Venise, Saint-Marc et la Sérénissime : splendeur des doges et chute de 1797

De la place Saint-Marc à San Pietro di Castello : la basilique et ses chevaux, le palais des Doges, le pont des Soupirs, l'Arsenal et les jardins de Napoléon, pour comprendre comment la République de Venise a régné onze siècles et s'est éteinte en un jour de mai

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  1. 1. Giardini Reali : le jardin de Napoléon

    Giardini Reali, Piazza San Marco, 30124 Venezia VE, Italy

    Avance entre les parterres jusqu'au bord de l'eau: devant toi s'ouvre le bassin de Saint-Marc, avec l'île de San Giorgio Maggiore posée sur la lagune comme un décor de théâtre. Derrière toi, la longue façade des Procuratie, et sur ta droite, de l'autre côté du Grand Canal, le grand dôme blanc de la Salute. Bienvenue dans le plus jeune jardin de Venise... et le plus français.

    Pendant des siècles, ici, il n'y avait pas de fleurs, mais du blé. Les Granai di Terranova, les grands greniers de la République, gardaient les réserves de grain qui permettaient à la ville de tenir en cas de disette ou de siège. Une cité sans champs, sans terre cultivable, devait tout stocker et tout surveiller. Puis les Français sont arrivés, et avec eux une autre idée de la ville. Au début du XIXe siècle, les greniers ont été abattus, et à leur place on a dessiné un jardin pour le nouveau palais royal installé dans les Procuratie Nuove, juste derrière toi.

    Pour comprendre cette promenade, retiens une date: le 12 mai 1797. Ce jour-là, sous la menace de l'armée du général Bonaparte, le Grand Conseil vote sa propre dissolution. Plus de mille ans de République s'éteignent en une matinée, sans bataille. Quelques mois plus tard, au traité de Campo Formio, Bonaparte cède Venise à l'Autriche comme une simple monnaie d'échange. La ville passera ensuite de main en main, Autriche, royaume d'Italie napoléonien, Autriche encore, avant de rejoindre l'Italie en 1866.

    Et voici le premier paradoxe: en 1797, Bonaparte fait tomber la Sérénissime sans jamais y mettre les pieds. Il ne viendra qu'une seule fois, devenu empereur, à la fin de l'année 1807, pour une dizaine de jours. Le jardin, lui, est resté. Longtemps négligé, coupé du public, il a été restauré et rouvert en 2019, avec sa pergola et son petit pavillon néoclassique au bord de l'eau.

    Ce jardin, c'est le premier fil de notre histoire: celui de la France qui met fin à Venise, puis la redessine à son goût. Tu vas le suivre de la place Saint-Marc jusqu'au bout de Castello, là où presque plus aucun touriste ne va. Ressors du côté de la place, passe sous les arcades, et rejoins l'aile qui ferme la Piazza à l'ouest, face à la basilique.

  2. 2. Ala Napoleonica, Museo Correr et Caffè Florian

    Piazza San Marco 52, 30124 Venezia VE, Italy

    Mets-toi dos à cette aile qui ferme la place, sous la rangée de statues alignées sur le toit, et regarde vers la basilique: toute la Piazza s'étire devant toi, cent soixante-dix mètres de pierre, d'arcades et de pigeons. Tu tournes le dos à la seule partie de la place que Napoléon a fait construire.

    À cet endroit se dressait une église, San Geminiano, reconstruite au XVIe siècle par Jacopo Sansovino. Mais le nouveau palais royal avait besoin d'un escalier d'honneur et d'une grande salle de bal. En 1807, l'église fut démolie, et l'aile qu'on éleva à sa place porte encore le nom de son commanditaire: l'Ala Napoleonica. Aujourd'hui, c'est l'entrée du Museo Correr, le musée de l'histoire de la ville, où l'on monte justement par cet escalier de parade jusqu'aux salons néoclassiques. Plus tard, sous les Autrichiens, l'impératrice Élisabeth, Sissi, séjourna dans ces appartements.

    On prête à Napoléon une formule sur cette place: le plus beau salon d'Europe. Personne n'a jamais prouvé qu'il l'ait dite, mais elle tombe si juste qu'on la répète partout. Et c'est vrai que la Piazza fonctionne comme un salon: un sol de trachyte gris dessiné de bandes de pierre d'Istrie, des murs d'arcades sur trois côtés, et la basilique au fond, comme une cheminée d'or au bout de la pièce.

    Sous les arcades, sur ta droite, cherche les petits salons de velours rouge et les miroirs du Caffè Florian. Il a ouvert le 29 décembre 1720 sous un nom un peu fanfaron, Alla Venezia Trionfante, à Venise triomphante, mais tout le monde disait simplement chez Floriano, du prénom du patron. C'était l'un des rares cafés où une femme pouvait entrer. Au XIXe siècle, sous l'occupation autrichienne, les patriotes vénitiens s'y retrouvaient, tandis que les officiers autrichiens prenaient leur café en face, au Quadri. Une seule place, deux camps, chacun ses arcades.

    Le plus précieux trésor de cette place, pourtant, Napoléon l'a emporté à Paris... et il est revenu. Remonte toute la Piazza vers la basilique, en laissant le Campanile sur ta droite et la Tour de l'Horloge sur ta gauche, et lève les yeux vers la terrasse au-dessus du grand portail.

  3. 3. Basilique Saint-Marc : les chevaux partis à Paris

    Piazza San Marco 328, 30124 Venezia VE, Italy

    Sur la terrasse au-dessus du portail central, quatre chevaux de bronze doré lèvent la patte comme s'ils allaient sauter dans la foule. Derrière eux, cinq coupoles, des mosaïques d'or, des colonnes de marbre de toutes les couleurs... et sur ta gauche, en haut de la Tour de l'Horloge, deux géants de bronze, les Mori, frappent les heures sur leur cloche depuis la fin du XVe siècle.

    Cette église n'est pas née d'une prière, mais d'un vol. En 828, deux marchands vénitiens dérobent à Alexandrie le corps de l'évangéliste Marc. La légende raconte qu'ils l'ont caché sous des quartiers de porc pour que les douaniers musulmans n'osent pas fouiller la cargaison. Venise tient enfin un saint à la hauteur de ses ambitions, et lui bâtit une église qui sera la chapelle du doge, pas celle de l'évêque. La basilique actuelle est consacrée en 1094, et ses mosaïques d'or couvrent environ huit mille mètres carrés.

    Les chevaux, eux aussi, sont un butin. En 1204, pendant la quatrième croisade, les croisés et les Vénitiens pillent Constantinople. Le doge Enrico Dandolo, presque aveugle et nonagénaire, fait expédier vers la lagune reliques, marbres et colonnes, et ces quatre chevaux qui ornaient l'hippodrome. Qui les a fondus, et quand ? On en débat toujours, entre Grèce antique et Rome impériale.

    Et en décembre 1797, les chevaux repartent. Les soldats de Bonaparte les descendent de la terrasse et les envoient à Paris, où on les installe au sommet de l'arc de triomphe du Carrousel, devant les Tuileries. Pendant plus de quinze ans, les Parisiens passent sous les chevaux de Saint-Marc. Après la chute de l'Empire, en 1815, ils reviennent à Venise et retrouvent leur place. Ceux que tu vois aujourd'hui sont des copies: les originaux, abîmés par la pollution, ont été mis à l'abri à l'intérieur au début des années 1980.

    Autre détail que les Français ont changé: cette basilique n'est la cathédrale de Venise que depuis 1807. Avant, le siège de l'évêque était tout au bout de la ville, là où cette promenade se terminera. Maintenant, descends la Piazzetta vers l'eau, le long de la façade rose et blanche du palais des Doges, jusqu'aux deux grandes colonnes.

  4. 4. La Piazzetta : colonnes de Marc et Todaro, palais des Doges

    Piazzetta San Marco, 30124 Venezia VE, Italy

    Arrête-toi juste avant les deux colonnes de granit qui encadrent la lagune, et surtout, ne passe pas entre elles: les Vénitiens superstitieux font toujours le détour. Sur l'une, le lion ailé de saint Marc. Sur l'autre, saint Théodore, Todaro pour les Vénitiens, le premier patron de la ville, debout sur un crocodile.

    Ces colonnes sont arrivées d'Orient au XIIe siècle, et elles étaient trois. La troisième, raconte-t-on, est tombée à l'eau pendant le débarquement et dort encore quelque part dans la vase. Pour dresser les deux autres, il fallut un ingénieur audacieux, Nicolò Barattieri, qui aurait demandé en récompense le droit d'organiser des jeux de hasard entre les colonnes. La République accepta... puis choisit ce même espace pour les exécutions publiques. D'où le détour.

    Le lion, lui aussi, a fait le voyage de Paris. En 1797, les Français le descendent de sa colonne et le posent sur une fontaine devant les Invalides. Quand on le démonte pour le rendre, en 1815, il tombe et se brise, et il rentre à Venise en morceaux. On l'a réparé, mais regarde-le bien: ce fauve de bronze très ancien est sans doute une chimère antique, venue d'Orient, à laquelle on a ajouté des ailes et un livre.

    À ta gauche, si tu fais face à l'eau, la façade du palais des Doges joue un drôle d'équilibre: la dentelle gothique en bas, le gros mur rose et plein en haut, comme une maison posée sur ses arcades. C'est là, dans la salle du Grand Conseil, la plus vaste du palais, que s'est tenue la dernière séance de la République, le 12 mai 1797. Le quorum n'était pas atteint; dehors, des coups de feu éclatent, et on vote dans la panique. Le doge Ludovico Manin, dit la tradition, ôte alors son bonnet de lin et le tend à son valet: prends-le, je n'en aurai plus besoin.

    Avant de repartir, retourne-toi vers le Campanile. Le matin du 14 juillet 1902, il s'est effondré d'un bloc sur lui-même, et la seule victime fut, paraît-il, le chat du gardien. On l'a reconstruit com'era, dov'era, comme il était et là où il était, et inauguré en 1912. Maintenant, longe le quai vers l'est, le long du palais, jusqu'au premier pont de pierre blanche.

  5. 5. Pont des Soupirs et l'évasion de Casanova

    Ponte dei Sospiri, Rio di Palazzo, San Marco, 30124 Venezia VE, Italy

    Monte sur le pont de la Paglia, trouve une place contre la balustrade et tourne-toi vers l'intérieur du canal: ce petit pont couvert de pierre blanche, avec ses deux fenêtres grillagées, relie le palais des Doges, à gauche, aux prisons, à droite. C'est sans doute le pont le plus photographié du monde... et il ne mène qu'à des cellules.

    Il a été construit au tout début du XVIIe siècle, quand la République a installé une partie de ses prisons de l'autre côté du rio, dans un bâtiment neuf, les Prigioni Nuove. Le pont permettait de conduire les accusés des salles des magistrats jusqu'aux cachots sans jamais passer par la rue. Deux couloirs séparés à l'intérieur, l'un pour l'aller, l'autre pour le retour. Rien de romantique: un passage de service.

    Le nom est venu bien plus tard, avec les romantiques. Lord Byron le met dans un poème célèbre, en 1818, et l'idée s'impose: par ces petites fenêtres, le condamné aurait jeté un dernier regard sur la lagune avant l'ombre, et soupiré. Les gondoliers ont ajouté leur légende à eux: un couple qui s'embrasse sous le pont, en gondole, au coucher du soleil, s'aimera pour toujours.

    Le prisonnier le plus célèbre du palais n'est pourtant pas sorti par là. Giacomo Casanova, arrêté en 1755 et enfermé dans les Piombi, les cellules sous les toits de plomb du palais, s'évade dans la nuit du 31 octobre 1756, par les toits, avec un moine complice. Plus de trente ans après, il raconte l'aventure dans un livre... écrit en français: Histoire de ma fuite des prisons de la République de Venise, publié en 1788. Le Vénitien le plus célèbre de son siècle a choisi la langue de Voltaire pour se moquer de ses geôliers.

    Aujourd'hui, les visiteurs du palais traversent ce pont dans le même sens que les prisonniers, et jettent le même regard à travers les grilles... vers toi. Fais-leur un signe, peut-être. Puis continue sur la Riva degli Schiavoni, la grande promenade au bord du bassin, et arrête-toi quelques pas plus loin devant un palais gothique rose aux fenêtres en ogive.

  6. 6. Riva degli Schiavoni et Hôtel Danieli : George Sand et Musset

    Riva degli Schiavoni, Castello 4196, 30122 Venezia VE, Italy

    Laisse passer le flot des promeneurs et regarde cette façade rose aux fenêtres en ogive, avec son portier en livrée: c'est le palais Dandolo, devenu l'hôtel Danieli. Sous tes pieds, la Riva degli Schiavoni, le quai des Esclavons, où accostaient au temps de la République les bateaux venus de Dalmatie, de l'autre côté de l'Adriatique.

    Le palais a été construit au XIVe siècle pour la famille Dandolo, qui avait donné plusieurs doges à la République. En 1822, un hôtelier nommé Giuseppe Dal Niel le loue, puis l'achète, et en fait une auberge de luxe. Son surnom, Danieli, devient le nom de la maison. Le moment est idéal: avec le romantisme, Venise déchue devient la destination rêvée des écrivains, des peintres et des cœurs mélancoliques.

    Et justement, au tout début de 1834, deux Français débarquent ici. George Sand a vingt-neuf ans, Alfred de Musset vingt-trois. Ils sont amants, célèbres, épuisés, et ils sont venus chercher l'Italie. Très vite, tout se gâte. Sand tombe malade la première, puis c'est Musset qui est terrassé par une forte fièvre, avec des délires. On fait venir un jeune médecin vénitien, Pietro Pagello.

    Tu devines la suite. Pendant que Musset délire, Sand s'éprend du médecin. Musset finit par repartir seul pour Paris à la fin du mois de mars, et Sand reste encore des mois à Venise avec Pagello. De ce naufrage naîtront des pages célèbres des deux côtés: les Lettres d'un voyageur de Sand, et chez Musset, La Confession d'un enfant du siècle. L'hôtel montre encore, avec une fierté discrète, la chambre où tout aurait commencé.

    Le Danieli a gardé ce goût des destins littéraires: Marcel Proust y séjourne avec sa mère en 1900, et Venise reviendra des années plus tard dans les pages d'Albertine disparue. Continue sur la Riva vers l'est, passe le petit pont suivant, puis prends à gauche le sotoportego de San Zaccaria, ce passage couvert qui s'enfonce sous les maisons.

  7. 7. San Zaccaria : doges assassinés et Bellini voyageur

    Campo San Zaccaria, Castello 4693, 30122 Venezia VE, Italy

    Entre dans ce campo calme, à deux minutes de la foule, et laisse monter ton regard le long de la façade: en bas, encore du gothique, en haut, des courbes et des demi-cercles de la Renaissance en pierre blanche d'Istrie. Deux architectes, deux époques, une seule façade, achevée par Mauro Codussi à la fin du XVe siècle.

    Ce coin paisible a vu couler le sang des doges. En 864, le doge Pietro Tradonico est assassiné en sortant des vêpres à San Zaccaria. Trois siècles plus tard, en 1172, le doge Vitale Michiel II, qui fuyait une foule furieuse après une expédition désastreuse contre Byzance, est poignardé tout près d'ici. La maison de l'assassin fut rasée, et la République interdit, dit-on, d'y reconstruire jamais en pierre.

    Le couvent voisin était l'un des plus riches de Venise. Les religieuses venaient des grandes familles patriciennes, souvent placées là sans la moindre vocation, et leur parloir était célèbre pour ses visites mondaines et ses conversations fort peu monastiques. Chaque année, à Pâques, le doge venait en procession rendre visite à l'abbesse. La légende dit même que ce sont les religieuses de San Zaccaria qui ont offert au doge son premier bonnet ducal, le corno.

    À l'intérieur, sur le deuxième autel à gauche, t'attend un tableau de Giovanni Bellini, signé et daté de 1505: la Vierge et l'Enfant entourés de quatre saints, baignés d'une lumière dorée qui semble venir de la toile elle-même. Lui aussi a fait le voyage de Paris, emporté en 1797, et il en est revenu après la chute de Napoléon... transposé du bois sur une toile. Sous le chœur, une crypte très ancienne, où reposent des doges, est régulièrement envahie par l'eau de la lagune.

    On a presque l'impression que tous les chemins de cette promenade mènent à Paris et en reviennent. Ressors sur la Riva par le sotoportego et continue vers l'est: la grande église blanche que tu longes est la Pietà, où un jeune prêtre roux, Antonio Vivaldi, enseigna la musique aux orphelines de l'hospice à partir de 1703. Passe encore deux ponts, puis enfonce-toi dans les calli vers le nord-est jusqu'au rio de l'Arsenal, où deux tours de brique et une famille de lions de pierre t'attendent.

  8. 8. Porta Magna de l'Arsenal : l'usine de la Sérénissime

    Campo de l'Arsenal, Castello, 30122 Venezia VE, Italy

    Plante-toi devant ce portail de pierre blanche orné de lions, au pied des deux tours crénelées qui gardent l'entrée du canal: c'est la Porta Magna de l'Arsenal, élevée en 1460, l'un des tout premiers monuments de la Renaissance à Venise. Derrière ces hauts murs de brique battait le cœur industriel de la République.

    L'Arsenal était sans doute le plus grand complexe industriel d'Europe avant la révolution industrielle. Des milliers d'ouvriers, les arsenalotti, y construisaient les galères presque à la chaîne: la coque passait d'un atelier à l'autre, recevant ici les mâts, là les rames, plus loin les cordages et les armes. Dante, qui l'avait vu, compare dans l'Enfer la poix bouillante où plongent les damnés aux chaudrons de l'Arsenal, où l'on calfatait les navires en hiver.

    En 1574, le jeune roi de France Henri III passe par Venise, et la République veut l'éblouir. On raconte que, pendant le banquet donné en son honneur, les arsenalotti assemblèrent une galère entière sous ses yeux, en quelques heures à peine. Les détails changent selon les récits, mais le message était limpide: personne au monde ne construisait plus vite.

    Regarde maintenant les lions. Les deux plus grands, de part et d'autre de la porte, ont été rapportés de Grèce en 1687 par Francesco Morosini, l'amiral dont un obus, la même année, fit exploser le Parthénon. Le lion assis, le plus grand, gardait le port du Pirée. Sur ses flancs, cherche des lignes sinueuses presque effacées: ce sont des runes, gravées au XIe siècle par des mercenaires scandinaves au service de l'empereur de Byzance.

    Et la fin, une fois de plus, est française. En 1797, les troupes de Bonaparte pillent l'Arsenal, et au début de 1798, avant de laisser la ville aux Autrichiens, elles brûlent le dernier Bucintoro, la galère d'apparat dorée du doge, pour en récupérer l'or. Longe maintenant le rio de l'Arsenal vers la lagune, passe devant le musée naval, et entre dans la rue la plus large de Venise.

  9. 9. Via Garibaldi : le canal que Napoléon a comblé

    Via Giuseppe Garibaldi, Castello, 30122 Venezia VE, Italy

    Te voilà dans une rue qui ne ressemble à aucune autre à Venise: large, droite, avec du linge aux fenêtres, des bancs, des grands-mères qui discutent et des enfants qui jouent au ballon. Ici, tu quittes la ville des cartes postales pour celle des Vénitiens, le Castello populaire des anciens ouvriers de l'Arsenal.

    Cette largeur a une explication: sous tes pieds coulait un canal. En 1807, l'administration napoléonienne décide de le combler pour ouvrir une grande rue droite, à la française, aérée et salubre. On la baptise Via Eugenia, en l'honneur d'Eugène de Beauharnais, le fils adoptif de Napoléon, vice-roi d'Italie. C'est l'une des très rares rues de Venise à porter le nom de via: partout ailleurs, on dit calle, ruga, salizada, fondamenta.

    Après 1866, quand Venise rejoint le royaume d'Italie, la rue change de héros et prend le nom de Giuseppe Garibaldi, le général aux chemises rouges. Au bout, à l'entrée des jardins, un monument de bronze du XIXe siècle le montre debout sur un rocher. Les Vénitiens ont changé l'enseigne, mais pas la rue: la ligne droite tracée par les Français est restée.

    Ce quartier était celui des arsenalotti. La République les logeait près de leurs chantiers, les payait régulièrement, et leur réservait des honneurs que bien des nobles leur enviaient. C'étaient eux qui ramaient sur le Bucintoro le jour de la Sensa, quand le doge jetait un anneau dans la mer pour épouser l'Adriatique. Et c'étaient eux qui portaient le nouveau doge sur leurs épaules, autour de la place Saint-Marc, le jour de son élection, pendant qu'il jetait des pièces à la foule.

    Napoléon, lui, voyait plus loin qu'une rue: il voulait offrir à Venise un jardin public, comme les promenades de Paris, et il l'a fait aménager à quelques pas d'ici. Cherche, sur le côté de la rue, la grande allée bordée d'arbres, le Viale Garibaldi, et suis-la vers la lagune jusqu'aux jardins.

  10. 10. Giardini : le jardin public de Napoléon et la Biennale

    Giardini Napoleonici, Viale Giuseppe Garibaldi, Castello, 30122 Venezia VE, Italy

    Écoute un instant: des oiseaux, le vent dans les pins et les platanes, des pas sur le gravier. Dans une ville de pierre et d'eau, ce bruit de feuilles est presque un événement. Tu entres dans les Giardini, le plus grand espace vert du centre historique, ouvert sur la lagune.

    Un décret de 1807 ordonne la création d'un jardin public, sur le modèle des promenades parisiennes. L'architecte Giannantonio Selva le dessine, avec de grandes allées et une terrasse au bord de l'eau. Mais pour faire de la place, il faut raser tout un morceau de quartier: plusieurs couvents, plusieurs églises, des maisons. On n'a guère demandé leur avis aux religieuses.

    C'est le grand paradoxe de la Venise napoléonienne. La même administration qui ferme des dizaines d'églises et de couvents, disperse les tableaux et fond l'argenterie des sacristies, offre aussi aux Vénitiens leur premier grand jardin public et leurs premières rues droites. Pour les uns, c'est un saccage. Pour les autres, une modernisation. Les deux sont vrais, et les Vénitiens se disputent encore à ce sujet.

    Ces jardins ont trouvé, à la fin du siècle, une seconde vie inattendue. En 1895, la ville y organise une grande exposition internationale d'art: la Biennale de Venise est née. Peu à peu, les pays construisent leur propre pavillon sous les arbres, la Belgique la première en 1907, puis la Hongrie, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, et la France dès 1912. Aujourd'hui, une année sur deux pour l'art et l'autre pour l'architecture, ces allées accueillent des artistes du monde entier.

    Avance jusqu'au bord de l'eau et regarde vers l'ouest: tu vois toute la Riva que tu viens de parcourir, jusqu'au Campanile et aux coupoles de Saint-Marc. Pour la dernière étape, ressors par le nord des jardins, suis la Secco Marina jusqu'au campo Ruga, puis traverse le long pont vers l'île de San Pietro, avec son clocher blanc légèrement penché.

  11. 11. San Pietro di Castello : la cathédrale déchue

    Campo San Pietro, Castello 70, 30122 Venezia VE, Italy

    Te voilà sur une petite île au bout du monde vénitien: un grand pré d'herbe, une église à la façade blanche, et à côté, un campanile de pierre d'Istrie légèrement penché, qui se reflète dans le canal. Pas de boutiques, du linge qui sèche, des chaises en plastique devant les portes... et pourtant, pendant plus de mille ans, c'était le centre religieux de Venise.

    Cette île s'appelait Olivolo, et c'est l'un des tout premiers noyaux habités de la lagune. Au VIIIe siècle, on y installe un évêque. Et la République fait très tôt un choix politique génial: laisser l'évêque ici, au bout de la ville, bien loin du palais des Doges. Saint-Marc reste la chapelle privée du doge. L'Église a sa cathédrale, l'État a son saint, et chacun reste chez soi.

    En 1807, sous Napoléon, tout bascule: le siège du patriarche est transféré à Saint-Marc, qui devient enfin cathédrale, et San Pietro n'est plus qu'une église de quartier, au bout de tout. C'est la boucle de notre promenade. En dix ans, la France a fait tomber la République, emporté ses chevaux et son lion, rasé ses greniers, comblé ses canaux, planté ses jardins... et même changé l'adresse de son évêque.

    À l'intérieur, cherche sur la droite un vieux siège de pierre, la Cattedra di San Pietro. La tradition dit que l'apôtre Pierre s'y serait assis à Antioche. Mais son dossier est fait d'une stèle funéraire musulmane, gravée de versets du Coran en arabe. Un trône de saint taillé dans une tombe d'Orient: Venise, c'est aussi ça, un carrefour où tout se mélange, même les reliques.

    La façade suit un projet de Palladio, et le campanile est l'œuvre de Mauro Codussi, l'architecte de la façade de San Zaccaria. Assieds-toi un moment sur l'herbe. De la place Saint-Marc à ce pré tranquille, tu as traversé mille ans de Sérénissime et dix ans de Napoléon. Le vaporetto t'attend à quelques minutes pour te ramener vers le centre... mais rien ne t'empêche de rester encore un peu, à écouter les cloches.