Le cœur de Séville : Cathédrale, Giralda, Real Alcázar et Barrio de Santa Cruz

De la mosquée disparue du Salvador au tombeau de Colomb, du palais de Pierre le Cruel aux ruelles de l'ancienne juiverie : huit siècles d'histoire de Séville en une promenade

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  1. 1. Iglesia del Salvador : la mosquée sous l'église

    Plaza del Salvador s/n, 41004 Sevilla, Spain

    Installe-toi au bord de la Plaza del Salvador, face à cette immense façade rose et ocre, et regarde les Sévillans assis sur les marches de l'église, un verre à la main, comme s'ils étaient sur le perron de leur propre maison. C'est la deuxième plus grande église de la ville. Et pourtant, ce que tu vois n'est que le dernier chapitre d'une très longue histoire.

    Au IXe siècle, Séville s'appelle Isbiliya et appartient à l'émirat de Cordoue. Vers 829 ou 830, le cadi Umar ibn Adabbas fait construire ici la grande mosquée de la ville, celle où l'on se réunit pour la prière du vendredi. Une pierre de fondation qui porte cette date a survécu, et elle compte parmi les plus anciennes inscriptions islamiques d'Espagne. Quelques années plus tard, en 844, des Vikings remontent le Guadalquivir et mettent la ville à sac. Les chroniques racontent qu'ils tentèrent d'incendier la mosquée... sans y parvenir.

    Quand Ferdinand III de Castille prend Séville en 1248, la mosquée devient une église, comme presque toutes les autres. Elle sert ainsi pendant plus de quatre siècles, rafistolée, étayée, jusqu'à ce qu'on la juge en ruine vers 1671. On l'abat, et de 1674 à 1712 s'élève l'église baroque que tu as devant toi, avec ses retables dorés qui semblent couler du plafond comme de la lave.

    Mais la mosquée ne s'est pas entièrement laissé effacer. Sur le côté, la cour de l'église garde encore des arcs posés sur de vieilles colonnes, les restes de la cour des ablutions. Et le clocher repose sur la base de l'ancien minaret. À l'intérieur, on vient prier le Cristo de la Pasión, sculpté par Juan Martínez Montañés au début du XVIIe siècle, et qui sort en procession chaque Jeudi saint.

    Retiens bien ce motif, parce qu'il va te suivre toute la journée: à Séville, chaque pierre chrétienne s'appuie sur une pierre musulmane, qui elle-même s'appuie souvent sur une pierre romaine. Maintenant, quitte la place par l'ouest et laisse-toi glisser dans les ruelles commerçantes jusqu'à la Plaza de San Francisco, au pied de l'hôtel de ville.

  2. 2. Ayuntamiento et Plaza de San Francisco : la scène de la ville

    Plaza Nueva 1, 41001 Sevilla, Spain

    Te voilà sur la Plaza de San Francisco. Tourne-toi vers le long bâtiment de pierre blonde, couvert de sculptures si fines qu'on dirait de la dentelle: c'est l'hôtel de ville, l'Ayuntamiento. Approche-toi des pilastres et des médaillons, et cherche les petits monstres, les guirlandes, les visages qui te regardent depuis presque cinq siècles.

    Ce style s'appelle le plateresque, parce qu'il rappelle le travail des orfèvres, les plateros. Le chantier commence en 1527, sous la direction de Diego de Riaño, juste au moment où Séville devient la ville la plus riche d'Espagne grâce à l'Amérique. Un an plus tôt, Charles Quint s'était marié dans l'Alcázar tout proche. La ville voulait une mairie digne d'un empereur.

    Pendant des siècles, cette place a été la grande scène de Séville. On y donnait des tournois et des courses de taureaux, on y lisait les proclamations royales. On y célébrait aussi les autos de fe de l'Inquisition. Les plus célèbres, en 1559 et 1560, frappèrent les petits cercles protestants de la ville, jusque dans des couvents. Les sentences étaient lues ici, devant la foule et les autorités. Les condamnés à mort étaient ensuite conduits hors des murailles, au bûcher.

    Maintenant, fais le tour de l'édifice par l'arcade, et regarde l'autre façade, sur la Plaza Nueva. Elle n'a rien à voir: sobre, néoclassique, du XIXe siècle. Le même bâtiment a donc deux visages, parce qu'il regardait autrefois un immense couvent franciscain, démoli au XIXe siècle pour laisser place à la nouvelle place. Deux époques, dos à dos, sous un seul toit.

    Et chaque printemps, la scène revient. Pendant la Semaine sainte, la Plaza de San Francisco se couvre de tribunes: c'est le passage obligé de la Carrera Oficial, le parcours que toutes les confréries suivent jusqu'à la cathédrale. Fais exactement comme elles: prends l'Avenida de la Constitución vers le sud, jusqu'à la grande façade ouest de la cathédrale.

  3. 3. Cathédrale de Séville et tombeau de Christophe Colomb

    Avenida de la Constitución s/n, 41004 Sevilla, Spain

    Recule jusqu'au bord de l'avenue, lève le menton, et essaie de faire entrer la cathédrale dans ton regard. Tu n'y arriveras pas. Cette montagne de pierre, hérissée de pinacles et d'arcs-boutants, est la plus vaste cathédrale gothique du monde.

    La tradition raconte qu'en 1401, les chanoines réunis en chapitre auraient pris une décision folle: bâtir une église si belle et si grande que ceux qui la verraient achevée les prendraient pour des fous. La phrase est sans doute embellie, mais l'ambition, elle, est bien réelle. Ils démolissent la grande mosquée almohade, n'en gardent que le minaret et la cour, et lancent un chantier qui durera environ un siècle.

    À l'intérieur, dans le bras sud du transept, quatre hérauts de bronze, plus grands que nature, portent sur leurs épaules un cercueil. Ils représentent la Castille, le León, l'Aragon et la Navarre. Dedans reposent des restes de Christophe Colomb. Le monument a d'abord été érigé à La Havane. Quand l'Espagne perd Cuba en 1898, elle rapatrie le monument et l'amiral, comme on emporte ses morts en quittant une maison.

    Colomb a plus voyagé mort que vivant. Mort à Valladolid en 1506, il passe par Séville, puis Saint-Domingue, puis La Havane, avant de revenir ici. Saint-Domingue affirme d'ailleurs posséder, lui aussi, ses ossements. Au début des années 2000, des analyses ADN ont comparé les os de Séville à ceux de son frère et de son fils: ils sont compatibles. Au moins une partie de l'amiral est donc bien là.

    Et ce fils, Hernando Colón, repose lui aussi dans la cathédrale, près de l'entrée ouest. C'était un savant obsédé par les livres, qui a légué au chapitre une bibliothèque de milliers de volumes, toujours conservée ici. Sur sa dalle, une phrase célèbre rappelle que Colomb a donné un nouveau monde à la Castille et au León. Maintenant, longe le flanc nord de la cathédrale par la Calle Alemanes, jusqu'à une porte en fer à cheval.

  4. 4. Puerta del Perdón et Patio de los Naranjos

    Calle Alemanes s/n, 41004 Sevilla, Spain

    Arrête-toi devant ce grand arc en fer à cheval, sur la Calle Alemanes, et pose les yeux sur les deux battants de la porte. Ils sont recouverts de plaques de bronze ciselées de motifs géométriques et de lettres arabes. Ces portes ont été faites pour une mosquée, à la fin du XIIe siècle.

    C'est la Puerta del Perdón, la porte du Pardon, l'entrée principale de la grande mosquée almohade, construite à partir de 1172. Les chrétiens l'ont gardée, en y ajoutant au XVIe siècle des sculptures: au-dessus de l'arc, le Christ chassant les marchands du Temple. Une scène bien choisie, puisque les marchands de Séville, nous le verrons, faisaient justement leurs affaires sur les marches de la cathédrale.

    Derrière la porte s'étend le Patio de los Naranjos, la cour des orangers. C'était la cour des ablutions de la mosquée, où les fidèles se lavaient avant la prière. Les canaux creusés dans le sol pour irriguer les arbres sont toujours là, et au centre coule une fontaine dont la vasque serait bien plus ancienne que la mosquée elle-même.

    Dans un coin de la cour, sous une arcade, pend un crocodile. Oui, un crocodile. Les Sévillans l'appellent el lagarto, le lézard. La légende dit qu'un sultan d'Égypte envoya au roi Alphonse X un crocodile vivant, une défense d'éléphant et une girafe, pour demander la main de sa fille. Le roi refusa, mais garda les cadeaux. L'animal d'aujourd'hui est une copie en bois.

    Et ces orangers ? Ce sont des bigaradiers, des oranges amères, immangeables crues. Séville en compte des dizaines de milliers dans ses rues, et une bonne partie de la récolte part pour la Grande-Bretagne, où elle devient la célèbre marmelade d'oranges de Séville. Continue vers l'est le long de la Calle Alemanes jusqu'à la Plaza Virgen de los Reyes, et arrête-toi au coin de la Calle Mateos Gago. Puis retourne-toi.

  5. 5. La Giralda vue de la Calle Mateos Gago

    Calle Mateos Gago 1, 41004 Sevilla, Spain

    Tourne le dos à la Calle Mateos Gago et regarde la tour qui remplit tout le ciel au bout de la rue. Voilà la Giralda. Observe bien la différence entre le bas et le haut: en bas, une brique rose couverte de losanges en relief; en haut, une couronne blanche de cloches, de balustres et de colonnes.

    Le bas, c'est le minaret de la grande mosquée almohade, élevé entre 1184 et 1198. Il a des sœurs: la Koutoubia de Marrakech et la tour Hassan de Rabat, construites par la même dynastie. À son sommet brillaient autrefois quatre grandes sphères de métal doré, visibles, dit-on, à des kilomètres. Un tremblement de terre les fit tomber en 1356.

    À l'intérieur, pas d'escalier: trente-cinq rampes en pente douce montent jusqu'au sommet. Elles sont si larges, raconte la légende, que le muezzin pouvait monter à cheval pour appeler à la prière. Que ce soit vrai ou non, c'est la seule tour au monde où des milliers de touristes essoufflés montent chaque jour comme dans un parking à étages.

    Au XVIe siècle, l'architecte Hernán Ruiz le Jeune pose sur le minaret le clocher Renaissance, et tout en haut on hisse une statue de bronze d'environ quatre mètres, une femme tenant un étendard, symbole de la Foi victorieuse. Elle tourne avec le vent. En espagnol, tourner se dit girar. La statue s'appelle donc le Giraldillo... et c'est elle qui a donné son nom à toute la tour. La tour entière porte le nom de sa girouette.

    Regarde encore les murs du minaret: on y a encastré, ici et là, des pierres romaines récupérées, et même des inscriptions anciennes posées à l'envers. Les bâtisseurs almohades recyclaient tout. Maintenant, traverse la Plaza Virgen de los Reyes, longe le chevet de la cathédrale et rejoins la Plaza del Triunfo, jusqu'au grand bâtiment carré et sévère qui fait face à la cathédrale.

  6. 6. Archivo General de Indias : la mémoire d'un empire

    Avenida de la Constitución 3, 41004 Sevilla, Spain

    Devant toi se dresse un cube de pierre et de brique, parfaitement symétrique, presque austère à côté de l'exubérance de la cathédrale. Ses lignes droites te disent tout de suite qu'il vient d'un autre monde: celui de l'Escorial et de Philippe II.

    Au XVIe siècle, les marchands de Séville n'avaient pas de bourse. Ils négociaient sur les marches de la cathédrale, les gradas, et quand il pleuvait... ils entraient dans la cathédrale avec leurs marchandises. L'archevêque finit par s'en plaindre au roi. Résultat: on construit cette Casa Lonja, la bourse des marchands, entre 1584 et 1598, sur des plans de Juan de Herrera, l'architecte de l'Escorial.

    Car Séville tenait alors le monopole du commerce avec l'Amérique. Depuis 1503, la Casa de Contratación, installée dans l'Alcázar voisin, contrôlait chaque navire, chaque passager, chaque lingot d'argent. Ce commerce, c'était aussi la conquête et la destruction de peuples entiers, et la traite des Africains réduits en esclavage, encadrée par des licences et des contrats royaux dont les traces dorment ici.

    En 1785, le roi Charles III décide de rassembler en un seul lieu tous les papiers de l'administration des Indes. Aujourd'hui, l'Archivo General de Indias conserve des kilomètres de rayonnages, environ quarante-trois mille liasses et quelque quatre-vingts millions de pages. Cartes, plans de villes, procès, lettres de vice-rois... C'est l'une des plus grandes mémoires écrites de la planète. Depuis 1987, le bâtiment est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, avec la cathédrale et l'Alcázar.

    Parmi ces papiers dort une requête de 1590. Un ancien soldat, blessé à Lépante, demande un poste en Amérique. La réponse, sèche, lui conseille de chercher plutôt quelque chose en Espagne. Le candidat éconduit s'appelait Miguel de Cervantes. Heureusement pour nous, il est resté écrire Don Quichotte. Traverse maintenant la Plaza del Triunfo, passe devant la Puerta del León, et franchis l'arche qui mène à la cour de l'Alcázar.

  7. 7. Patio de Banderas : aux portes du Real Alcázar

    Patio de Banderas, 41004 Sevilla, Spain

    Te voici dans le Patio de Banderas, une place carrée et calme, plantée d'orangers autour d'une fontaine, avec la Giralda qui dépasse au-dessus des toits. Tu viens de longer la Puerta del León, la porte rouge gardée par un lion de céramique: c'est l'entrée du Real Alcázar, le palais des rois, dont ce patio était la place d'armes.

    L'Alcázar est un mille-feuille. Des gouverneurs musulmans y ont construit leurs palais dès le Xe siècle, les Almohades l'ont agrandi, les rois de Castille l'ont adopté. Sous tes pieds, les archéologues ont même retrouvé des vestiges bien plus anciens que tout cela. Mais le cœur du palais, c'est l'œuvre d'un seul homme: Pierre Ier de Castille.

    Ses ennemis l'ont appelé le Cruel, ses partisans le Justicier. Il a fait exécuter des demi-frères, des nobles, et sans doute sa propre épouse, Blanche de Bourbon, une princesse française qu'il avait délaissée. À partir de 1364, il fait bâtir un palais par des artisans venus de Grenade et de Tolède. Sur la façade, une inscription en lettres gothiques le célèbre, tandis qu'une autre, en arabe, répète: il n'y a de vainqueur que Dieu.

    Au cœur de ce palais se trouve le Salón de Embajadores, la salle des Ambassadeurs, coiffée en 1427 d'une coupole de bois doré qui ressemble à une voûte étoilée. C'est là qu'en 1526 Charles Quint célèbre ses noces avec Isabelle de Portugal. Et aujourd'hui encore, les étages supérieurs servent de résidence à la famille royale quand elle est à Séville.

    Pierre Ier, lui, n'en a pas profité longtemps. En 1369, à Montiel, il tombe dans un piège dans la tente du Français Bertrand du Guesclin, qui soutient son demi-frère Henri de Trastamare. La tradition prête à du Guesclin cette phrase: je ne fais ni ne défais roi, mais j'aide mon seigneur. Henri poignarde Pierre. Sors du patio par le passage voûté du coin, le Callejón de la Judería, puis suis la Calle Vida et le Callejón del Agua jusqu'aux jardins.

  8. 8. Callejón del Agua et Jardines de Murillo

    Paseo de Catalina de Ribera, 41004 Sevilla, Spain

    Tu sors de l'étroit Callejón del Agua, et soudain l'espace s'ouvre: des palmiers, des bancs couverts d'azulejos, des ficus géants aux racines comme des pattes d'éléphant. Devant toi, sur le Paseo de Catalina de Ribera, deux hautes colonnes portent une caravelle de bronze. C'est la Santa María, le navire amiral de Colomb.

    Reviens un instant, en pensée, dans la ruelle que tu viens de parcourir. Ce long mur blanc, à ta gauche, était une partie de la muraille de la ville, puis la clôture des jardins de l'Alcázar. Et si la rue s'appelle Callejón del Agua, la ruelle de l'eau, c'est que dans l'épaisseur de ce mur couraient les conduites qui apportaient l'eau jusqu'au palais et à ses fontaines.

    Ces jardins-ci appartenaient autrefois aux vergers de l'Alcázar. Au début du XXe siècle, ils sont cédés à la ville et ouverts au public, et on leur donne le nom du peintre Bartolomé Esteban Murillo. Né à Séville en 1617, Murillo a vécu à deux pas d'ici, dans le quartier de Santa Cruz. Ses Vierges douces et ses enfants des rues ont fait le tour de l'Europe.

    Le monument à Colomb, lui, a été inauguré en 1921. Sur le socle, un lion veille sur les noms de l'amiral et des Rois Catholiques. Mais regarde le nom de l'allée: Catalina de Ribera. C'était une grande dame de la fin du XVe siècle, fondatrice d'un hôpital et d'une maison que tu verras à la toute fin de cette promenade.

    Une dernière chose avant de partir. Tout ce quartier de ruelles blanches et fleuries, qui te paraît intact depuis le Moyen Âge, a été en grande partie arrangé dans les années 1910 et 1920, pour accueillir les visiteurs de l'Exposition de 1929. C'est un décor sincère, mais c'est un décor. Remonte vers le nord, par la petite Plaza de Alfaro, jusqu'à la Plaza de Santa Cruz et sa croix de fer forgé.

  9. 9. Plaza de Santa Cruz : l'église disparue de Murillo

    Plaza de Santa Cruz, 41004 Sevilla, Spain

    Entre dans la Plaza de Santa Cruz, assieds-toi un instant sur un banc, à l'ombre des orangers, et regarde la croix de fer forgé au centre, avec ses volutes et ses petites figures. La place est si paisible qu'on la croirait faite pour elle-même. En réalité, c'est un trou. Un trou laissé par une guerre.

    Ici se dressait l'église de la Santa Cruz. Avant d'être une église, elle avait été une synagogue. En juin 1391, les prêches d'un archidiacre fanatique, Ferrand Martínez, lancèrent la foule contre la juiverie de Séville. Des centaines de personnes furent tuées, beaucoup d'autres baptisées de force, et les synagogues transformées en églises. Ce quartier tout entier, Santa Cruz, est l'ancien quartier juif de la ville.

    En 1682, le peintre Murillo est enterré dans cette église de la Santa Cruz, sa paroisse. Il serait tombé, dit-on, d'un échafaudage en peignant un retable à Cadix, et ne s'en serait jamais remis. Mais en 1810, les troupes de Napoléon occupent Séville. Le maréchal Soult et ses officiers font démolir l'église pour ouvrir une place. Les ossements de Murillo disparaissent dans les décombres. Personne ne sait où ils sont aujourd'hui. Une plaque, sur un mur de la place, rappelle simplement qu'il repose quelque part sous tes pieds.

    Et la croix ? Elle n'est pas d'ici non plus. Forgée à la fin du XVIIe siècle, elle se trouvait dans la rue des serruriers, la Cerrajería, et on l'a installée sur cette place en 1918, quand on a réaménagé le quartier. On l'appelle d'ailleurs encore la Cruz de la Cerrajería. C'est l'une des plus belles pièces de ferronnerie baroque de la ville.

    Murillo sans tombe, une croix venue d'ailleurs, une église effacée par une armée française... la plus jolie place du quartier est faite de pièces rapportées. Prends maintenant la Calle Santa Teresa, où Murillo a vécu ses dernières années, puis tourne à gauche vers la Plaza de los Venerables.

  10. 10. Hospital de los Venerables et Plaza de Doña Elvira

    Plaza de los Venerables 8, 41004 Sevilla, Spain

    Avance sur la petite Plaza de los Venerables et fais face au portail baroque, avec son balcon et son clocher à deux cloches. Juste à côté, la Plaza de Doña Elvira t'attend avec ses bancs carrelés et ses orangers. On dirait un salon en plein air. Au XVIe siècle, d'ailleurs, un des premiers théâtres publics de la ville, le corral de Doña Elvira, se trouvait par ici.

    Le bâtiment devant toi est un hôpital, mais pas pour les malades: pour les prêtres âgés et pauvres, les vénérables. Il est fondé en 1675 par un chanoine de la cathédrale, Justino de Neve, qui était aussi l'ami et le grand mécène de Murillo. Derrière la porte s'ouvre un patio dont le centre descend en marches vers une fontaine, et une église couverte de fresques de Juan de Valdés Leal et de son fils Lucas.

    Pour cet hôpital, Murillo peint vers 1678 une Immaculée Conception, la Vierge flottant parmi des nuées d'angelots. Pendant l'occupation française, le maréchal Soult l'emporte dans ses bagages. Après sa mort, en 1852, le Louvre l'achète à prix d'or. Elle restera à Paris presque un siècle, avant de revenir en Espagne en 1941, à la faveur d'un échange avec le régime de Vichy. Elle est aujourd'hui au Prado.

    La revanche de Séville est accrochée à l'intérieur. L'hôpital abrite aujourd'hui un centre consacré à Diego Velázquez, né dans cette ville en 1599. En 2007, une fondation sévillane a acheté aux enchères un de ses tableaux, une Sainte Rufine, pour le ramener chez lui. Rufine, avec sa sœur Juste, est l'une des deux saintes patronnes de Séville, deux potières de Triana selon la tradition.

    Prête l'oreille: sur cette placette, à certaines heures, il n'y a plus que le bruit de l'eau et des oiseaux, à cent mètres de la foule de la cathédrale. Garde ce silence avec toi. Prends la Calle Ximénez de Enciso vers le nord-est, jusqu'à la Calle Santa María la Blanca.

  11. 11. Santa María la Blanca : la synagogue devenue église

    Calle Santa María la Blanca 5, 41004 Sevilla, Spain

    Arrête-toi devant cette église discrète, presque noyée dans la rue, et cherche sur le côté son vieux portail gothique, beaucoup plus ancien que tout le reste de la façade. C'est le dernier témoin visible de ce que fut ce bâtiment au Moyen Âge: une synagogue.

    Après la conquête de 1248, la Séville chrétienne compte l'une des plus importantes communautés juives de Castille. Médecins, traducteurs, percepteurs, artisans vivent ici, dans la juiverie qui s'étend de l'Alcázar jusqu'à cette rue, fermée par ses propres portes. Le roi Alphonse X leur cède même d'anciennes mosquées pour en faire des synagogues. Tout près d'ici s'ouvrait la Puerta de la Carne, la porte de la viande, l'une des entrées du quartier, démolie au XIXe siècle.

    Tout bascule en juin 1391. Après le pogrom, cette synagogue devient l'église Santa María la Blanca. Les familles converties, les conversos, sont ensuite soupçonnées de judaïser en secret. C'est pour elles qu'en 1478 est créée l'Inquisition espagnole, dont le premier tribunal s'installe à Séville et célèbre son premier auto de fe en 1481. En 1483, les Juifs sont expulsés d'Andalousie, puis de toute l'Espagne en 1492.

    Une légende du quartier garde la mémoire de cette époque. Vers 1480, un riche converso, Diego de Susán, aurait comploté contre l'Inquisition. Sa fille, la belle Susona, aurait trahi le secret à son amant chrétien. Le père fut exécuté. On raconte que, rongée de remords, elle demanda que sa tête soit exposée après sa mort au-dessus de sa porte. Une petite rue de Santa Cruz porte encore son nom.

    Pousse la porte quand l'église est ouverte: l'intérieur, refait vers 1660, est un tourbillon de stucs blancs, une dentelle baroque qui couvre voûtes et coupole. Murillo avait peint pour elle de grandes toiles en demi-lune, emportées elles aussi par les troupes françaises, et aujourd'hui au Prado. Pour finir, remonte vers le nord par les rues de l'ancienne juiverie, pendant quelques minutes, jusqu'à la Plaza de Pilatos.

  12. 12. Casa de Pilatos : le palais du pèlerin

    Plaza de Pilatos 1, 41003 Sevilla, Spain

    Te voici sur la Plaza de Pilatos, devant un portail de marbre blanc à l'italienne, encadré par un mur crénelé de couleur ocre. Derrière ce portail se cache l'un des plus beaux palais d'Espagne, une maison où l'Andalousie musulmane, le gothique et la Renaissance se parlent dans la même cour.

    Tu te souviens de Catalina de Ribera, la dame du nom de l'allée des jardins ? C'est elle et son mari, Pedro Enríquez, qui commencent à acheter ici des maisons à la fin du XVe siècle. Mais c'est leur fils, Fadrique Enríquez de Ribera, premier marquis de Tarifa, qui fait de la maison un palais.

    En 1518, Fadrique part en pèlerinage à Jérusalem, en passant par l'Italie. Il en revient ébloui, la tête pleine de marbres et de fontaines. Et en 1521, il instaure un chemin de croix qui part de sa maison jusqu'à une croix hors des murailles, la Cruz del Campo. La tradition dit que la distance était la même qu'entre le prétoire de Pilate et le Golgotha. Voilà pourquoi on l'appelle la maison de Pilate... et voilà l'une des racines de la Semaine sainte de Séville.

    Dans le grand patio, les arcs sont mudéjars, les balustrades gothiques, la fontaine et les statues antiques viennent d'Italie. Les murs sont couverts de l'une des plus belles collections d'azulejos d'Espagne, des milliers de carreaux du XVIe siècle aux motifs géométriques. Et la maison appartient toujours aux descendants de la famille, la maison ducale de Medinaceli.

    Voilà ton voyage bouclé. Tu as commencé sur la mosquée disparue du Salvador, tu as vu un minaret devenu clocher, une synagogue devenue église, un palais musulman habité par un roi chrétien, et tu finis dans une maison qui se rêvait à Jérusalem. Séville n'efface jamais vraiment: elle recouvre, elle recycle, elle superpose. Pour rentrer, la Plaza de la Alfalfa et ses terrasses sont à quelques minutes à l'ouest. Le soleil tombe, c'est l'heure parfaite.