Lisbonne après le séisme de 1755 : la Baixa pombaline et le Chiado, sur les pas de Voltaire

De la Praça do Comércio au Largo de Camões : la ville rasée le jour de la Toussaint, rebâtie au cordeau par Pombal, la cage antisismique, les ruines du Carmo, la révolution des Œillets et le Chiado ressuscité par Siza Vieira

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  1. 1. Igreja da Conceição Velha : le portail rescapé

    Rua da Alfândega 108, 1100 Lisboa, Portugal

    Arrête-toi devant ce portail de pierre, sur la Rua da Alfândega, et prends le temps de le détailler: des cordages sculptés, des feuillages, des anges, des sphères armillaires, et au centre une Vierge qui ouvre son manteau pour abriter une foule de petits personnages. Tout autour, la façade est banale, presque nue. Le portail, lui, a l'air d'avoir été posé là par erreur.

    Ce n'est pas une erreur: c'est un survivant. Au début du XVIe siècle, ce portail ornait l'église de la Misericórdia, la confrérie charitable fondée en 1498 sous la protection de la reine Leonor. Il est de style manuélin, ce gothique exubérant de l'âge des grandes découvertes, avec ses motifs marins et les emblèmes du roi Manuel Ier. Sous le manteau de la Vierge, on reconnaît un pape, un roi, une reine, des évêques... tout un monde protégé par la miséricorde.

    Le matin du 1er novembre 1755, jour de la Toussaint, peu avant dix heures, la terre s'est mise à trembler. Les églises étaient pleines, les cierges allumés. En quelques minutes, plusieurs secousses ont abattu une grande partie de la ville basse; puis un raz-de-marée a remonté le Tage, et des incendies ont brûlé pendant près d'une semaine. Des dizaines de milliers de personnes sont mortes. L'église de la Misericórdia s'est effondrée. Seul ce portail est resté debout, et l'on a reconstruit une nouvelle église derrière lui.

    La nouvelle a fait le tour de l'Europe en quelques semaines, et elle a ébranlé autre chose que des murs. Comment un Dieu bon peut-il frapper une ville catholique, un jour de fête, à l'heure de la messe ? Voltaire, qui vit alors près de Genève, publie en 1756 son Poème sur le désastre de Lisbonne, où il s'en prend aux philosophes de l'optimisme, ceux qui répètent que tout est bien. Ce bout de pierre rescapé, c'est un peu la question de Voltaire, à voir de ses propres yeux.

    Garde cette question en tête: on va la suivre de place en place, jusqu'en haut du Chiado. Pour commencer, longe la Rua da Alfândega vers l'ouest, puis descends vers le fleuve: la plus grande place de Lisbonne s'ouvre à deux cents mètres.

  2. 2. Praça do Comércio et Cais das Colunas

    Praça do Comércio, 1100-148 Lisboa, Portugal

    Descends jusqu'aux deux colonnes de marbre qui sortent de l'eau, au Cais das Colunas, et tourne le dos au Tage. Devant toi s'étend une place immense, fermée sur trois côtés par des arcades jaunes, avec au centre un roi de bronze à cheval. C'est par ici que les souverains et les ambassadeurs débarquaient autrefois: la ville s'ouvrait à eux comme un salon.

    Avant 1755, sur ta gauche, se dressait le palais royal de la Ribeira, construit par Manuel Ier au bord de l'eau. Le séisme et le raz-de-marée l'ont anéanti, avec sa bibliothèque d'environ soixante-dix mille volumes, des archives de l'époque des découvertes et des tableaux de maîtres. Le roi José Ier, qui se trouvait par chance à Belém ce matin-là, en a été si marqué qu'il n'a plus voulu vivre sous des murs de pierre: il s'est installé pour des années dans un palais de bois et de toile, sur les hauteurs d'Ajuda.

    C'est son ministre, Sebastião José de Carvalho e Melo, futur marquis de Pombal, qui a pris les choses en main. On lui prête une phrase restée célèbre: enterrer les morts et soigner les vivants. Rien ne prouve qu'il l'ait prononcée, mais elle résume son efficacité brutale: des potences pour les pillards, des vivres réquisitionnés, et un plan de reconstruction lancé en quelques mois.

    La place elle-même est son manifeste. Elle ne s'appelle plus Terreiro do Paço, la place du palais, mais Praça do Comércio: le roi cède le centre de sa capitale au commerce, aux douanes, aux administrations. La statue équestre de José Ier, œuvre de Joaquim Machado de Castro, y a été inaugurée en 1775. Regarde le médaillon sur son piédestal: c'est le portrait de Pombal. Après sa disgrâce, on l'a fait retirer... avant qu'il ne retrouve sa place au XIXe siècle.

    Cette place a aussi connu le sang: le 1er février 1908, le roi Carlos Ier et son fils aîné y ont été abattus dans leur voiture découverte, à l'angle nord-ouest. Marche justement vers cet angle, le long des arcades, puis continue tout droit par la Rua do Arsenal: une place plus intime, celle de l'hôtel de ville, t'attend juste derrière.

  3. 3. Praça do Município : le pilori et la République

    Praça do Município, 1100 Lisboa, Portugal

    Te voici sur une place plus petite, pavée de calçada noire et blanche, devant un grand bâtiment néoclassique à fronton: l'hôtel de ville, les Paços do Concelho. Au centre se dresse une colonne de marbre torsadée, couronnée d'une sphère armillaire. C'est le pelourinho, le pilori, symbole de la justice et des libertés municipales.

    Ce pilori a été dressé au moment de la reconstruction pombaline, d'une élégance presque provocante pour un objet qui servait jadis à exposer les condamnés. Il disait que la ville se relevait avec ses institutions. Le bâtiment de la mairie, lui, a brûlé en 1863 et a été reconstruit dans les années suivantes, plus grand et plus solennel, comme si Lisbonne avait décidé de ne jamais laisser une catastrophe avoir le dernier mot.

    C'est du balcon de cet hôtel de ville que la République portugaise a été proclamée, le 5 octobre 1910, deux ans après le régicide de la Praça do Comércio. Imagine la place noire de monde, les drapeaux, et José Relvas qui annonce la fin de la monarchie. Le jeune roi Manuel II, lui, quitte le pays depuis la plage d'Ericeira et finira ses jours en exil, en Angleterre.

    Mais revenons à 1755. Observe les façades autour de toi: mêmes fenêtres, mêmes hauteurs, mêmes toits. Ce n'est pas un manque d'imagination. Pombal a imposé des modèles de façades standardisés, dessinés par les ingénieurs militaires Eugénio dos Santos et Carlos Mardel, sous la direction de Manuel da Maia. Les éléments, encadrements, balcons, carreaux, étaient fabriqués en série, à l'avance. La Baixa est l'un des premiers exemples européens de construction préfabriquée.

    En 1756, Rousseau a répondu au poème de Voltaire par une longue lettre: selon lui, ce n'est pas la nature qui avait entassé des milliers de maisons de six ou sept étages au même endroit, ce sont les hommes. Pombal, à sa façon, lui donne raison, avec ses rues larges et ses immeubles limités en hauteur. Reprends maintenant la Rua do Comércio vers l'est: au bout, un arc de triomphe t'attend.

  4. 4. Arco da Rua Augusta : la porte de la ville nouvelle

    Rua Augusta 2, 1100-053 Lisboa, Portugal

    Place-toi sous l'arc, au milieu de la Rua Augusta, et regarde vers le haut: un énorme portique de pierre, couronné par une femme assise qui tend des couronnes à deux autres figures. Devant toi, côté nord, la rue file en ligne droite jusqu'au Rossio, bordée de façades jumelles. Derrière toi, la place et le fleuve.

    Cet arc de triomphe était prévu dès les plans de Pombal, mais il n'a été achevé qu'en 1873, plus d'un siècle après le séisme. Le groupe sculpté du sommet est l'œuvre d'un Français, Célestin Anatole Calmels: la Gloire couronnant le Génie et la Valeur. Plus bas, des statues de héros portugais: Viriate, le chef lusitanien qui résista à Rome, Nuno Álvares Pereira, Vasco da Gama... et Pombal lui-même, qui a fini par trouver sa place.

    L'inscription latine, tout en haut, dit en substance que les vertus des ancêtres doivent servir de leçon à tous. Et l'arc fonctionne vraiment comme une porte: quand tu arrivais par le fleuve, il t'aspirait dans la ville nouvelle, ce damier parfait de rues parallèles. La Baixa pombaline a été l'un des premiers grands quartiers d'Europe dessinés d'un seul trait, au cordeau, avec des rues hiérarchisées et des trottoirs.

    Les noms des rues racontent encore ce plan: Rua Augusta au centre, Rua do Ouro pour les orfèvres, Rua da Prata pour les argentiers, Rua dos Sapateiros pour les cordonniers, Rua dos Correeiros pour les artisans du cuir. Chaque métier avait son adresse. Même les églises ont été alignées dans les façades, sans grand parvis, rangées comme de simples immeubles. C'est une ville de marchands, pas de princes.

    Mais la vraie révolution est invisible, cachée dans les murs et sous la chaussée. Pour la découvrir, remonte la Rua Augusta sur une centaine de mètres et tourne à gauche vers la Rua dos Correeiros, la rue parallèle: sous un immeuble de banque, les entrailles de la Baixa ont été mises à nu.

  5. 5. Núcleo Arqueológico da Rua dos Correeiros : la forêt sous la Baixa

    Rua dos Correeiros 21, 1100 Lisboa, Portugal

    Arrête-toi devant l'immeuble de la banque, dans la Rua dos Correeiros, une rue étroite et rectiligne comme toutes ses voisines. Rien ne distingue cette façade des autres. Pourtant, sous ses fondations s'ouvre le Núcleo Arqueológico da Rua dos Correeiros, une coupe verticale à travers plus de deux mille ans d'histoire.

    Tout a commencé en 1991. La banque voulait rénover son siège, et les ouvriers sont tombés sur des vestiges en cascade: des cuves romaines où l'on salait le poisson et où l'on préparait sans doute le garum, cette sauce de poisson fermenté dont raffolait tout l'Empire, des traces plus anciennes encore, des murs médiévaux. Olisipo exportait ses salaisons loin à la ronde, et la Baixa, qui était alors un bras d'estuaire et une plage, devait sentir très fort le poisson.

    Mais le plus étonnant, pour notre histoire, ce sont des pieux de bois. Après 1755, les ingénieurs de Pombal ont dû bâtir sur un sol meuble, gorgé d'eau, qui avait amplifié les secousses. Leur solution: enfoncer dans la boue des milliers de pieux de pin, serrés les uns contre les autres, puis poser dessus un grillage de poutres. Tant que le bois reste humide et à l'abri de l'air, il ne pourrit pas. Toute la Baixa repose sur une forêt plantée à l'envers.

    Et au-dessus du sol, dans les murs, se cache l'autre invention: la gaiola pombalina, la cage pombaline. Une ossature de bois en croix de Saint-André, noyée dans la maçonnerie, qui donne aux immeubles une certaine souplesse quand la terre bouge. On raconte qu'on aurait testé le système en faisant marcher des soldats autour d'une maquette pour simuler un séisme... une belle histoire, sans doute embellie, mais l'idée était bien là: construire en pensant à la prochaine fois.

    Car il y aura une prochaine fois: Lisbonne vit près d'une zone sismique active, et les spécialistes s'inquiètent des immeubles dont on a supprimé des murs ou des pans de cage pour agrandir des boutiques. Remonte maintenant vers le nord-ouest, jusqu'à la Rua de Santa Justa: une tour de fer néogothique s'y dresse, au milieu des façades pombalines.

  6. 6. Elevador de Santa Justa : la tour de Mesnier du Ponsard

    Rua de Santa Justa, 1150-060 Lisboa, Portugal

    Lève la tête: au bout de la Rua de Santa Justa, une tour de fer grise, ajourée comme une dentelle gothique, monte à environ quarante-cinq mètres, et une passerelle la relie à la colline du Carmo. Des cabines habillées de bois y montent et descendent. Au milieu de la Baixa si rationnelle de Pombal, c'est une apparition.

    L'ingénieur s'appelle Raoul Mesnier du Ponsard, né à Porto de parents français. On a longtemps attribué l'ascenseur à Gustave Eiffel, ou à l'un de ses élèves: c'est faux, ou du moins très exagéré. C'est bien Mesnier du Ponsard qui l'a conçu, et il a été inauguré en 1902. Il fonctionnait d'abord à la vapeur, avant d'être électrifié en 1907.

    Pourquoi un ascenseur ici ? Parce que la Baixa de Pombal, plate et parfaite, est coincée au fond d'une vallée, entre deux collines abruptes. Pour relier le Rossio au Chiado et au Bairro Alto, il fallait grimper des escaliers interminables. Lisbonne a donc multiplié les ascenseurs urbains et les funiculaires, et celui-ci est le seul vraiment vertical: une cabine qui monte droit, pas un tram incliné.

    Ces machines centenaires sont aujourd'hui à la fois patrimoine, transport et attraction, et leur fragilité a été tragiquement rappelée: le 3 septembre 2025, l'Elevador da Glória, un funiculaire qui grimpe depuis les Restauradores, a déraillé dans la pente, faisant seize morts. La ville en porte encore le deuil, et la question de l'entretien de ces engins anciens est devenue un débat public.

    D'en haut, la passerelle offre l'une des plus belles vues sur le damier de la Baixa: tu y verrais d'un coup d'œil les rues parallèles que tu viens de parcourir. Mais garde la montée pour plus tard. Pour l'instant, continue vers le nord par la Rua do Ouro, puis longe le côté est du Rossio jusqu'à son angle nord-est: une église blessée t'attend sur le Largo de São Domingos.

  7. 7. Igreja de São Domingos : l'église aux cicatrices

    Largo de São Domingos, 1100 Lisboa, Portugal

    Pousse la porte de l'église de São Domingos et laisse tes yeux s'habituer à la pénombre. Les colonnes sont fendues, écaillées, les murs écorchés, couleur de rouille et de cendre. Presque aucun ange doré, presque aucune dorure: on dirait que le feu vient tout juste de s'éteindre.

    Le 13 août 1959, un incendie a ravagé l'église, détruisant les retables, les peintures et une grande partie de l'intérieur. Deux pompiers y ont perdu la vie. Quand on l'a rouverte au culte, en 1994, on a décidé de ne pas tout effacer: les cicatrices sont restées, consolidées mais visibles. C'est l'un des intérieurs les plus bouleversants de Lisbonne, précisément parce qu'il ne cache rien.

    Cette église a pourtant connu bien pire. C'est d'ici qu'est partie, en avril 1506, l'une des pages les plus sombres de l'histoire de la ville. Pendant une messe, un nouveau chrétien, un juif converti de force quelques années plus tôt, aurait mis en doute un prétendu miracle. La foule l'a tué sur le parvis, puis, excitée par des prédicateurs, s'est jetée sur les nouveaux chrétiens de toute la ville. En trois jours, des milliers de personnes ont été massacrées, selon les chroniques. Sur la place, un monument et un mur portant le mot tolérance en de nombreuses langues rappellent ce drame.

    Plus tard, l'église a été liée aux cérémonies de l'Inquisition, dont le siège se trouvait de l'autre côté du Rossio, et les dominicains en étaient des piliers. Le séisme de 1755 l'a en grande partie détruite, et il a fallu la rebâtir. Dans ces murs se superposent donc tous les visages de la ville: le fanatisme, la catastrophe, la reconstruction... et la mémoire.

    En sortant, sur le Largo de São Domingos, tu verras sans doute du monde accoudé à un minuscule comptoir: c'est A Ginjinha, ouverte en 1840, qui sert la liqueur de griotte locale dans de petits verres. Puis avance de quelques pas vers l'ouest: tu entres sur le Rossio, la place où l'Inquisition mettait en scène ses autodafés.

  8. 8. Rossio : autodafés, Candide et la place des vagues

    Praça Dom Pedro IV, 1100-200 Lisboa, Portugal

    Te voilà sur le Rossio, la grande place vivante de la Baixa, avec ses deux fontaines de bronze, sa haute colonne, et ce pavage noir et blanc en ondulations qui donne presque le mal de mer quand on le fixe trop longtemps. Au nord, un théâtre néoclassique à colonnes ferme la place comme un temple.

    Ce théâtre, le Teatro Nacional D. Maria II, a été construit dans les années 1840 à l'emplacement du palais des Estaus, qui fut pendant plus de deux siècles le siège de l'Inquisition portugaise. Sur cette place, des autodafés ont été célébrés devant la foule: lecture des sentences, processions de condamnés vêtus d'habits d'infamie, et pour certains, la mort sur le bûcher. Juifs convertis accusés de judaïser en secret, hérétiques, prétendus sorciers...

    Voltaire a fait de ces cérémonies une scène de Candide, publié en 1759. Son héros arrive à Lisbonne avec son maître Pangloss en plein tremblement de terre. Et pour empêcher la terre de trembler de nouveau, les sages du pays décident... d'offrir au peuple un bel autodafé. Pangloss est pendu, Candide fouetté en cadence pendant qu'on chante. Le jour même, la terre tremble encore. L'ironie est féroce: elle vise la superstition autant que la philosophie qui prétend que tout est pour le mieux.

    Le séisme a ravagé la place, et le Rossio pombalin a été reconstruit avec des façades régulières. La colonne centrale porte depuis 1870 la statue du roi Pedro IV, qui fut aussi le premier empereur du Brésil. Une rumeur tenace prétend qu'il s'agirait en réalité d'une statue de Maximilien, l'éphémère empereur du Mexique, achetée d'occasion en France... les historiens la jugent infondée, mais les Lisboètes adorent la répéter.

    Regarde maintenant vers le coin nord-ouest de la place: une façade étrange, toute en dentelle de pierre, avec deux grands portails en fer à cheval. On dirait un palais du XVIe siècle... et pourtant, c'est une gare. Va la voir de plus près.

  9. 9. Estação do Rossio : la gare néo-manuéline

    Rua 1.º de Dezembro, 1200 Lisboa, Portugal

    Plante-toi face à cette façade: deux grands portails en fer à cheval, des fenêtres ciselées, des cordages de pierre, une horloge, des tourelles. On jurerait un palais du temps des caravelles. C'est pourtant une gare de chemin de fer, construite à la fin du XIXe siècle: la gare du Rossio.

    Son architecte, José Luís Monteiro, l'a dessinée dans le style néo-manuélin, une imitation de ce gothique marin que tu as vu en début de balade sur le vrai portail de la Conceição Velha. À l'époque, le Portugal se cherchait une fierté: face aux grandes puissances qui se partageaient l'Afrique, il ressortait la mémoire des découvertes, de Vasco da Gama et des caravelles. Gares, palais, banques se sont mis à porter des cordages sculptés.

    Cette gare a été inaugurée en 1890, l'année même d'une humiliation nationale: un ultimatum britannique qui obligea le Portugal à renoncer à son rêve de relier l'Angola au Mozambique. En réaction, un chant patriotique est né cette année-là, A Portuguesa... qui deviendra plus tard l'hymne national. La façade de la gare respire ce mélange de fierté blessée et de nostalgie glorieuse.

    Derrière ce décor historique se cache une vraie prouesse moderne. Les quais ne sont pas au niveau de la rue, mais plusieurs étages plus haut, à la sortie d'un tunnel de plus de deux kilomètres et demi creusé sous la ville, jusqu'à Campolide. Les trains de la ligne de Sintra arrivent ainsi en plein cœur de Lisbonne, en passant sous les collines. Si tu montes à l'intérieur, tu découvriras derrière la dentelle de pierre une grande halle de fer et de verre, très XIXe siècle.

    Pour la suite, il va falloir grimper. Prends, le long du flanc de la gare, la Calçada do Carmo et ses escaliers raides: c'est une vraie montée, prends ton temps. En haut t'attend un couvent sans toit, dont les arcs gothiques se découpent sur le ciel depuis 1755.

  10. 10. Convento do Carmo et Largo do Carmo : 1755 et 25 avril 1974

    Largo do Carmo, 1200-092 Lisboa, Portugal

    Entre dans la nef du Convento do Carmo et lève les yeux: il n'y a pas de toit. Seuls de grands arcs gothiques traversent le ciel, comme les côtes d'une baleine échouée. Des pierres tombales et des fragments sculptés sont posés dans l'herbe. Dehors, sur le Largo do Carmo, des jacarandas, un kiosque et une fontaine.

    Ce couvent a été fondé à la fin du XIVe siècle par Nuno Álvares Pereira, le connétable qui avait défendu l'indépendance du Portugal face à la Castille, et qui finit sa vie ici comme simple frère. Le matin du 1er novembre 1755, l'église était pleine pour la messe de la Toussaint. Les voûtes se sont effondrées sur les fidèles. Une reconstruction a été entamée, puis abandonnée en 1834, avec la suppression des ordres religieux. Le toit n'a jamais été refait: la ruine est devenue un mémorial à ciel ouvert.

    C'est devant des ruines comme celles-ci que l'Europe s'est disputée. Voltaire y voyait la preuve qu'on ne pouvait pas dire que tout est bien. Rousseau lui répondait que la nature n'était pas coupable de nos villes entassées. Et en Prusse, le jeune Kant publiait en 1756 trois textes sur les causes des séismes, cherchant des explications naturelles plutôt qu'une punition divine. De son côté, Pombal envoyait un questionnaire à toutes les paroisses du pays: à quelle heure, combien de temps, dans quelle direction... une enquête pionnière de la sismologie.

    Mais ce Largo a une seconde mémoire. Le bâtiment voisin, ancienne aile du couvent, abrite une caserne de la Garde nationale républicaine. Le 25 avril 1974, le chef du gouvernement, Marcelo Caetano, successeur de Salazar, s'y était réfugié. Les blindés du capitaine Salgueiro Maia ont encerclé la place, la foule a envahi les rues, grimpé aux arbres et sur les chars. Caetano s'est rendu dans la soirée, et quarante-huit ans de dictature se sont effondrés.

    Les soldats portaient des œillets rouges au bout de leurs fusils, offerts par les passants: d'où le nom de révolution des Œillets. Ce jour-là, pourtant, quatre personnes ont été tuées par la police politique devant son siège, à quelques rues d'ici. Redescends maintenant vers le sud par les petites rues, jusqu'à la Rua do Carmo: un quartier entier y a brûlé, il n'y a pas si longtemps.

  11. 11. Chiado : l'incendie de 1988 et Siza Vieira

    Rua do Carmo, 1200 Lisboa, Portugal

    Arrête-toi au croisement de la Rua do Carmo et de la Rua Garrett, là où la pente se calme un peu. Autour de toi, des façades élégantes, claires, des vitrines, des balcons de fer forgé. Tout semble là depuis toujours... et pourtant, une grande partie de ce que tu vois sur la Rua do Carmo a été reconstruite il y a une trentaine d'années.

    À l'aube du 25 août 1988, un incendie s'est déclaré dans les grands magasins Grandella, sur la Rua do Carmo. Des rues étroites, des camions de pompiers qui peinent à passer, le bois sec des vieilles structures... le feu s'est propagé d'immeuble en immeuble. À la fin de la journée, dix-huit bâtiments étaient détruits et deux personnes avaient perdu la vie. Lisbonne regardait son quartier le plus élégant partir en fumée.

    Il y a là un paradoxe cruel. Les gaiolas pombalines, ces cages de bois pensées pour résister aux séismes, sont aussi des réserves de combustible: planchers anciens, cloisons, charpentes. Plus de deux siècles après 1755, le Chiado rejouait la même scène, la catastrophe, puis la grande question: comment reconstruire ?

    La réponse est venue d'un architecte de Porto, Álvaro Siza Vieira, qui recevra en 1992 le prix Pritzker, la plus haute distinction de l'architecture. Plutôt que d'inventer un quartier neuf, il a choisi de reconstruire les façades dans l'esprit pombalin, et de tout moderniser derrière: escaliers, cours intérieures, passages piétons entre les rues. Il a aussi dessiné la station de métro Baixa-Chiado, qui permet de passer sous la colline. Une restauration discrète, presque invisible, et c'est sans doute son plus beau compliment.

    Remonte maintenant la Rua Garrett vers l'ouest, la rue la plus élégante du Chiado. En chemin, tu passeras devant un café à la devanture Art nouveau, avec un poète de bronze assis à sa terrasse. Continue jusqu'à la grande place au bout de la rue, où un autre poète t'attend, perché sur un haut socle.

  12. 12. A Brasileira et Largo de Camões : les deux poètes

    Praça Luís de Camões, 1200-243 Lisboa, Portugal

    Te voici sur le Largo de Camões, une place aérée au sommet du Chiado, où les pigeons se posent sans gêne sur la tête du poète. Luís de Camões se dresse sur son socle, l'épée au côté, entouré de huit statues plus petites d'écrivains et de chroniqueurs. Juste avant d'arriver, tu as croisé la terrasse d'A Brasileira et son poète de bronze.

    Ce bronze, c'est Fernando Pessoa, assis à une table, une chaise libre à côté de lui pour les photos. A Brasileira a ouvert en 1905 pour vendre le café du Brésil, et elle est devenue le salon des artistes et des écrivains. Pessoa y passait, comme il passait au Martinho da Arcada, sur la Praça do Comércio. Il a écrit sous des dizaines de noms, ses hétéronymes, chacun avec sa biographie et son style, et n'a publié de son vivant qu'un seul recueil en portugais, Message.

    Camões, lui, est le poète national, l'auteur des Lusiades, publiées en 1572, l'épopée des navigateurs portugais. Sa statue a été inaugurée en 1867. On raconte qu'il aurait sauvé son manuscrit à la nage lors d'un naufrage à l'embouchure du Mékong, en tenant le texte hors de l'eau... une histoire qu'il évoque lui-même dans son poème. Et le 10 juin, jour anniversaire de sa mort, est aujourd'hui la fête nationale du Portugal.

    Cette place a un sens de plus pour notre balade: c'est une frontière. Derrière Camões commence le Bairro Alto, le quartier haut, qui a bien mieux résisté au séisme de 1755 que la Baixa, sur son sol plus ferme. D'un côté, la ville rasée puis redessinée au cordeau; de l'autre, le vieux lacis de ruelles d'avant la catastrophe. Tu te tiens exactement sur la ligne de partage entre deux Lisbonne.

    Voltaire n'est jamais venu à Lisbonne. Mais s'il avait pu marcher ici, de la Conceição Velha jusqu'à Camões, il aurait peut-être trouvé la réponse que ni lui ni Rousseau n'avaient: une ville ne répond pas à la question du malheur, elle reconstruit. Assieds-toi un instant sur un banc de la place... la balade s'achève ici, au-dessus de la Baixa que Pombal a fait renaître.