Madrid littéraire : Cervantès, Lope de Vega et le Quartier des Lettres
De la Bibliothèque nationale au Café Gijón, puis dans les ruelles du Barrio de las Letras : la rivalité des géants du Siècle d'or, l'atelier où l'on imprima Don Quichotte et les théâtres où Corneille et Molière sont venus puiser
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1. Biblioteca Nacional : le palais où dort le Cid
Paseo de Recoletos 20, 28001 Madrid, Spain
Mets-toi face au long palais de pierre qui borde le Paseo de Recoletos, avec son grand escalier et son fronton à colonnes. Sur les marches, quatre géants de pierre sont assis, l'air pensif: un roi, un saint, deux savants. Ils montent la garde devant la plus grande collection de livres d'Espagne.
Ces quatre-là ne sont pas choisis au hasard. Il y a Alphonse X le Sage, le roi qui fit écrire l'histoire et les lois en castillan plutôt qu'en latin. Saint Isidore de Séville, l'encyclopédiste du VIIe siècle. Antonio de Nebrija, l'auteur en 1492 de la première grammaire de la langue castillane. Et l'humaniste Luis Vives, ami d'Érasme. Bref, toute la généalogie de la langue que tu vas entendre dans ce quartier.
La bibliothèque elle-même est née en 1712, sous Philippe V, le premier Bourbon d'Espagne... le petit-fils de Louis XIV. Quatre ans plus tard, un décret oblige les imprimeurs à y déposer un exemplaire de chaque livre publié. Le palais que tu vois a été commencé en 1866 et inauguré en 1892, pour le quatrième centenaire du voyage de Colomb. Il est si vaste qu'il abrite aussi, côté jardin, le Musée archéologique national.
Et quelque part dans ses réserves dort un trésor fragile: l'unique manuscrit connu du Cantar de mio Cid, le grand poème épique castillan, copié au XIVe siècle. C'est l'histoire de Rodrigo Díaz de Vivar, chevalier exilé par son roi. Au début du XVIIe siècle, un dramaturge de Valence, Guillén de Castro, reprend sa jeunesse dans une pièce, Las mocedades del Cid. Et en 1637, à Paris, un certain Pierre Corneille l'adapte... pour écrire Le Cid. Oui, ton Rodrigue, as-tu du cœur, est né ici, en castillan.
Garde ce fil en tête, parce que tout ce parcours va te montrer combien le théâtre français doit à Madrid. Pour commencer, une pause café chez les écrivains. Traverse le Paseo de Recoletos, et sur le trottoir d'en face, cherche une terrasse et une enseigne sobre: Café Gijón, depuis 1888.
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2. Café Gijón : la tertulia qui n'a jamais fermé
Paseo de Recoletos 21, 28004 Madrid, Spain
Approche-toi de la vitrine du Café Gijón et jette un œil à l'intérieur: banquettes de velours, boiseries sombres, tables de marbre, et des murs couverts de caricatures et de portraits. Le lieu n'a pas l'air de vouloir t'impressionner. Il a juste l'air d'avoir tout vu.
Le café ouvre en 1888. Son fondateur, Gumersindo Gómez, venait de Gijón, dans les Asturies, et il a donné à son établissement le nom de sa ville. À l'époque, Madrid compte des dizaines de cafés de ce genre, et chacun a sa tertulia: un cercle d'habitués, écrivains, peintres, journalistes, qui se retrouvent à la même table, à la même heure, pour refaire le monde autour d'une seule tasse. La plupart de ces cafés ont disparu. Le Gijón, lui, est toujours là.
Son âge d'or, paradoxalement, c'est l'après-guerre civile, dans les années quarante et cinquante. Madrid est pauvre, la censure pèse sur tout ce qui s'imprime, et le café devient l'un des rares endroits où l'on peut parler de littérature pendant des heures, au chaud, pour le prix d'un café. Poètes débutants, acteurs sans contrat, romanciers en devenir s'y croisent. On dit que Camilo José Cela, futur prix Nobel, faisait partie des habitués.
En 1949, l'acteur et écrivain Fernando Fernán Gómez, pilier de la maison, crée avec d'autres habitués le Premio Café Gijón, un prix destiné aux romans courts. Un café qui décerne un prix littéraire... c'est assez dire le rôle de ces tables dans la vie des lettres espagnoles. Le prix existe toujours.
Si tu entres, regarde les visages: il n'est pas rare d'y voir encore des gens qui écrivent à la main, un carnet ouvert près de la tasse. La tradition continue, plus discrète. Maintenant, descends le Paseo de Recoletos vers la fontaine de Cibeles, puis prends la Calle de Alcalá sur ta droite. Tu cherches un immeuble coiffé d'une déesse casquée, la lance à la main.
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3. Círculo de Bellas Artes : Minerve et la lecture sans fin du Quichotte
Calle de Alcalá 42, 28014 Madrid, Spain
Lève la tête vers le sommet de cet immeuble massif de la Calle de Alcalá: tout là-haut, une Minerve de bronze, casquée, la lance à la main, surveille la ville avec une chouette à ses pieds. En dessous, des colonnes, des balcons, et une grande baie vitrée sur le rez-de-chaussée.
Le Círculo de Bellas Artes est un club d'artistes fondé en 1880. Son siège actuel a été construit entre 1919 et 1926 par Antonio Palacios, l'architecte qui a aussi dessiné le spectaculaire palais de Cibeles que tu viens de croiser, et les premières stations du métro. Palacios aimait les bâtiments qui ressemblent à des montagnes. Celui-ci en est une, avec ses étages qui se resserrent vers le ciel.
La Minerve, elle, n'est arrivée qu'en 1966, œuvre du sculpteur Juan Luis Vassallo. Déesse de la sagesse et des arts, elle est devenue la silhouette du lieu. Et sa terrasse, sur le toit, offre l'une des plus belles vues de Madrid, de la Gran Vía jusqu'aux sierras par temps clair.
Mais si on s'arrête ici, c'est pour une tradition qui devrait t'enchanter. Depuis la fin des années 1990, autour du 23 avril, jour du livre en Espagne et anniversaire de la mort de Cervantès, le Círculo organise une lecture continue de Don Quichotte. Des centaines de lecteurs se relaient au micro, écrivains, personnalités, étudiants, anonymes, jusqu'à la dernière ligne du roman. Cela prend environ deux jours, sans interruption.
Imagine la scène à trois heures du matin: une salle à moitié vide, un inconnu qui lit à voix basse le combat contre les moulins, et quelques fidèles qui l'écoutent comme on écoute une veillée. Le Quichotte n'est pas un monument qu'on regarde, ici, c'est une voix qu'on se passe. Descends maintenant vers le sud par les petites rues qui mènent à la Carrera de San Jerónimo: tu arrives devant deux lions de bronze qui gardent les députés.
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4. Congreso de los Diputados : les lions, les balles et Cervantès
Carrera de San Jerónimo s/n, 28014 Madrid, Spain
Devant toi, un portique à colonnes, un fronton sculpté, et deux lions de bronze couchés sur leurs socles, la patte posée sur une boule. C'est le Congreso de los Diputados, la chambre basse du Parlement espagnol. Et à quelques pas, au milieu de la petite place, un homme de bronze en cape te tourne presque le dos: Cervantès.
Le palais a été inauguré en 1850, sur l'emplacement d'un ancien couvent. Les lions sont arrivés plus tard, fondus avec le bronze de canons pris à l'ennemi pendant la guerre d'Afrique de 1859-1860. Les Madrilènes les ont baptisés Daoíz et Velarde, du nom des deux héros du soulèvement du 2 mai 1808 contre les troupes de Napoléon. Oui, même les lions de Madrid ont une dent contre la France.
Ce palais a aussi vécu l'une des nuits les plus tendues de l'Espagne démocratique. Le 23 février 1981, pendant le vote d'investiture d'un nouveau chef du gouvernement, des gardes civils menés par le lieutenant-colonel Antonio Tejero font irruption dans l'hémicycle et tirent en l'air. Les députés sont retenus toute la nuit. La tentative de coup d'État échoue dans les heures qui suivent, après l'intervention télévisée du roi Juan Carlos. Les impacts de balles sont toujours visibles au plafond de la salle.
Retourne-toi maintenant vers la statue. Elle date de 1835, œuvre du sculpteur Antonio Solá, fondue à Rome. C'est l'un des tout premiers monuments de Madrid élevés à un écrivain. Sur le piédestal, des reliefs montrent des scènes du Quichotte. Et le choix de l'emplacement n'a rien d'un hasard: tu es à la porte du quartier où Cervantès a vécu ses dernières années, où il a écrit, publié... et où il est mort.
On l'appelle aujourd'hui le Barrio de las Letras, le quartier des Lettres. Au Siècle d'or, Cervantès, Lope de Vega, Quevedo, Góngora y vivaient à quelques rues les uns des autres, et ne s'aimaient pas toujours. Descends vers le sud jusqu'à la Calle del Prado et prends-la vers l'ouest. Premier arrêt: un club de débats vieux de près de deux siècles.
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5. Ateneo de Madrid : la Cacharrería, où l'on refaisait l'Espagne
Calle del Prado 21, 28014 Madrid, Spain
Arrête-toi devant cette façade élégante de la Calle del Prado, avec ses médaillons et son entrée solennelle. Rien d'extravagant de l'extérieur. Mais derrière ces murs, pendant un siècle, on a débattu de presque tout ce qui a fait l'Espagne moderne.
L'Ateneo Científico, Literario y Artístico de Madrid est fondé en 1835 par des libéraux revenus d'exil. L'idée: un lieu libre, ouvert sur l'Europe, où l'on discute de science, de littérature et de politique sans demander la permission. Il s'installe dans ce bâtiment en 1884. À l'intérieur, une salle de conférences en amphithéâtre, une galerie de portraits de ses membres illustres, et surtout une bibliothèque immense, l'une des plus riches de la ville.
La pièce la plus célèbre porte un drôle de nom: la Cacharrería, la boutique de bric-à-brac. C'est là que se tenaient les discussions les plus enflammées, entre deux fauteuils de cuir. On dit que plus d'un gouvernement y a été renversé en paroles bien avant de tomber pour de vrai.
Parmi ses présidents, deux noms résument son histoire. Manuel Azaña, écrivain et futur président de la République, dirige l'Ateneo au début des années 1930. Et Ramón del Valle-Inclán, le dramaturge à la barbe de prophète et au bras unique, le préside à son tour à partir de 1932. Le premier incarnera la Seconde République, le second l'avant-garde théâtrale espagnole. Après la guerre civile, l'institution passe sous le contrôle du régime, et ne retrouve son autonomie qu'avec le retour de la démocratie.
Si tu as l'occasion d'entrer, monte voir la galerie de portraits: des centaines de visages, savants, poètes, orateurs, qui te regardent passer comme un jury. C'est un petit musée de l'intelligence espagnole, et presque personne ne le connaît. Maintenant, prends la Calle del León vers le sud, puis la première à gauche, la Calle de Cervantes. Au numéro 11, une porte modeste ouvre sur la maison où Lope de Vega a vécu un quart de siècle.
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6. Casa Museo Lope de Vega : la maison du monstre de la nature
Calle de Cervantes 11, 28014 Madrid, Spain
Regarde d'abord la plaque de la rue: Calle de Cervantes. Puis la porte devant toi: la maison de Lope de Vega. Tu tiens là la plus belle ironie de Madrid, et on va y revenir.
Lope de Vega achète cette maison en 1610 et y vit jusqu'à sa mort, en 1635. C'est l'homme le plus célèbre d'Espagne. Il prétendait avoir écrit plus de mille cinq cents pièces de théâtre, et même si les spécialistes en retiennent quelques centaines, le chiffre reste vertigineux. Cervantès, qui le jalousait autant qu'il l'admirait, l'a surnommé le monstre de la nature. Et dans la rue, on disait d'une chose parfaite qu'elle était de Lope.
Sa vie est un roman. Duels, exils, mariages, maîtresses en série, enfants légitimes et illégitimes... En 1614, il se fait prêtre. Et quelques années plus tard, prêtre ou non, il tombe follement amoureux d'une jeune femme mariée, Marta de Nevares. Il vit cette passion dans cette maison même, entre les messes et les comédies.
Si tu peux entrer, tu découvriras un intérieur du XVIIe siècle reconstitué avec soin: le bureau, l'oratoire, les lits, les braseros. Et au fond, le petit jardin qu'il adorait, son huertecillo, comme il l'appelait, avec ses arbres fruitiers. La maison est devenue un musée en 1935, pour le troisième centenaire de sa mort, et elle appartient à la Real Academia Española.
Revenons à l'ironie. Au XVIIe siècle, cette rue s'appelait la Calle de Francos, et la rue parallèle, où Cervantès est enterré, la Calle de Cantarranas. Au XIXe siècle, la ville les rebaptise. Résultat: Lope habite pour l'éternité rue Cervantès, et Cervantès repose rue Lope de Vega. Les deux rivaux échangés pour toujours. Avant d'aller saluer Cervantès, fais un petit détour vers l'est, jusqu'à la Plaza de Jesús: une basilique y raconte comment on rachetait les captifs.
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7. Basílica de Jesús de Medinaceli : le Christ racheté aux corsaires
Plaza de Jesús 2, 28014 Madrid, Spain
Sur cette petite place tranquille se dresse une basilique de brique, sans grande prétention. Pourtant, certains vendredis, la file d'attente fait le tour du pâté de maisons, et des milliers de Madrilènes patientent des heures pour embrasser le pied d'une statue.
Cette statue, c'est le Christ de Medinaceli, un Christ de bois sculpté au XVIIe siècle. Son histoire est un vrai roman d'aventures. Il est emporté dans un fort espagnol de la côte marocaine, la Mamora. En 1681, le fort tombe aux mains du sultan Moulay Ismaïl, et la statue est emmenée comme butin à Meknès. L'année suivante, des religieux trinitaires la rachètent et la ramènent à Madrid, dans leur couvent fondé ici grâce au duc de Medinaceli.
La légende ajoute un détail fabuleux. Le sultan aurait exigé le poids de la statue en or. On la pose sur la balance... et elle ne pèse presque rien, l'équivalent de trente pièces, comme les trente deniers de Judas. Une histoire trop belle pour être vraie, mais que tout Madrid connaît.
Si cette basilique a sa place dans une promenade littéraire, c'est à cause de ces Trinitaires. Depuis le Moyen Âge, leur mission est de racheter les chrétiens captifs en Afrique du Nord. Et leur plus célèbre client s'appelle Miguel de Cervantes. En 1575, au retour de la guerre, sa galère est capturée par des corsaires. Il passe cinq ans comme esclave à Alger, tente quatre fois de s'évader, échoue quatre fois. En 1580, un frère trinitaire réunit enfin la rançon, cinq cents écus d'or, et le libère.
Sans ces religieux, pas de Don Quichotte. Cervantès ne l'a jamais oublié: il a demandé à être enterré chez les religieuses trinitaires, à deux rues d'ici. Et la captivité traverse son œuvre, jusque dans un chapitre du Quichotte où un captif raconte son évasion d'Alger. Reprends la Calle de Lope de Vega vers l'ouest. Le couvent de brique au long mur aveugle, quelques dizaines de mètres plus loin, c'est là que repose Cervantès.
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8. Convento de las Trinitarias : là où repose Cervantès
Calle de Lope de Vega 18, 28014 Madrid, Spain
Regarde ce long mur de brique, presque sans fenêtres, et la sobre façade de l'église. C'est un couvent de clôture: des religieuses vivent encore derrière ces murs, loin des regards, comme il y a quatre siècles. Et dans la crypte repose l'écrivain le plus célèbre de langue espagnole.
Miguel de Cervantes meurt le 22 avril 1616, à quelques pas d'ici, dans une maison de la Calle del León. Il a soixante-huit ans, il est pauvre, mais célèbre. Fidèle aux Trinitaires qui l'ont libéré d'Alger, il est enterré dans ce couvent tout neuf, enveloppé dans la bure franciscaine, sans pierre tombale gravée. Puis, à la fin du XVIIe siècle, le couvent est reconstruit... et ses os se perdent parmi d'autres.
Pendant près de quatre siècles, l'Espagne ne sait plus où est Cervantès. En 2015, une équipe d'archéologues et de médecins légistes, menée par Francisco Etxeberria, fouille la crypte avec des radars. Elle retrouve des fragments d'ossements mêlés à d'autres restes, et une planche portant les initiales M. C. Les chercheurs concluent que Cervantès est très probablement parmi eux, sans pouvoir isoler son squelette. Une tombe commune pour l'auteur de l'un des livres les plus traduits au monde... c'est presque quichottesque.
Ce couvent garde aussi une histoire déchirante côté Lope de Vega. Sa fille Marcela, née de sa liaison avec une actrice, y entre comme religieuse en 1621 et devient poétesse sous le nom de sœur Marcela de San Félix. À la mort de Lope, en 1635, on raconte que le cortège funèbre fit un détour par cette rue pour qu'elle puisse voir passer son père une dernière fois, derrière la grille.
Chaque année, autour du 23 avril, la Real Academia Española fait célébrer ici une messe à la mémoire de Cervantès. Le reste du temps, la rue est calme, et c'est parfait ainsi. Descends maintenant vers la Calle de Atocha, au sud. Au numéro 87, une façade discrète a vu naître le premier exemplaire de Don Quichotte.
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9. Calle de Atocha 87 : l'imprimerie de Don Quichotte
Calle de Atocha 87, 28012 Madrid, Spain
Tu es devant une façade sans éclat de la Calle de Atocha, au milieu du bruit des bus et des livreurs. Cherche la plaque: c'est ici, dans l'atelier de l'imprimeur Juan de la Cuesta, que la première partie de Don Quichotte est sortie des presses.
Nous sommes à la fin de 1604. Cervantès a cinquante-sept ans, il a été soldat, captif, collecteur d'impôts, il a même fait de la prison, et il n'a connu aucun grand succès. Le libraire Francisco de Robles lui achète un manuscrit étrange, l'histoire d'un hidalgo de la Manche qui a perdu la tête à force de lire des romans de chevalerie. Le livre paraît au tout début de 1605.
Et il est truffé d'erreurs. La plus célèbre: l'âne de Sancho, le grison, est volé... puis réapparaît quelques chapitres plus loin sans explication, Sancho de nouveau perché dessus. Les lecteurs le remarquent, et dans la seconde partie, Cervantès s'amuse de ses propres étourderies et finit par mettre la faute... sur le dos des imprimeurs. Il faut dire que l'atelier travaillait vite, et le texte de base n'était pas toujours lisible.
Car le succès est immédiat. En quelques mois, des éditions pirates paraissent à Lisbonne et à Valence. La seconde partie sortira elle aussi de cet atelier, en 1615, un an avant la mort de Cervantès. Et en France, une première traduction du roman paraît dès 1614... on lisait Don Quichotte à Paris avant même que l'histoire soit finie.
Aujourd'hui, le bâtiment abrite la Sociedad Cervantina, qui y a reconstitué une presse à l'ancienne. Pense-y la prochaine fois que tu ouvres un livre de poche: tout est parti de quelques casses de caractères en plomb, ici, dans cette rue où personne ne s'arrête. Remonte maintenant vers le nord par la Calle del León: la rue où Cervantès a écrit ses dernières lignes, et où les comédiens venaient colporter les ragots.
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10. Calle del León : le mentidero des comédiens et la dernière maison de Cervantès
Calle del León 21, 28014 Madrid, Spain
Marche lentement dans la Calle del León et regarde le grand édifice de brique et de granit, au numéro 21, avec son portail classique. C'est le siège de la Real Academia de la Historia. Mais au XVIIe siècle, ce n'est pas l'histoire qu'on écrivait ici... ce sont les rumeurs.
Ce bout de rue était le mentidero de los representantes, le mentoir des comédiens. Les acteurs des théâtres voisins y traînaient entre deux répétitions, pour savoir qui jouait quoi, quel auteur cherchait une troupe, quelle actrice avait un nouveau protecteur. Les auteurs aussi y venaient, guetter les comédiens et les nouvelles. Un réseau social avant l'heure, avec ses vraies nouvelles, ses fausses, et beaucoup de méchanceté.
Le bâtiment de l'Académie est une œuvre de Juan de Villanueva, l'architecte du musée du Prado, à la fin du XVIIIe siècle. Il a d'abord servi à imprimer les livres liturgiques dont les moines de l'Escurial avaient le monopole, d'où son ancien nom, la maison du Nuevo Rezado. L'Académie, fondée en 1738, s'y est installée au XIXe siècle et y garde une bibliothèque et des archives considérables.
Avance maintenant jusqu'à l'angle avec la Calle de Cervantes. Une plaque y rappelle que Cervantès est mort dans une maison de ce coin de rue, le 22 avril 1616. La maison d'origine a disparu, remplacée au XIXe siècle par un autre immeuble. Quelques jours avant de mourir, il signe la dédicace de son dernier roman, Les Travaux de Persilès et Sigismonde, avec cette phrase restée célèbre: le pied déjà dans l'étrier.
Et puisque tu es là, une précision qui amuse toujours. On dit souvent que Cervantès et Shakespeare sont morts le même jour. C'est presque vrai sur le papier, mais l'Espagne utilisait déjà le calendrier grégorien et l'Angleterre pas encore: en réalité, une dizaine de jours les séparent. Prends la Calle de las Huertas vers l'ouest, en regardant le sol: des citations dorées sont incrustées dans la chaussée. Elles te mènent vers l'église où repose Lope de Vega.
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11. Iglesia de San Sebastián : la paroisse des poètes
Calle de Atocha 39, 28012 Madrid, Spain
Tu viens de suivre les lettres dorées de la Calle de las Huertas: des vers de Cervantès, de Quevedo, de Góngora, incrustés dans le pavé, que tout le monde piétine sans les lire. Au passage, tu as longé Casa Alberto, une taverne ouverte en 1827. Et te voici devant l'église de San Sebastián, entre la Calle de las Huertas et la Calle de Atocha.
Au Siècle d'or, c'était la paroisse du quartier des comédiens et des écrivains. On y baptisait, on s'y mariait, on y enterrait. Et ses registres sont une mine d'or pour les historiens: c'est dans le livre des défunts de San Sebastián qu'est consigné le décès de Miguel de Cervantes, en avril 1616, parce qu'il vivait dans cette paroisse.
En 1635, c'est Lope de Vega qu'on y enterre, après des funérailles grandioses qui ont duré plusieurs jours. Tout Madrid était dans la rue. Mais l'histoire est cruelle: quelques générations plus tard, ses restes sont déplacés lors d'un réaménagement de la crypte et finissent dans une fosse commune. Les deux plus grands écrivains de l'époque, rivaux toute leur vie, ont donc connu le même sort: des tombes perdues à deux rues l'une de l'autre.
La liste des fidèles célèbres ne s'arrête pas là. Le dramaturge Juan Ruiz de Alarcón, né au Mexique, y est enterré en 1639. Et en 1861, le poète romantique Gustavo Adolfo Bécquer, l'auteur des Rimas, y épouse Casta Esteban. L'église elle-même a beaucoup souffert pendant la guerre civile et a été largement reconstruite ensuite, d'où son allure plus récente que son histoire.
Autour de l'église s'étendait autrefois le cimetière paroissial. Les Madrilènes qui passent ici ne se doutent pas qu'ils marchent sur quatre siècles de poètes. Remonte maintenant la Calle del Príncipe ou la petite Calle de San Sebastián vers le nord: en deux minutes, tu débouches sur la place qui fut le cœur du théâtre madrilène.
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12. Plaza de Santa Ana et Teatro Español : là où Corneille et Molière sont venus puiser
Plaza de Santa Ana, 28012 Madrid, Spain
Tu y es: la Plaza de Santa Ana, ses terrasses, ses bancs, ses pigeons. À un bout, Calderón de la Barca trône en marbre sur son piédestal. À l'autre, face au théâtre, un jeune homme de bronze en costume tend les mains pour libérer un oiseau: Federico García Lorca.
Cette place, tu la dois en partie à un Français. En 1810, Joseph Bonaparte, installé sur le trône d'Espagne par son frère Napoléon, fait raser un couvent de carmélites pour aérer le quartier. Il ouvre tant de places de cette manière que les Madrilènes le surnomment le roi des placettes, Pepe Plazuelas. Au fond de la place, la Cervecería Alemana, ouverte en 1904, a vu passer Hemingway, qui y avait ses habitudes.
Maintenant, tourne-toi vers la façade blanche du Teatro Español. À cet endroit exact s'ouvrait en 1583 le Corral del Príncipe, un théâtre à ciel ouvert installé dans une cour. Le peuple debout au parterre, les hommes qu'on appelait les mousquetaires, les femmes dans une galerie à part, la cazuela, et les nobles aux fenêtres des maisons voisines. Lope de Vega et Calderón y ont créé des dizaines de comédies, devant un public qui sifflait sans pitié.
Et c'est là que la boucle se referme. Ces comédies espagnoles circulaient dans toute l'Europe, et les auteurs français s'en sont nourris. Corneille a tiré Le Cid de Guillén de Castro. Et le Dom Juan de Molière, en 1665, descend, par l'intermédiaire des comédiens italiens, d'El burlador de Sevilla, attribué au frère mercédaire Tirso de Molina, le premier à mettre en scène le séducteur qui défie le Ciel. Le théâtre classique français a un accent madrilène.
Le corral est devenu un vrai théâtre au XVIIIe siècle, puis le Teatro Español en 1849. En décembre 1934, on y a créé Yerma de Lorca, avec la grande Margarita Xirgu. Moins de deux ans plus tard, Lorca était assassiné au début de la guerre civile. C'est pour cela que sa statue regarde ce théâtre. Ici s'achève ta promenade dans le Barrio de las Letras: prends une table en terrasse, commande quelque chose, et regarde la place comme une scène. Le spectacle, ici, n'a jamais cessé.