Le Marais des hôtels particuliers : Paris entre cour et jardin, du Grand Siècle à la Révolution
De l'hôtel de Sens à l'hôtel de Soubise par la place des Vosges : femmes de chambre, cardinaux, marquises et collecteurs du sel dans les plus beaux palais privés de Paris
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1. Hôtel de Ville : le mot qui trompe tout le monde
Place de l'Hôtel-de-Ville, 75004 Paris, France
Plante-toi au milieu du parvis, dos à la Seine, face à ce grand palais hérissé de statues, de lucarnes et de clochetons. Sur la façade, deux mots qui ont fait rouler des milliers de valises jusqu'à une réception qui n'existe pas: Hôtel de Ville. C'est par ce malentendu que commence notre promenade.
En vieux français, un hôtel, ce n'est pas un endroit où l'on dort contre paiement. C'est une grande demeure urbaine, celle d'un seigneur, d'un évêque ou d'une communauté. L'hôtel de ville, c'est la maison commune des Parisiens; l'hôtel particulier, la maison d'une seule famille. Et dans le Marais que tu vas traverser, ils suivent presque tous la même recette: sur la rue, un haut mur et une porte cochère; derrière, une cour pavée pour les carrosses; au fond, le logis du maître; plus loin encore, un jardin. On dit entre cour et jardin. Le bruit, la boue et les regards restent dehors.
Cette place s'appelait autrefois la place de Grève, du nom de la grève, la plage de sable qui descendait vers le fleuve. Les ouvriers sans travail venaient y attendre l'embauche, d'où l'expression faire grève. On y exécutait aussi en public: Ravaillac, l'assassin d'Henri IV, y fut écartelé en 1610. Quant au palais, il est plus jeune qu'il n'en a l'air: l'édifice Renaissance commencé sous François Ier a brûlé pendant la Commune, en mai 1871, et ce que tu vois est sa reconstruction, achevée en 1882.
Et le Marais ? Son nom ne ment pas: c'était une zone marécageuse, un ancien bras de la Seine, drainé pour y cultiver des légumes. Au XIVe siècle, le roi Charles V s'installe tout près, et la noblesse suit. Puis Henri IV y trace une place royale au début du XVIIe siècle, et c'est la ruée: pendant tout le Grand Siècle, des dizaines de grandes familles y bâtissent leur palais, et le Marais devient le quartier le plus chic de Paris... jusqu'à ce que la cour file à Versailles.
Après la Révolution, les palais deviennent ateliers, entrepôts, fabriques. Il faudra attendre la loi Malraux de 1962 pour que l'État décide de sauver le quartier, pierre par pierre. Contourne maintenant l'église Saint-Gervais par l'arrière et enfile la rue François-Miron: au numéro 68, une femme de chambre t'attend.
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2. Hôtel de Beauvais : la femme de chambre, le roi et le petit Mozart
68 rue François-Miron, 75004 Paris, France
Arrête-toi devant le numéro 68 et regarde le balcon au-dessus du grand portail. Rien de très spectaculaire à première vue: une façade sage, une belle ferronnerie. Et pourtant, un jour d'août 1660, ce balcon était sans doute la loge la plus enviée de tout Paris.
Ce jour-là, le jeune Louis XIV fait son entrée solennelle dans la capitale avec son épouse, l'infante Marie-Thérèse d'Espagne. Sur ce balcon se pressent la reine mère Anne d'Autriche, le cardinal Mazarin et une partie de la cour, pour voir passer le cortège. Ils sont les invités de la maîtresse des lieux, Catherine Bellier, première femme de chambre de la reine. Le Paris mondain l'appelait, pas très gentiment, Cateau la Borgnesse: elle n'avait qu'un œil.
Comment une femme de chambre s'offre-t-elle un palais pareil ? Les mauvaises langues ont leur réponse, que Saint-Simon reprendra plus tard dans ses Mémoires: c'est elle qui aurait initié le jeune roi aux choses de l'amour, quand il avait à peine seize ans. Récompense discrète ou ragot de cour ? Personne n'a jamais tranché. Ce qui est sûr, c'est qu'avec son mari, Pierre de Beauvais, elle a confié le chantier à un architecte habile, Antoine Le Pautre.
Et le vrai tour de force est là: sur une parcelle biscornue, coincée entre deux rues, Le Pautre a dessiné une cour qui paraît parfaitement ordonnée, un escalier d'apparat, des façades qui trompent l'œil sur leurs angles. Sous tes pieds dorment des caves voûtées bien plus anciennes, héritées d'une demeure médiévale. Le Grand Siècle s'est posé sur le Moyen Âge sans le détruire.
Un siècle plus tard, l'hôtel accueille un hôte de passage: un garçon de sept ans venu de Salzbourg avec son père et sa sœur. Pendant l'hiver 1763-1764, Wolfgang Amadeus Mozart loge ici, chez l'envoyé de Bavière, et éblouit les salons parisiens avant d'être reçu à Versailles. Une plaque le rappelle sur la façade. Continue rue François-Miron, puis descends vers la Seine par la rue des Nonnains-d'Hyères: tu longeras l'austère hôtel d'Aumont, et au bout, une silhouette qui ne ressemble à rien de ce que tu as vu jusque-là.
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3. Hôtel de Sens : le château fort des archevêques et la reine Margot
1 rue du Figuier, 75004 Paris, France
Tourelles en encorbellement, toits pointus, fenêtres à meneaux, un portail en arc brisé sous une échauguette: devant toi se dresse un petit château fort, posé là comme un décor de film de cape et d'épée. C'est l'hôtel de Sens, et lui n'a rien du Grand Siècle. Il est plus vieux que tout le reste du quartier.
Il a été construit à la fin du XVe et au début du XVIe siècle pour les archevêques de Sens. Pourquoi un archevêque de Bourgogne avait-il besoin d'un pied-à-terre à Paris ? Parce que jusqu'en 1622, Paris n'était qu'un évêché qui dépendait de Sens ! La capitale du royaume devait obéissance à une petite ville de l'Yonne. Avec l'hôtel de Cluny, c'est l'un des derniers grands logis médiévaux de la ville.
En 1605, une locataire hors du commun s'y installe: Marguerite de Valois, la reine Margot, ancienne épouse d'Henri IV, la cinquantaine passée et toujours entourée de jeunes favoris. L'année suivante, devant cette porte, son protégé du moment est abattu d'un coup de pistolet par un rival jaloux. On raconte que la reine exigea la tête du meurtrier, qu'il fut exécuté ici même deux jours plus tard, sous ses fenêtres, et qu'elle quitta peu après cette maison qu'elle ne pouvait plus voir.
Cherche maintenant, sur la façade, un boulet de canon encastré dans la pierre, avec une date gravée: 28 juillet 1830. C'est un souvenir des Trois Glorieuses, la révolution qui chassa Charles X. Le XIXe siècle n'a d'ailleurs pas été tendre avec le palais des archevêques: on y a installé une entreprise de diligences, puis des fabriques et des ateliers, et il a bien failli tomber en ruine.
La Ville de Paris l'a racheté en 1911, mais sa restauration a pris des décennies. Depuis 1961, il abrite la bibliothèque Forney, consacrée aux arts décoratifs, aux métiers d'art et à l'affiche. Remonte la rue du Figuier, prends la rue Charlemagne puis la rue Saint-Paul jusqu'à la rue Saint-Antoine. Au passage, jette un œil rue des Jardins-Saint-Paul: le plus long morceau de l'enceinte de Philippe Auguste y tient encore debout. Le ministre préféré d'Henri IV t'attend au 62.
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4. Hôtel de Sully : le silence des riches et la porte dérobée
62 rue Saint-Antoine, 75004 Paris, France
Passe le portail du 62 rue Saint-Antoine et avance dans la cour: d'un coup, le vacarme de la rue disparaît. Devant toi, une façade couverte de sculptures, des figures allégoriques, des frontons, des lucarnes ouvragées. Tu es exactement là où un architecte du XVIIe siècle voulait que tu sois: entre cour et jardin, dans le silence des riches.
Ces figures ne sont pas là pour faire joli. Elles représentent les Éléments et les Saisons, tout un cosmos de pierre pour rappeler que le maître des lieux tient le monde en ordre. L'hôtel a été bâti dans les années 1620, sur des plans attribués à Jean Androuet du Cerceau, pour un financier, Mesme Gallet. Et la tradition veut que Gallet, joueur invétéré, ait perdu sa fortune aux cartes avant même d'en profiter.
En 1634, l'hôtel est racheté par un vieil homme de soixante-quatorze ans: Maximilien de Béthune, duc de Sully, l'ancien bras droit d'Henri IV. C'est lui qui avait remis sur pied les finances du royaume après les guerres de Religion, et c'est à lui qu'on prête la formule: labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France. Après l'assassinat du roi en 1610, il est écarté du pouvoir, et c'est ici qu'il vient vieillir, avec ses souvenirs et ses rancunes.
On raconte qu'appelé un jour à la cour du jeune Louis XIII, il fut moqué par les courtisans pour ses habits passés de mode. Il aurait répondu au roi que, du temps de son père, on faisait sortir les bouffons avant de parler des affaires sérieuses. Vraie ou fausse, la réplique colle parfaitement au personnage: austère, protestant, intraitable, et pas du genre à suivre la mode.
Traverse maintenant le jardin jusqu'à l'orangerie, au fond. Dans l'angle, une petite porte donne directement sur une autre place, la plus belle de Paris disent certains. Sully pouvait passer de chez lui à la place Royale sans mettre un pied dans la boue. Aujourd'hui, l'hôtel abrite le Centre des monuments nationaux, qui veille sur une centaine de monuments à travers la France. Pousse la petite porte si elle est ouverte, sinon fais le tour par la rue de Birague, et longe les arcades jusqu'au coin opposé.
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5. Place des Vosges : la place Royale et sa fausse brique
6 place des Vosges, 75004 Paris, France
Te voilà sous les arcades, au coin du numéro 6. Retourne-toi vers le jardin: un carré parfait de pavillons de brique rouge et de pierre blanche, coiffés de hauts toits d'ardoise, autour d'une pelouse, de tilleuls et de fontaines. Trente-six pavillons, neuf par côté, presque jumeaux. C'est la doyenne des places royales de Paris.
Avant elle, il y avait ici un palais royal, l'hôtel des Tournelles. En 1559, le roi Henri II participe à un tournoi tout près, rue Saint-Antoine. La lance de son adversaire, le comte de Montgomery, se brise, et un éclat lui traverse l'œil. Il meurt après dix jours d'agonie. Sa veuve, Catherine de Médicis, prend le palais en horreur et le fait abattre. Sur le terrain vague, on installe un marché aux chevaux.
C'est Henri IV qui décide d'en faire une place de prestige et lance le chantier en 1605. Il n'en verra pas la fin: il est assassiné en 1610. La place Royale est inaugurée en 1612 par un carrousel géant de trois jours, qui célèbre les fiançailles du jeune Louis XIII et d'Anne d'Autriche. Remarque les deux pavillons plus hauts au milieu des côtés nord et sud: celui du Roi et celui de la Reine. Aucun roi n'y a jamais habité.
Un secret de façade, maintenant. Approche-toi d'un pavillon et regarde bien la brique: sur une partie des maisons, ce n'est pas de la brique du tout, mais un enduit peint en trompe-l'œil sur une maçonnerie plus modeste. Le Grand Siècle savait aussi faire des économies. Sous ces arcades est née Madame de Sévigné, en 1626, et le comte de Bouteville s'y est battu en duel en 1627, au mépris de l'interdiction de Richelieu. Il l'a payé de sa tête.
Le nom de place des Vosges date de 1800: le département des Vosges avait été le premier à s'acquitter de ses impôts, et on l'a récompensé ainsi. Derrière toi, au numéro 6, Victor Hugo a vécu de 1832 à 1848, et c'est ici qu'il a commencé Les Misérables. Son appartement est aujourd'hui un musée. Traverse la place en diagonale jusqu'à l'angle nord-ouest et prends la rue des Francs-Bourgeois: au coin de la rue de Sévigné, une marquise t'attend.
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6. Hôtel Carnavalet : la maison de Madame de Sévigné
23 rue de Sévigné, 75003 Paris, France
Entre par le portail du 23 rue de Sévigné et arrête-toi dans la cour d'honneur. Au centre, un roi de bronze en costume à l'antique te regarde de haut: Louis XIV. Autour de lui, des façades sculptées de grandes figures de femmes. Tu es dans l'hôtel Carnavalet, l'un des plus anciens hôtels du Marais, devenu le musée de l'histoire de Paris.
Il a été commencé en 1548 pour un président au Parlement, Jacques des Ligneris. Les reliefs des Quatre Saisons, sur la façade du fond, sont attribués à l'atelier de Jean Goujon, le sculpteur de la fontaine des Innocents. Et ce nom bizarre ? Il vient d'une veuve bretonne, la dame de Kernevenoy, qui achète la maison plus tard. Les Parisiens, qui butent sur Kernevenoy, en font... Carnavalet. Vers 1660, François Mansart l'agrandit et la rehausse: la Renaissance et le Grand Siècle se partagent désormais la cour.
Mais la locataire la plus célèbre arrive en 1677: Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné, celle qui était née sous les arcades de la place des Vosges. Elle y vit près de vingt ans et surnomme la maison la Carnavalette. De son cabinet partent des centaines de lettres vers sa fille, installée en Provence: la cour, les procès, les mariages, les potins, les exécutions. Écrites pour une seule lectrice, ces lettres sont devenues un monument de la langue française.
Regarde encore la statue. Elle a été fondue à la fin du XVIIe siècle par Coysevox pour la cour de l'Hôtel de Ville, et c'est pour cela qu'elle a survécu: elle fait partie des très rares statues royales parisiennes à avoir échappé aux fontes de la Révolution. Le Roi-Soleil, sauvé parce qu'il était rangé dans la mauvaise cour.
La Ville de Paris achète l'hôtel en 1866 et y ouvre son musée en 1880. Il a depuis annexé l'hôtel voisin, Le Peletier de Saint-Fargeau, et rassemble enseignes, maquettes, souvenirs de la Révolution et jusqu'à la chambre de Marcel Proust. Après une longue rénovation, il a rouvert en 2021. Reprends la rue des Francs-Bourgeois vers l'ouest: au numéro 31, une veuve sans le sou va changer le destin d'un roi.
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7. Hôtel d'Albret : là où la veuve Scarron rencontra son destin
31 rue des Francs-Bourgeois, 75004 Paris, France
Arrête-toi devant le numéro 31: une façade sage, rythmée, élégante sans tapage. L'hôtel d'Albret ne se donne pas en spectacle. Mais c'est dans ses salons, au XVIIe siècle, que s'est nouée l'une des ascensions les plus improbables de l'histoire de France.
L'hôtel remonte au XVIe siècle et au connétable Anne de Montmorency, mais il porte le nom de ses propriétaires du Grand Siècle, le maréchal d'Albret et son épouse, qui y tiennent un salon recherché. On y parle littérature, politique et amours, et on y croise une habituée pas comme les autres: Françoise d'Aubigné, petite-fille d'un poète protestant, née dans une prison, veuve du poète paralysé Paul Scarron. Elle n'a ni argent ni titre. Juste de l'esprit, de la tenue et une réputation sans tache.
C'est ici, raconte-t-on, qu'elle se lie avec une autre habituée, la flamboyante marquise de Montespan. Quelques années plus tard, Montespan devient la favorite du roi et cherche une gouvernante discrète pour élever en secret les enfants qu'elle a de lui. Elle pense à la veuve Scarron. La gouvernante fait si bien son travail que le roi finit par la remarquer, la fait marquise de Maintenon... et l'épouse en secret, vers 1683, quand la Montespan est déjà tombée en disgrâce.
Maintenant, regarde de l'autre côté de la rue, à l'angle de la rue Pavée: l'hôtel Lamoignon. Ses immenses pilastres montent sur toute la hauteur de la façade, l'un des tout premiers ordres colossaux de Paris. Il a été bâti à la fin du XVIe siècle pour Diane de France, fille légitimée d'Henri II, et elle y a semé ses emblèmes de chasseresse: croissants de lune, arcs, carquois, chiens. Aujourd'hui, c'est la Bibliothèque historique de la Ville de Paris.
Deux maisons face à face, deux femmes aux destins de roman: une fille de roi qui réconcilia Henri III et le futur Henri IV, et une orpheline qui finit reine sans couronne. L'hôtel d'Albret, lui, abrite aujourd'hui des services culturels de la Ville. Remonte vers le nord par la rue Payenne, longe ses jardins, puis gagne la rue de Thorigny: au numéro 5, un collecteur d'impôt sur le sel t'attend.
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8. Hôtel Salé : le palais du sel devenu musée Picasso
5 rue de Thorigny, 75003 Paris, France
Avance jusqu'au fond de la cour du 5 rue de Thorigny et prends du recul: une façade majestueuse coiffée d'un fronton sculpté, de hautes fenêtres, un air de petit château. C'est l'hôtel Salé. Et si tu te demandes pourquoi un palais pareil porte un nom de charcuterie, tu poses exactement la bonne question.
Son premier propriétaire, Pierre Aubert de Fontenay, était fermier de la gabelle: il collectait l'impôt sur le sel, l'un des plus détestés de l'Ancien Régime. Il se fait construire ce palais entre 1656 et 1659, et les Parisiens, qui savent très bien d'où vient l'argent, le baptisent aussitôt l'hôtel Salé. Le surnom a survécu à tous les propriétaires, à toutes les époques, et même à la disparition de l'impôt.
Si tu entres, c'est pour l'escalier d'honneur: une cage immense, sculptée de guirlandes, de trophées et de figures par les frères Marsy, qui travailleront ensuite pour Versailles. Pour un financier, c'était une déclaration: regardez-moi, je suis aussi grand qu'un prince. Au fil des siècles, l'hôtel accueille pourtant une ambassade de Venise, une grande école d'ingénieurs, des ateliers, avant de s'endormir doucement.
Son réveil, il le doit à Picasso... et au fisc, ce qui pour un hôtel Salé est assez savoureux. À la mort du peintre, en 1973, ses héritiers doivent régler des droits de succession colossaux. Grâce à une loi de 1968, la dation, ils peuvent payer en œuvres d'art plutôt qu'en argent. L'État choisit des centaines de peintures, sculptures et dessins, et leur cherche un écrin. Ce sera l'hôtel Salé: le musée Picasso ouvre ses portes en 1985.
Regarde les lustres et le mobilier, si tu entres: ils ont été dessinés par Diego Giacometti, le frère d'Alberto, dans un style d'une simplicité presque animale. Un collecteur du sel, un peintre andalou et un sculpteur suisse dans la même maison: c'est tout le Marais. Redescends la rue de Thorigny, file vers l'ouest par la rue de la Perle jusqu'à la rue Vieille-du-Temple: au 87, des chevaux sortent du mur.
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9. Hôtel de Rohan : les chevaux du Soleil et le cardinal du Collier
87 rue Vieille-du-Temple, 75003 Paris, France
Franchis le portail du 87 rue Vieille-du-Temple, traverse la cour et cherche le passage vers l'ancienne cour des écuries, si les grilles sont ouvertes. Au-dessus d'une porte, des chevaux jaillissent de la pierre, cabrés, naseaux ouverts, crinières au vent, comme s'ils allaient bondir hors du mur. Ce sont les Chevaux du Soleil, l'un des plus beaux reliefs du XVIIIe siècle à Paris.
Ils sont l'œuvre du sculpteur Robert Le Lorrain, dans les années 1730. Ce sont les chevaux d'Apollon, qu'on abreuve après leur course à travers le ciel. Et ils décorent... une écurie. Car c'est bien là que dormaient les chevaux du maître des lieux. Chez un prince, même les bêtes avaient droit à une entrée mythologique.
Le maître des lieux, justement, était un homme d'Église: Armand-Gaston de Rohan, évêque de Strasbourg puis cardinal, pour qui l'hôtel est construit au début du XVIIIe siècle par l'architecte Pierre-Alexis Delamair. Les mauvaises langues le disaient fils naturel de Louis XIV. Après lui, trois autres Rohan, tous évêques de Strasbourg et cardinaux, se succèdent ici. Une dynastie de princes de l'Église, dans un palais de prince tout court.
Le dernier de la lignée, Louis-René-Édouard de Rohan, a laissé son nom à l'un des plus grands scandales du siècle. En 1785, une aventurière, Jeanne de La Motte, le persuade que la reine Marie-Antoinette désire en secret un collier de diamants hors de prix, et compte sur lui pour l'acheter. Il y a même un faux rendez-vous nocturne dans les bosquets de Versailles avec une fausse reine. Le collier disparaît, dépecé, ses pierres vendues à Londres. Le cardinal est arrêté en pleine galerie des Glaces, en habits pontificaux.
La reine n'y était pour rien, mais l'opinion ne voudra jamais le croire: l'affaire du Collier a fait plus pour ruiner l'image de Marie-Antoinette que n'importe quel pamphlet. Quatre ans plus tard, c'est la Révolution. Sous Napoléon, le palais devient l'Imprimerie impériale. Redescends la rue Vieille-du-Temple jusqu'à la rue des Francs-Bourgeois et prends à droite: le palais voisin appartenait à la mère du premier cardinal.
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10. Hôtel de Soubise : la cour en fer à cheval et les trésors des Archives
60 rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris, France
Passe le grand portail du 60 rue des Francs-Bourgeois et prends ton temps: devant toi s'ouvre une immense cour en fer à cheval, bordée d'une colonnade, avec au fond un palais à colonnes surmonté de statues. C'est la cour d'honneur de l'hôtel de Soubise, l'une des plus grandioses de Paris.
Le palais est construit à partir de 1705, toujours par Delamair, pour François de Rohan, prince de Soubise, et son épouse Anne de Rohan-Chabot. D'où vient tant d'argent ? Toute la cour avait son idée: Anne aurait été l'une des maîtresses de Louis XIV, et les faveurs du roi auraient payé les colonnes. Le cardinal du palais voisin, c'était son fils. Voilà pourquoi les deux demeures se touchent et partagent leurs jardins.
Mais fais quelques pas jusqu'à l'angle de la rue des Archives: tu y trouveras une porte fortifiée flanquée de deux tourelles, bien plus ancienne. C'est le portail de l'hôtel du connétable Olivier de Clisson, construit vers 1380. Plus tard, la maison passe aux Guise, chefs du parti catholique pendant les guerres de Religion, et l'on raconte que le massacre de la Saint-Barthélemy, en 1572, s'y est en partie préparé. Le palais de Soubise a englouti tout cela, comme un gâteau à plusieurs étages.
À l'intérieur, à l'étage, se cachent les appartements de la princesse, décorés dans les années 1730 par Germain Boffrand: un salon ovale tout en boiseries blanches et or, avec des toiles de Natoire qui racontent l'histoire de Psyché. C'est l'un des chefs-d'œuvre du style rocaille, ce moment où l'architecture française s'est mise à onduler.
En 1808, Napoléon installe ici les Archives de l'Empire, et elles ne sont jamais reparties. Dans ces murs dorment des documents vertigineux: l'édit de Nantes, le testament de Louis XIV, et le journal de Louis XVI où, à la date du 14 juillet 1789, le roi a noté un seul mot: rien. Il parlait de sa chasse. Remonte maintenant la rue des Archives vers le nord: un peu plus haut, un hôtel discret abrite des cerfs, des sangliers et une licorne.
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11. Hôtel de Guénégaud : le seul Mansart intact de Paris
62 rue des Archives, 75003 Paris, France
Rue des Archives, regarde cette façade toute simple: pas de colonnes, pas de dorures, presque pas de sculptures. Juste des proportions parfaites, un grand toit à la française, un jeu subtil de pleins et de vides. Après la pompe de Soubise, on pourrait passer devant sans s'arrêter. Ce serait une erreur.
Car cet hôtel est signé François Mansart, l'architecte le plus exigeant du Grand Siècle, celui qui a donné son nom aux mansardes. Il le construit au début des années 1650 pour Jean-François de Guénégaud des Brosses. Mansart était si perfectionniste qu'il lui arrivait de faire démolir ce qu'il venait de bâtir pour recommencer, et plus d'un client a fui. De toutes ses demeures parisiennes, c'est la seule qui nous soit parvenue à peu près intacte.
Et pourtant, elle a bien failli disparaître. Au XXe siècle, l'hôtel est délabré, occupé par des ateliers et des logements, menacé comme tant d'autres dans un Marais alors sale, surpeuplé, oublié. Il est sauvé dans les années 1960 par la Ville de Paris et par un couple passionné, François et Jacqueline Sommer, qui le restaurent et y installent le musée de la Chasse et de la Nature, ouvert en 1967.
Si tu entres, prépare-toi à un musée qui ne ressemble à aucun autre: des armes ciselées comme des bijoux, des tableaux de Chardin, de Desportes et d'Oudry, des trophées, un plafond tapissé de plumes de chouette signé Jan Fabre, et une salle où trône une licorne. On y parle moins de tuer les bêtes que du lien, ancien et trouble, entre les humains et les animaux.
Retourne-toi une dernière fois vers le sud. En deux kilomètres et demi, tu es passé d'un palais d'archevêque du Moyen Âge au balcon d'une femme de chambre royale, de la place d'Henri IV au salon rocaille d'une princesse, du collier de la reine aux archives de la Révolution. Tous ces hôtels ont failli disparaître, et tous sont encore debout, parce qu'un jour quelqu'un a décidé que les vieilles pierres du Marais valaient mieux que des bulldozers. Le métro Rambuteau est tout près... mais rien ne t'empêche de te perdre encore un peu, entre cour et jardin.