussi dans ces murs. En 1628, l'amiral Piet Heyn s'empare, au large de Cuba, de la flotte espagnole chargée d'argent. Le butin est si énorme que la Compagnie verse cette année-là un dividende de 50 %. On raconte que l'argent fut entreposé ici même. Et les enfants néerlandais chantent encore une comptine sur ce Piet Heyn au nom si petit et aux exploits si grands.

    Mais l'histoire de la WIC a une face sombre qu'il faut dire. La Compagnie a été l'un des grands acteurs de la traite atlantique: des centaines de milliers d'Africains ont été déportés vers les Amériques sur des navires néerlandais. Amsterdam regarde désormais cette mémoire en face: la maire a présenté des excuses en 2021, et le roi Willem-Alexander l'a fait au nom du pays le 1er juillet 2023.

    La boucle est bouclée. Tu es parti des palais à la française de la Courbe d'or, et tu finis là où se jouait la fortune, glorieuse et terrible, qui les a payés. Entre les deux, des ruelles de tanneurs, une annexe secrète, des triangles roses, des jardins cachés et un quartier qui s'appelle peut-être le jardin. La Brouwersgracht est juste derrière toi... reviens-y au coucher du soleil.