Trastevere secret et le Janicule : de l'île Tibérine au balcon de Rome

Une île guérisseuse, la plus vieille cloche de Rome, l'extase du Bernin, la villa de Raphaël et de la Fornarina, le Tempietto de Bramante et le canon de midi : les trésors cachés du Trastevere

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  1. 1. Île Tibérine et pont Fabricius : l'île guérisseuse

    Ponte Fabricio, 00186 Roma RM, Italy

    Arrête-toi au milieu du pont, la main sur le parapet de briques, et regarde l'île devant toi: une petite île en forme de navire, posée au milieu du Tibre, avec son hôpital, son clocher roman et ses platanes. Sous tes pieds, des pierres posées en 62 avant notre ère. Tu marches sur le plus ancien pont de Rome encore intact, en service depuis plus de deux mille ans.

    Penche-toi au-dessus des arches: une inscription y donne le nom du constructeur, Lucius Fabricius, responsable des routes. À l'entrée du pont, côté ghetto, tu as croisé deux étranges piliers de marbre à quatre visages. Les Romains appellent d'ailleurs ce pont le ponte dei Quattro Capi, le pont des quatre têtes. La légende raconte que le pape Sixte V, exaspéré par quatre architectes qui se disputaient sur sa restauration, les aurait fait décapiter, et que leurs visages seraient ceux-là. Rien ne le prouve, mais à Rome, on adore cette histoire.

    L'île elle-même a sa légende. Quand les Romains chassent leur dernier roi, Tarquin le Superbe, ils jettent dans le fleuve le blé de ses champs, et la vase s'accumule autour jusqu'à former une île. Plus sérieusement, en 293 avant notre ère, une épidémie frappe la ville, et l'on envoie une ambassade à Épidaure, en Grèce, chercher le dieu guérisseur Esculape. Au retour, raconte-t-on, le serpent sacré glisse du navire et nage jusqu'à l'île. On y bâtit un temple, et l'île devient un lieu de soins. Elle l'est toujours, avec l'hôpital Fatebenefratelli.

    C'est dans cet hôpital que s'est jouée l'une des histoires les plus touchantes de la guerre. Après la rafle du ghetto voisin, le 16 octobre 1943, des médecins y cachent des Juifs traqués et les déclarent atteints d'une maladie terrible et très contagieuse, le syndrome K. Une maladie inventée de toutes pièces. Les soldats allemands, terrifiés à l'idée de la contagion, n'osent pas fouiller les salles. Le K, dit-on, était un clin d'œil aux noms des chefs allemands, Kesselring ou Kappler.

    Si tu descends sur le quai, tu verras à la pointe sud de l'île un fragment de proue de navire sculpté dans le travertin: les Romains avaient habillé l'île en bateau de pierre. Puis traverse le second pont, le pont Cestius, et entre dans le Trastevere: juste en face, une toute petite place t'attend, avec une cloche millénaire.

  2. 2. Piazza in Piscinula : la plus vieille cloche de Rome

    Piazza in Piscinula, 00153 Roma RM, Italy

    Entre sur la piazza in Piscinula, une place irrégulière, un peu en pente, où de vieilles maisons aux fenêtres médiévales se serrent autour d'une minuscule église de briques. Son clocher est si petit qu'on dirait un jouet. Et pourtant, il cache un trésor.

    Le nom de la place vient d'une piscina, un bassin: il y avait ici, dans l'Antiquité, des bains publics ou un vivier à poissons, selon les versions. L'église, San Benedetto in Piscinula, est l'une des plus petites de Rome. Son clocher roman passe pour le plus petit campanile de la ville, et sa cloche porte la date de 1069: on la dit la plus ancienne cloche de Rome.

    La tradition raconte que le jeune Benoît de Nursie, le futur saint Benoît, père des moines d'Occident, aurait vécu ici quand il étudiait à Rome, à la fin du Ve siècle. À l'intérieur, on montre une cellule minuscule, un réduit où l'on tient à peine debout, dans lequel il aurait prié. C'est d'ici qu'il serait parti, dégoûté par les mœurs de la ville, chercher la solitude dans les montagnes de Subiaco. De cette fuite naîtra la règle bénédictine, qui organisera la vie de milliers de monastères en Europe.

    Regarde maintenant le grand palais sur le côté de la place: c'est la maison des Mattei, l'une des familles les plus puissantes du Trastevere médiéval. On raconte qu'un jour de noces, une rixe sanglante éclata entre clans rivaux, et que les Mattei, après ce massacre, quittèrent la maison pour s'installer de l'autre côté du fleuve. Vrai ou non, leur nom est resté à la place, et leurs descendants ont bâti, près du ghetto, un véritable îlot de palais.

    Voilà le vrai Trastevere: pas celui des cartes postales, mais celui des pierres qui ont tout vu. Le nom du quartier vient du latin trans Tiberim, au-delà du Tibre, et ses habitants, les Trasteverini, se disaient volontiers les plus romains des Romains. Faufile-toi maintenant vers le sud par les ruelles, jusqu'à la basilique de la patronne des musiciens.

  3. 3. Santa Cecilia in Trastevere : la sainte de marbre

    Piazza di Santa Cecilia 22, 00153 Roma RM, Italy

    Passe le portail et entre dans la cour: un jardin calme, avec un grand vase antique au milieu, puis une façade du XVIIIe siècle et un campanile roman légèrement penché. Le bruit du Trastevere s'éteint d'un coup. Ici repose, selon la tradition, une jeune femme dont la mort a inspiré l'une des statues les plus émouvantes de Rome.

    Cécile était une jeune Romaine chrétienne, de famille noble. Selon sa légende, elle aurait converti son mari, Valérien, le soir même de leurs noces. Condamnée, elle est enfermée dans le bain de vapeur de sa propre maison pour y mourir étouffée. Elle survit. On envoie alors un bourreau: il frappe trois fois sans parvenir à lui trancher la tête, et elle agonise encore trois jours. Parce que son récit dit qu'elle chantait Dieu dans son cœur, elle est devenue la patronne des musiciens.

    En 1599, le cardinal Sfondrato fait ouvrir son tombeau sous l'autel. Les témoins affirment avoir trouvé le corps intact, couché sur le côté, le visage tourné vers le sol. Le jeune sculpteur Stefano Maderno le reproduit en marbre blanc, exactement dans cette position. Approche-toi de l'autel: tu verras l'entaille sur le cou, et ses mains... trois doigts tendus sur l'une, un seul sur l'autre. Trois personnes, un seul Dieu: elle serait morte en affirmant la Trinité.

    Mais le vrai secret de Santa Cecilia est caché à l'étage. Dans le chœur des religieuses bénédictines, survit un grand fragment de fresque peint vers 1293 par Pietro Cavallini: un Jugement dernier. Les apôtres y ont des visages vivants, modelés par la lumière, et les ailes des anges passent du rouge au vert, plume après plume. Quelques années avant Giotto, Rome inventait déjà la peinture moderne. La fresque est longtemps restée cachée derrière les stalles, et on ne la découvre qu'en passant par le monastère.

    En sortant, pense aux fidèles qui viennent ici depuis seize siècles prier sur la tombe d'une jeune femme qui chantait. Puis prends la direction du sud-ouest, vers l'ancien port fluvial de Ripa Grande: une église franciscaine y cache un chef-d'œuvre tardif du Bernin.

  4. 4. San Francesco a Ripa : l'extase de Ludovica Albertoni

    Piazza di San Francesco d'Assisi 88, 00153 Roma RM, Italy

    Devant toi, une façade baroque sobre, sur une place tranquille où jouent les enfants du quartier. Rien n'annonce que, dans une chapelle à gauche du chœur, se cache l'une des sculptures les plus troublantes de Rome, et que le couvent voisin garde la chambre d'un saint.

    Saint François d'Assise est venu à Rome au début du XIIIe siècle pour faire approuver sa règle par le pape. Il logeait alors ici, dans un hospice pour malades, au bord du port fluvial qu'on appelait la Ripa. Le couvent conserve sa cellule, et une pierre qui lui aurait servi d'oreiller. C'est le premier établissement franciscain de Rome, et pendant des siècles, les bateliers et les dockers du port sont venus y prier.

    Maintenant, la chapelle Altieri. Sur un lit de marbre, une femme renversée, la tête rejetée en arrière, les yeux mi-clos, une main sur la poitrine. C'est la bienheureuse Ludovica Albertoni, une noble veuve du Trastevere qui, au début du XVIe siècle, a donné toute sa fortune aux pauvres du quartier. Le Bernin la sculpte vers 1674, à plus de soixante-dix ans, au moment de sa mort, dans une extase si intense qu'on hésite entre l'agonie et le ravissement. Les drapés bouillonnent comme une mer, et la lumière tombe d'une fenêtre cachée.

    Pourquoi le vieux maître accepte-t-il cette commande ? Les historiens rappellent qu'en 1670, son frère Luigi a été mêlé à un grave scandale, au point de devoir fuir Rome. Le Bernin, jusque-là l'artiste le plus puissant de la ville, avait besoin de rentrer en grâce auprès de la famille du pape Clément X, les Altieri, apparentés à Ludovica. Ce chef-d'œuvre a peut-être aussi été un geste de diplomatie.

    Compare-la, si tu l'as vue, avec la Sainte Thérèse du Bernin, sculptée un quart de siècle plus tôt: là-bas, tout est théâtre, avec des spectateurs de marbre dans des loges; ici, une femme seule face à la mort. C'est peut-être l'œuvre la plus intime du Bernin. Remonte maintenant vers le nord, au cœur du Trastevere, jusqu'à sa plus belle place, celle de Santa Maria.

  5. 5. Piazza di Santa Maria in Trastevere : la source d'huile

    Piazza di Santa Maria in Trastevere, 00153 Roma RM, Italy

    Assieds-toi sur les marches de la fontaine octogonale, au centre de la place, et regarde la façade de l'église: tout en haut, sous le toit, une frise de mosaïques dorées brille au soleil. Une Vierge allaite l'Enfant, entourée de femmes qui tiennent des lampes. Le soir, quand on les éclaire, elles semblent flotter au-dessus de la place.

    Santa Maria in Trastevere passe pour l'une des plus anciennes églises de Rome, et peut-être la première dédiée à la Vierge. La tradition la fait remonter au pape Calixte, au IIIe siècle, quand les chrétiens se réunissaient encore dans des maisons. L'église actuelle date des années 1140: elle a été reconstruite par le pape Innocent II, un enfant du Trastevere, avec des colonnes antiques récupérées, dit-on, dans les thermes de Caracalla.

    Et voici la légende la plus étrange du quartier. Vers l'an 38 avant notre ère, une source d'huile aurait jailli du sol, ici même, et coulé jusqu'au Tibre pendant toute une journée. Les chrétiens y ont vu l'annonce de la naissance du Christ, l'Oint, celui qui a reçu l'huile. À l'intérieur, près du chœur, une inscription marque encore l'endroit: fons olei, la source d'huile.

    Entre et lève les yeux vers l'abside: le Christ et la Vierge sont assis sur le même trône, côte à côte, le bras du Fils autour des épaules de sa mère, une image très rare. Plus bas, les scènes de la vie de Marie, en mosaïque, sont de Pietro Cavallini, le peintre du Jugement dernier de Santa Cecilia. Et la fontaine sur laquelle tu es assis compte parmi les plus anciennes de Rome: elle a été remaniée par le Bernin, puis par Carlo Fontana à la fin du XVIIe siècle.

    Le soir, cette place devient le salon du Trastevere: guitares, enfants qui courent, vendeurs de fleurs, amoureux sur les marches. C'est l'âme du quartier, et elle n'a pas beaucoup changé depuis des siècles. Pour la suite, passe par la piazza di Sant'Egidio et prends la via del Moro vers le nord, jusqu'à la place qui porte le nom d'un poète.

  6. 6. Piazza Trilussa : le poète qui se moquait des statistiques

    Piazza Trilussa, 00153 Roma RM, Italy

    Au fond de la place, une grande fontaine en forme d'arc de triomphe déverse son eau dans une vasque, face au pont Sisto, et le soir, des dizaines de jeunes s'assoient sur ses marches. Sur le côté, un homme de bronze, accoudé à un muret, semble réciter des vers à qui veut bien l'écouter.

    C'est Trilussa, de son vrai nom Carlo Alberto Salustri. Son pseudonyme est une anagramme de son nom de famille. Né en 1871, il a écrit toute sa vie en romanesco, le dialecte de Rome, des sonnets et des fables pleins d'ironie, où les animaux parlent comme des ministres. Les Romains connaissent encore ses vers par cœur, et les citent au café comme des proverbes.

    Son poème le plus célèbre se moque de la statistique: si moi je mange deux poulets et que toi tu n'en manges aucun, la statistique dira que nous en avons mangé un chacun. Une idée simple, écrite il y a près d'un siècle, qu'on ressort encore à chaque débat sur les chiffres. Il savait aussi se moquer des puissants, à mots couverts, à une époque où il valait mieux ne pas le faire ouvertement.

    En décembre 1950, le président de la République le nomme sénateur à vie. Il a soixante-dix-neuf ans, il est malade et presque sans le sou. On lui prête alors un dernier trait d'esprit: on m'a nommé sénateur à mort. Il meurt vingt jours plus tard. Cette place porte aujourd'hui son nom, et son monument y a été érigé dans les années 1950.

    Quant à la fontaine, elle n'est pas d'ici. Construite en 1613 pour le pape Paul V au bout de la via Giulia, sur l'autre rive, elle a été démontée quand on a élevé les quais du Tibre à la fin du XIXe siècle, puis remontée pierre par pierre ici, en 1898. Et le pont Sisto, devant toi, a été bâti pour le jubilé de 1475 par le pape Sixte IV. Maintenant, longe le Tibre vers le nord, par le lungotevere della Farnesina, jusqu'à la villa d'un banquier qui jetait sa vaisselle dans le fleuve.

  7. 7. Villa Farnesina : le banquier, Raphaël et Galatée

    Via della Lungara 230, 00165 Roma RM, Italy

    Arrête-toi devant le portail et regarde cette villa claire, posée dans son jardin comme une maison de campagne: deux ailes, une loggia ouverte, des murs aux couleurs douces. Au début du XVIe siècle, c'était la demeure la plus luxueuse de Rome, et son propriétaire passait pour l'homme le plus riche d'Italie.

    Il s'appelait Agostino Chigi: banquier siennois, financier des papes, prêteur des princes. Entre 1506 et 1510 environ, il fait construire cette villa par l'architecte Baldassare Peruzzi, hors de la ville, au bord du Tibre. On ne l'appellera Farnesina que plus tard, quand la famille Farnèse l'achètera, en 1579.

    Chigi recevait le pape, les cardinaux et les ambassadeurs dans des banquets restés légendaires. La légende raconte qu'après chaque plat, il faisait jeter la vaisselle d'argent dans le Tibre, pour montrer que chez lui, on ne servait jamais deux fois dans la même assiette. Ce que les invités ignoraient, c'est que des filets étaient tendus sous l'eau... et que les serviteurs repêchaient tout le lendemain.

    À l'intérieur, Raphaël a peint pour lui le Triomphe de Galatée: une nymphe qui file sur les vagues, dans un char en coquillage tiré par des dauphins. Et son atelier a décoré la loggia avec l'histoire de Cupidon et Psyché, comme une tonnelle chargée de fruits et de fleurs. Vasari raconte que Raphaël, trop amoureux pour travailler loin de sa maîtresse, n'avançait plus, et que Chigi finit par la faire installer dans la villa pour que le chantier reprenne.

    À l'étage, dans la salle des perspectives, Peruzzi a peint de fausses colonnades ouvertes sur de faux paysages de Rome. Regarde-les de près: en 1527, pendant le sac, des lansquenets cantonnés ici y ont gravé des graffitis en allemand. Le paradis de Chigi avait servi de caserne. Ressors maintenant et prends la via della Lungara vers le sud, jusqu'à une vieille porte des murailles.

  8. 8. Porta Settimiana et la maison de la Fornarina

    Via della Lungara, 00153 Roma RM, Italy

    Passe sous cette vieille porte de briques crénelée, coincée entre les maisons, avec son arc unique. Ici courait autrefois la muraille d'Aurélien, bâtie au IIIe siècle pour protéger Rome des invasions. Au-delà, vers le nord, il n'y avait longtemps que des vignes, des jardins et quelques villas de riches Romains.

    Son nom viendrait de l'empereur Septime Sévère, qui aurait eu des jardins ou des thermes de ce côté-là. La porte que tu vois a été refaite en 1498 par le pape Alexandre VI Borgia, d'où son air de petite forteresse. C'est par ici que la via della Lungara, tracée au début du XVIe siècle, file tout droit vers le Vatican.

    Mais c'est l'amour qui a rendu cet endroit célèbre. Tout près, au début de la via di Santa Dorotea, une maison avec une petite fenêtre est appelée la maison de la Fornarina. La tradition veut que Margherita Luti, fille d'un boulanger, d'où son surnom, la petite boulangère, ait vécu ici, et que Raphaël l'ait aperçue à cette fenêtre en allant travailler à la Farnesina toute proche.

    Elle serait le modèle du célèbre portrait de la Fornarina, aujourd'hui au palais Barberini: une jeune femme à demi nue, un bracelet au bras gauche, sur lequel Raphaël a inscrit son propre nom. Comme une signature d'amoureux. Quand Raphaël mourut, en 1520, à trente-sept ans, la légende raconte que la Fornarina se retira dans un couvent, ici même, dans le Trastevere.

    Les historiens restent prudents: on ne sait pas vraiment qui était la Fornarina, ni si elle a habité cette maison. Mais à Rome, une belle histoire vaut souvent un document d'archive, et les amoureux continuent de lever les yeux vers la fenêtre. Maintenant, prépare tes mollets: prends la via Garibaldi, qui monte en lacets vers le Janicule, jusqu'à une église perchée au-dessus de la ville.

  9. 9. San Pietro in Montorio et le Tempietto de Bramante

    Piazza di San Pietro in Montorio 2, 00153 Roma RM, Italy

    Reprends ton souffle sur le parvis: derrière toi, tout Rome s'étale jusqu'aux monts Albains. Devant toi, une église à la façade simple. Mais le trésor n'est pas dedans: passe le portail à droite de l'église, entre dans la cour, et tu tomberas sur un minuscule temple rond, parfait comme un bijou.

    Ce Tempietto a été conçu par Bramante au tout début du XVIe siècle, pour les Rois catholiques d'Espagne, Ferdinand et Isabelle. Il marque l'endroit où, selon une tradition médiévale, saint Pierre aurait été crucifié la tête en bas. Seize colonnes doriques, une coupole, quelques mètres de diamètre à peine. Et pourtant, on y voit souvent le premier chef-d'œuvre de la haute Renaissance: un temple rond à l'antique, aux proportions parfaites.

    Quelques années plus tard, Bramante deviendra le premier architecte de la nouvelle basilique Saint-Pierre, et l'on retrouve dans ce petit temple l'idée d'un édifice centré sous une coupole. Tout Saint-Pierre est en germe ici, en miniature. L'Espagne, elle, n'est jamais partie: l'Académie royale d'Espagne occupe l'ancien couvent.

    L'église cache aussi une tombe sans nom. Beatrice Cenci, une jeune noble romaine accusée d'avoir fait tuer son père, un homme violent qui la maltraitait, a été décapitée en 1599 devant une foule immense qui la tenait pour une victime. On l'a enterrée ici, devant le maître-autel, sans pierre ni inscription. La légende raconte qu'en 1798, des soldats de l'armée française auraient ouvert sa tombe et emporté son crâne.

    Et jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, le maître-autel abritait la Transfiguration de Raphaël, son dernier tableau, exposé près de son corps lors de ses funérailles. Les commissaires de Bonaparte l'ont emportée à Paris en 1797; elle est revenue après la chute de Napoléon, mais au Vatican. Continue à monter la via Garibaldi: quelques virages plus haut, une fontaine monumentale t'attend.

  10. 10. Fontana dell'Acqua Paola : le Fontanone

    Via Garibaldi, 00153 Roma RM, Italy

    Voilà le Fontanone, la grande fontaine, comme disent les Romains: une façade de marbre blanc à cinq arches, haute comme un palais, d'où l'eau tombe en cascades dans un vaste bassin. On dirait un arc de triomphe transformé en château d'eau. Et c'est un peu ça.

    Le pape Paul V Borghese l'inaugure en 1612 pour célébrer le retour de l'eau sur cette rive du Tibre. Ses ingénieurs ont restauré l'aqueduc construit par l'empereur Trajan en 109, qui amenait l'eau depuis la région du lac de Bracciano. On l'a rebaptisé Acqua Paola, du nom du pape, et la grande inscription latine le proclame fièrement, sous l'aigle et le dragon des armoiries Borghèse. Toute la rive droite, jusqu'au Vatican, buvait enfin à sa soif, et l'eau qui descendait la colline faisait tourner, dit-on, les moulins du Janicule.

    Mais pour construire cette façade, on a dépouillé l'Antiquité. Les colonnes de granit proviendraient de l'ancienne basilique Saint-Pierre, alors en cours de démolition, et une bonne partie du marbre a été arrachée au forum de Nerva, où se dressait encore un temple de Minerve. Rome a toujours fait du neuf avec du vieux, et les papes étaient les champions de ce recyclage.

    Le cinéma l'adore. C'est devant le Fontanone que s'ouvre La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino, Oscar du meilleur film étranger en 2014: un chœur qui chante sous les arches, et un touriste japonais qui photographie la vue avant de s'effondrer, foudroyé par trop de beauté. Une scène qui résume Rome mieux que bien des livres.

    Retourne-toi vers la balustrade: à tes pieds, les toits, les coupoles, les clochers, et au loin les montagnes. Les jeunes mariés viennent souvent s'y faire photographier. Il reste une dernière montée: grimpe jusqu'à la porte San Pancrazio, puis prends à droite la promenade du Janicule, sous les pins parasols, jusqu'à la grande statue équestre.

  11. 11. Terrasse du Janicule : Garibaldi et le canon de midi

    Piazzale Giuseppe Garibaldi, 00165 Roma RM, Italy

    Te voilà sur la terrasse du Janicule, sous la statue équestre de Giuseppe Garibaldi, et devant toi, tout Rome est là: les coupoles, le Vittoriano tout blanc, Saint-Pierre sur ta gauche, les collines au loin. C'est peut-être le plus beau balcon de la ville, et il ne fait même pas partie des sept collines.

    Le Janicule doit son nom à Janus, le dieu aux deux visages, gardien des portes et des passages. Mais la statue raconte une autre histoire. En 1849, Rome s'est soulevée, le pape Pie IX s'est enfui, et une République romaine a été proclamée. Et qui envoie une armée pour rétablir le pape ? La France, celle de Louis-Napoléon Bonaparte. Garibaldi et ses volontaires défendent la ville ici même, sur ces pentes, pendant tout le mois de juin, autour de la porte San Pancrazio et des villas voisines.

    Ils ont fini par perdre. Des centaines de jeunes gens sont morts, parmi eux le poète Goffredo Mameli, l'auteur de l'hymne national italien, emporté par ses blessures à vingt et un ans. Les bustes de marbre alignés le long de la promenade sont ceux de ces volontaires. Le monument de Garibaldi a été inauguré en 1895, et un peu plus loin, sa compagne Anita galope sur un cheval cabré, un bébé dans un bras, un pistolet dans l'autre main.

    Et si tu es là à midi, prépare tes oreilles. Chaque jour, un canon tire un coup à blanc juste sous la terrasse. La tradition remonte à 1847: Pie IX voulait que toutes les cloches de Rome sonnent midi en même temps. Le canon tirait d'abord depuis le château Saint-Ange; il a ensuite déménagé, et depuis 1904, il tonne ici, au Janicule. Beaucoup de Romains règlent encore leur montre dessus.

    On raconte enfin que Garibaldi, sur son cheval, a été tourné pour regarder vers le Vatican, comme un défi lancé au pape. Peu importe la vérité: profite du panorama. Tu es parti d'une île guérisseuse posée sur le fleuve, et tu termines au-dessus de toute la ville. La promenade s'achève ici... Rome est à tes pieds.