La Rome des Français : de la Villa Médicis au palais Farnèse
Prix de Rome, Caravage à Saint-Louis-des-Français, fontaine de Trevi et Tosca : une promenade baroque à Rome sur les traces des artistes, des rois et des diplomates français
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1. La piazza del Popolo, la porte du Nord
Piazza del Popolo, 00187 Roma RM, Italy
Mets-toi au pied de l'obélisque, entre les lions de pierre qui crachent de l'eau, et fais un tour complet sur toi-même. Une immense place ovale, une porte monumentale au nord, et au sud deux églises jumelles qui encadrent trois rues partant en éventail. Bienvenue à Rome... par l'entrée d'honneur.
Pendant des siècles, presque tous les voyageurs venus de France arrivaient par ici, au bout des grandes routes du nord. Montaigne y est passé à la fin de novembre 1580, après des semaines de voyage, et il a consigné dans son journal tout ce qui l'étonnait. Après lui sont venus les peintres, les écrivains, les jeunes lauréats du prix de Rome. Tous découvraient la ville par ce même décor, pensé exactement pour ça: éblouir celui qui arrive.
L'obélisque, lui, a plus de trois mille ans. Il a été taillé en Égypte sous le pharaon Séthi Ier et achevé par son fils Ramsès II, puis rapporté à Rome par Auguste pour orner le Cirque Maxime. Le pape Sixte Quint l'a fait dresser ici en 1589. Et regarde bien les deux églises jumelles, au sud. Elles ne le sont pas vraiment: les terrains n'avaient pas la même largeur, alors les architectes ont joué sur la forme des coupoles pour que l'œil croie à une symétrie parfaite. Le baroque, c'est l'art de la mise en scène.
Et la forme de la place, ces deux grands hémicycles ? Elle doit beaucoup aux Français. Entre 1809 et 1814, Rome est annexée à l'Empire de Napoléon; elle devient même la deuxième ville de l'Empire, et le fils de l'empereur reçoit le titre de roi de Rome. C'est sous l'administration française que l'architecte romain Giuseppe Valadier lance les grands travaux de cette place ovale et des rampes qui montent vers le Pincio. Le chantier se poursuivra après le départ des Français, mais l'élan est né sous l'aigle impérial.
Avant de partir, garde en tête l'église Santa Maria del Popolo, juste à côté de la porte: elle abrite deux tableaux du Caravage. Tu retrouveras ce peintre un peu plus tard, dans l'église des Français. Maintenant, prends les escaliers et les rampes qui montent sur le côté est de la place, vers la terrasse du Pincio.
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2. La terrasse du Pincio, piazzale Napoleone Primo
Piazzale Napoleone I, 00187 Roma RM, Italy
Avance jusqu'à la balustrade et laisse la ville s'ouvrir devant toi: en bas, l'ovale de la piazza del Popolo et son obélisque; plus loin, une mer de toits ocre, de terrasses et de coupoles, et à l'horizon, la grande coupole de Saint-Pierre. Au coucher du soleil, tout Rome monte ici. Et cette esplanade porte un nom qui va te faire sourire: piazzale Napoleone Primo.
Oui, Napoléon Ier. Pendant les années de l'annexion, l'administration française voulait offrir aux Romains une grande promenade publique, à la manière des jardins parisiens. Le Pincio est aménagé sur les plans de Valadier, avec ses allées ombragées, ses fontaines et cette terrasse spectaculaire, achevées après le départ des Français. Napoléon n'a jamais mis les pieds à Rome, mais la ville lui a laissé un balcon à son nom.
Bien avant lui, cette colline était déjà celle des jardins. Dans l'Antiquité, le général Lucullus, resté célèbre pour ses festins, y avait aménagé des jardins de luxe. Un siècle plus tard, l'impératrice Messaline, épouse de l'empereur Claude, s'en empare... et c'est là qu'elle est tuée, en 48, sur ordre de la cour. Les plus belles vues de Rome ont souvent été payées très cher.
Dans les allées derrière toi, tu croiseras des dizaines de bustes de marbre: poètes, savants, artistes, patriotes italiens. L'idée remonte à la République romaine de 1849... celle-là même qu'une armée française est venue écraser cette année-là pour rendre Rome au pape. Des soldats français sont ensuite restés en garnison dans la ville presque jusqu'en 1870. La France a été tour à tour l'occupante, la protectrice et l'amie de Rome. Une relation compliquée, comme toutes les grandes histoires d'amour.
Cherche aussi, un peu plus loin dans le jardin, une étrange horloge à eau dressée au milieu d'un bassin, imaginée au XIXe siècle par un religieux dominicain, et qui marque encore l'heure au rythme des gouttes. Puis prends l'allée qui longe la crête vers le sud, le viale della Trinità dei Monti, jusqu'à la grande villa de la Renaissance aux allures de forteresse.
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3. La Villa Médicis, l'Académie de France à Rome
Viale della Trinità dei Monti 1, 00187 Roma RM, Italy
Arrête-toi devant cette façade sévère, presque nue, avec ses deux tourelles sur le toit. Devant elle, sous les chênes verts, une fontaine toute simple, une vasque où l'eau jaillit... d'un boulet de canon. Ne te fie pas à la sobriété de ce côté-ci: la villa réserve son visage le plus somptueux au jardin.
Elle a été achetée en 1576 par le cardinal Ferdinand de Médicis, qui en a fait l'écrin de sa collection d'antiques. Côté jardin, la façade est couverte de bas-reliefs antiques encastrés, comme un album de sculptures. En 1633, c'est ici que Galilée, convoqué à Rome par l'Inquisition, a séjourné pendant son procès, sous la protection du grand-duc de Toscane, dont la villa était alors la résidence romaine.
Et puis, en 1803, Napoléon y installe l'Académie de France, fondée par Louis XIV et Colbert en 1666. Pendant plus d'un siècle et demi, les lauréats du prix de Rome, peintres, sculpteurs, architectes, musiciens, y vivent aux frais de l'État. Berlioz s'y ennuie à mourir et s'échappe dans les montagnes des Abruzzes. Debussy se plaint de tout, du climat à la cuisine, et repart avant la fin de son séjour. Ingres, lui, y reviendra comme directeur. Et le peintre Balthus, directeur dans les années 1960 et 1970, restaurera la villa avec passion.
Et ce boulet dans la fontaine ? La légende raconte que la reine Christine de Suède, installée à Rome après son abdication, aurait tiré un coup de canon depuis le château Saint-Ange en direction de la villa. Pour réveiller le maître des lieux qui l'attendait pour une partie de chasse, disent les uns. Par pur caprice, disent les autres. Personne n'a jamais rien prouvé... mais les Romains adorent cette histoire.
Aujourd'hui encore, des artistes choisis par un jury viennent y vivre en résidence, et la villa accueille expositions et concerts. La Villa Médicis reste un morceau de France suspendu au-dessus de Rome, avec l'un des plus beaux jardins de la ville. Continue maintenant quelques pas vers le sud, le long de la balustrade, jusqu'à l'église aux deux clochers qui domine le grand escalier.
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4. La Trinité-des-Monts et son escalier
Piazza della Trinità dei Monti 3, 00187 Roma RM, Italy
Te voilà sur le parvis, entre l'obélisque et la façade aux deux clochers. Devant toi, le grand escalier dévale en cascade vers la piazza di Spagna, couvert de monde à toute heure. Avant de descendre, retourne-toi vers l'église. Car tout ce que tu vois ici, l'église comme l'escalier, est en réalité une histoire française.
L'église de la Trinité-des-Monts a été fondée à la fin du XVe siècle pour les Minimes, l'ordre de saint François de Paule, avec le soutien des rois de France. Elle a été consacrée en 1585. Aujourd'hui encore, elle appartient à la France et fait partie des Pieux Établissements de la France à Rome. À l'intérieur, une Déposition de croix de Daniele da Volterra, l'élève de Michel-Ange, compte parmi les grandes peintures du XVIe siècle romain.
Et l'escalier ? Tout le monde dit l'escalier espagnol, parce que l'ambassade d'Espagne auprès du pape se trouve en bas, sur la place. Mais c'est un Français qui l'a payé. Étienne Gueffier, diplomate au service de la France, avait légué par testament une somme pour relier l'église à la ville. Il a fallu des décennies de querelles avant de le construire, entre 1723 et 1726. Le cardinal Mazarin rêvait même d'y dresser une statue équestre de Louis XIV... le pape a refusé net. Un roi de France à cheval au-dessus de Rome ? Hors de question.
Regarde les ornements de pierre le long des marches: tu y trouveras des fleurs de lys, l'emblème des rois de France, à côté des aigles de la famille du pape de l'époque. Un compromis diplomatique sculpté dans le travertin. Et l'obélisque derrière toi ? Ses hiéroglyphes sont des copies d'époque romaine, recopiées sur un obélisque égyptien authentique, celui-là même que tu as vu sur la piazza del Popolo. Rome imitait déjà l'Égypte pour faire chic.
Au pied des marches, la maison où le poète anglais John Keats est mort en 1821, à vingt-cinq ans. Et au centre de la place, la fontaine de la Barcaccia, une barque à moitié coulée, sculptée par Pietro Bernini, le père du grand Bernin. Descends l'escalier, traverse la place, et prends la via di Propaganda puis les petites rues vers le sud, en suivant le bruit de l'eau, jusqu'à la fontaine de Trevi.
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5. La fontaine de Trevi
Piazza di Trevi, 00187 Roma RM, Italy
Laisse-toi d'abord surprendre par le bruit, puis par la taille: une façade de palais entière transformée en fontaine, et au centre, Océan debout sur un char en forme de coquillage, tiré par deux chevaux marins. L'un est calme, l'autre se cabre: la mer paisible et la mer en furie, côte à côte. Tu as le droit de rester bouche bée, tout le monde le fait.
L'eau qui jaillit ici arrive par l'Aqua Virgo, un aqueduc construit par Agrippa, le bras droit d'Auguste, en 19 avant J.-C. Son nom viendrait d'une légende: une jeune fille aurait indiqué la source à des soldats assoiffés. Cherche, tout en haut, le relief qui raconte justement cette scène. Rome boit la même eau depuis plus de deux mille ans.
Pour la fontaine elle-même, le pape Clément XII lance un concours vers 1730. Parmi les concurrents figure un sculpteur français, Lambert-Sigisbert Adam. Mais c'est un Romain, Nicola Salvi, qui obtient la commande. Il y consacre le reste de sa vie et meurt en 1751 sans voir la fin du chantier, achevé en 1762. Trente ans de travaux pour un décor qui semble improvisé par la nature elle-même, avec ses rochers, ses plantes sculptées et ses cascades.
Une légende tenace entoure le grand vase de pierre posé sur la droite, quand tu fais face à la fontaine. On raconte qu'un barbier installé sur la place critiquait sans cesse le travail de Salvi. Alors l'architecte aurait fait sculpter ce vase énorme juste devant la boutique, pour lui boucher la vue. Les Romains l'appellent l'as de coupe, comme la carte à jouer.
Et le rituel, tu le connais: dos à la fontaine, une pièce lancée de la main droite par-dessus l'épaule gauche, et tu reviendras à Rome. Plus d'un million d'euros finissent chaque année dans le bassin; ils sont récupérés et reversés à la Caritas, pour les plus démunis. Anita Ekberg s'y est baignée dans La Dolce Vita, en 1960... ne l'imite surtout pas. Maintenant, prends vers l'ouest la via delle Muratte jusqu'à la via del Corso, la grande rue rectiligne de Rome.
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6. Le palais Mancini, l'Académie de France sur le Corso
Via del Corso, 00186 Roma RM, Italy
Arrête-toi sur le trottoir de la via del Corso, cette longue rue parfaitement droite, et cherche du regard le palais Mancini, une haute façade aux fenêtres bien alignées. Les passants filent sans lever la tête. Pourtant, pendant près de soixante-dix ans, c'est ici que battait le cœur de l'art français à Rome.
Avant la Villa Médicis, l'Académie de France a changé plusieurs fois d'adresse. En 1725, elle s'installe dans ce palais, en plein sur le Corso. Les pensionnaires du roi y logent, dessinent d'après l'antique, copient Raphaël. Fragonard y passe plusieurs années à la fin des années 1750, avant d'aller croquer les jardins de la villa d'Este à Tivoli. Et un jeune peintre nommé Jacques-Louis David y arrive en 1775; il reviendra quelques années plus tard peindre à Rome son Serment des Horaces, qui fera sensation à Paris.
Le Corso, à l'époque, c'était la rue du carnaval. On y lâchait des chevaux sans cavaliers dans une course folle, d'un bout à l'autre de la rue, et toute la ville se pressait aux fenêtres et aux balcons. Les pensionnaires de l'Académie participaient à la fête. En 1748, ils ont même défilé dans une grande mascarade à la turque, la caravane du sultan, dont des dessins et des gravures ont gardé la trace.
Mais en janvier 1793, l'atmosphère change brutalement. La France vient de proclamer la République et juge son roi; Rome est la capitale d'un pape hostile à la Révolution. Un diplomate français, Hugou de Bassville, circule sur le Corso en arborant des cocardes tricolores. La foule s'en prend à lui, il est mortellement blessé, et le palais de l'Académie est attaqué. Les pensionnaires s'enfuient. Il faudra attendre dix ans, et Napoléon, pour que l'Académie renaisse, cette fois à la Villa Médicis, obtenue en échange de ce palais.
Et quelques pas plus loin, au coin de la piazza Venezia, se dresse le palais où Letizia Bonaparte, la mère de Napoléon, a fini ses jours en 1836, observant la foule du Corso depuis un petit balcon fermé de vert. Maintenant, prends vers l'ouest par les petites rues: cherche en chemin le Piè di Marmo, un pied de marbre antique géant posé au bord de la chaussée, puis l'éléphant du Bernin qui porte un obélisque sur la piazza della Minerva, juste derrière le monument le plus parfait que nous ait laissé l'Antiquité.
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7. Le Panthéon
Piazza della Rotonda, 00186 Roma RM, Italy
Place-toi au milieu de la piazza della Rotonda, face au portique, et compte les colonnes de granit: seize, chacune taillée d'un seul bloc et venue d'Égypte. Au-dessus, une inscription en grandes lettres annonce fièrement que Marcus Agrippa a fait ce bâtiment. Petit problème: ce n'est pas tout à fait vrai.
Agrippa avait bien construit un premier temple ici, vers 27 avant J.-C., mais il a brûlé. Le Panthéon que tu vois a été entièrement rebâti sous l'empereur Hadrien, vers 125. Et Hadrien, par élégance ou par calcul, a laissé sur la façade le nom du bâtisseur d'origine. Une modestie rarissime chez un empereur... et qui a trompé les visiteurs pendant des siècles.
Entre et lève les yeux. La coupole mesure plus de quarante-trois mètres de diamètre, exactement autant que la hauteur sous l'oculus: une sphère parfaite tiendrait à l'intérieur. Près de deux mille ans plus tard, c'est toujours la plus grande coupole en béton non armé du monde. Au sommet, l'oculus, une ouverture de près de neuf mètres sur le ciel. Quand il pleut, l'eau tombe à l'intérieur et s'écoule par de petits trous dans le sol. Et le béton s'allège en montant, mêlé de pierre ponce.
Pourquoi est-il si bien conservé ? Parce qu'en 609, le pape l'a transformé en église. Cela ne l'a pas protégé de tout. Au XVIIe siècle, le pape Urbain VIII Barberini a fait fondre le bronze qui couvrait les poutres du portique, pour des canons et, dit-on, pour le baldaquin du Bernin. Les Romains ont aussitôt affiché une épigramme: ce que les barbares n'ont pas fait, les Barberini l'ont fait. Raphaël repose ici depuis 1520, à sa demande, tout comme les premiers rois de l'Italie unifiée.
Et pour nous, Français, il y a un écho. Quand la Révolution transforme en 1791 l'église Sainte-Geneviève de Paris en temple des grands hommes, elle lui donne ce nom: le Panthéon. Voltaire, Victor Hugo, Marie Curie reposent sous un hommage à ce bâtiment-ci. Maintenant, quitte la place par la via Giustiniani, vers le nord-ouest: en deux minutes, tu arrives devant l'église nationale des Français.
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8. Saint-Louis-des-Français et le Caravage
Piazza di San Luigi de' Francesi, 00186 Roma RM, Italy
Lève les yeux vers la façade de travertin: tu vas y trouver des salamandres sculptées, l'emblème de François Ier, et les statues de Charlemagne et de Saint Louis. Pas de doute, tu es chez nous. Voici Saint-Louis-des-Français, l'église nationale de la France à Rome. Et ce qu'elle cache, au fond à gauche, est l'un des grands chocs de l'histoire de la peinture.
La construction commence en 1518 et l'église est consacrée en 1589, avec l'argent de la couronne de France. Un cardinal français, Mathieu Cointrel, que les Romains appelaient Contarelli, y avait acheté une chapelle et laissé de quoi la décorer. Des années après sa mort, en 1599, la commande tombe sur un jeune peintre lombard au tempérament explosif: Michelangelo Merisi, dit le Caravage. C'est sa première grande commande publique.
Approche de la chapelle Contarelli, la dernière à gauche avant le chœur. Sur la paroi de gauche, la Vocation de saint Matthieu: un collecteur d'impôts attablé avec des jeunes gens en habits de l'époque, comme dans une taverne. Le Christ entre par la droite, le bras tendu, et un rayon de lumière traverse la pièce comme un projecteur. Matthieu semble se désigner lui-même du doigt: moi ? Toute l'histoire tient dans ce geste. Rome n'avait jamais rien vu de pareil.
Le tableau du centre, saint Matthieu et l'ange, est en réalité une seconde version. La première montrait un Matthieu aux allures de paysan, les pieds sales tendus vers le spectateur, guidé par l'ange comme un écolier. Elle a été refusée, a fini dans un musée de Berlin, et y a été détruite en 1945. Le Caravage, lui, est devenu la vedette de Rome... avant de tuer un homme en 1606 et de fuir la ville pour toujours.
Dans l'église reposent aussi des Français célèbres: le peintre Claude Lorrain, et Pauline de Beaumont, l'amie aimée de Chateaubriand, morte à Rome en 1803; c'est lui qui lui a fait élever un monument. Saint-Louis est l'une des cinq églises que la France possède encore à Rome. Ressors, et prends vers l'ouest en traversant le corso del Rinascimento: la grande place ovale est à deux pas.
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9. La piazza Navona et la fontaine des Quatre-Fleuves
Piazza Navona, 00186 Roma RM, Italy
Avance au milieu de la place et regarde sa forme: un long ovale étiré, bordé de façades ocre et rose, avec trois fontaines alignées. En réalité, tu marches sur une piste de course. Les maisons autour ont été bâties sur les gradins d'un stade antique, et elles en ont gardé exactement le dessin.
C'est le stade de Domitien, construit vers 86 pour des compétitions d'athlétisme à la grecque. Il pouvait accueillir quelque vingt mille spectateurs. On y assistait aux jeux in agone, et au fil des siècles, dans la bouche des Romains, in agone est devenu Navona. Au nord de la place, sous le niveau de la rue, on aperçoit encore des arcades du stade.
Au centre, la fontaine des Quatre-Fleuves, achevée par le Bernin en 1651 pour le pape Innocent X, dont la famille avait son palais sur la place. Quatre géants de marbre incarnent quatre fleuves de quatre continents: le Nil, le Gange, le Danube et le Rio de la Plata. Le Nil a la tête voilée, parce qu'à l'époque personne ne connaissait sa source. Et au sommet, un obélisque posé au-dessus d'une grotte ouverte, comme s'il flottait sur le vide.
La légende la plus célèbre de Rome est née ici. Le Rio de la Plata lève la main comme pour se protéger de l'église d'en face, Sainte-Agnès, œuvre de Borromini, le grand rival du Bernin, comme si elle allait s'écrouler. Jolie histoire... sauf que la fontaine était terminée avant que Borromini ne prenne en main la façade. Les Romains la racontent quand même: elle est trop belle.
Et voici l'épisode français. En 1729, pour fêter la naissance du Dauphin, le fils tant attendu de Louis XV, le cardinal de Polignac, qui représente la France auprès du pape, transforme la place en un immense décor de fête, avec feux d'artifice et machines de théâtre. Le peintre Giovanni Paolo Panini l'a immortalisée dans des tableaux éblouissants. Pendant longtemps aussi, en été, on bouchait les fontaines pour inonder la place, et les carrosses y paradaient dans l'eau. Sors maintenant par le sud de la place et rejoins sur le corso Vittorio Emanuele, un peu sur ta gauche, la grande façade baroque surmontée d'une immense coupole.
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10. Sant'Andrea della Valle, l'église de Tosca
Piazza Vidoni 6, 00186 Roma RM, Italy
Recule un peu sur le trottoir pour embrasser la façade de travertin, toute en colonnes, en niches et en volutes, et la coupole énorme qui la domine. Cherche maintenant les anges en haut, de part et d'autre... il n'y en a qu'un, sur la gauche. À droite, la place est vide. Cette absence a une histoire, et ce n'est pas la seule histoire de théâtre que cache cette église.
On raconte que le pape Alexandre VII aurait critiqué l'ange sculpté par Ercole Ferrata. Vexé, le sculpteur aurait répondu que si le pape voulait un second ange, il n'avait qu'à le faire lui-même. Et personne n'a jamais sculpté l'autre. Vraie ou pas, l'anecdote fait sourire tous les Romains.
La coupole, achevée par Carlo Maderno dans les années 1620, passe pour la plus haute de Rome après celle de Saint-Pierre. À l'intérieur, deux peintres, Lanfranco et le Dominiquin, se sont livré une rivalité féroce. Le Dominiquin a peint les quatre évangélistes aux angles; Lanfranco a couvert la coupole d'un paradis tourbillonnant, l'un des premiers grands décors où le ciel semble vraiment s'ouvrir au-dessus des fidèles. Le baroque romain prend son envol ici.
Et maintenant, l'opéra. Le premier acte de Tosca, de Puccini, se déroule dans cette église même: le peintre Cavaradossi y travaille à un portrait de Marie-Madeleine quand la jalouse Floria Tosca vient le surprendre. L'opéra a été créé à Rome en janvier 1900. Mais l'histoire est française ! Puccini l'a tirée d'une pièce de Victorien Sardou, écrite pour Sarah Bernhardt et jouée à Paris en 1887. Et toute l'intrigue se noue autour d'un moment précis: juin 1800, quand Rome apprend la victoire de Bonaparte à Marengo.
La suite de l'opéra se joue au palais Farnèse, puis au château Saint-Ange, d'où Tosca se jette dans le vide. Nous, nous allons au palais Farnèse. Prends vers le sud-ouest les ruelles qui mènent au Campo de' Fiori: sur la place du marché se dresse la statue sombre et encapuchonnée de Giordano Bruno, le philosophe brûlé vif à cet endroit en 1600, tournée, dit-on, vers le Vatican. Traverse le marché, et continue tout droit jusqu'à la grande place du palais.
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11. Le palais Farnèse, ambassade de France
Piazza Farnese 67, 00186 Roma RM, Italy
Te voici sur la piazza Farnese, entre deux fontaines aux immenses vasques de granit, face à une façade si massive qu'on dirait un coffre-fort de la Renaissance. Lève les yeux vers les drapeaux, français et européen, qui flottent sur la façade. Tu es devant l'ambassade de France en Italie... sans doute la plus belle ambassade du monde.
Le palais a été commencé vers 1514 par Antonio da Sangallo le Jeune pour le cardinal Alexandre Farnèse, qui devient pape en 1534 sous le nom de Paul III, et voit alors beaucoup plus grand. À la mort de Sangallo, en 1546, le pape confie le chantier à Michel-Ange. Regarde la corniche tout en haut, cette énorme saillie sculptée qui coiffe le palais comme un chapeau: c'est lui. Et c'est lui aussi qui a dessiné la fenêtre centrale, au-dessus de la porte, surmontée des armoiries des Farnèse.
Les deux vasques des fontaines, devant toi, viennent des thermes de Caracalla. Et à l'intérieur, au premier étage, il y a un trésor que peu de gens voient: la galerie peinte par Annibale Carrache autour de 1600, les Amours des dieux. Un plafond éclatant de couleur et de sensualité, que les artistes de toute l'Europe, et des générations de pensionnaires de la Villa Médicis, sont venus étudier.
Comment ce palais est-il devenu français ? La France y installe son ambassade en 1874, comme locataire. En 1911, elle l'achète. En 1936, l'État italien le rachète, mais en laisse la jouissance à la France pour une très longue durée, contre un loyer symbolique. Le palais abrite aussi l'École française de Rome, où se forment archéologues et historiens. Et dans Tosca, c'est ici, au deuxième acte, que Tosca poignarde le cruel baron Scarpia, en lui lançant que c'est là le baiser de Tosca.
Ta promenade s'achève ici. Tu as suivi les Français de la porte du Popolo jusqu'à ce palais: des rois qui ont bâti des églises, un diplomate qui a payé un escalier, des peintres affamés de lumière, un empereur qui a laissé son nom à un balcon, et une diva qui a tué par amour. Assieds-toi au bord d'une fontaine et regarde la lumière dorer la corniche de Michel-Ange. Rome a toujours su séduire les Français... et la France n'a jamais vraiment voulu repartir.