Prague Art nouveau : de Mucha à la place Venceslas, la ville en coup de fouet

De la gare dorée de Fanta à la Maison dansante : façades à nymphes, passages secrets, cafés d'artistes et les pavés où Prague a fait ses révolutions

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  1. 1. Gare centrale : le bâtiment Fanta

    Wilsonova 300/8, 120 00 Praha 2, Czechia

    Mets-toi face à la vieille façade de la gare, côté parc, et regarde ces deux tours coiffées de verre qui encadrent une immense verrière en demi-cercle. C'est le bâtiment Fanta, l'ancienne entrée de la gare centrale de Prague, et c'est ici que commence notre balade dans la Prague Art nouveau... celle des courbes, des femmes aux cheveux fleuris et des dorures qui n'ont honte de rien.

    L'architecte s'appelait Josef Fanta, et il a construit cette gare entre 1901 et 1909. À l'époque, elle portait le nom de l'empereur François-Joseph, car Prague était encore une ville de l'Empire austro-hongrois. En 1919, la toute jeune Tchécoslovaquie la rebaptise gare Wilson, en hommage au président américain qui avait soutenu son indépendance. Les nazis ont fait abattre sa statue pendant l'occupation, et une copie n'est revenue dans le parc voisin qu'en 2011.

    Sous la coupole, l'ancien hall a gardé son décor: figures sculptées, ferronneries, motifs végétaux, comme si l'on montait dans un train depuis un salon de palais. Fanta voulait que le voyageur se sente accueilli dans une capitale, pas dans un hangar. Et c'est tout l'esprit de l'Art nouveau tchèque, que les Pragois appellent secese, d'après la Sécession viennoise: une mode venue de Paris et de Vienne, oui, mais surtout une façon de dire au monde, nous aussi, nous sommes une grande ville.

    Cette gare a pourtant vu des adieux terribles. En 1939, juste avant la guerre, des trains d'enfants, pour la plupart juifs, sont partis d'ici vers la Grande-Bretagne, organisés par un jeune Londonien, Nicholas Winton. Six cent soixante-neuf enfants ont ainsi été sauvés. Sur un quai, une statue le montre avec un enfant dans les bras... et Winton, modeste, a gardé le silence si longtemps que le grand public n'a découvert son histoire que près de cinquante ans plus tard.

    Dans les années 1970, le régime communiste a creusé un nouveau hall et fait passer une voie rapide juste devant la façade, coupant le palais de Fanta de sa ville. Prague s'en remet doucement. Longe maintenant le parc vers le sud-ouest, jusqu'au grand édifice à coupole qui ferme le haut de la place Venceslas.

  2. 2. Musée national : le temple de la nation

    Václavské náměstí 68, 110 00 Praha 1, Czechia

    Te voilà au pied d'un palais néo-Renaissance posé en haut de la place Venceslas comme un point d'exclamation, avec sa coupole, ses rampes et ses fontaines. Le Musée national n'est pas encore de l'Art nouveau... mais sans lui, l'Art nouveau tchèque n'aurait jamais eu autant de choses à dire.

    Il a été construit entre 1885 et 1891 par l'architecte Josef Schulz, pour un peuple qui n'avait pas d'État mais voulait prouver qu'il avait une culture. Pense à la situation: à Prague, l'administration parle allemand, l'empereur vit à Vienne, et le tchèque passe pour une langue de paysans. Alors les Tchèques répondent avec des pierres. Sous la coupole, le Panthéon réunit les statues et les bustes de leurs grands noms, écrivains, savants, historiens, musiciens. Un temple laïque, où l'on vénère la langue et la mémoire.

    C'est cette fierté qui va ensuite tomber amoureuse des courbes venues de Paris. Les artistes qui grandissent à l'ombre de ce bâtiment veulent une beauté à eux, qui ne copie ni Vienne ni Berlin. Quinze ans plus tard, ils couvriront la place en contrebas de façades dorées, de mosaïques et de visages de femmes. Le romantisme national et l'Art nouveau sont comme deux frères: l'un raconte qui l'on est, l'autre invente comment le montrer.

    Le musée porte aussi des cicatrices. En août 1968, quand les armées du pacte de Varsovie entrent dans Prague pour écraser le Printemps de Prague, des soldats soviétiques tirent à la mitrailleuse sur sa façade, le prenant, dit-on, pour un bâtiment du pouvoir. Les impacts ont été rebouchés ensuite, mais les Pragois n'ont jamais oublié cette rafale. Fermé pendant de longues années de rénovation, le bâtiment principal a rouvert en 2018, l'année du centenaire de la Tchécoslovaquie.

    Retourne-toi un instant: toute la place s'étire sous tes yeux, jusqu'aux toits de la Vieille-Ville, au loin. Descends maintenant vers elle: juste en contrebas t'attend un cavalier de bronze, et à quelques pas de lui, une croix discrète dans le pavé.

  3. 3. Statue de saint Venceslas et mémorial de Jan Palach

    Václavské náměstí, 110 00 Praha 1, Czechia

    Devant toi, un chevalier en armure, lance au poing, domine la place du haut de son cheval: saint Venceslas, le prince du Xe siècle devenu patron de la Bohême. Autour du socle, quatre autres saints montent la garde, comme des sentinelles de bronze.

    Le sculpteur Josef Václav Myslbek a porté ce monument pendant plus de trente ans. Il commence ses premières esquisses à la fin des années 1880, le cavalier est installé en 1912, et les dernières statues, sainte Ludmila, saint Procope, sainte Agnès et saint Adalbert, ne trouvent leur place qu'en 1924, deux ans après la mort du sculpteur. Sur le socle, une prière en tchèque demande au saint de ne laisser périr ni les vivants, ni ceux qui viendront après eux.

    Cette place, longue d'environ 750 mètres, était à l'origine un marché aux chevaux, tracé par Charles IV en 1348 quand il fonde la Nouvelle Ville. Elle prend le nom du saint en 1848, et depuis, c'est le salon où Prague vient crier. En 1918, on y fête l'indépendance. En 1968, on y affronte les chars. Et en novembre 1989, des centaines de milliers de personnes y agitent leurs trousseaux de clés, comme pour dire au régime: la sonnette a retenti, il est temps de partir.

    Baisse maintenant les yeux. Dans le pavé, devant le musée, une croix de bronze semble soulevée par le sol, comme si la terre avait gonflé. C'est le mémorial de Jan Palach et de Jan Zajíc. Le 16 janvier 1969, Palach, étudiant de vingt ans, s'est immolé par le feu tout près d'ici pour secouer une société qui s'habituait à l'occupation. Il est mort trois jours plus tard. Le 25 février, Jan Zajíc, dix-huit ans, a fait le même geste à quelques pas.

    Vingt ans après, en janvier 1989, les hommages rendus à Palach sur cette place ont été dispersés par la police à coups de matraques et de canons à eau... et cette semaine-là a été l'une des premières fissures du régime. Maintenant, descends la place sur le trottoir de droite, et cherche une façade couleur miel, couronnée de figures dorées.

  4. 4. Hôtel Evropa : la façade aux figures dorées

    Václavské náměstí 825/25, 110 00 Praha 1, Czechia

    Arrête-toi devant cette façade qui semble avoir été trempée dans du miel: des stucs en volutes, des balcons qui ondulent, des mosaïques, et tout en haut, des figures dorées qui se découpent sur le ciel au-dessus de la place. L'Hôtel Evropa est sans doute la façade Art nouveau la plus photographiée de Prague.

    Il a été construit au tout début du XXe siècle, autour de 1905, par les architectes Bedřich Bendelmayer et Alois Dryák. Il ouvre sous le nom d'un archiduc des Habsbourg, ce qui sonne très chic en 1905... et beaucoup moins en 1918, quand la Tchécoslovaquie naît. Alors l'hôtel change de nom, puis change encore, et finit par s'appeler Evropa. En une seule façade, tu as l'histoire du pays: on garde le décor, on remplace l'enseigne.

    Regarde le jeu des lignes. Rien n'est droit, rien n'est sage. Les ferronneries poussent comme des tiges, les fenêtres s'arrondissent, les ornements dorés prennent la lumière dès que le soleil tourne. L'Art nouveau voulait abolir la frontière entre l'architecture et l'objet: ici, la façade, les rampes, les lampes et les boiseries du café appartiennent au même rêve. À l'intérieur, le grand café avec ses miroirs et sa galerie a servi de décor à des générations de cinéastes en quête de Belle Époque.

    Le rêve a pourtant mal vieilli. Nationalisé sous le régime communiste, l'hôtel a traversé des décennies de négligence, puis une longue fermeture, ses fenêtres ternies au milieu de la place la plus vivante de la ville. C'est le paradoxe de l'Art nouveau à Prague: il a survécu aux guerres parce que personne ne l'a bombardé, mais il a souffert de l'oubli, ce qui est parfois plus lent mais tout aussi destructeur.

    Un dernier détail: l'Art nouveau ne s'appelle pas Art nouveau ici, mais secese. Et ses dorures ont longtemps été méprisées comme du kitsch bourgeois, avant d'être aimées de nouveau. Remonte quelques pas et prends la rue Jindřišská, puis tourne dans la petite rue Panská: dans un palais baroque t'attend l'homme qui a appris à Paris à dessiner les femmes comme des vitraux.

  5. 5. Musée Mucha : de Sarah Bernhardt à l'Épopée slave

    Panská 890/7, 110 00 Praha 1, Czechia

    Devant toi, la façade sobre du palais Kaunitz, une demeure baroque de la rue Panská: c'est ici que vit le souvenir d'Alfons Mucha, l'homme qui a donné son visage à l'Art nouveau. Des femmes aux cheveux en volutes, des auréoles comme des rosaces, des fleurs partout... tu connais ces images, même si tu ne connaissais pas encore son nom.

    Mucha naît en Moravie en 1860 et arrive à Paris en 1887, fauché, comme tant d'autres. Il vit de petites illustrations, de commandes modestes. Et puis, à la fin de décembre 1894, un coup de chance: l'imprimerie Lemercier doit livrer d'urgence une affiche pour Sarah Bernhardt, qui joue Gismonda au théâtre de la Renaissance. Les artistes vedettes sont en congé pour les fêtes. On confie le travail au jeune Tchèque disponible.

    Le 1er janvier 1895, l'affiche apparaît sur les murs de Paris: une Sarah Bernhardt hiératique, presque byzantine, dans un format étiré, quasiment grandeur nature. On raconte que les Parisiens la décollaient la nuit pour l'emporter chez eux. La Divine signe avec Mucha un contrat de plusieurs années, et le style Mucha envahit les calendriers, les boîtes de biscuits, les bijoux, jusqu'à l'Exposition universelle de 1900. Petit secret d'atelier: une photo célèbre montre Paul Gauguin jouant de l'harmonium chez Mucha, à Paris... sans pantalon.

    Pourtant, Mucha voulait autre chose que la gloire de l'affiche. Il revient en Bohême en 1910 et consacre près de vingt ans à l'Épopée slave, vingt toiles immenses sur l'histoire des peuples slaves. Pour la jeune Tchécoslovaquie, il dessine en 1918 les premiers timbres, puis des billets de banque. Et en mars 1939, quand les troupes allemandes entrent à Prague, il fait partie des premiers arrêtés et interrogés par la Gestapo. Affaibli, il meurt en juillet 1939, à 78 ans.

    Le musée a ouvert en 1998, et c'est un endroit à taille humaine, loin des grandes salles solennelles... exactement comme Mucha aurait aimé être vu, de près. Redescends maintenant vers la place Venceslas et traverse-la: de l'autre côté, un passage couvert va te mener jusqu'à un cheval très... particulier.

  6. 6. Passage Lucerna : le cheval pendu de David Černý

    Štěpánská 704/61, 110 00 Praha 1, Czechia

    Avance dans le passage Lucerna jusqu'à la cour couverte, et lève la tête vers la verrière: saint Venceslas y chevauche sa monture... sauf que le cheval est pendu par les pattes, la tête en bas, la langue pendante, bien mort. Oui, tu as bien vu.

    C'est une sculpture de David Černý, créée en 1999, et c'est une réponse directe au cavalier héroïque de Myslbek que tu viens de voir en haut de la place. Černý est l'enfant terrible de l'art tchèque: en 1991, il avait déjà peint en rose un char soviétique qui servait de monument. Ici, il ne donne aucune explication. Chacun y voit ce qu'il veut: une moquerie du culte des héros, une nation qui s'accroche à un passé mort, ou simplement une très bonne blague.

    Le palais lui-même est une histoire de famille. Il a été construit entre 1907 et 1921 par Vácslav Havel, entrepreneur et grand-père du futur président Václav Havel. C'est l'un des premiers grands bâtiments de Prague en béton armé, un labyrinthe de passages, de salles et de bureaux qui traverse tout le pâté de maisons. Le cinéma Lucerna ouvre en 1909, et il projette toujours des films: c'est l'un des plus anciens cinémas encore en activité en Europe. En sous-sol, la grande salle a accueilli bals, concerts et soirées de cabaret.

    Après le coup de Prague de 1948, les communistes confisquent le palais à la famille. Le petit Václav, fils de bourgeois, se voit refuser les études qu'il souhaite, devient machiniste de théâtre, puis dramaturge, puis dissident, puis prisonnier. En décembre 1989, il est élu président. Et dans les années 1990, le palais de son grand-père revient à la famille.

    Avant de partir, regarde les escaliers, les rampes, les vitrines anciennes: le passage a gardé l'élégance d'une ville qui aimait flâner à l'abri de la pluie. Sors côté rue Vodičkova, puis glisse-toi dans le passage voisin, qui débouche sur un jardin caché derrière les immeubles.

  7. 7. Jardin des Franciscains et réverbère cubiste

    Jungmannovo náměstí 18, 110 00 Praha 1, Czechia

    Respire: au cœur des immeubles, voici un jardin de roses, de bancs et d'allées tranquilles, dominé par un mur d'église vertigineux. Le jardin des Franciscains est l'un des secrets les mieux gardés du centre de Prague, à deux minutes de la foule de la place Venceslas.

    Ce mur immense, c'est le chœur de l'église Notre-Dame-des-Neiges, fondée par Charles IV en 1347, à l'occasion de son couronnement comme roi de Bohême. Elle devait être la plus grande église de Prague. Les guerres hussites ont arrêté le chantier: seul le chœur a été achevé. Mais sa voûte, à plus de trente mètres, en fait encore l'un des intérieurs d'église les plus hauts de la ville.

    C'est aussi d'ici qu'est parti, le 30 juillet 1419, le prédicateur Jan Želivský. À la tête d'une foule en colère, il a marché jusqu'à l'hôtel de ville de la Nouvelle Ville, et les conseillers ont été jetés par les fenêtres. C'est la première défenestration de Prague, et le début de presque vingt ans de guerres hussites. Quand tu entends dire que Prague règle ses crises par les fenêtres, c'est à cette histoire-là qu'on pense d'abord.

    Les franciscains arrivent au début du XVIIe siècle et cultivent ici leurs herbes et leurs légumes, à l'abri des murs. Le jardin n'est ouvert au public qu'en 1950. Depuis, c'est le salon des employés de bureau à l'heure du déjeuner, des grands-mères et des amoureux.

    Et voici le secret du coin: sors côté place Jungmann, et cherche près de l'église un réverbère qui ne ressemble à aucun autre. Un fût taillé comme un cristal, tout en arêtes et en facettes: c'est un lampadaire cubiste, dessiné vers 1912 et attribué à Emil Králíček. Le cubisme est né à Paris, sur les toiles de Picasso et de Braque, mais c'est à Prague qu'on l'a transformé en maisons, en meubles... et même en réverbère. De là, prends l'avenue Národní, en direction de la Vltava.

  8. 8. Národní třída : le mémorial du 17 novembre 1989

    Národní 1011/16, 110 00 Praha 1, Czechia

    Avance sous les arcades de l'avenue Národní et arrête-toi devant une plaque de bronze: des mains, beaucoup de mains tendues, certaines faisant le V de la victoire, et une date, 17.11.1989. Souvent, des bougies brûlent au pied du mur.

    Ce soir-là, des étudiants défilent pour commémorer un autre 17 novembre, celui de 1939, quand les nazis avaient fermé les universités tchèques, exécuté des responsables étudiants et envoyé des centaines de jeunes en camp de concentration. En 1989, le cortège, autorisé au départ, prend la direction du centre... et la police anti-émeute le bloque ici, dans cette avenue. Les jeunes s'assoient, tendent des fleurs, montrent leurs mains vides. On les frappe quand même.

    La nouvelle se répand en une nuit. Les théâtres se mettent en grève, la place Venceslas se remplit soir après soir, une grève générale paralyse le pays. Moins de six semaines plus tard, Václav Havel, le petit-fils du constructeur de Lucerna, est élu président. On l'appellera la révolution de velours, parce qu'elle s'est faite sans un coup de feu.

    Maintenant que tu as le cœur un peu serré, regarde plus loin dans l'avenue, sur le trottoir d'en face, vers la rivière. Deux immeubles Art nouveau voisins, signés Osvald Polívka au début du XXe siècle. L'un, construit pour la compagnie d'assurances Praha, porte de grandes inscriptions en mosaïque; l'autre, la maison Topič, bâtie pour un éditeur, se couvre de ferronneries et de motifs floraux. Deux sœurs en robe de bal, posées sur l'avenue des manifestations.

    Ce qui est beau, ici, c'est que les deux histoires de cette promenade se croisent: l'élégance de 1900 et le courage de 1989, sur le même trottoir. Les étudiants de 1989 marchaient sous ces façades sans y penser... comme on marche dans sa propre maison. Continue jusqu'au bout de l'avenue: au bord de la Vltava, face à un toit doré, un café attend les artistes depuis 1884.

  9. 9. Café Slavia et Théâtre national

    Smetanovo nábřeží 1012/2, 110 00 Praha 1, Czechia

    Te voilà au coin du quai, entre deux monuments qui se regardent: d'un côté, le toit bleu nuit et or du Théâtre national, de l'autre, derrière de grandes vitres tournées vers la Vltava et le château, le café Slavia.

    Le Théâtre national est l'enfant chéri de la nation tchèque, payé en grande partie par des collectes publiques. Au-dessus de la scène, on lit Národ sobě... la nation à elle-même. Il ouvre en juin 1881 avec l'opéra Libuše de Smetana, et deux mois plus tard, en août, un incendie le ravage. Au lieu de se décourager, les Tchèques donnent encore, des ouvriers aux aristocrates, et le théâtre rouvre en 1883.

    Les artistes qui l'ont décoré, Mikoláš Aleš, František Ženíšek, Myslbek encore lui, forment ce qu'on appelle la génération du Théâtre national. Ce sont leurs élèves, et parfois leurs rivaux, qui ont inventé l'Art nouveau tchèque. D'une certaine façon, toutes les façades que tu as vues depuis la gare sont les petites-filles de ce toit doré.

    Le Slavia ouvre en 1884, juste en face. Il devient vite le salon des artistes, des acteurs qui sortent de scène, des écrivains et des musiciens. Dans l'entre-deux-guerres, l'avant-garde pragoise, folle de Paris, y refait le monde. Plus tard, sous le communisme, les dissidents viennent s'y asseoir sous le regard de la police secrète, Havel parmi eux. Au mur, cherche le Buveur d'absinthe de Viktor Oliva, peint en 1901: un homme seul devant son verre, et face à lui, une femme verte et transparente... la fée verte, évidemment.

    Prends une seconde pour regarder par la vitre: le pont, la rivière, le château sur la colline. C'est la vue que des générations de Pragois ont eue sous les yeux en parlant de liberté. Maintenant, longe le quai vers le sud, en remontant le cours de la Vltava: quelques centaines de mètres plus loin, une maison chante sur sa façade.

  10. 10. Maison Hlahol : la chorale Art nouveau du quai

    Masarykovo nábřeží 248/16, 110 00 Praha 1, Czechia

    Arrête-toi devant le numéro 16 du quai Masaryk et lève le menton vers le haut de la façade: une grande mosaïque colorée, des ors, des lignes souples, et une devise. C'est la maison Hlahol, l'un des bijoux Art nouveau les plus sous-estimés de Prague.

    Hlahol est une chorale masculine fondée en 1861, à une époque où chanter en tchèque était déjà presque un acte politique. Bedřich Smetana en a été le chef de chœur dans les années 1860. Au début du XXe siècle, la chorale se fait construire sa propre maison, avec une salle de concert, et l'architecte n'est autre que Josef Fanta... oui, celui de la gare où tu as commencé ta balade.

    La devise dit, en substance: par le chant vers le cœur, par le cœur vers la patrie. Tout le programme de l'Art nouveau tchèque tient dans ces quelques mots. La beauté n'est pas un luxe, ni une décoration posée après coup: c'est une manière de fabriquer un peuple, de l'éduquer, de le rassembler. Une chorale, un théâtre, un musée, un café... chaque façade de ce quartier participe à la même conversation.

    Regarde aussi les voisins: tout le quai Masaryk est une galerie de façades de la Belle Époque, avec des pignons, des balcons, des masques, des femmes sculptées. Juste en face, sur l'île Slave, le palais Žofín a été pendant tout le XIXe siècle le grand salon de bal et de concert de la ville. Hector Berlioz est venu diriger ses œuvres à Prague en 1846, et les Pragois lui ont fait un triomphe.

    Les quais de la Vltava, aujourd'hui, ressemblent à un décor tranquille. Mais au début du XXe siècle, c'était le chantier le plus moderne de la ville, où l'on rasait de vieux quartiers inondables pour construire ces immeubles élégants. Continue le long du quai vers le sud: au prochain grand carrefour, un immeuble semble se mettre à danser.

  11. 11. Maison dansante : Fred et Ginger au bord de la Vltava

    Jiráskovo náměstí 1981/6, 120 00 Praha 2, Czechia

    Tu ne peux pas la rater: au coin du quai, une tour de verre pincée à la taille se penche vers une tour de béton aux fenêtres qui ondulent, comme un couple en plein pas de danse. Voici la Maison dansante, que les Pragois surnomment aussi Fred et Ginger.

    À cet endroit, le 14 février 1945, des bombardiers américains, égarés, ont lâché leurs bombes sur Prague en la prenant pour une autre ville. L'immeuble qui se trouvait ici a été détruit. Pendant près de cinquante ans, le terrain est resté vide, une dent creuse au bord de la rivière, au milieu d'un quai de façades 1900.

    Václav Havel avait grandi juste à côté, dans l'immeuble familial du quai. Après la révolution, il soutient l'idée de construire ici quelque chose d'audacieux. L'architecte Vlado Milunić, né à Zagreb et installé à Prague, en dessine le principe, et l'Américain Frank Gehry le rejoint. Le bâtiment, commandé par une compagnie d'assurances néerlandaise, est achevé en 1996.

    La tour de verre, c'est Ginger Rogers, sa robe qui tournoie. La tour pleine, c'est Fred Astaire, qui la tient. Les fenêtres ne sont pas alignées, elles flottent d'un étage à l'autre, et presque chaque panneau de façade a sa propre forme. Au sommet, une coupole de métal tressé, que les Pragois appellent la Méduse. Beaucoup ont détesté cet immeuble au début, en le trouvant insolent au milieu des façades bien élevées... exactement ce qu'on disait de l'Art nouveau en 1900.

    Et c'est peut-être la vraie leçon de cette balade. De la gare de Fanta aux figures dorées de l'Evropa, des affiches de Mucha au cheval pendu de Černý, Prague n'a jamais cessé d'oser, puis de s'habituer, puis d'aimer. La promenade s'arrête ici, au bord de la Vltava. Et si tes jambes en redemandent, le rocher de Vyšehrad t'attend un peu plus loin, en amont.