Lisbonne de Pessoa : Bairro Alto, Príncipe Real et les écrivains de la ville haute
De la maison natale de Fernando Pessoa au Jardim Botânico : la Livraria Bertrand de 1732, Eça de Queirós, l'Adamastor de Camões, Saramago et son Ricardo Reis, les ruelles des journaux et du fado vadio
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1. Largo de São Carlos, maison natale de Pessoa
Largo de São Carlos 4, 1200 Lisboa, Portugal
Mets-toi au milieu de cette petite place en pente et regarde l'immeuble d'angle, en face de l'opéra: au quatrième étage, le 13 juin 1888, est né Fernando Pessoa. Le plus grand poète portugais du XXe siècle, et peut-être le plus étrange. Ses premiers regards d'enfant, il les a posés sur cette façade blanche aux grandes arcades, le Teatro Nacional de São Carlos.
Ce théâtre a lui-même une histoire de renaissance. Le grand opéra royal, l'Ópera do Tejo, avait été anéanti par le séisme de 1755, quelques mois à peine après son inauguration. Des négociants de la ville ont financé un nouveau théâtre, inauguré en 1793, construit à toute vitesse sur le modèle des grandes salles italiennes. Le père de Pessoa, Joaquim, était critique musical au Diário de Notícias. L'enfant est donc né, littéralement, avec l'opéra sous ses fenêtres.
Le bonheur dure peu. Son père meurt de la tuberculose quand Fernando a cinq ans, puis son petit frère disparaît à son tour. Sa mère se remarie avec le consul du Portugal à Durban, en Afrique du Sud, et l'enfant grandit là-bas, en anglais, dans des écoles britanniques. Il ne revient à Lisbonne qu'en 1905, seul, à dix-sept ans. Et il ne la quittera plus jamais.
Dès six ans, raconte-t-il, il s'invente un ami imaginaire, un certain Chevalier de Pas, qui lui écrit des lettres. Ce n'était que le début. Toute sa vie, Pessoa va créer des poètes complets, avec leur biographie, leur style, leur philosophie, leurs disputes entre eux: les hétéronymes. Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Álvaro de Campos... et quelques dizaines d'autres signatures. Lui-même disait qu'il était le moins réel de tous.
Pourtant, de son vivant, il n'a publié qu'un seul livre de poèmes en portugais, Mensagem, en 1934. Le reste dormait dans une malle: des dizaines de milliers de feuillets qu'on déchiffre encore aujourd'hui. Remonte maintenant la petite rue vers la Rua Garrett, à quelques pas: la plus vieille librairie du monde t'attend.
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2. Livraria Bertrand
Rua Garrett 73-75, 1200-203 Lisboa, Portugal
Pousse la porte de cette façade couverte d'azulejos bleus, sur la Rua Garrett: tu entres dans la Livraria Bertrand, fondée en 1732. Les Guinness World Records la reconnaissent comme la plus ancienne librairie du monde encore en activité. Ici, on vend des livres depuis presque trois siècles, et on n'a jamais arrêté.
Et c'est une histoire en partie française. La librairie est fondée par un libraire venu de France, puis reprise par la famille Bertrand, originaire elle aussi de France, qui lui laisse son nom. Au XVIIIe siècle, Lisbonne lit le français, importe les livres de Paris, et ces libraires-là font le lien entre les Lumières et une cour très catholique, sous l'œil attentif de la censure.
Le 1er novembre 1755, la première boutique est détruite par le séisme, comme presque tout le quartier. Les Bertrand ne renoncent pas. Ils vendent où ils peuvent, et en 1773 ils s'installent ici, dans la rue qu'on appelait alors la rue des Portes de Santa Catarina. Elle porte aujourd'hui le nom d'Almeida Garrett, poète et dramaturge romantique, l'homme qui a voulu doter le Portugal d'un théâtre national.
Pendant le XIXe siècle, la Bertrand devient un salon. On raconte que s'y croisaient l'historien Alexandre Herculano, Oliveira Martins ou le jeune Eça de Queirós, qu'on retrouvera à l'étape suivante. Prends le temps de traverser les salles en enfilade, avec leurs boiseries et leurs rayonnages jusqu'au plafond: on y entre pour un livre, on en sort avec trois.
Et pour toi, un petit défi: cherche au rayon poésie une édition bilingue de Pessoa, et lis la première ligne en sortant. Le café le plus célèbre du poète est un peu plus haut dans la rue, avec sa statue de bronze attablée en terrasse: salue-le en passant. Remonte la Rua Garrett jusqu'au Largo do Chiado, puis prends à gauche la Rua do Alecrim: la petite place du Barão de Quintela est à quelques pas.
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3. Statue d'Eça de Queirós
Largo do Barão de Quintela, 1200 Lisboa, Portugal
Approche de ce monument un peu troublant: un homme en redingote se penche pour enlacer une femme nue, à demi voilée, qui semble s'abandonner contre lui. L'homme, c'est Eça de Queirós, le grand romancier portugais du XIXe siècle. La femme, c'est la Vérité.
Lis l'inscription gravée sur le socle: Sobre a nudez forte da verdade, o manto diáfano da fantasia. Sur la nudité forte de la vérité, le manteau diaphane de l'imagination. C'était la devise de son roman La Relique, et c'est tout son art en une phrase: dire le vrai, mais avec élégance. La statue, œuvre du sculpteur Teixeira Lopes, a été inaugurée en 1903, trois ans après sa mort.
Eça a passé l'essentiel de sa vie loin d'ici, comme diplomate: consul à La Havane, puis en Angleterre, à Newcastle et à Bristol, et enfin à Paris, où il meurt en 1900. C'est de l'étranger qu'il a le mieux vu Lisbonne. Dans Le Cousin Basilio, il raconte l'adultère d'une jeune bourgeoise qui s'ennuie, et le chantage de sa servante. Dans Les Maia, paru en 1888, l'année même de la naissance de Pessoa, il peint toute la société lisboète, ses salons, ses dandys, ses ministres, avec une ironie féroce.
En 1871, avec Antero de Quental et quelques amis, il participe à une série de conférences au Casino Lisbonense, non loin d'ici, pour réclamer un art réaliste et une pensée libre. Le gouvernement les fait interdire. Ce petit scandale a ouvert la littérature portugaise moderne... et la censure, on le verra, n'avait pas fini de se mêler des livres dans ce quartier.
Dans la vie, Eça portait un monocle, et c'est un peu ainsi qu'il regardait Lisbonne: de près, d'un seul œil, et sans indulgence. Maintenant, descends la Rua do Alecrim, la rue du Romarin, qui plonge tout droit vers le fleuve: c'est raide, mais tu remonteras par un funiculaire.
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4. Rua do Alecrim, l'hôtel de Ricardo Reis
Rua do Alecrim, 1200 Lisboa, Portugal
Te voilà dans le bas de la Rua do Alecrim, là où la pente s'adoucit et où l'on sent déjà le fleuve et le quartier du Cais do Sodré. Arrête-toi et regarde les façades, les balcons de fer forgé, les fenêtres hautes: c'est quelque part par ici que deux grands romans portugais ont posé leurs valises.
Le premier est Les Maia, d'Eça de Queirós. Tout en bas, sur la place du Cais do Sodré, se tenait l'Hotel Central, le grand hôtel élégant de l'époque. C'est à sa porte que le héros, Carlos da Maia, aperçoit pour la première fois Maria Eduarda, la femme dont il va tomber éperdument amoureux. Sans rien dévoiler, disons que cette rencontre ne finira pas comme dans un conte.
Le second roman est plus vertigineux encore. En 1984, José Saramago publie L'Année de la mort de Ricardo Reis. Fin décembre 1935, un mois après la mort de Pessoa, son hétéronyme Ricardo Reis, médecin et poète exilé au Brésil, débarque à Lisbonne. Il prend une chambre ici, à l'Hotel Bragança, Rua do Alecrim, avec vue sur le Tage, un hôtel qui a réellement existé. Une créature de Pessoa qui survit à son créateur, voilà le point de départ.
Et la nuit, Pessoa vient lui rendre visite. Mort, mais pas tout à fait: il explique qu'il lui reste quelques mois avant de s'effacer complètement. Les deux hommes discutent de poésie, de Lisbonne sous la pluie, de la montée des dictatures en Europe. Car 1936, c'est Salazar qui s'installe, la guerre d'Espagne qui commence, l'ombre qui gagne. Saramago, qui recevra le prix Nobel en 1998, transforme un fantôme en témoin de son temps.
Le roman s'ouvre d'ailleurs sur une phrase qui renverse un vers de Camões: là où le poète écrivait que la terre finit et que la mer commence, Saramago écrit que la mer finit et que la terre commence. On arrive, on ne part plus. Prends maintenant à droite par la Rua de São Paulo, vers l'ouest: au bout de quelques minutes, un petit funiculaire jaune attend au pied d'une rue très raide.
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5. Elevador da Bica
Rua de São Paulo 234, 1200 Lisboa, Portugal
Lève les yeux vers cette ruelle qui grimpe comme une échelle, linge suspendu d'un balcon à l'autre, rails au milieu des pavés, et ce petit wagon jaune qui monte et descend en grinçant. C'est l'Elevador da Bica, l'un des funiculaires de Lisbonne, en service depuis 1892.
Il a été conçu par Raoul Mesnier du Ponsard, un ingénieur né à Porto dans une famille d'origine française, à qui Lisbonne doit plusieurs de ses ascenseurs. La rue qu'il remonte, la Rua da Bica de Duarte Belo, est née d'un glissement de terrain à la fin du XVIe siècle, qui a éventré la colline. Et le nom de Bica viendrait d'une fontaine, d'un filet d'eau qui coulait ici. Aujourd'hui, à Lisbonne, une bica, c'est aussi un petit café serré. La légende veut que ce soit l'abréviation de bebe isto com açúcar, bois ça avec du sucre... c'est joli, mais personne ne l'a jamais prouvé.
Ce quartier a gardé son âme de village. En juin, pour les fêtes de Saint-Antoine, la ruelle se couvre de guirlandes, de sardines grillées et de musique, et les voisins installent des tables jusque sur les rails. Le reste de l'année, on y entend parfois un fado chanté par la fenêtre ouverte.
C'est à des rues comme celle-ci que pense Álvaro de Campos, l'hétéronyme le plus tourmenté de Pessoa, quand il écrit Lisbon Revisited. Encore une fois je te revois, ville de mon enfance effroyablement perdue... Campos est un ingénieur naval formé à Glasgow, fou de machines et de vitesse, et pourtant chaque retour à Lisbonne le désespère: la ville est la même, c'est lui qui a changé.
Remarque aussi comme la pente est réelle: ici, cent mètres de distance, c'est souvent une vraie montée. Prends le funiculaire ou grimpe à pied le long des rails, puis, en haut, oblique vers l'ouest par la Rua Marechal Saldanha: au bout, une terrasse s'ouvre sur le fleuve, gardée par un géant de pierre.
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6. Miradouro de Santa Catarina et l'Adamastor
Rua de Santa Catarina, 1200 Lisboa, Portugal
Avance jusqu'au parapet: devant toi, tout le Tage, le pont du 25-Avril, les grues du port, et sur l'autre rive le Christ-Roi aux bras ouverts. Et dans ton dos, sur un rocher sculpté, une créature monstrueuse au visage tourmenté sort de la pierre. C'est l'Adamastor, le géant des tempêtes, installé ici en 1927.
Il vient tout droit des Lusiades, l'épopée de Luís de Camões, publiée en 1572. Au chant cinq, quand la flotte de Vasco de Gama approche du cap de Bonne-Espérance, un géant surgit des nuages et menace les marins: il leur prédit naufrages et malheurs pour avoir osé franchir son domaine. Puis il raconte sa propre histoire, un amour impossible pour une nymphe de la mer, qui l'a changé en promontoire de roche. Le cap des Tempêtes est un géant amoureux pétrifié.
Camões savait de quoi il parlait: il avait lui-même navigué jusqu'en Asie. La légende raconte qu'il fit naufrage à l'embouchure du Mékong et qu'il nagea jusqu'à la rive en tenant son manuscrit hors de l'eau. Vrai ou non, le Portugal aime cette image: un poète qui sauve son livre plutôt que ses biens.
Et ce belvédère est aussi un décor de roman. Dans L'Année de la mort de Ricardo Reis, Saramago fait monter son héros jusqu'ici, au pied de l'Adamastor, où deux vieillards passent leurs journées à regarder les bateaux entrer et sortir du fleuve en commentant les nouvelles. Pessoa, lui, a écrit dans Mensagem le poème du Mostrengo, un monstre marin qui tourne trois fois autour du navire... cousin évident du géant de Camões.
Assieds-toi un moment: ce miradouro est un lieu de rendez-vous, où les Lisboètes viennent voir le soleil se coucher sur le fleuve. Ensuite, remonte vers le nord par la Rua de Santa Catarina et la Rua do Século. Ça monte encore un peu, mais la rue est belle, et l'histoire qui t'attend parle de journaux, de censure et d'un ministre tout-puissant.
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7. Rua do Século, journaux et censure
Rua do Século, 1200 Lisboa, Portugal
Ralentis dans cette rue étroite et longue, bordée de palais un peu fatigués et de façades de couleur. Elle s'appelait autrefois la Rua Formosa, la belle rue. Elle porte aujourd'hui le nom d'un journal: O Século, le Siècle, qui avait ici son siège, dans le grand bâtiment qu'occupe désormais un ministère.
Mais remonte d'abord dans le temps. En 1699, dans un palais de cette rue, naît Sebastião José de Carvalho e Melo, le futur marquis de Pombal. C'est lui qui reconstruit Lisbonne après le séisme de 1755, avec ses rues droites et ses immeubles antisismiques. C'est aussi lui qui chasse les Jésuites du Portugal en 1759, et qui crée en 1768 un tribunal royal de la censure, chargé de décider ce que les Portugais ont le droit de lire. Les Lumières, oui, mais sous contrôle.
Un siècle plus tard, le quartier devient la capitale de la presse. O Século est fondé en 1880, et devient l'un des quotidiens les plus lus du pays. C'est son journaliste Avelino de Almeida qui raconte, en octobre 1917, le prétendu miracle du soleil à Fátima, devant des dizaines de milliers de pèlerins. Un journal républicain et plutôt sceptique, qui fait connaître au monde un événement religieux... l'histoire a de l'humour.
Puis vient la dictature. De la fin des années 1920 jusqu'en 1974, chaque article, chaque poème, chaque critique de théâtre passe sous le crayon bleu des censeurs, qui raturent avant impression. Les journalistes apprennent à écrire entre les lignes, et les lecteurs à lire ce qui n'est pas écrit. Après la révolution des Œillets, un certain José Saramago devient en 1975 directeur adjoint du Diário de Notícias, avant de se consacrer entièrement aux romans.
Imagine les petits vendeurs de journaux, les ardinas, qui dévalaient ces rues à l'aube en criant les titres. Continue maintenant vers l'est, par les rues qui entrent dans le Bairro Alto, jusqu'à la Rua Luz Soriano: c'est là que l'histoire de Pessoa s'achève.
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8. Bairro Alto, Rua Luz Soriano
Rua Luz Soriano, 1200 Lisboa, Portugal
Te voici au cœur du Bairro Alto, dans un damier de ruelles étroites où les façades se touchent presque. Le jour, c'est calme: du linge, des chats, des volets entrouverts. Le soir, les mêmes rues se remplissent de monde, de verres à la main et de musique jusque tard dans la nuit.
Ce quartier a été tracé au XVIe siècle, au cordeau, en pleine expansion de Lisbonne, et il a plutôt bien résisté au séisme de 1755. Au XIXe siècle, il devient le quartier des imprimeries et des journaux: rotatives, typographes, rédactions enfumées. Juste à côté, une rue porte encore le nom du Diário de Notícias, fondé en 1864, le journal où le père de Pessoa publiait ses critiques musicales. La boucle se referme.
Et puis il y a le fado vadio, le fado vagabond. Dans certaines tavernes du quartier, n'importe qui peut se lever entre deux plats et chanter: un chauffeur de taxi, une grand-mère, un étudiant. Le guitariste suit, la salle se tait, et pendant trois minutes la saudade appartient à tout le monde.
C'est pourtant ici que s'achève la vie de Pessoa. Le 29 novembre 1935, malade du foie, il est transporté à l'hôpital Saint-Louis-des-Français, dans cette rue, un hôpital lié depuis des siècles à la communauté française de Lisbonne. Ce jour-là, il écrit au crayon sa dernière phrase, en anglais: I know not what tomorrow will bring, je ne sais pas ce que demain apportera. Il meurt le lendemain soir, le 30 novembre, à quarante-sept ans. La tradition rapporte que ses derniers mots furent pour demander ses lunettes.
Il laissait une malle remplie de manuscrits que presque personne n'avait lus, et quelques amis convaincus de son génie. Le reste du monde l'a découvert peu à peu. Continue maintenant vers l'est, à travers le quartier, jusqu'à la petite place devant une église à la façade toute simple: São Roque.
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9. Igreja de São Roque
Largo Trindade Coelho, 1200 Lisboa, Portugal
Ne te fie pas à cette façade presque nue, sans clocher spectaculaire: l'Igreja de São Roque est l'une des églises les plus somptueuses de Lisbonne. Entre, si la porte est ouverte, et lève les yeux vers le plafond de bois peint en trompe-l'œil, puis cherche, sur le côté gauche de la nef, la chapelle qui scintille plus que toutes les autres.
Cette chapelle de saint Jean-Baptiste a été construite à Rome, et non à Lisbonne. Commandée par le roi Jean V dans les années 1740, elle est assemblée à Rome par des architectes italiens, bénie par le pape, puis démontée pièce par pièce et envoyée par bateau jusqu'ici. Lapis-lazuli, agate, améthyste, bronze doré, et des mosaïques si fines qu'on les prend pour des peintures. On l'a souvent dite la chapelle la plus chère d'Europe, et encore une fois, c'est l'or du Brésil qui paie.
L'église appartenait aux Jésuites. Et le plus célèbre d'entre eux, pour la langue portugaise, s'appelle António Vieira, prédicateur du XVIIe siècle. Pessoa l'admirait au point de l'appeler, dans Mensagem, l'empereur de la langue portugaise. Ses sermons sont des chefs-d'œuvre de rhétorique, qu'on étudie encore à l'école.
Mais Vieira est un personnage complexe. Au Brésil, il défend avec courage la liberté des peuples autochtones contre les colons; il dénonce aussi les souffrances des esclaves africains dans les moulins à sucre, en les comparant à la Passion du Christ, sans pour autant réclamer la fin de l'esclavage. Ses prophéties sur un Cinquième Empire portugais lui valent des années de procès devant l'Inquisition. Et en 1759, Pombal expulse les Jésuites du royaume: leur église passera ensuite à la Santa Casa da Misericórdia.
Avant de sortir, retourne-toi une dernière fois vers l'or de la chapelle, puis vers la sobriété de la porte: toute la contradiction du Portugal baroque tient dans ces quelques mètres. Ressors sur la petite place, remonte vers le nord la Rua de São Pedro de Alcântara, et en deux minutes tu seras sur l'un des plus beaux balcons de la ville.
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10. Miradouro de São Pedro de Alcântara
Rua de São Pedro de Alcântara, 1200 Lisboa, Portugal
Accoude-toi à la balustrade: en face, sur l'autre colline, le château Saint-Georges, les toits de l'Alfama et de la Graça; en bas, les rues droites de la Baixa. Le Miradouro de São Pedro de Alcântara est un jardin en terrasses, avec ses bustes, ses bancs et ses arbres, suspendu au-dessus de la ville.
Cherche dans le jardin un monument où un petit garçon de bronze, une pile de journaux sous le bras, semble courir. C'est un ardina, un vendeur de journaux, au pied du monument à Eduardo Coelho, le fondateur du Diário de Notícias, en 1864. Son idée était simple et révolutionnaire: un journal bon marché, vendu dans la rue par des enfants qui criaient les titres. La presse quittait les salons pour descendre sur les pavés.
Regarde maintenant vers la Baixa, ce quadrillage de rues rectilignes. Pessoa y a travaillé toute sa vie comme correspondant commercial, rédigeant des lettres en anglais et en français pour des maisons de commerce. Et c'est là qu'il a installé un autre de ses doubles, Bernardo Soares, aide-comptable dans la Rua dos Douradores, auteur du Livre de l'intranquillité. Un journal intime d'employé de bureau, écrit en regardant ces toits... devenu l'un des grands livres du XXe siècle.
Juste à côté du jardin arrive le funiculaire de la Glória, qui monte depuis la place des Restauradores. Le 3 septembre 2025, l'une de ses cabines a déraillé dans la descente et s'est écrasée contre un immeuble. Seize personnes ont perdu la vie. Lisbonne, qui aime tant ses funiculaires, ne les regarde plus tout à fait de la même façon.
Pourtant, à la tombée du jour, ce balcon reste l'un des plus beaux de la ville, quand le château s'allume et que la lumière devient dorée. Continue ensuite vers le nord, par la Rua Dom Pedro V, bordée de boutiques et de palais, jusqu'à une grande place plantée d'arbres: le Príncipe Real.
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11. Praça do Príncipe Real
Praça do Príncipe Real, 1250 Lisboa, Portugal
Entre dans le jardin et va droit vers l'arbre extraordinaire du milieu: un cyprès du Buçaco, qu'on appelle ici le cèdre, dont les branches ont été dressées à l'horizontale sur une armature de fer. Résultat, un parasol vert d'une vingtaine de mètres de diamètre, sous lequel des retraités jouent aux cartes depuis des générations.
Sous tes pieds se cache un secret: le réservoir de la Patriarcal, une grande citerne souterraine construite dans les années 1860 pour distribuer l'eau aux quartiers de la ville haute. Sa salle octogonale, avec ses colonnes et son bassin, fait aujourd'hui partie du musée de l'Eau. Autour de la place, les familles enrichies du XIXe siècle ont bâti des palais, dont un étonnant palais néo-mauresque aux fenêtres en arc outrepassé.
Le Príncipe Real est aussi, depuis des décennies, le cœur de la vie gay de Lisbonne. Et ça nous ramène à Pessoa. En 1922, avec sa petite maison d'édition, il publie les Canções du poète António Botto, des poèmes d'amour entre hommes, et il défend publiquement le livre. Une campagne d'étudiants catholiques dénonce une littérature de Sodome, et les autorités saisissent les ouvrages. Pessoa, qu'on imagine volontiers timide, a pris ce combat-là sans trembler.
Botto, lui, finira sa vie au Brésil, pauvre et oublié. Mais l'affaire dit tout de Pessoa: un homme qui passait pour un employé discret et qui, sous ses dizaines de noms, défendait une liberté totale d'écrire. Assieds-toi sous le cèdre et lis à voix basse un vers d'Álvaro de Campos: je ne suis rien, je ne serai jamais rien, à part ça j'ai en moi tous les rêves du monde.
Tu en es à l'avant-dernière page. Traverse la place vers l'ouest et prends la Rua da Escola Politécnica: quelques dizaines de mètres plus loin, une grille t'ouvre le jardin botanique, pour la dernière étape.
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12. Jardim Botânico de Lisboa
Rua da Escola Politécnica 58, 1250 Lisboa, Portugal
Descends doucement les allées de ce jardin en pente, sous les palmiers, les fougères arborescentes et les dragonniers aux branches en candélabre. Le Jardim Botânico de Lisboa a été planté à partir de 1873 pour l'École polytechnique, juste au-dessus. Les rumeurs de la ville s'éteignent, remplacées par les oiseaux.
Il a été pensé par des savants pour enseigner la botanique, et il profite d'un microclimat rare: à l'abri des vents, des plantes d'Australie, d'Afrique, d'Amérique du Sud ou d'Asie y poussent comme chez elles. C'est un jardin de collection, un peu sauvage par endroits, qui a gardé l'atmosphère d'un livre de sciences du XIXe siècle qu'on aurait laissé ouvert sous la pluie.
C'est l'endroit idéal pour rencontrer le dernier hétéronyme de cette promenade, et le premier dans le cœur de Pessoa: Alberto Caeiro, le berger qui ne gardait pas de troupeau, le maître des autres poètes. Pessoa racontait que le 8 mars 1914, debout devant une commode, il avait écrit d'un seul jet plus de trente poèmes du Gardeur de troupeaux. Il appelait ce jour son jour triomphal.
Caeiro ne veut pas penser, il veut voir. Les choses sont ce qu'elles sont, sans mystère. Et il écrit ces vers si simples: le Tage est plus beau que la rivière qui coule dans mon village, mais le Tage n'est pas plus beau que la rivière qui coule dans mon village, parce que le Tage n'est pas la rivière qui coule dans mon village. Regarde un arbre, ici, sans lui chercher de sens. Tu viens de lire Caeiro.
Tu es parti de la place où Pessoa est né, tu es passé par l'hôpital où il est mort, tu as croisé Eça, Camões, Saramago, Vieira et Botto. Pessoa a écrit que la littérature, comme tout art, est l'aveu que la vie ne suffit pas. Lisbonne, elle, est la preuve qu'un seul homme peut en contenir plusieurs... et qu'une ville peut les loger tous. Reste dans le jardin aussi longtemps que tu veux: la promenade s'arrête ici.