Venise secrète : Cannaregio et le Ghetto, de San Giobbe aux Miracoli
Le premier ghetto du monde, les synagogues cachées sous les toits, la paroisse du Tintoret, quatre Maures de pierre et un moine poignardé : la Venise où vivent encore les Vénitiens
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1. San Giobbe : le premier portail de la Renaissance
Campo San Giobbe, Cannaregio, 30121 Venezia VE, Italy
Entre dans ce campo tranquille, presque au bout de Cannaregio, et regarde le portail de marbre blanc de l'église San Giobbe: des guirlandes, des saints, une finesse de dentelle qui paraît presque déplacée au milieu des maisons ouvrières. Les touristes ne viennent presque jamais jusqu'ici. C'est exactement pour cela qu'on commence ici.
L'église est dédiée à Job, le saint de la patience, Giobbe en italien. Au milieu du XVe siècle, le doge Cristoforo Moro finance sa reconstruction, et le sculpteur et architecte Pietro Lombardo y apporte un langage tout neuf: pilastres sculptés, médaillons, proportions venues de Toscane. San Giobbe est l'un des tout premiers endroits de Venise où l'on voit la Renaissance prendre la place du gothique. Garde le nom de Lombardo en tête... tu le retrouveras à la toute fin de la promenade.
Si la porte est ouverte, avance jusqu'au chœur et baisse les yeux. Dans le pavement, une grande dalle porte les armes du doge Moro, et ses emblèmes sont des mûres. Car moro, en italien, c'est le mûrier noir... mais c'est aussi le Maure. Ce jeu de mots a nourri bien des rêveries, et certains ont voulu relier ce nom à l'Othello de Shakespeare. Rien ne le prouve: c'est une jolie légende, pas de l'histoire.
Un peu plus loin, une petite chapelle te réserve une surprise: sa voûte est couverte de terres cuites émaillées bleu et blanc, sorties de l'atelier florentin des Della Robbia. Elle appartenait à une famille de marchands de soie venus de Toscane... un morceau de Florence glissé au fond de Cannaregio. Le grand retable que Giovanni Bellini avait peint pour cette église est parti depuis longtemps aux Gallerie dell'Accademia, mais les autels gardent encore de beaux tableaux de la même époque.
Autour de toi, c'était le Venise des faubourgs, celui des ateliers, des pêcheurs et, au XIXe siècle, de l'abattoir municipal, aujourd'hui transformé en bâtiments universitaires. Le canal tout proche, le Canale di Cannaregio, a longtemps été la grande entrée de la ville pour qui arrivait de la terre ferme en barque, avant le pont ferroviaire de 1846. Suis-le maintenant vers le sud-est, le long de la Fondamenta di San Giobbe, jusqu'au pont de pierre hérissé de petits obélisques.
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2. Ponte delle Guglie : le pont aux obélisques
Ponte delle Guglie, Fondamenta di Cannaregio, 30121 Venezia VE, Italy
Monte jusqu'au sommet du pont et regarde ses quatre petits obélisques de pierre, posés aux angles comme des pions sur un échiquier. Ce sont eux, les guglie, les flèches, qui lui donnent son nom. Et penche-toi un peu par-dessus le parapet: sur les arches, des masques grotesques grimacent au-dessus de l'eau, comme pour accueillir chaque bateau d'une moquerie.
Le Ponte delle Guglie a été bâti en pierre en 1580, à la place d'un vieux pont de bois, puis refait au XVIIIe siècle. Pendant longtemps, c'était le seul pont sur le Canale di Cannaregio, le grand canal du nord. Autant dire que tout le monde passait par ici: marchands, bateliers, pèlerins, maraîchers venus des îles avec leurs barques pleines de légumes, et les voyageurs qui arrivaient de la terre ferme.
Tourne-toi vers l'est: la rue qui file devant toi, le Rio Terà San Leonardo, est l'une des plus animées de Cannaregio, avec son marché et ses boutiques de quartier. Le nom même du sestiere reste un petit mystère. Pour certains, il viendrait des canne, les roseaux qui poussaient sur ces terres basses et marécageuses; pour d'autres, d'un canal regio, un canal royal. Les Vénitiens, eux, se gardent bien de trancher, et c'est aujourd'hui le plus peuplé des six quartiers de la ville.
Mais ce pont regarde aussi vers autre chose. Juste au nord, sur la rive où tu vas descendre, un passage couvert s'ouvre dans les façades, bas et sombre, presque invisible si l'on ne le cherche pas. Pendant près de trois siècles, ce passage était fermé chaque nuit par une porte. Des gardiens chrétiens la surveillaient... et leur salaire était payé par ceux qu'on enfermait derrière.
C'est vers ce passage que nous allons maintenant, et le ton de la promenade va changer pendant un moment. Descends du pont du côté du Rio Terà San Leonardo, tourne aussitôt à gauche sur la Fondamenta di Cannaregio, et marche vers le nord, le canal à ta gauche. Une centaine de pas plus loin, cherche le Sotoportego del Ghetto, et entre sous la voûte.
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3. Ghetto Vecchio : les synagogues invisibles
Campiello delle Scuole, Ghetto Vecchio, Cannaregio, 30121 Venezia VE, Italy
Te voilà dans le Campiello delle Scuole, une petite place où deux grands bâtiments se font face. Des façades sages, des fenêtres hautes, aucun dôme, aucune inscription qui crie... Rien ne t'indique que ce sont deux synagogues, parmi les plus belles d'Europe. Et c'était voulu: ici, rien ne devait se voir de la rue.
Commençons par le mot, parce qu'il est né à quelques mètres d'ici. Avant les hommes, il y avait des fonderies de cuivre: le getto, en vénitien, c'est la coulée du métal. Le Ghetto Vecchio, où tu te trouves, était le site de l'ancienne fonderie; le Ghetto Nuovo, juste derrière le rio, celui de la nouvelle. Or les Juifs ont d'abord été enfermés dans le Nuovo, en 1516, et c'est seulement en 1541 que le Vecchio s'est ajouté. Le vieux ghetto est donc plus jeune que le nouveau. Quant au g dur, il viendrait, selon l'explication la plus courante, de la prononciation des Juifs allemands, les premiers arrivés.
Ces deux bâtiments sont la Scola Levantina et la Scola Spagnola. Scola, c'est le nom vénitien de la synagogue: l'école, le lieu où l'on étudie. La Levantina servait les marchands juifs venus de l'Empire ottoman, la Spagnola les familles séfarades chassées d'Espagne et du Portugal. À l'intérieur, des boiseries sculptées, des lustres de cuivre, des bancs qui se font face, et la salle de prière à l'étage, cachée derrière une façade d'immeuble ordinaire.
Ces deux scole sont toujours vivantes. Selon la tradition, la petite communauté de Venise prie dans l'une à la belle saison et dans l'autre l'hiver. La Spagnola a été transformée au XVIIe siècle, et l'on attribue souvent son décor à l'entourage de Baldassare Longhena, l'architecte de la Salute... une attribution que les historiens discutent encore.
En sortant, regarde bien les passages qui mènent au campiello: on y devine encore la place des gonds qui tenaient les portes fermées la nuit. Le jour, les Juifs pouvaient sortir, à condition de porter un signe distinctif, un insigne jaune puis un chapeau rouge. Suis maintenant la ruelle vers l'est, franchis le petit pont sur le rio, et entre dans le grand Campo del Ghetto Nuovo.
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4. Campo del Ghetto Nuovo : 1516 et la mémoire
Campo del Ghetto Nuovo, Cannaregio, 30121 Venezia VE, Italy
Avance dans le grand Campo del Ghetto Nuovo et lève les yeux vers les immeubles qui l'encerclent: six, sept étages, des fenêtres serrées, des plafonds qu'on devine bas. Nulle part ailleurs à Venise on ne construisait aussi haut. Ici, on n'avait pas le choix.
Le 29 mars 1516, le Sénat de la République décide que les Juifs de Venise habiteront tous sur cette petite île entourée de canaux, fermée par des portes ouvertes à l'aube et verrouillées le soir. Ce jour-là, le mot ghetto entre dans l'histoire, et de là dans presque toutes les langues du monde. Comme on ne pouvait pas s'étendre, on a ajouté des étages, encore et encore, pour loger plusieurs milliers de personnes sur un mouchoir de poche.
Et pourtant, ce lieu d'enfermement a aussi été un carrefour d'Europe. Ashkénazes venus d'Allemagne, Juifs italiens, Levantins, Séfarades: chaque groupe avait sa synagogue, et trois d'entre elles se cachent ici, sous les toits du campo. La plus ancienne, la Scola Grande Tedesca, date de 1528. Au rez-de-chaussée, les prêteurs sur gages tenaient boutique, et Venise est devenue l'une des capitales du livre hébraïque. En 1797, ce sont les troupes françaises qui ont abattu les portes du Ghetto.
Approche maintenant du mur de brique, près de la maison de retraite de la communauté. Une série de bas-reliefs en bronze de l'artiste Arbit Blatas y raconte la déportation. De décembre 1943 à l'été 1944, environ deux cent cinquante Juifs de Venise ont été arrêtés et envoyés vers les camps, y compris des personnes âgées arrachées à cette maison de repos. Huit seulement sont revenus. En septembre 1943, le président de la communauté, Giuseppe Jona, s'était donné la mort plutôt que de livrer la liste de ses membres.
Prends un instant... ici, le silence fait partie de la visite. Puis, quand tu es prêt, traverse le pont au nord du campo, sur la Fondamenta degli Ormesini, et remonte vers le nord par les calli, en passant un second canal, jusqu'à l'église de Sant'Alvise, tout au bord de la lagune.
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5. Sant'Alvise : Tiepolo et les « baby Carpaccios »
Campo di Sant'Alvise, Cannaregio, 30121 Venezia VE, Italy
Voici Sant'Alvise, une église de brique toute simple, posée au bout du monde vénitien, avec la lagune qui commence juste derrière. Une façade nue, un petit porche, un campo où jouent les enfants du quartier et où sèche le linge. Rien ne te prépare à ce qui attend à l'intérieur.
Tout commence par un rêve. À la fin du XIVe siècle, une noble vénitienne, Antonia Venier, raconte que saint Louis de Toulouse lui est apparu pour réclamer une église. Alvise, c'est Louis en vénitien. L'église et son couvent de religieuses sont fondés en 1388, et voilà un prince capétien, petit-neveu de saint Louis, devenu le patron d'un coin perdu de Cannaregio. Pour une oreille française, c'est un clin d'œil assez inattendu.
À l'intérieur, Giambattista Tiepolo a peint une immense Montée au Calvaire, vers 1740: le Christ écrasé sous la croix, des soldats, des chevaux, une foule en costumes presque théâtraux, et des couleurs qui semblent éclairer l'église à elles seules. Deux autres toiles du même maître, la Flagellation et le Couronnement d'épines, l'accompagnent. Trois Tiepolo dans une église où presque personne n'entre.
Mais le vrai secret est plus modeste. Huit petits panneaux naïfs racontent des scènes de la Bible, avec des personnages raides comme des jouets de bois. Au XIXe siècle, le critique anglais John Ruskin s'en est entiché et les a attribués à Carpaccio... enfant. Il les appelait les baby Carpaccios. Les historiens les donnent aujourd'hui à un autre atelier, mais le surnom est resté. Lève aussi les yeux vers la tribune grillagée au-dessus de l'entrée: les religieuses suivaient la messe de là-haut, sans jamais être vues.
Dehors, observe le dessin du quartier: trois longs canaux parallèles, la Misericordia, la Sensa et la Madonna dell'Orto, bordés de fondamente, comme les lignes d'un cahier. C'est la géométrie d'un Venise gagné tard sur la lagune. Prends vers l'est le long de ces quais, et cherche une grande façade gothique de brique rose: c'était la paroisse d'un peintre de génie.
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6. Madonna dell'Orto : l'église du Tintoret
Campo della Madonna dell'Orto, Cannaregio, 30121 Venezia VE, Italy
Devant toi se dresse l'une des plus belles façades gothiques de Venise: de la brique rose, des bordures de marbre blanc, une rangée d'apôtres dans des niches, et au-dessus du portail, un saint Christophe qui porte l'Enfant sur son épaule.
Car l'église s'appelait d'abord Saint-Christophe, le protecteur des bateliers et des voyageurs. Au XIVe siècle, raconte la tradition, une statue de la Vierge oubliée dans un potager voisin, un orto, se met à faire des miracles. On la porte ici, les fidèles affluent, et le nom change: Madonna dell'Orto, la Vierge du jardin potager. La statue est toujours dans l'église, dans une chapelle à droite.
Mais c'est surtout la maison du Tintoret. Jacopo Robusti habitait à deux pas, c'était sa paroisse, et il a peint pour elle deux toiles gigantesques qui encadrent le chœur: le Jugement dernier et l'Adoration du Veau d'or. Chacune monte à plus de quatorze mètres de haut. Dans le Veau d'or, une tradition veut que le peintre se soit représenté parmi les porteurs de l'idole... cherche le visage barbu qui semble te regarder. Sur un autre mur, sa Présentation de la Vierge au Temple fait gravir à la petite Marie un escalier vertigineux.
Le Tintoret repose ici, dans une chapelle à droite du chœur, depuis sa mort en 1594, et sa fille Marietta, peintre elle aussi, y est enterrée. L'église a connu ses blessures: après l'inondation de 1966, c'est l'un des premiers grands chantiers financés par des donateurs britanniques pour sauver Venise. Et en 1993, une Vierge à l'Enfant de Giovanni Bellini a été volée dans une chapelle. Elle n'a jamais été retrouvée.
Dehors, prends un instant pour regarder le campo, son pavé en arête de poisson et son clocher coiffé d'une petite coupole, qu'on dit inspirée de l'Orient. Puis tourne le dos à la façade et passe le pont vers le sud: sur le campo suivant, trois hommes de pierre coiffés de turbans t'attendent depuis des siècles.
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7. Campo dei Mori : Rioba et le nez de fer
Campo dei Mori, Cannaregio, 30121 Venezia VE, Italy
Fais connaissance avec les plus vieux habitants du campo: trois statues de pierre coiffées de turbans, encastrées dans les murs, et une quatrième au coin de la fondamenta, avec un nez de fer.
On les appelle les Maures, i Mori. La tradition raconte qu'il s'agit des frères Mastelli, Rioba, Sandi et Afani, des marchands venus de Morée, l'actuel Péloponnèse, vers 1112. Ils auraient fait fortune dans le commerce des épices et de la soie, et bâti le palais voisin, le Palazzo Mastelli, qu'on reconnaît à un bas-relief de chameau chargé de marchandises sur sa façade côté canal. Le nom de Morée, et non pas l'Afrique, expliquerait le mot Mori.
Une autre histoire, plus noire, circule dans le quartier. Les frères auraient été des marchands avides, et un jour ils auraient vendu du mauvais tissu à une pauvre veuve. La femme aurait prié, et l'argent du marché se serait changé en pierre dans leurs mains... eux avec. Ce n'est qu'une légende, bien sûr. Mais regarde leurs visages figés: ils ont l'air de quelqu'un qui vient d'être pris sur le fait.
Le plus célèbre est Sior Antonio Rioba, au coin. Son nez de pierre a disparu depuis longtemps, remplacé par un nez de fer que les passants frottent pour avoir de la chance. Au XIXe siècle, les Vénitiens accrochaient sur lui des pamphlets et des satires, comme les Romains sur la statue de Pasquino: Rioba signait ce que personne n'osait signer. Une façon très vénitienne de dire tout haut, par une bouche de pierre, ce qu'on chuchotait dans les campi.
Juste à côté, au numéro 3399 de la Fondamenta dei Mori, une plaque signale la maison où le Tintoret a vécu, de 1574 à sa mort. Imagine-le sortir de chez lui le matin, saluer Rioba, et marcher cent mètres pour aller peindre un Jugement dernier. Maintenant, passe le pont vers le sud, puis encore un canal, jusqu'à la Fondamenta della Misericordia: un colosse de brique t'y attend.
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8. Misericordia : la Scuola inachevée et les fondamente
Fondamenta della Misericordia, Cannaregio, 30121 Venezia VE, Italy
Te voilà face à un colosse inachevé: la Scuola Grande della Misericordia, un énorme cube de brique brute, percé de hautes fenêtres, dont la façade attend son habit de marbre... depuis près de cinq siècles.
Les scuole grandi étaient les grandes confréries laïques de Venise: des associations de citoyens qui priaient ensemble, s'entraidaient, soignaient leurs malades, enterraient leurs morts et rivalisaient de splendeur. La Misericordia avait déjà sa vieille maison gothique, la Scuola Vecchia, de l'autre côté du canal. Au XVIe siècle, elle a voulu plus grand, et a commandé à Jacopo Sansovino, l'architecte star de la ville, ce palais monumental, commencé en 1532.
Le chantier a traîné pendant des décennies, l'argent a manqué, et la façade de marbre n'a jamais été posée. Après la chute de la République, en 1797, et la suppression des confréries sous Napoléon, le bâtiment a connu mille vies. Au XXe siècle, sa grande salle a même servi de gymnase: l'équipe de basket de Venise, la Reyer, y a joué ses matchs, sous des plafonds faits pour des processions. Restaurée, la Scuola accueille aujourd'hui expositions et événements.
Mais la vraie vie du coin est dehors, sur la Fondamenta della Misericordia et sa voisine, la Fondamenta degli Ormesini. Le soir, c'est ici que les Vénitiens, ceux qui habitent encore la ville, se retrouvent au bord de l'eau, un verre de vin à la main, l'ombra comme on dit ici, avec quelques cicchetti, les petites bouchées des bacari. Pas de grande place, pas de monument: un quai, des jambes qui pendent au-dessus du canal et des conversations qui durent.
Un dernier détail pour les curieux: le nom des Ormesini viendrait des ermesini, des étoffes de soie qu'on tissait et vendait dans ce coin. Venise a souvent gardé dans ses noms de rues la mémoire d'un métier disparu. Quitte maintenant la fondamenta par un pont vers le sud et rejoins le Campo Santa Fosca: un moine de bronze y garde un pont où l'on a voulu le tuer.
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9. Campo Santa Fosca : Paolo Sarpi et le stylet
Campo Santa Fosca, Cannaregio, 30121 Venezia VE, Italy
Au milieu du Campo Santa Fosca, sur son socle, un moine de bronze te regarde: maigre, le front haut, un livre à la main. C'est Paolo Sarpi, et il n'a rien d'un saint de vitrail.
Religieux de l'ordre des Servites, théologien, historien, passionné de sciences et ami de Galilée, Sarpi est le conseiller juridique de la République au moment de sa grande querelle avec Rome. En 1606, le pape Paul V frappe Venise d'interdit: en principe, plus de messes, plus de sacrements, pour toute la ville. Sarpi rédige la défense de la Sérénissime, et Venise tient bon: les prêtres continuent de célébrer, les jésuites sont expulsés. Un an plus tard, le pape lève l'interdit. La petite République a fait plier Rome.
Le 5 octobre 1607, un soir, Sarpi rentre au couvent en passant par le pont que tu vois là, le Ponte di Santa Fosca. Des hommes l'attendent dans l'ombre. Ils le frappent de plusieurs coups de stylet, au visage et au cou, le laissent pour mort, et s'enfuient vers les terres du pape. Sarpi survit. Et on lui prête un mot terrible, un jeu de mots latin sur stylus, qui veut dire à la fois le poignard et la manière d'écrire: il aurait reconnu là le style de la Curie romaine.
Sa statue n'a été posée qu'en 1892, et ce n'était pas un hasard: l'Italie tout juste unifiée aimait célébrer ceux qui avaient tenu tête aux papes. Sarpi a aussi écrit une histoire du concile de Trente, publiée à Londres sous un faux nom, si critique envers Rome qu'elle fut aussitôt mise à l'Index. Un moine, oui... mais un moine dangereux.
Derrière toi s'ouvre la Strada Nova, la rue nouvelle. Nouvelle, vraiment: elle a été percée vers 1871, en démolissant des maisons, pour relier la gare au Rialto par une vraie rue large, chose rarissime à Venise. Suis-la vers l'est. Un peu plus loin, sur ta droite, une calle descend vers le Grand Canal et vers le palais le plus doré de la ville.
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10. Ca' d'Oro : la maison d'or
Calle Ca' d'Oro, Cannaregio 3932, 30121 Venezia VE, Italy
Descends la Calle Ca' d'Oro jusqu'au portail. D'ici, tu ne vois que le dos du palais: sa vraie façade regarde le Grand Canal, une dentelle de marbre faite d'arcs, de balcons ajourés et de créneaux, comme si un orfèvre avait pris une maison pour un bijou. Pour l'admirer en entier, il faut la voir depuis l'eau, ou depuis le marché du Rialto, sur l'autre rive.
Ca' d'Oro veut dire la maison d'or, et ce n'est pas une image. Dans les années 1420, le riche marchand Marino Contarini fait construire ce palais gothique et le veut éblouissant. Les sculpteurs Giovanni et Bartolomeo Bon travaillent la pierre, et un peintre venu de France, Jean Charlier, que les Vénitiens appelaient Zuan de Franza, couvre les ornements d'or, de bleu d'outremer et de rouge. Un Français a doré la façade la plus célèbre de Venise.
Les siècles ont été moins tendres. Les couleurs ont disparu, le palais a changé de mains, et au XIXe siècle, la célèbre danseuse Maria Taglioni en devient propriétaire. Les travaux de l'époque, menés sans scrupules, arrachent une partie des éléments anciens, dont le bel escalier gothique de la cour. La maison d'or n'était plus qu'une maison fatiguée.
Le sauveur s'appelle Giorgio Franchetti. Ce baron l'achète en 1894 et passe le reste de sa vie à lui rendre son âme: on raconte qu'il a posé lui-même une partie du pavement de marbre de l'entrée. Il donne le palais à l'État en 1916, et ses cendres reposent dans la cour. À l'intérieur, la Galleria Franchetti garde un Saint Sébastien d'Andrea Mantegna, criblé de flèches, avec une phrase latine qui rappelle que seul le divin est stable, et que tout le reste n'est que fumée.
Une fumée dorée, dans ce cas. Remonte maintenant vers la Strada Nova et continue vers l'est: quelques minutes plus loin, la rue débouche sur un campo animé, dominé par un haut clocher. C'est Santi Apostoli.
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11. Santi Apostoli : douze grues et une reine
Campo Santi Apostoli, Cannaregio, 30121 Venezia VE, Italy
Le Campo Santi Apostoli est un carrefour: on y passe plus qu'on ne s'y arrête, entre la gare et le Rialto, au milieu des sacs de courses et des valises à roulettes. Arrête-toi quand même, et lève la tête vers le clocher élancé, achevé en 1672, qui veille sur tout ce petit monde.
Selon la tradition, l'église remonte aux tout premiers temps de Venise. Saint Magne, un évêque réfugié dans la lagune, aurait vu en rêve les douze apôtres lui indiquer où bâtir une église: là où il trouverait douze grues posées ensemble dans les roseaux. Il les a trouvées ici. Légende ou pas, c'est l'une des plus anciennes paroisses de la ville, reconstruite bien des fois depuis.
À l'intérieur, entre dans la chapelle Corner, sur la droite. C'est un petit joyau de la Renaissance, attribué à Mauro Codussi, et sur son autel brille une toile de Giambattista Tiepolo, la Communion de sainte Lucie, peinte vers 1748. Regarde le plateau au premier plan: il porte les yeux de la sainte. C'est son attribut, le signe de son martyre... pas une faute de goût du peintre.
La chapelle abrite aussi les tombeaux de la famille Corner, celle de Caterina Cornaro, la reine de Chypre. Veuve du roi Jacques II, elle a dû céder son île à la République en 1489, et Venise lui a offert en échange une petite cour à Asolo, dans les collines. Son père, Marco Corner, repose ici. Une reine sans royaume, et une famille qui avait payé sa gloire très cher.
Avant de partir, jette un œil au rio derrière l'église, où les barques de livraison se croisent à toute heure: c'est par l'eau que Venise se ravitaille encore. Traverse le pont, prends la Salizada San Canzian, et laisse-toi guider vers une boîte de marbre posée au bord d'un canal.
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12. Santa Maria dei Miracoli : la boîte à bijoux
Campo dei Miracoli, Cannaregio, 30121 Venezia VE, Italy
La voilà, la boîte à bijoux de Venise: une petite église entièrement revêtue de marbres colorés, rose, gris, blanc veiné, posée au ras d'un canal comme un coffret que quelqu'un aurait oublié là. Fais-en le tour lentement, du côté de l'eau: les plaques de marbre semblent flotter.
Tout commence par une image. Au début du XVe siècle, une peinture de la Vierge est accrochée au coin d'une maison voisine, comme il y en avait tant dans les rues. Vers 1480, on raconte qu'elle fait des miracles: un homme tiré vivant de l'eau, des malades guéris. Les offrandes affluent si vite qu'on décide de lui construire un sanctuaire. Entre 1481 et 1489, Pietro Lombardo et ses fils bâtissent Santa Maria dei Miracoli.
Pietro Lombardo, c'est l'homme du portail de San Giobbe, là où tu as commencé la promenade. Ici, il a poussé son art jusqu'au bout: des pilastres sculptés de sirènes, d'enfants et de feuillages, un chœur surélevé auquel on monte par un grand escalier, et un plafond à caissons peuplé de figures de prophètes. On dit que certains marbres seraient des restes du chantier de la basilique Saint-Marc... une belle histoire, à prendre avec prudence.
L'eau a failli avoir raison de ce bijou. Le sel de la lagune remonte dans la pierre par capillarité et la fait éclater de l'intérieur. Entre 1987 et 1997, une grande restauration, financée en bonne partie par l'association américaine Save Venice, a démonté et traité les plaques de marbre une à une, avant de les remettre en place. Dix ans de travail pour une église qu'on traverse en dix pas.
C'est l'une des églises où les Vénitiens aiment le plus se marier. Et c'est ici que s'achève la promenade: tu as commencé devant le premier portail de Pietro Lombardo, au bout de Cannaregio, et tu termines devant son chef-d'œuvre. Entre les deux, un ghetto, un peintre, quatre Maures de pierre et un moine poignardé. Le Rialto n'est qu'à quelques minutes au sud... mais rien ne presse.