Amsterdam des musées : de La Ronde de nuit au Picasso du Vondelpark

Café Américain, échiquier géant, antiquaires du Miroir, Rembrandt, les années parisiennes de Van Gogh, la baignoire du Stedelijk, le Concertgebouw et un Picasso caché dans le parc : l'art d'Amsterdam, avec un accent français

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  1. 1. Leidseplein et le Café Américain

    Leidsekade 97, 1017 PN Amsterdam, Netherlands

    Tu es sur la Leidseplein, la place la plus bruyante d'Amsterdam: des trams qui sonnent, des musiciens de rue, des terrasses pleines à toute heure. Tourne-toi vers le canal et cherche le grand bâtiment de brique et de pierre surmonté d'une petite tour: l'American Hotel, et au rez-de-chaussée, derrière ses grandes fenêtres, le Café Américain.

    Avant d'être une place de fête, la Leidseplein était un parking... pour charrettes. Ici s'ouvrait la porte de Leyde, la Leidsepoort, et les paysans venus de la campagne devaient laisser leurs voitures à l'entrée de la ville. La porte a été démolie en 1862, et la place s'est remplie de tout ce qui fait sortir les gens le soir. En 1894 ouvre le grand théâtre municipal, la Stadsschouwburg, dont tu vois la façade à arcades.

    L'American Hotel actuel est achevé en 1902 par l'architecte Willem Kromhout, et c'est une petite révolution: un mélange d'Art nouveau et de brique rationnelle qui annonce déjà l'école d'Amsterdam. Le Café Américain, avec son nom à la française, ses lustres, ses vitraux et ses peintures murales, devient vite le salon des écrivains, des peintres et des comédiens du théâtre d'en face. Le genre d'endroit où l'on vient moins pour boire que pour être vu en train de lire.

    Et le quartier n'a jamais cessé de jouer. Tout près, dans une ancienne église, le Paradiso est devenu en 1968 un temple du rock et de la contre-culture; à deux pas, le Melkweg, la Voie lactée, occupe une ancienne laiterie. Des Rolling Stones aux groupes d'aujourd'hui, des générations de musiciens ont joué à quelques centaines de mètres de ce café Belle Époque.

    Mais nous sommes venus pour l'art, et l'art commence par un jeu. Quitte la place vers le sud-est, en direction du casino, et passe sous les arcades: une petite place carrée t'attend, avec des pièces d'échecs à hauteur de genou.

  2. 2. Max Euweplein : l'échiquier du champion

    Max Euweplein, 1017 MB Amsterdam, Netherlands

    Passe sous les arcades et tu débouches sur une petite place carrée, à l'abri du vacarme. Au sol, un échiquier géant, avec des pièces blanches et noires qui t'arrivent au genou. Souvent, deux inconnus y jouent une partie très lente, entourés de spectateurs qui commentent chaque coup à voix basse, les mains dans les poches.

    La place porte le nom de Max Euwe, un professeur de mathématiques d'Amsterdam qui a réussi l'impensable. En 1935, ce joueur resté amateur, qui enseignait dans un lycée de jeunes filles, bat le champion du monde en titre, Alexandre Alekhine. Et voilà le fil français: Alekhine, né à Moscou, avait pris la nationalité française en 1927. Le match se joue dans de nombreuses villes des Pays-Bas, et tout le pays suit les parties dans les journaux.

    Euwe perd sa revanche deux ans plus tard, mais il reste le seul champion du monde néerlandais de l'histoire des échecs. Il devient ensuite un pionnier de l'informatique appliquée aux échecs et préside la Fédération internationale, la FIDE, dans les années 1970. Il a aussi écrit des dizaines de livres d'échecs, avec la rigueur d'un prof de maths, que des générations de joueurs ont étudiés. Un centre d'échecs qui porte son nom se trouve d'ailleurs sur la place.

    Ce coin paisible a un passé plus sombre. Tout près s'élevait la maison d'arrêt de la Weteringschans, où l'occupant allemand enferma pendant la guerre de nombreux résistants. La prison a été démolie après la guerre, et la place que tu vois est venue bien plus tard, avec ses colonnades et ses jeux.

    Avant de partir, lève les yeux vers la colonnade: une inscription latine y affirme, en substance, que l'homme sage n'urine pas contre le vent. Une blague d'architecte, très amstellodamoise. Maintenant, longe le canal de ceinture vers l'est, puis tourne à gauche dans la Spiegelgracht, le canal du Miroir.

  3. 3. Le Spiegelkwartier, quartier des antiquaires

    Spiegelgracht, 1017 JR Amsterdam, Netherlands

    Te voici dans le Spiegelkwartier, le quartier du Miroir: la Spiegelgracht, petit canal tranquille, et dans son prolongement la Nieuwe Spiegelstraat, qui file vers le nord jusqu'à la Herengracht. Regarde les vitrines: horloges anciennes, faïences de Delft, cartes marines, tableaux dans des cadres dorés, globes terrestres. C'est le quartier des antiquaires et des galeries.

    Ce n'est pas un hasard. Quand le Rijksmuseum ouvre en 1885, juste de l'autre côté de l'eau, marchands d'art et antiquaires viennent peu à peu s'installer sur le chemin qui y mène. Les collectionneurs, les conservateurs et les amateurs passent par ici; autant leur montrer ce qu'on a en boutique. Aujourd'hui encore, des dizaines de marchands se serrent sur quelques centaines de mètres, et certains vendent des pièces dignes d'un musée.

    Maintenant, tourne-toi vers le sud. Au bout de la Spiegelgracht, la perspective est fermée par une silhouette de château: les tours et les toits pointus du Rijksmuseum. Les maisons du XVIIe siècle encadrent le palais de brique du XIXe comme un décor de théâtre. C'est l'une des plus belles vues d'Amsterdam, et la plupart des visiteurs, pressés d'arriver au musée, la ratent en marchant le nez sur leur téléphone. Arrête-toi au milieu du pont: c'est gratuit, et c'est le meilleur cadrage de la ville.

    Un détail qui change la lecture du quartier: quand on l'a construit, le Rijksmuseum était hors de la ville. Le canal de ceinture, juste devant toi, marquait la limite d'Amsterdam, et au-delà s'étendaient des prés et des jardins. Le musée a été posé à l'extérieur, comme une porte monumentale vers la ville nouvelle qui allait pousser au sud.

    Traverse maintenant le pont vers le musée. Tu ne vas pas entrer par la grande porte, pas tout de suite: tu vas passer à travers le bâtiment, par un passage voûté où les cyclistes ont gagné une bataille célèbre.

  4. 4. Rijksmuseum et La Ronde de nuit

    Museumstraat 1, 1071 XX Amsterdam, Netherlands

    Tu es dans le passage qui traverse le Rijksmuseum de part en part, sous ses voûtes de brique, avec les vélos qui filent en sonnant et les entrées du musée de chaque côté. Au-dessus de ta tête, la plus grande collection d'art néerlandais du monde, et le tableau le plus célèbre du pays.

    L'histoire du musée commence par un détour français. La collection nationale naît à La Haye à la fin du XVIIIe siècle, mais en 1808 le roi Louis Bonaparte la fait venir à Amsterdam, sa nouvelle capitale, et l'installe dans son palais du Dam. C'est donc le frère de Napoléon qui a offert à Amsterdam son grand musée. Le bâtiment actuel, signé Pierre Cuypers, ouvre en 1885, et son style néogothique choque une partie des protestants de l'époque, qui le trouvent bien trop proche d'une cathédrale.

    Et puis il y a La Ronde de nuit. Rembrandt la peint en 1642 pour la compagnie de milice du capitaine Frans Banninck Cocq. Elle mesure plus de quatre mètres de large, et pourtant elle a été rognée: en 1715, pour la faire entrer dans une salle de l'hôtel de ville du Dam, on a coupé des bandes de toile, surtout à gauche, emportant plusieurs personnages. Et ce n'est même pas une scène de nuit ! C'est le vernis, assombri au fil des siècles, qui lui a valu ce surnom.

    Le tableau a traversé bien des épreuves. Pendant la guerre, il est roulé et caché dans des grottes près de Maastricht. Il a été lacéré au couteau en 1975, aspergé d'acide en 1990, et chaque fois restauré. Depuis 2019, une immense restauration se déroule sous les yeux du public, derrière une paroi de verre, et les scanners ont révélé des esquisses cachées sous la peinture.

    Quant au passage où tu te trouves: pendant la grande rénovation, achevée en 2013, il a été question de le fermer aux vélos. Les cyclistes d'Amsterdam se sont mobilisés, et ils ont gagné. Ressors côté sud et prends sur ta droite: un bâtiment moderne t'attend, celui d'un peintre qui a trouvé ses couleurs... à Paris.

  5. 5. Musée Van Gogh : les années parisiennes de Vincent

    Museumplein 6, 1071 DJ Amsterdam, Netherlands

    Devant toi, deux bâtiments se répondent: un bloc lumineux aux lignes droites, et derrière lui une aile en forme d'ovale, habillée de pierre grise. C'est le musée Van Gogh, la plus grande collection au monde de son œuvre: environ deux cents tableaux, des centaines de dessins et une grande partie de ses lettres.

    Et c'est ici que l'histoire devient française. En mars 1886, Vincent débarque à Paris presque sans prévenir, chez son frère Theo, marchand d'art. Il a trente-deux ans et peint encore dans les bruns et les noirs de la terre hollandaise, ceux des Mangeurs de pommes de terre. Les deux frères s'installent bientôt rue Lepic, à Montmartre. En deux ans, tout va basculer.

    À Paris, Vincent découvre les impressionnistes. Il fréquente l'atelier du peintre Cormon, où il croise Toulouse-Lautrec et Émile Bernard, et rencontre Pissarro, Signac et Gauguin. Il achète des estampes japonaises par dizaines. Sa palette explose: des bleus purs, des jaunes, des touches séparées. Trop pauvre pour payer des modèles, il se peint lui-même, encore et encore: plus d'une vingtaine d'autoportraits parisiens, dont beaucoup sont ici.

    En février 1888, épuisé par la ville, il part pour Arles chercher la lumière du Midi. On connaît la suite: les tournesols, la crise, l'asile de Saint-Rémy, et la mort à Auvers-sur-Oise en juillet 1890, à trente-sept ans. Il n'a presque rien vendu de son vivant. Si son œuvre est aujourd'hui réunie ici, c'est grâce à Johanna van Gogh-Bonger, la veuve de Theo, qui a consacré sa vie à faire connaître les tableaux de son beau-frère.

    Le bâtiment principal a été dessiné par Gerrit Rietveld, mort avant l'ouverture en 1973; l'aile ovale est l'œuvre du Japonais Kisho Kurokawa, en 1999, un joli clin d'œil à la passion de Vincent pour le Japon. Avance maintenant sur la grande pelouse du Museumplein: un musée en forme de baignoire t'attend.

  6. 6. Museumplein et la baignoire du Stedelijk

    Museumplein 10, 1071 DJ Amsterdam, Netherlands

    Te voilà au milieu du Museumplein, la plus grande place d'Amsterdam: une immense pelouse, un bassin, des enfants qui courent, et tout autour des géants de la culture. Tourne-toi vers l'ouest: un bâtiment de brique rouge à tourelle, et accrochée à lui, une énorme forme blanche et lisse posée comme un vaisseau. Les Amstellodamois l'ont aussitôt baptisée de badkuip, la baignoire.

    C'est le Stedelijk Museum, le musée municipal d'art moderne et de design. Le bâtiment de brique date de 1895; la baignoire, en matériau composite, a été ajoutée en 2012. Après la guerre, sous la direction de Willem Sandberg, typographe génial et ancien résistant, le Stedelijk devient l'un des musées les plus audacieux d'Europe. En 1949, il ose exposer le groupe Cobra, et le public crie au scandale devant ces toiles qui ressemblent à des dessins d'enfants.

    Le fil français, cette fois, est accroché à un mur: le Stedelijk possède l'une des grandes gouaches découpées d'Henri Matisse, La Perruche et la Sirène, de 1952. À cette époque, le vieux maître, qui ne peut plus guère se tenir debout, ne peint plus: il découpe du papier gouaché aux ciseaux. Plus de sept mètres de couleurs pures, des feuilles, un oiseau, une sirène... un jardin entier fait avec des ciseaux.

    La place elle-même a eu plusieurs vies. En 1883, elle accueille une grande exposition coloniale internationale, vitrine d'un empire que l'on regarde aujourd'hui avec beaucoup moins de fierté. Plus tard, elle devient le lieu des grands rassemblements: en novembre 1981, des centaines de milliers de manifestants s'y retrouvent contre les missiles nucléaires. Le grand espace vert actuel date de 1999, avec un parking et un supermarché enfouis sous la pelouse.

    Jusqu'en 2018, de grandes lettres rouges et blanches, I amsterdam, trônaient ici, prises d'assaut par les selfies. La ville les a retirées, jugeant qu'elles symbolisaient le tourisme de masse. Marche maintenant vers le bout sud de la place, où se dresse un temple de la musique à colonnes, coiffé d'une lyre dorée.

  7. 7. Le Concertgebouw

    Concertgebouwplein 10, 1071 LN Amsterdam, Netherlands

    Te voici devant le Concertgebouw, au bout du Museumplein: une façade néoclassique de brique et de pierre, des colonnes, un fronton, et tout en haut une lyre dorée qui scintille dès que le soleil sort. Sur le côté, une aile de verre moderne, ajoutée à la fin des années 1980, comme une vitrine posée contre le vieux bâtiment.

    Il ouvre en 1888, construit par l'architecte Adolf Leonard van Gendt sur un terrain encore marécageux, aux portes de la ville. Ses fondations reposent sur plus de deux mille pieux de bois. Et un siècle plus tard, catastrophe: le bâtiment s'enfonce, les murs se fissurent. Dans les années 1980, les ingénieurs remplacent les vieux pieux par du béton, sous la salle, sans la démolir. Une opération à cœur ouvert.

    Ce qui fait sa légende, c'est la Grande Salle, la Grote Zaal, avec ses quelque deux mille places. Les musiciens la classent parmi les toutes meilleures acoustiques du monde, aux côtés du Musikverein de Vienne et du Symphony Hall de Boston. Et elle a un rituel unique: le chef et les solistes entrent en descendant un long escalier raide, face au public. Imagine la concentration nécessaire pour ne pas trébucher sous deux mille paires d'yeux, un violon précieux à la main.

    Gustav Mahler est venu plusieurs fois y diriger ses symphonies, et il adorait cet orchestre. En 1920, Amsterdam organise ici le tout premier festival Mahler au monde. Le chef français Pierre Monteux y dirige lui aussi régulièrement dans les années 1920 et 1930. Aujourd'hui, l'Orchestre royal du Concertgebouw figure régulièrement parmi les meilleurs orchestres de la planète.

    Si tu entends des instruments qui s'accordent derrière les murs, tends l'oreille: c'est peut-être une répétition. Maintenant, tourne le dos à la lyre, prends la Van Baerlestraat vers le nord-ouest et entre dans le Vondelpark, puis tourne à droite: nous allons saluer un poète.

  8. 8. Vondelpark : la statue du poète

    Vondelpark, 1071 AA Amsterdam, Netherlands

    Au milieu des arbres, sur un haut piédestal, un homme de bronze est assis, le regard perdu au-dessus de ta tête. C'est Joost van den Vondel, le plus grand poète du Siècle d'or néerlandais, et c'est à cause de lui que ce parc s'appelle le Vondelpark.

    Le parc ouvre en 1865, créé par des bourgeois d'Amsterdam qui voulaient un endroit pour se promener et monter à cheval. On l'appelle alors tout simplement le Nouveau Parc. En 1867, on y installe cette statue du sculpteur Louis Royer, et les promeneurs prennent l'habitude de dire le parc de Vondel. Le nom est resté. Les paysagistes Zocher, père et fils, ont dessiné un parc à l'anglaise, avec des allées courbes, des étangs et des pelouses ondulées, gagnés sur un terrain marécageux.

    Vondel, lui, a eu une vie de roman. Né à Cologne en 1587 dans une famille de mennonites d'Anvers chassés par les persécutions, il tient à Amsterdam une boutique de bas de soie, écrit des tragédies, se brouille avec les puissants... et se convertit au catholicisme en pleine république calviniste. Sa pièce la plus célèbre, Gijsbrecht van Aemstel, a été jouée chaque année au théâtre municipal pour le Nouvel An, de 1638 jusqu'en 1968. Trois siècles de tradition !

    Il meurt en 1679, à plus de 90 ans, et il est inhumé dans la Nieuwe Kerk, sur le Dam. Ici, il veille sur un parc qui a bien changé: au début des années 1970, le Vondelpark devient le dortoir à ciel ouvert des hippies venus du monde entier, et la ville finit par tolérer qu'ils y dorment dans leurs sacs de couchage.

    Aujourd'hui, c'est le jardin de toute la ville: pique-niques, joggeurs, rollers, et l'été des spectacles gratuits dans le théâtre de plein air. Continue vers l'ouest par les allées principales, en suivant l'eau, vers le cœur du parc: sur une pelouse se cache un cadeau de Pablo Picasso.

  9. 9. Le Picasso du Vondelpark

    Vondelpark, 1071 AA Amsterdam, Netherlands

    Sur la pelouse, au milieu des promeneurs, se dresse une étrange silhouette de béton gris, plate et anguleuse, plus haute qu'un homme, gravée de lignes sombres. On croit y voir un poisson, ou un oiseau, ou une figure qui ouvre les bras. Des joggeurs passent devant tous les matins sans savoir qu'ils frôlent un Picasso.

    Son titre est Figure découpée l'Oiseau, et Picasso l'a offerte au parc pour son centenaire, en 1965. Il ne l'a pas réalisée de ses mains: il a fourni le dessin, et c'est l'artiste norvégien Carl Nesjar qui l'a exécutée, avec une technique qu'ils avaient mise au point ensemble. On coule le béton avec des graviers sombres, puis on sable la surface au jet pour faire apparaître le trait, comme une gravure à l'échelle d'un monument.

    Picasso connaissait un peu les Pays-Bas. En 1905, jeune peintre fauché de la période rose, il passe quelques semaines à Schoorl, un village de Hollande-Septentrionale. Il en rapporte des toiles de solides Hollandaises en coiffe blanche, bien loin des saltimbanques maigres qu'il peignait à Paris. Soixante ans plus tard, devenu le peintre le plus célèbre du monde, il envoie ce cadeau à Amsterdam depuis sa maison du sud de la France.

    Un Picasso en plein air, sans vitrine ni gardien, c'est un pari sur la confiance. La sculpture a affronté la pluie, le gel, les graffitis et les ballons de football, et elle reste là, gratuite, offerte à tous. Il fallait de l'audace, en 1965, pour planter une forme aussi abstraite dans un parc de familles: certains promeneurs se demandaient ce que c'était, et se le demandent encore. C'est peut-être la meilleure définition de l'art moderne que donne cette promenade: une œuvre qu'on rencontre par hasard, entre deux pique-niques.

    Fais-en le tour: sous certains angles, l'oiseau devient un visage. Remonte maintenant vers le nord et sors du parc du côté de la Vondelstraat: un bâtiment t'y attend où, depuis plus d'un siècle, les chevaux tournent sous une charpente de fer.

  10. 10. La Hollandsche Manege

    Vondelstraat 140, 1054 GT Amsterdam, Netherlands

    Sur la Vondelstraat, une façade néoclassique ornée de sculptures de chevaux cache une surprise. Si la porte est ouverte, avance jusqu'au foyer: derrière les vitres, un manège couvert, du sable fraîchement ratissé, des cavaliers au trot, et au-dessus, une grande charpente de fer et de verre.

    C'est la Hollandsche Manege, le plus ancien manège des Pays-Bas encore en activité, dont l'histoire remonte à 1744. Le bâtiment actuel date de 1882, et regarde bien qui l'a dessiné: Adolf Leonard van Gendt, l'architecte du Concertgebouw que tu viens de quitter. Pour ce manège, il s'est inspiré de l'École espagnole d'équitation de Vienne, le temple des chevaux lipizzans. Même le nom, Hollandsche avec son vieux c et son h, trahit l'âge de la maison.

    À l'époque, monter à cheval, c'était le sport chic de la bourgeoisie, et le tout nouveau Vondelpark avait été pensé pour ça. On sellait son cheval ici, on traversait la rue, et on partait au trot dans les allées cavalières du parc. Le manège servait d'école, d'écurie et de salon: depuis la galerie, les familles regardaient leurs enfants prendre leur leçon, une tasse de thé à la main. Les chevaux logeaient sur place, et l'odeur du foin montait jusqu'au salon.

    Au XXe siècle, les chevaux disparaissent des rues, et ce bijou a bien failli disparaître avec eux: il a été question de le démolir pour construire des logements. Les habitants du quartier et les amoureux des chevaux se sont mobilisés, et le bâtiment a été sauvé puis restauré. On y donne toujours des leçons, en plein cœur d'une ville qui a pourtant tout donné au vélo.

    Une ville qui préfère garder un manège plutôt que d'en faire des appartements, ça dit quelque chose de son caractère. Reprends la Vondelstraat vers l'est, en direction du centre, et cherche la Roemer Visscherstraat, toute proche: sept pays y tiennent dans une seule rue.

  11. 11. Roemer Visscherstraat : les maisons des Sept Pays

    Roemer Visscherstraat 20-30, 1054 EX Amsterdam, Netherlands

    Arrête-toi devant les numéros 20 à 30 de la Roemer Visscherstraat: sept maisons collées les unes aux autres, et pas une ne ressemble à sa voisine. Des pignons, des tourelles, des arcs mauresques, et même un petit bulbe à la russe... On dirait une exposition universelle en miniature, rangée dans une rue résidentielle.

    On les appelle les maisons des Sept Pays. Elles ont été construites en 1894, d'après les plans de l'architecte Tjeerd Kuipers, et chacune représente un pays dans son style: l'Allemagne, la France, l'Espagne, l'Italie, la Russie, les Pays-Bas et l'Angleterre. À la fin du XIXe siècle, le quartier se construit à toute vitesse pour la bourgeoisie, et il fallait bien attirer l'œil des acheteurs.

    Cherche la française: elle se donne des airs de petit château, version maison de ville, avec son haut toit et ses lucarnes. Il y a quelque chose de touchant dans cette Europe de carte postale, dessinée à une époque où l'on voyageait encore peu, et alignée bien sagement à quelques pas du Vondelpark. Vingt ans plus tard, la guerre allait déchirer ces pays que la rue faisait vivre côte à côte.

    Et le nom de la rue ? Roemer Visscher était un marchand et poète d'Amsterdam, mort en 1620, auteur d'un recueil d'emblèmes plein d'esprit. Sa maison était un salon littéraire, et ses filles Anna et Maria Tesselschade, poétesses, graveuses sur verre et musiciennes, étaient admirées de tous les écrivains de leur temps, Vondel compris. La rue voisine porte d'ailleurs le nom de Tesselschade.

    Ainsi se termine la promenade. Tu es parti d'un café Belle Époque, tu as croisé Rembrandt, Van Gogh, Matisse, Mahler et Picasso, et tu finis devant une Europe en briques, rêvée par un architecte de quartier. La Leidseplein est à quelques minutes à pied vers l'est, si tu veux boucler la boucle... au Café Américain, évidemment.