Le Quartier latin des écrivains et des étudiants : de la fontaine Saint-Michel à la rue Mouffetard, Paris
Thermes romains, Sorbonne de 1257, Panthéon des grands hommes, la chambre d'Hemingway et la cour où Joyce acheva Ulysse : la montagne Sainte-Geneviève racontée page après page
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1. Fontaine Saint-Michel : le rendez-vous des étudiants
Place Saint-Michel, 75006 Paris, France
Tu es face à un mur entier transformé en décor de théâtre: quatre colonnes de marbre rouge, deux dragons ailés qui crachent de l'eau, et tout en haut l'archange saint Michel, épée levée, qui écrase le diable sous son pied. Bienvenue au point de rendez-vous préféré des étudiants parisiens depuis plus d'un siècle et demi. « On se retrouve à la fontaine »... et tout le monde sait laquelle.
La fontaine Saint-Michel a été inaugurée en 1860. Elle est signée Gabriel Davioud, l'architecte des grands travaux du baron Haussmann. Le nouveau boulevard venait d'éventrer le vieux quartier, et il fallait habiller l'angle d'un pâté d'immeubles. Davioud a eu une idée de décorateur: adosser contre le pignon une façade monumentale de vingt-six mètres de haut, comme un rideau de scène. Et il a mélangé les pierres et les marbres de toutes les couleurs, ce qui a fait hurler les critiques: trop criard, trop chargé, presque vulgaire. Les Parisiens, eux, l'ont adoptée tout de suite.
Approche-toi du bassin et cherche les plaques fixées sur la pierre. Elles rappellent les jeunes combattants tombés sur cette place en août 1944, pendant les combats de la Libération, quand le boulevard était devenu un champ de tir. Vingt-quatre ans plus tard, en mai 1968, c'est encore ici, sur le Boul'Mich comme disent les étudiants, que les pavés ont volé et que les grenades lacrymogènes ont rempli la nuit.
Mais au fait, pourquoi Quartier latin ? Parce que pendant des siècles, dans ces ruelles, on parlait latin. Au Moyen Âge, les étudiants arrivaient de toute l'Europe, de Bohême, d'Écosse, de Pologne, de Scandinavie, et la seule langue qu'ils partageaient, c'était celle des cours. Jusqu'à la Révolution, l'Université enseignait en latin, disputait en latin, se querellait en latin. Les aubergistes du coin baragouinaient sûrement un latin de cuisine pour vendre leur vin à cette jeunesse turbulente et fauchée.
Retourne-toi une seconde: derrière toi coule la Seine, et ce quartier a toujours vécu les pieds dans le fleuve, la tête sur la colline. C'est cette colline que nous allons gravir ensemble, de livre en livre. Prends la rue de la Huchette, tourne à droite dans la rue de la Harpe, puis à gauche dans la rue Saint-Séverin. Au bout de quelques pas, un clocher gothique hérissé de monstres va surgir au-dessus des toits.
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2. Saint-Séverin : gargouilles et pilier tordu
3 Rue des Prêtres-Saint-Séverin, 75005 Paris, France
Avant d'entrer, lève les yeux vers les gouttières de pierre qui jaillissent des murs: des bêtes à moitié humaines, la gueule grande ouverte, prêtes à te cracher la pluie dessus. Ce sont de vraies gargouilles, et Saint-Séverin en abrite toute une ménagerie, perchée au-dessus d'une ruelle où la plupart des passants ne lèvent jamais la tête.
L'église porte le nom d'un ermite qui vivait au bord de la Seine au VIe siècle. Ce que tu vois date surtout du XVe et du début du XVIe siècle, ce gothique flamboyant où la pierre semble se tordre comme des flammes. Dans le clocher sonne l'une des plus anciennes cloches de Paris, datée de 1412. Elle sonnait déjà pendant la guerre de Cent Ans, quand les Anglais tenaient la ville... et elle sonne toujours.
Si la porte est ouverte, va tout au fond, derrière le chœur. Le double déambulatoire forme une forêt de piliers, et au centre, l'un d'eux s'enroule sur lui-même comme un tronc de palmier, ses nervures retombant en spirale vers les voûtes. Des générations d'architectes sont venues le dessiner. Autour, les vitraux de Jean Bazaine, posés dans les années 1960, font entrer dans ce vieux vaisseau une lumière abstraite, bleue, rouge, presque musicale. Le Moyen Âge et le XXe siècle s'y parlent sans se disputer.
Il y avait autrefois ici un cimetière bordé de charniers. Et c'est là, raconte-t-on, qu'en 1474 les médecins de Louis XI ont tenté une opération que personne n'avait osée: retirer un calcul à un homme vivant. Le patient était un archer condamné à mort qui souffrait atrocement de la pierre. On lui aurait promis la grâce s'il survivait. La légende dit qu'il a guéri en quelques semaines... et qu'il est reparti libre, avec un peu d'argent en poche.
Ressors et regarde autour de toi: la rue Saint-Séverin et la rue de la Harpe gardent le tracé du Moyen Âge, étroit et tordu, du temps où des milliers d'étudiants s'entassaient au-dessus des échoppes. Aujourd'hui, ce sont les crêperies et les grills qui ont pris la place des copistes. Traverse la rue Saint-Jacques et prends en face la rue Galande. Une toute petite église t'attend sur la gauche, encore plus vieille, avec un arbre qui a vu passer quatre siècles.
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3. Saint-Julien-le-Pauvre et le plus vieil arbre de Paris
79 Rue Galande, 75005 Paris, France
Entre dans le petit square et avance vers l'arbre qui penche, appuyé sur des béquilles de béton. Son tronc est crevassé, tordu, couvert de lierre, et il a l'air d'un vieillard qui refuse obstinément de s'asseoir. C'est un robinier, et il aurait été planté en 1601. Si c'est vrai, et tout porte à le croire, c'est le plus vieil arbre de Paris.
Il doit son nom à Jean Robin, le botaniste d'Henri IV, qui avait fait venir les graines d'Amérique du Nord. Robin, robinier... l'arbre a gardé le nom de l'homme. Il a vu passer la Fronde, la Révolution, les barricades de la Commune, les bombardements de 1918 et l'Occupation, et chaque printemps, il fleurit encore en grappes blanches et parfumées. Tu peux lui dire bonjour, les Parisiens le font.
Juste à côté, l'église Saint-Julien-le-Pauvre a été construite à partir des années 1160, à peu près au moment où l'on posait les premières pierres de Notre-Dame, dont tu aperçois les tours de l'autre côté du fleuve. Pendant des siècles, l'Université de Paris y tenait ses assemblées et y élisait son recteur. La chronique raconte qu'en 1524, des étudiants furieux du résultat d'une élection ont tout saccagé. Après ça, l'Université a préféré se réunir ailleurs.
Depuis 1889, l'église est confiée aux catholiques grecs melkites, venus du Proche-Orient, et à l'intérieur une iconostase de bois sépare le chœur, comme dans les églises d'Orient. Et le 14 avril 1921, ce lieu paisible a reçu des visiteurs inattendus: André Breton, Tristan Tzara et leurs amis dadaïstes. Ils avaient choisi l'endroit pour inaugurer une série de visites des lieux de Paris qui, disaient-ils, n'ont aucune raison d'exister. Il pleuvait, le public était maigre... et la série s'est arrêtée là.
Avant de partir, regarde les blocs de pierre sculptée posés çà et là dans le square: ce sont des fragments de Notre-Dame, déposés lors des restaurations du XIXe siècle et jamais remontés. Ici, même les cailloux ont une histoire. Reviens maintenant sur la rue Saint-Jacques et remonte-la vers le sud, traverse le boulevard Saint-Germain, et cherche sur ta droite un hôtel gothique à tourelles, accolé à des ruines romaines.
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4. Musée de Cluny : thermes romains et Dame à la licorne
28 Rue Du Sommerard, 75005 Paris, France
Devant toi, deux mondes collés l'un à l'autre: d'un côté, de gros murs de brique et de moellons, rongés, à moitié enterrés; de l'autre, un élégant hôtel gothique avec ses tourelles, ses lucarnes ciselées et sa cour pavée. Entre les deux, il y a treize siècles. Et pourtant, c'est un seul et même musée.
Les murs de brique, ce sont les thermes de Lutèce, construits vers l'an 200. La grande salle froide, le frigidarium, a gardé sa voûte d'origine, à quatorze mètres au-dessus du sol. C'est l'une des très rares salles romaines de France encore couvertes. Les Parisiens du IIIe siècle venaient ici se baigner, se faire masser, parler affaires et politique... exactement comme on le fait aujourd'hui en terrasse.
Vers 1500, les abbés de la puissante abbaye de Cluny, en Bourgogne, se sont fait bâtir ici leur pied-à-terre parisien, adossé aux ruines. En 1515, Marie Tudor, toute jeune veuve du roi Louis XII, y aurait séjourné pendant son deuil, sous bonne garde: il fallait s'assurer qu'elle n'attendait pas d'héritier. Une salle porte encore le nom de chambre de la reine Blanche, en souvenir des reines de France qui portaient le deuil en blanc.
Mais le vrai trésor est à l'intérieur: six tapisseries tissées vers 1500, la Dame à la licorne. Cinq évoquent les sens, le toucher, le goût, l'odorat, l'ouïe, la vue. La sixième porte une devise mystérieuse, À mon seul désir, que personne n'a jamais su expliquer tout à fait. Elles se dégradaient dans un château de la Creuse quand Prosper Mérimée les a repérées en 1841. George Sand les a fait connaître, et Rilke, des décennies plus tard, les a décrites dans son unique roman. La salle ronde où elles sont exposées est l'un des endroits les plus silencieux de Paris.
Un dernier secret: en 1977, des ouvriers qui creusaient sous une banque, rue de la Chaussée-d'Antin, ont trouvé vingt et une têtes de pierre. C'étaient les rois de Juda de la façade de Notre-Dame, décapités en 1793 par des révolutionnaires qui les prenaient pour des rois de France. Elles sont ici, dans ce musée rouvert en 2022 après des années de travaux. Remonte maintenant la rue de la Sorbonne, juste derrière, jusqu'à une place où trône un dôme du Grand Siècle.
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5. La Sorbonne : de Robert de Sorbon à Mai 68
Place de la Sorbonne, 75005 Paris, France
Installe-toi au bord de la place, près des petites fontaines, et regarde en face: un dôme sévère, des colonnes, un fronton. C'est la chapelle de la Sorbonne, et derrière elle s'étend l'université la plus célèbre de France, cachée derrière de longues façades grises qui ne laissent rien deviner.
Tout commence en 1257 avec un homme modeste: Robert de Sorbon, chapelain du roi Saint Louis, né dans un petit village des Ardennes. Il ouvre une maison pour des étudiants en théologie trop pauvres pour se loger. Le collège prend son nom... et, des siècles plus tard, ce nom désigne toute l'université. En 1470, c'est même dans ces murs qu'on installe la toute première imprimerie de France, avec trois typographes venus d'Allemagne.
Les théologiens de la Sorbonne sont devenus si puissants qu'ils censuraient les livres. Rabelais, qui avait eu affaire à eux, les a ridiculisés en les traitant de sorbonagres, moitié Sorbonne, moitié onagre, l'âne sauvage. Plus tard, le cardinal de Richelieu, ancien élève, a fait reconstruire le collège et sa chapelle à ses frais. Il y repose dans un tombeau de marbre sculpté par Girardon. Sa tête, arrachée et volée pendant la Révolution, a passé des décennies de main en main avant de retrouver la chapelle au XIXe siècle.
Le 3 mai 1968, la police entre dans la cour de la Sorbonne pour évacuer des étudiants réunis en meeting. C'est l'étincelle. Le soir même, le quartier s'embrase, et dans la nuit du 10 au 11 mai, les barricades se dressent rue Gay-Lussac. Le 13 mai, les étudiants occupent la Sorbonne, couvrent les murs de slogans et de poèmes, et pendant plus d'un mois, le grand amphithéâtre devient une assemblée permanente ouverte à n'importe qui.
Juste derrière, rue des Écoles, se cache une autre institution étonnante: le Collège de France, fondé sous François Ier en 1530. On y enseigne de tout, de l'égyptologie à la physique, et les cours sont gratuits, ouverts à tous, sans inscription ni diplôme. Tu peux entrer écouter un grand savant sans que personne ne te demande rien. Rejoins maintenant la rue Soufflot et monte vers l'est: au bout, un dôme gigantesque ferme la perspective.
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6. Le Panthéon : aux grands hommes
Place du Panthéon, 75005 Paris, France
Recule assez loin sur la place pour voir le dôme en entier: plus de quatre-vingts mètres de haut, des colonnes comme un temple grec, et sur le fronton, en grandes lettres, une phrase qui fait encore frissonner les Français: Aux grands hommes la patrie reconnaissante.
À l'origine, ce n'était pas du tout un tombeau laïque. En 1744, Louis XV, gravement malade à Metz, fait le vœu de reconstruire l'église de sainte Geneviève, la patronne de Paris, s'il guérit. Il guérit. L'architecte Soufflot imagine un édifice si audacieux que ses rivaux jurent qu'il s'effondrera. Soufflot meurt en 1780 sans voir son œuvre achevée. Et quand l'église est enfin prête, la Révolution éclate... et décide en 1791 d'en faire le temple des grands hommes.
Le premier à y entrer, c'est Mirabeau, le tribun de la Révolution. Il en ressort trois ans plus tard, quand on découvre qu'il touchait de l'argent du roi. Voltaire arrive la même année que lui, puis Rousseau en 1794. Et voilà l'ironie suprême: ces deux-là se détestaient de leur vivant et ne se ménageaient pas les insultes, et ils reposent désormais face à face dans la crypte, pour l'éternité.
Les écrivains n'ont jamais quitté le Panthéon. En 1885, une foule immense, on parle de deux millions de personnes, suit le corbillard des pauvres de Victor Hugo, qui l'avait exigé dans son testament. En 1908, pendant l'entrée d'Émile Zola, un homme tire sur Alfred Dreyfus, présent dans la nef, et le blesse au bras. Marie Curie y entre en 1995, première femme honorée pour ses propres mérites. Et en 2021, Joséphine Baker, artiste et résistante, première femme noire au Panthéon... même si son corps repose toujours à Monaco.
Sous le dôme, un long fil se balance doucement: c'est le pendule de Foucault. En 1851, le physicien Léon Foucault y a suspendu une sphère pour prouver, devant le public, que la Terre tourne. Ressors maintenant et regarde à gauche de la façade: une église à l'allure étrange, gothique par endroits, Renaissance ailleurs, se serre contre le Panthéon. C'est là que nous allons.
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7. Saint-Étienne-du-Mont : Pascal, Racine et sainte Geneviève
Place Sainte-Geneviève, 75005 Paris, France
Regarde cette façade: on dirait que plusieurs architectes se sont disputés dessus, et c'est à peu près ce qui s'est passé. Un fronton antique, une rosace gothique, un pignon pointu, un clocher posé de côté... Le chantier de Saint-Étienne-du-Mont a commencé en 1494 et a duré plus d'un siècle, et chaque génération a laissé sa signature.
Entre, si tu peux. Au milieu de la nef, une dentelle de pierre traverse l'église d'un pilier à l'autre, avec deux escaliers en spirale qui s'enroulent comme des tiges de vigne. C'est un jubé, la tribune d'où l'on lisait l'Évangile aux fidèles, sculpté au XVIe siècle. Il y en avait dans presque toutes les églises de Paris; on les a démolis les uns après les autres pour dégager la vue sur l'autel... sauf celui-ci. C'est le dernier.
Deux géants du Grand Siècle reposent ici. Blaise Pascal, mort en 1662 à trente-neuf ans, le mathématicien qui inventa une machine à calculer et laissa ses Pensées en liasses de papiers épinglés. Et Jean Racine, l'auteur de Phèdre, dont les restes ont été transférés ici en 1711 depuis l'abbaye de Port-Royal, rasée sur ordre de Louis XIV. Les deux partageaient ce jansénisme austère que le roi ne supportait pas.
Et puis il y a sainte Geneviève. La légende raconte qu'en 451, cette jeune femme a convaincu les Parisiens de ne pas fuir devant Attila, en leur promettant que la ville serait épargnée. Les Huns sont passés au large. Ses reliques ont été brûlées en place de Grève pendant la Révolution, mais ici, dans une châsse dorée, on vénère encore une pierre de son tombeau. Regarde les cierges: les Parisiens viennent toujours lui confier leurs soucis.
Dehors, la haute tour carrée qui dépasse des toits, juste derrière, c'est la tour Clovis, dernier vestige de l'abbaye où le premier roi des Francs s'était fait enterrer. Elle se dresse aujourd'hui dans la cour du lycée Henri-IV, où Sartre a usé ses fonds de culotte. Et les marches sur le côté de l'église, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève ? C'est là que Woody Allen fait attendre son héros à minuit, dans Minuit à Paris, avant qu'une vieille voiture l'emmène chez Fitzgerald et Hemingway. Justement, Hemingway t'attend: prends la rue Clovis vers l'est, puis la rue du Cardinal-Lemoine à droite.
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8. Rue du Cardinal-Lemoine : Hemingway et Joyce voisins
74 Rue du Cardinal-Lemoine, 75005 Paris, France
Arrête-toi devant le numéro 74. Une façade banale, une plaque, et au rez-de-chaussée, autrefois, un bal musette où l'on dansait au son de l'accordéon jusque tard dans la nuit. Au troisième étage, en janvier 1922, emménage un jeune journaliste américain de vingt-deux ans avec sa femme Hadley. Il s'appelle Ernest Hemingway, et il n'a encore rien publié de sérieux.
L'appartement n'a pas de salle de bains, les toilettes sont sur le palier, et pour écrire en paix, Hemingway loue une chambre sous les toits, tout près, au 39 rue Descartes. Dans ce même hôtel était mort le poète Paul Verlaine en 1896, pauvre et malade. Hemingway y monte son bois lui-même, regarde les toits de Paris par la fenêtre, et se répète qu'il lui suffit d'écrire une seule phrase vraie... puis la suivante.
Traverse maintenant et cherche le numéro 71. Au fond de la cour, en 1921, l'écrivain Valery Larbaud prête son appartement à un Irlandais aux yeux malades et toujours fauché: James Joyce. C'est là que Joyce termine Ulysse, le roman qui allait bouleverser la littérature du XXe siècle. Le livre paraît à Paris le 2 février 1922, le jour des quarante ans de Joyce, publié par une libraire américaine, Sylvia Beach, parce qu'aucun éditeur anglais ou américain n'osait y toucher.
Imagine la scène: dans la même rue, à quelques mois près, l'Irlandais corrige ses épreuves pendant que l'Américain inconnu noircit ses carnets. Ils finiront par boire ensemble, et la légende raconte que lorsque Joyce, éméché, cherchait la bagarre dans un café, il se cachait derrière la carrure de son ami et lançait: occupe-toi de lui, Hemingway !
Paris est une fête, le livre où Hemingway raconte ces années, n'est paru qu'en 1964, après sa mort. Il y décrit le quartier comme pauvre, bruyant, merveilleux, et il y avoue qu'il avait faim... et qu'il était heureux. Pour la suite, une surprise: rejoins la rue Monge, à l'est, et cherche au numéro 49 une entrée discrète entre deux immeubles. Derrière, il y a une arène romaine.
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9. Arènes de Lutèce : l'amphithéâtre caché
49 Rue Monge, 75005 Paris, France
Passe sous le porche, fais quelques pas, et soudain un grand ovale de terre battue s'ouvre devant toi, entouré de gradins de pierre. Des enfants tapent dans un ballon, des retraités lancent des boules de pétanque, des étudiants révisent au soleil. Tu es dans les arènes de Lutèce, et elles ont presque deux mille ans.
Elles ont été construites au Ier siècle, quand Paris s'appelait encore Lutèce. C'était à la fois un amphithéâtre et un théâtre: d'un côté, une vraie scène pour les pièces et les pantomimes; de l'autre, la piste où l'on montrait des combats et des bêtes sauvages. On estime qu'elles pouvaient accueillir autour de quinze mille spectateurs, sans doute bien plus que la population de la ville elle-même. On venait de toute la région pour le spectacle.
Puis l'Empire vacille. À la fin du IIIe siècle, face aux invasions, les habitants se replient sur l'île de la Cité et récupèrent les pierres des arènes pour bâtir leur rempart. Le reste est enterré, oublié. Pendant des siècles, on cultive des vignes et des jardins au-dessus, puis on construit des maisons, sans savoir ce qui dort sous les racines.
En 1869, en perçant la rue Monge, les ouvriers tombent sur des gradins. La Compagnie des omnibus veut construire un dépôt à cet endroit, et une partie des vestiges est sacrifiée. C'est alors que Victor Hugo, avec d'autres, mène campagne pour sauver ce qui reste. De nouvelles fouilles dégagent l'arène, et en 1896 elle devient un square public. Hugo, encore lui: après avoir sauvé Notre-Dame avec un roman, il a contribué à sauver les arènes avec une lettre.
Assieds-toi un instant sur un gradin et écoute: le claquement des boules qui se touchent, les cris des enfants, un chien qui aboie. Au même endroit, il y a deux mille ans, une autre foule hurlait devant d'autres jeux. Quand tu es prêt, ressors côté rue Monge, prends à gauche puis grimpe les escaliers de la petite rue Rollin, où une plaque rappelle le séjour de Descartes. En haut, une placette ronde t'attend, avec une fontaine au milieu.
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10. Place de la Contrescarpe : poètes, ivrognes et Orwell
Place de la Contrescarpe, 75005 Paris, France
Te voilà sur une petite place presque villageoise: une fontaine ronde au centre, des arbres, des terrasses serrées les unes contre les autres, et des étudiants qui refont le monde à toute heure. La place de la Contrescarpe a l'air d'avoir toujours été là, paisible... et pourtant son nom raconte une histoire de guerre.
Au début du XIIIe siècle, le roi Philippe Auguste entoure Paris d'une muraille. Elle passait juste ici, et la contrescarpe, c'est le talus extérieur du fossé qui protégeait le rempart. Une porte fortifiée gardait la route du sud à quelques pas. Le mur a disparu depuis longtemps, mais si tu regardes le plan du quartier, les rues tournent encore autour de son ancien tracé, comme l'eau autour d'une pierre.
Cherche au numéro 1 de la place une plaque qui évoque le cabaret de la Pomme de Pin, cité par Rabelais, où se seraient retrouvés les poètes de la Pléiade. Les historiens doutent que ce cabaret se soit vraiment trouvé ici, mais l'esprit est juste: Ronsard et du Bellay étudiaient le grec tout près, au collège de Coqueret, et c'est dans ce quartier, entre deux pichets, qu'ils ont rêvé de réinventer la poésie française.
Trois siècles et demi plus tard, Hemingway, qui habitait à deux pas, décrit la place sans aucune tendresse dans Paris est une fête: un café enfumé, plein d'ivrognes, qu'il compare à un égout. Il ne s'y asseyait jamais. Et pourtant, ce sont ses lecteurs qui viennent aujourd'hui s'y asseoir, son livre à la main. La littérature a de ces revanches.
Juste en contrebas, la rue du Pot-de-Fer garde un autre fantôme. En 1928, un jeune Anglais sans le sou y loue une chambre minable dans un hôtel infesté de punaises, et fait la plonge dans les cuisines d'un grand hôtel pour survivre. Il s'appelle Eric Blair; le monde le connaîtra sous le nom de George Orwell, et il racontera ces mois de misère dans son premier livre. Maintenant, prends la rue qui descend vers le sud, la plus ancienne et la plus gourmande du quartier: la rue Mouffetard.
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11. Rue Mouffetard et Saint-Médard : la fin de la promenade
141 Rue Mouffetard, 75005 Paris, France
Laisse-toi descendre: la rue Mouffetard plonge vers le sud en serpentant, étroite, pavée, bordée d'étals de fruits, de fromages et de poissons qui débordent sur la chaussée. C'est l'une des plus vieilles rues de Paris, et elle a gardé sa pente et sa courbe depuis l'Antiquité.
Sous tes pieds passe le tracé de la voie romaine qui quittait Lutèce vers le sud, vers Lyon et l'Italie. Et le nom ? On raconte qu'il viendrait des mofettes, les odeurs pestilentielles qui montaient de la Bièvre, la petite rivière où travaillaient les tanneurs et les teinturiers, au pied de la colline. D'autres le font remonter au nom latin du mont. La Bièvre coule toujours, d'ailleurs... mais enterrée, sous la ville, depuis plus d'un siècle.
En 1938, des ouvriers démolissent une vieille maison au numéro 53. Ils tombent sur un véritable magot: plus de trois mille pièces d'or, cachés au XVIIIe siècle par un certain Louis Nivelle, secrétaire du roi, qui n'est jamais revenu les chercher. Imagine les générations de familles modestes qui ont vécu là, à quelques centimètres d'une fortune, sans jamais le savoir.
Tout en bas, l'église Saint-Médard a connu une folie collective. En 1727 meurt un diacre janséniste, François de Pâris, réputé pour sa sainteté. Sur sa tombe, dans le petit cimetière, des malades disent guérir; bientôt des foules entières se tordent en convulsions, hurlent, se font frapper à coups de bûche pour prouver leur foi. En 1732, Louis XV fait fermer le cimetière. Le lendemain, une main anonyme écrit sur la porte: de par le roi, défense à Dieu de faire miracle en ce lieu.
Regarde le chemin parcouru: une fontaine d'étudiants, un bain romain, une université médiévale, un temple des grands hommes, la chambre d'Hemingway, la cour de Joyce, une arène et la plonge d'Orwell. Le Quartier latin ne se visite pas vraiment, il se lit, page après page, pavé après pavé. Achète une pêche au marché, assieds-toi sur les marches de Saint-Médard... et ouvre un livre. Tu es exactement là où il faut.