Du château Saint-Ange à Saint-Pierre : le Borgo, les papes et le sac de Rome
Le pont des anges du Bernin, la forteresse d'Hadrien, le corridor secret des papes, la plus grande église de la chrétienté, la porte des gardes suisses et les murs du Vatican : une promenade au cœur de la Rome pontificale
Rome · 11 stops · 27 min audio · Generated
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1. Pont Saint-Ange : la haie d'honneur des anges du Bernin
Ponte Sant'Angelo, 00186 Roma RM, Italy
Avance jusqu'au milieu du pont et arrête-toi entre deux anges de marbre. Sous tes pieds, le Tibre coule vert et lent; devant toi, le château ferme l'horizon comme un tambour géant. Et de chaque côté, dix anges te regardent passer, chacun tenant un objet étrange: une éponge, des clous, une colonne, un fouet, une couronne d'épines.
Ce pont est bien plus vieux que ses anges. L'empereur Hadrien l'a fait construire vers l'an 134 pour relier la ville à son propre tombeau, sur l'autre rive: on l'appelait alors le pont Aelius, du nom de famille de l'empereur. Ses trois arches centrales sont encore romaines. Pendant des siècles, il fut presque le seul passage vers Saint-Pierre, et tous les pèlerins d'Europe l'ont franchi.
Parfois, ils étaient trop nombreux. Pendant le jubilé de 1450, la foule était si compacte qu'une panique a éclaté sur le pont: des pèlerins ont été piétinés, d'autres sont tombés dans le fleuve, et l'on a compté plus d'une centaine de morts. Après ce drame, on a dégagé les abords du pont, et l'on a peu à peu transformé ce passage dangereux en vestibule solennel.
En 1667, le pape Clément IX confie le projet au Bernin, qui a près de soixante-dix ans. L'idée est géniale: faire de la traversée un chemin de croix. Chaque ange porte un instrument de la Passion, avec une inscription latine sur son socle. Le Bernin sculpte lui-même deux anges, celui de la couronne d'épines et celui de l'inscription INRI... mais on les juge trop beaux pour les livrer à la pluie et au gel. Les originaux sont aujourd'hui à l'abri dans l'église Sant'Andrea delle Fratte, et ceux que tu vois ici sont des copies réalisées par ses élèves.
Regarde les visages: aucun ne triomphe, tous ont l'air bouleversés, et leurs drapés claquent comme dans une bourrasque permanente. Le Bernin voulait que le pèlerin ressente la Passion avant même d'arriver à la basilique. Continue tout droit: la tombe d'un empereur t'attend sur l'autre rive, et elle a eu bien des vies.
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2. Château Saint-Ange : tombeau, forteresse et prison
Lungotevere Castello 50, 00193 Roma RM, Italy
Plante-toi au pied de l'énorme cylindre de pierre et de brique, posé sur sa base carrée, avec, tout en haut, un ange de bronze qui rengaine son épée. Ce bâtiment a été tour à tour tombeau, forteresse, prison, palais et musée... et il porte encore les cicatrices de chacune de ces vies.
Au départ, c'est un mausolée. Hadrien le fait commencer vers 130 pour y reposer avec sa famille, et son successeur Antonin le Pieux l'achève en 139. Le tambour était alors revêtu de marbre blanc et couronné de statues. On y dépose les cendres des empereurs jusqu'au début du IIIe siècle. Puis l'Empire vacille, et le tombeau, intégré aux murailles de la ville, devient un bastion imprenable au bord du fleuve.
Et l'ange ? En 590, la peste ravage Rome. Le pape Grégoire le Grand conduit une procession de pénitence à travers la ville, et la légende raconte qu'en passant ici, il voit l'archange Michel, au sommet du mausolée, remettre son épée au fourreau. L'épidémie s'arrête. Depuis, on l'appelle le château de l'Ange, et la statue de bronze installée là-haut en 1753 répète ce geste pour l'éternité.
Les papes en font leur coffre-fort, leur refuge et leur prison. L'orfèvre florentin Benvenuto Cellini y est enfermé en 1538. Dans ses mémoires, il raconte comment il s'est évadé en descendant les remparts avec des draps noués, s'est brisé la jambe en tombant, puis s'est traîné dans les rues avant d'être finalement rendu au pape. Et c'est de la terrasse, tout en haut, que l'héroïne de Tosca, l'opéra de Puccini créé à Rome en 1900, se jette dans le vide au dernier acte.
Maintenant, regarde vers l'ouest, en direction de Saint-Pierre: tu vois ce long mur crénelé qui part du château et file entre les maisons ? C'est par là que les papes s'enfuyaient quand Rome tournait mal. Contourne le château et suis ce mur vers le Vatican.
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3. Passetto di Borgo : le corridor secret des papes
Via dei Corridori, 00193 Roma RM, Italy
Tu longes maintenant un mur énorme, percé d'arches, et si tu lèves les yeux, tu verras qu'il porte à son sommet un couloir couvert, comme une rue suspendue au-dessus des toits. C'est le Passetto, le petit passage: un corridor d'environ huit cents mètres qui relie les palais du Vatican au château Saint-Ange.
Ce mur est d'abord une défense. En 846, des pillards sarrasins remontent le Tibre et saccagent la basilique Saint-Pierre, qui se trouvait alors hors des murailles de Rome. Quelques années plus tard, le pape Léon IV fait entourer tout le quartier d'une enceinte: c'est la Cité léonine. À la fin du XIIIe siècle, sous Nicolas III, on aménage le sommet du mur en corridor, et les papes gagnent une issue de secours privée vers leur forteresse.
Elle servira pour de vrai. En 1494, Alexandre VI Borgia s'y réfugie quand les troupes du roi de France Charles VIII entrent dans Rome. Mais la scène la plus célèbre se joue le 6 mai 1527. Les lansquenets de Charles Quint et des mercenaires espagnols ont franchi les murailles, et le Borgo tombe en quelques heures. Le pape Clément VII, un Médicis, court le long de ce corridor vers le château, pendant qu'on se bat encore autour de Saint-Pierre.
L'historien Paolo Giovio, qui courait à ses côtés, raconte qu'il a jeté son propre manteau violet sur les épaules du pape, pour que sa robe blanche ne fasse pas de lui une cible pour les arquebusiers postés en contrebas. Clément VII restera enfermé dans le château pendant sept mois, à regarder sa ville brûler, et devra payer une rançon énorme pour retrouver sa liberté.
Le corridor est toujours là, presque intact, et il est parfois ouvert aux visiteurs depuis le château. Pense à tous ceux qui l'ont parcouru en retenant leur souffle, le bruit des bottes sous leurs pieds... Maintenant, éloigne-toi du mur et glisse-toi vers le nord, dans la rue la plus vivante du quartier: Borgo Pio.
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4. Borgo Pio : le village au pied du Vatican
Borgo Pio, 00193 Roma RM, Italy
Tu entres dans Borgo Pio, une rue piétonne pavée de sampietrini, ces petits pavés de basalte, bordée de façades ocre, de linge aux fenêtres, de trattorias et de boutiques d'objets religieux. À quelques centaines de mètres de la plus grande église du monde catholique, on se croirait dans un village.
Pendant tout le Moyen Âge, le Borgo n'était pas vraiment Rome. C'était une ville à part, la Cité léonine, avec ses murs, ses auberges pour pèlerins, ses écuries et ses changeurs de monnaie. Le mot borgo lui-même viendrait du germanique burg, le bourg fortifié, peut-être par l'intermédiaire des pèlerins saxons installés ici. Il faudra attendre 1586 et le pape Sixte V pour que le Borgo devienne officiellement le quatorzième rione, le quatorzième quartier de Rome.
La rue porte le nom de Pie IV, un pape de la famille Médicis de Milan, qui fit agrandir et lotir le quartier au nord dans les années 1560. On l'appelait alors la Civitas Pia. On y traça des rues droites, bordées de maisons modestes pour ceux qui faisaient tourner la cour pontificale: palefreniers, cuisiniers, gardes, copistes, sacristains. Le Borgo vivait du Vatican, comme un village vit de son château.
Le Borgo a aussi abrité un voisin dont personne ne voulait. Giovanni Battista Bugatti, dit Mastro Titta, fut le bourreau des papes de 1796 à 1864, et ses carnets recensent plus de cinq cents exécutions. Il vivait ici, dans une ruelle du Borgo, et l'on raconte qu'il n'avait pas le droit de traverser le Tibre sans raison, pour sa propre sécurité: les exécutions avaient lieu de l'autre côté, sur la petite place au bout du pont Saint-Ange. Alors, quand on le voyait franchir le pont, tout Rome comprenait que l'échafaud se préparait. L'expression est restée dans le parler romain: Mastro Titta passa ponte.
Remarque aussi le calme. Depuis que les démolitions du XXe siècle ont rasé le cœur du vieux Borgo pour ouvrir la grande avenue vers Saint-Pierre, ces quelques rues parallèles sont les derniers témoins du quartier médiéval des pèlerins. Prends maintenant l'une des ruelles vers le sud: elle débouche sur cette fameuse avenue.
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5. Via della Conciliazione et Santa Maria in Traspontina
Via della Conciliazione 14, 00193 Roma RM, Italy
Débouche sur la via della Conciliazione, une avenue large et rectiligne, bordée de lampadaires en forme d'obélisques, qui file droit du Tibre au dôme de Saint-Pierre comme une piste d'atterrissage. Tout paraît évident, monumental, prévu depuis toujours. Et pourtant, cette avenue n'a même pas cent ans.
Son nom rappelle la Conciliation: les accords du Latran, signés le 11 février 1929 entre l'Italie de Mussolini et le Saint-Siège. Ils créent l'État de la Cité du Vatican et mettent fin à soixante ans de brouille, depuis que les troupes italiennes avaient pris Rome au pape en 1870. Pour célébrer cette réconciliation, le régime veut une grande perspective triomphale entre le fleuve et la basilique.
Le problème, c'est qu'il y avait déjà quelque chose ici: la Spina di Borgo, une arête de maisons, de palais et de ruelles médiévales serrée entre deux rues parallèles. Le 29 octobre 1936, Mussolini donne lui-même le premier coup de pioche. Les démolitions durent des années, des centaines de familles sont relogées en périphérie, et l'avenue, dessinée par Marcello Piacentini et Attilio Spaccarelli, n'est achevée qu'en 1950, pour le jubilé.
Ce qu'on a perdu, c'est la surprise. Avant, on arrivait à Saint-Pierre par des ruelles étroites et sombres, et soudain la place s'ouvrait, immense, avec la colonnade qui t'enveloppait d'un coup. Le Bernin avait pensé cet effet de théâtre. Retourne-toi vers la basilique: vue d'ici, de loin, elle paraît presque plus petite qu'elle n'est.
Regarde maintenant l'église de Santa Maria in Traspontina, sur le côté de l'avenue. Elle a été reconstruite à partir de 1566, un peu en retrait de l'ancienne, rasée parce qu'elle gênait les tirs des canons du château. Et l'on raconte que sa coupole a été laissée basse, sans tambour, pour la même raison. Ici, les canons passaient avant les clochers... Prends maintenant la via della Traspontina, juste à côté, vers le fleuve: une église au nom venu d'Angleterre t'attend dans la rue parallèle.
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6. Santo Spirito in Sassia : les Saxons et la roue des enfants trouvés
Borgo Santo Spirito, 00193 Roma RM, Italy
Devant toi, une façade Renaissance toute simple, et juste à côté, sur le mur du vieil hôpital qui borde la rue, une petite ouverture ménagée dans la pierre, à hauteur de main. Beaucoup passent sans la remarquer. Pourtant, ce dispositif a sauvé des milliers d'enfants.
D'abord, le nom. Sassia vient de Saxons. Au VIIIe siècle, des pèlerins anglo-saxons venus d'Angleterre s'installent ici, à deux pas du tombeau de saint Pierre, avec leur église, leur hospice et leur cimetière: on appelait ce coin la Schola Saxonum. La tradition en attribue la fondation à Ine, roi du Wessex, venu finir ses jours à Rome.
Puis vient la légende qui explique la petite ouverture. Vers l'an 1200, le pape Innocent III aurait fait un cauchemar: des pêcheurs du Tibre remontaient dans leurs filets des nouveau-nés noyés, abandonnés par des mères désespérées. Bouleversé, il fonde ici un grand hôpital, et l'on installe la ruota, la roue des enfants trouvés: un cylindre de bois tournant où une mère pouvait déposer son bébé depuis la rue, faire pivoter la roue et sonner une cloche, sans jamais montrer son visage. De l'autre côté, on recueillait l'enfant.
L'hôpital a été reconstruit sous le pape Sixte IV dans les années 1470, avec une immense salle couverte de fresques, la corsia Sistina, longue de plus de cent mètres. On le présente comme l'un des plus anciens hôpitaux d'Europe, et il soigne toujours des malades aujourd'hui. L'église, elle, a dû être rebâtie après 1527 par Antonio da Sangallo le Jeune.
Car le sac de Rome a commencé à quelques pas d'ici. À l'aube du 6 mai 1527, dans le brouillard, l'armée impériale donne l'assaut aux murailles du Borgo, là où se dresse aujourd'hui, à quelques pas de l'église, la porte Santo Spirito, que Sangallo n'a jamais achevée. Son chef, le connétable Charles de Bourbon, un prince français passé au service de Charles Quint, est tué d'un coup d'arquebuse sur son échelle, et Benvenuto Cellini jurera toute sa vie que c'est lui qui a tiré. Sans chef pour la retenir, l'armée se déchaîne, et Rome est pillée pendant des semaines. Remonte maintenant vers la place Saint-Pierre et longe par l'extérieur le bras sud de la colonnade.
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7. Colonnade du Bernin et palais du Saint-Office
Piazza del Sant'Uffizio, 00193 Roma RM, Italy
Entre sous la colonnade et marche entre les colonnes: quatre rangées de fûts de travertin, si serrées qu'on se croirait dans une forêt de pierre. Au-dessus de toi, sur la balustrade, une armée de saints regarde la place. Il y en a cent quarante, et chacun mesure plus de trois mètres.
Le Bernin conçoit cet ensemble entre 1656 et 1667 pour le pape Alexandre VII: deux cent quatre-vingt-quatre colonnes en tout. Et il en a lui-même donné le sens. Ces deux bras courbes sont ceux de l'Église, une mère qui accueille les catholiques pour les affermir dans la foi, les hérétiques pour les réconcilier, et les infidèles pour leur révéler la vraie foi. Une étreinte de pierre, grande ouverte sur le monde.
Et voici le tour de magie. Sur le pavé de la place, entre l'obélisque et chacune des deux fontaines, un disque de marbre porte l'inscription centro del colonnato. Places-y tes pieds et regarde la colonnade: les quatre rangées s'alignent parfaitement, et tu ne vois plus qu'une seule colonne. Le Bernin a disposé les fûts en rayons à partir de ces deux points précis. Fais un pas de côté, et la forêt réapparaît.
Juste derrière ce bras sud se dresse un grand palais austère: le palais du Saint-Office, établi sous le pape Pie V à partir de 1566, siège de l'Inquisition romaine. C'est là que se réunissait la congrégation chargée de veiller sur la doctrine, de censurer les livres et de juger les hérésies. Elle existe toujours, sous le nom de Dicastère pour la doctrine de la foi, et elle occupe toujours le même bâtiment.
Il y a quelque chose de vertigineux dans ce voisinage: d'un côté, les bras grands ouverts du Bernin; de l'autre, les bureaux où l'on décidait qui était hérétique. Rome est faite de ces contrastes. Maintenant, avance sur la place vers l'obélisque, et cherche en chemin le disque de marbre: l'expérience vaut le détour.
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8. Place Saint-Pierre : l'obélisque de Caligula
Piazza San Pietro, 00120 Città del Vaticano
Te voilà au centre de la place Saint-Pierre, au pied de l'obélisque. Il mesure vingt-cinq mètres et demi sans son socle, il est taillé dans un seul bloc de granit rouge, et il ne porte aucun hiéroglyphe. Il a pourtant derrière lui deux mille ans de voyages et une histoire digne d'un roman.
C'est l'empereur Caligula qui le fait venir d'Égypte, vers l'an 37, pour orner le cirque qu'il fait construire ici, au pied de la colline du Vatican, et que Néron utilisera ensuite. Selon la tradition, c'est dans ce cirque, ou tout près, que saint Pierre a été crucifié la tête en bas. L'obélisque aurait donc été témoin du martyre de l'apôtre. Pendant quinze siècles, il est resté debout au flanc de la basilique: c'est le seul obélisque de Rome qui ne soit jamais tombé.
En 1586, le pape Sixte V décide de le déplacer au centre de la place. L'ingénieur Domenico Fontana mobilise environ neuf cents hommes, cent quarante chevaux et des dizaines de treuils. Le jour de l'érection, le silence absolu est imposé à la foule, sous peine de mort. La légende raconte qu'au moment critique, les cordes chauffent et menacent de céder, et qu'un marin ligure, Benedetto Bresca, brave l'interdiction en criant: acqua alle funi, de l'eau sur les cordes ! On mouille les câbles, l'obélisque se redresse. Au lieu d'être puni, Bresca aurait obtenu pour sa famille le privilège de fournir les palmes du dimanche des Rameaux.
Au Moyen Âge, on croyait que la boule de bronze qui le coiffait contenait les cendres de Jules César. Quand on l'a descendue, on n'y aurait trouvé que de la poussière. Elle est aujourd'hui aux musées du Capitole, et une croix qui renfermerait un fragment de la vraie Croix l'a remplacée au sommet.
Regarde aussi le pavé autour de toi: des dalles de marbre dessinent une rose des vents, et une ligne marque le méridien, car l'obélisque sert d'aiguille à un immense cadran solaire. Le païen et le chrétien, l'Égypte et Rome, tout se mêle ici. Il ne te reste qu'à traverser la place et à gravir les marches de la basilique.
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9. Basilique Saint-Pierre : la coupole et la Pietà
Piazza San Pietro, 00120 Città del Vaticano
Lève les yeux vers la façade de Carlo Maderno, large de près de cent quinze mètres, avec ses statues géantes du Christ, de saint Jean-Baptiste et des apôtres, et derrière elle, la coupole de Michel-Ange qui semble flotter au-dessus de tout. Tu es devant la plus grande église de la chrétienté... et sous tes pieds, quelque part, il y a un tombeau.
Tout a commencé par une tombe modeste, dans une nécropole au flanc de la colline du Vatican, que la tradition attribue à l'apôtre Pierre. Au IVe siècle, l'empereur Constantin fait bâtir juste au-dessus une immense basilique, qui tiendra plus de mille ans. En 1506, Jules II, la trouvant délabrée, ose l'impensable: la raser pour en construire une nouvelle. Le chantier durera cent vingt ans, verra passer Bramante, Raphaël, Michel-Ange, Maderno et le Bernin, et l'église ne sera consacrée qu'en 1626.
Michel-Ange prend la direction des travaux en 1546, à soixante et onze ans, et refuse d'être payé: il travaille, dit-il, pour l'amour de Dieu. Il dessine la coupole mais meurt en 1564 sans la voir achevée; ce sont Giacomo della Porta et Domenico Fontana qui la referment en 1590. Avec sa croix, elle culmine à environ cent trente-six mètres, et reste la plus haute de Rome.
En entrant, tourne tout de suite à droite. Derrière une vitre, la Pietà: Marie tenant sur ses genoux le corps de son fils. Michel-Ange l'a sculptée à vingt-quatre ans à peine. C'est la seule œuvre qu'il ait jamais signée, sur le ruban qui traverse la poitrine de la Vierge. On raconte qu'il entendit des visiteurs l'attribuer à un autre sculpteur, et qu'il revint de nuit graver son nom dans le marbre. La vitre, elle, a été installée après 1972, quand un déséquilibré a frappé la statue à coups de marteau.
Sous la coupole, le baldaquin de bronze du Bernin, haut d'une trentaine de mètres, couvre l'autel du pape. Il se dresse exactement au-dessus de la tombe attribuée à Pierre, que les fouilles menées sous la basilique dans les années 1940 ont retrouvée au cœur de la nécropole. Prends ton temps à l'intérieur. Puis ressors sur la place et dirige-toi vers le bras nord de la colonnade, à gauche en sortant: une grille gardée par les soldats du pape t'attend au bout.
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10. Porte Sainte-Anne : les gardes suisses et le 6 mai 1527
Via di Porta Angelica, 00193 Roma RM, Italy
Devant cette grille, de jeunes soldats de la Garde suisse contrôlent les voitures, les vélos et les piétons qui entrent au Vatican. Ce n'est pas un décor pour touristes: la porte Sainte-Anne est l'entrée de service du plus petit État du monde, celle des employés, des livraisons, de la poste et de la pharmacie.
La Garde suisse pontificale est née le 22 janvier 1506, quand cent cinquante soldats suisses arrivent à Rome à l'appel du pape Jules II, celui-là même qui lance la construction de la nouvelle basilique et commande le plafond de la chapelle Sixtine à Michel-Ange. Les fantassins suisses étaient alors réputés les meilleurs d'Europe: disciplinés, loyaux et redoutables.
Vingt et un ans plus tard, ils le prouvent. Le 6 mai 1527, pendant le sac de Rome, la Garde fait face aux troupes impériales près de Saint-Pierre. Sur cent quatre-vingt-neuf gardes, cent quarante-sept tombent, avec leur commandant Kaspar Röist. Les quarante-deux survivants escortent Clément VII le long du Passetto jusqu'au château. C'est leur sacrifice qui a donné au pape le temps de s'enfuir.
Depuis, c'est chaque 6 mai que les nouvelles recrues prêtent serment, dans la cour Saint-Damase, en levant trois doigts: un pour chaque personne de la Trinité. Il faut être suisse, catholique, célibataire au moment de l'engagement, et avoir fait son école de recrues dans l'armée suisse. Quant à l'uniforme rayé bleu, jaune et rouge, il n'a pas été dessiné par Michel-Ange, contrairement à la légende: sa forme actuelle date de 1914, œuvre d'un commandant passionné d'histoire, Jules Repond, qui s'inspira des fresques de la Renaissance.
Juste derrière la grille, tu aperçois une petite église, Sant'Anna dei Palafrenieri, la paroisse du Vatican, qui a donné son nom à la porte. Elle a été construite au XVIe siècle pour la confrérie des palefreniers du pape. Pour la dernière étape, longe le mur du Vatican vers le nord par la via di Porta Angelica, puis tourne à gauche sur le viale Vaticano, au pied des remparts, jusqu'à l'entrée des musées.
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11. Murs du Vatican et entrée des Musées : l'année 1506
Viale Vaticano, 00165 Roma RM, Italy
Lève la tête vers cette muraille haute et lisse, couronnée de bastions, qui longe la rue sur des centaines de mètres. C'est une frontière d'État: de ce côté, l'Italie; de l'autre, la Cité du Vatican, quarante-quatre hectares à peine, un pays entier plus petit que bien des parcs urbains. Le matin, la file des visiteurs serpente au pied du mur, parfois jusqu'au coin de la rue.
Ces remparts datent pour l'essentiel des XVIe et XVIIe siècles. Après le traumatisme du sac de 1527, les papes ont voulu enfermer le Vatican derrière des bastions modernes, en angle, capables de résister au canon, à la place des vieilles murailles médiévales. Depuis les accords du Latran de 1929, ils marquent aussi une frontière internationale, que tu peux toucher du doigt sans passeport.
Derrière ce mur commencent les Musées du Vatican, et leur naissance a une date. En janvier 1506, dans une vigne de l'Esquilin, on déterre un groupe de marbre antique: un prêtre et ses deux fils étouffés par des serpents. Le pape Jules II envoie aussitôt l'architecte Giuliano da Sangallo, accompagné, raconte-t-on, de Michel-Ange. Sangallo reconnaît au premier coup d'œil le Laocoon décrit par Pline l'Ancien. Jules II l'achète et l'installe dans la cour du Belvédère: c'est le premier noyau des collections.
1506... Remarque la coïncidence. Cette même année, Jules II accueille les premiers gardes suisses et pose la première pierre de la nouvelle basilique Saint-Pierre. En quelques mois, ce pape guerrier a lancé trois des choses que tu as vues aujourd'hui. À l'intérieur des musées t'attendent la chapelle Sixtine, les chambres de Raphaël, et un escalier en double hélice dessiné en 1932 par Giuseppe Momo, où ceux qui montent ne croisent jamais ceux qui descendent.
Ici s'achève la promenade. Tu es parti du pont des anges, tu as traversé la forteresse d'un empereur, suivi le corridor de la fuite, flâné dans le village du Borgo, croisé la roue des enfants trouvés, la colonnade du Bernin, l'obélisque de Caligula, la coupole de Michel-Ange et la porte des Suisses. Près de deux mille ans d'histoire en moins de trois kilomètres. Si tu as encore des forces, la porte des musées est là... sinon, le quartier de Prati, juste derrière toi, t'offrira une terrasse pour te reposer.