Munich au fil de l'eau : du Lehel à l'Isar et au Jardin anglais

D'une porte médiévale où règne un clown génial jusqu'au lac du Jardin anglais : bains Jugendstil, île de l'Isar, quartier des lavandières et parc offert au peuple par un Américain

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  1. 1. Isartor : la porte du sel et du clown de génie

    Isartorplatz, 80331 München, Germany

    Arrête-toi au bord de la place et regarde cette porte: une grosse tour carrée coiffée d'un toit pointu, deux tours plus basses en avant, et sur le mur une immense fresque où défile un cortège de cavaliers. C'est l'Isartor, la porte de l'Isar. Pendant des siècles, quiconque arrivait de l'est, du côté de la rivière, entrait à Munich par ici.

    Et cette route de l'est, c'était la route du sel. Munich est née d'un coup de force: en 1158, le duc Henri le Lion aurait fait détruire le pont de l'évêque de Freising, un peu plus au nord, pour obliger les convois de sel venus des Alpes à passer l'Isar sur son pont à lui... et à payer son péage. La même année, un arbitrage impérial mentionne pour la première fois le marché de Munich. La ville doit donc sa naissance à un détournement de trafic.

    La porte que tu vois date de l'agrandissement de la ville au XIVe siècle, sous l'empereur Louis de Bavière, et sa grande tour était achevée en 1337. Des trois portes médiévales qui subsistent à Munich, c'est la seule à avoir gardé sa tour centrale. La fresque, elle, a été peinte en 1835: elle montre le retour triomphal de ce même Louis de Bavière, l'empereur qui avait fait de Munich sa résidence.

    Mais le vrai trésor se cache dans les tours. Depuis 1959, on y visite un musée consacré à Karl Valentin, le grand comique munichois, et à sa partenaire de scène, Liesl Karlstadt. Valentin, long et maigre comme un échalas, bâtissait des sketches entiers sur un malentendu, une logique poussée jusqu'à l'absurde, une dispute sans fin sur un détail. Le jeune Bertolt Brecht l'admirait au point de partager la scène avec lui. Et le musée s'écrit Musäum, avec une faute volontaire... ça donne le ton.

    Il y a quelque chose de très munichois dans ce mélange: une porte de guerre et de péage, devenue la maison d'un clown mélancolique. Passe maintenant sous la porte et suis la rue vers l'est jusqu'au pont Ludwigsbrücke. Sur l'autre rive, tu verras un palais avec une tour et des coupoles... et ce palais est une piscine.

  2. 2. Müller'sches Volksbad : nager dans une cathédrale

    Rosenheimer Straße 1, 81667 München, Germany

    Traverse le pont et regarde, juste en face, ce grand bâtiment de pierre claire avec sa tour, ses toits de cuivre verdis et ses façades pleines de courbes. On dirait une abbaye baroque qui aurait fait un détour par l'Art nouveau. En réalité, ce sont des bains publics: le Müller'sches Volksbad, ouvert en 1901.

    Volksbad veut dire bain du peuple, et le nom dit tout. À la fin du XIXe siècle, la plupart des familles ouvrières de Munich n'avaient ni baignoire ni douche. Un ingénieur munichois fortuné, Karl Müller, a offert à la ville une somme considérable pour construire un établissement où chacun pourrait se laver et nager. C'est un peu l'équivalent des bains-douches municipaux de Paris... sauf qu'ici, on a vu les choses en très grand.

    L'architecte Carl Hocheder a mêlé néobaroque et Jugendstil, la version allemande de l'Art nouveau. À l'intérieur, deux halles de natation sous de hautes voûtes: la grande, à l'origine réservée aux hommes, et une plus petite pour les femmes. S'y ajoutent un bain de vapeur romano-irlandais, avec ses salles de chaleur graduée, et des cabines de bains où l'on venait se laver comme on va aujourd'hui chez le coiffeur. À son ouverture, on la disait la piscine la plus grande et la plus coûteuse du monde.

    Le choix de la rive n'a rien d'anodin. De ce côté de l'Isar, les quartiers d'Au et de Haidhausen étaient alors pauvres: journaliers, artisans, petites maisons serrées au pied du talus. Les palais étaient sur l'autre rive. Poser ici un bâtiment aussi somptueux, c'était dire que la propreté, la santé et même la beauté appartenaient à tout le monde.

    Plus d'un siècle plus tard, il est toujours ouvert au public, et on y nage toujours sous les voûtes, dans une lumière de chapelle. Remonte maintenant la rive vers le nord, la rivière sur ta gauche, en longeant les jardins du talus. Au bout de quelques minutes, un grand palais d'arcades apparaît sur la hauteur.

  3. 3. Maximilianeum : le palais au bout de l'avenue

    Max-Planck-Straße 1, 81675 München, Germany

    Lève les yeux vers le haut de la rampe: un long palais d'arcades, deux ailes en galerie, un corps central plus haut et, sous les arcs, des mosaïques à fond d'or qui accrochent la lumière du soir. C'est le Maximilianeum, et depuis 1949 il abrite le Landtag, le Parlement de Bavière.

    Le roi Maximilien II, qui a régné de 1848 à 1864, rêvait d'un style nouveau, ni grec ni gothique, qui serait celui de son époque. Il a fait tracer une grande avenue, la Maximilianstraße, depuis sa résidence jusqu'à la rivière, et il voulait au bout un monument qui la ferme comme un rideau de théâtre. L'architecte Friedrich Bürklein a commencé les travaux en 1857; le roi est mort en 1864, et le palais n'a été achevé qu'en 1874.

    Le plus étonnant, c'est sa destination première: pas des ministres, mais des étudiants. Maximilien avait créé une fondation qui loge et nourrit gratuitement des jeunes Bavarois particulièrement doués pendant leurs études. Cette fondation existe toujours, et ses boursiers habitent encore ici, sous le même toit que les députés. Parmi ses anciens pensionnaires figure Franz Josef Strauss, qui allait devenir l'homme fort de la Bavière d'après-guerre: il a d'abord connu ces couloirs comme étudiant, avant d'y revenir comme élu.

    Pendant longtemps, la Bavière a eu ici une curiosité politique: un Sénat, une seconde chambre où siégeaient non pas des élus, mais des représentants des syndicats, des Églises, des universités, de l'agriculture ou de l'industrie. En 1998, les Bavarois ont voté par référendum sa suppression, et il a cessé d'exister à la fin de 1999. Le bâtiment, très endommagé par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, avait été reconstruit pour accueillir cette démocratie renaissante.

    Retourne-toi: la Maximilianstraße file tout droit vers le centre, franchit l'Isar et s'en va jusqu'à l'Opéra. Redescends maintenant la rampe et emprunte le pont de la Maximilianstraße. Au milieu de la rivière, une île boisée t'attend: descends-y et dirige-toi vers le grand bâtiment au bord de l'eau, côté sud.

  4. 4. Praterinsel et Musée alpin : les montagnes au milieu de la rivière

    Praterinsel 5, 80538 München, Germany

    Descends sur l'île et écoute: de chaque côté, l'Isar file, verte et pressée, et le bruit de la ville s'efface derrière les arbres. Tu es sur la Praterinsel, une île étroite au milieu de la rivière, et devant toi se dresse le bâtiment qui abrite le Musée alpin.

    Le nom vient de Vienne. Au début du XIXe siècle, un aubergiste a ouvert ici un lieu de plaisir à l'image du Prater viennois: musique, danse, jeux et bière en plein air. Le dimanche, les Munichois traversaient la rivière pour s'amuser sur leur petit Prater. Plus tard, l'île s'est couverte d'ateliers et d'une distillerie, avant de redevenir ce coin tranquille qu'on traverse presque sans le voir.

    Le Musée alpin s'est installé ici en 1911, et ce n'est pas un hasard. Le Club alpin allemand a été fondé à Munich en 1869, et cette ville vit tournée vers les montagnes, qui ne sont qu'à une heure de route au sud. Les jours de foehn, ce vent chaud qui descend des Alpes, les sommets semblent si proches qu'on croirait pouvoir les toucher depuis les tours de la ville... et beaucoup de Munichois lui imputent leurs migraines.

    Penche-toi vers l'eau. Cette rivière naît dans le massif du Karwendel, au Tyrol, et son nom viendrait, selon une hypothèse répandue, d'un vieux mot celte qui signifierait la rapide. Pendant des siècles, elle a porté des radeaux de troncs liés ensemble, chargés de bois, de pierre ou de chaux, qui descendaient des montagnes vers Munich, puis vers le Danube et parfois jusqu'à Vienne.

    Mais une rivière alpine sait aussi se fâcher: la fonte des neiges ou un gros orage la font monter en quelques heures, et l'île en a vu passer, des crues. Reprends maintenant la passerelle côté ouest, vers l'église au grand dôme de la Mariannenplatz, et enfonce-toi dans les petites rues du Lehel jusqu'à une place plantée d'arbres, entre deux églises.

  5. 5. Le Lehel et l'église Sainte-Anne : un faubourg d'eau et de rococo

    St.-Anna-Platz, 80538 München, Germany

    Avance sur la place et regarde les deux églises qui se font face: d'un côté, une façade claire et souple, presque modeste; de l'autre, une grande église de pierre aux tours massives, comme sortie d'un Moyen Âge imaginaire. Tu es au cœur du Lehel, le plus vieux faubourg de Munich, et l'une de ses adresses les plus recherchées aujourd'hui.

    Ça n'a pas toujours été le cas. Le Lehel s'est développé hors des remparts, au bord des ruisseaux que la ville avait dérivés de l'Isar. On y trouvait ceux dont le métier avait besoin d'eau courante et dont on ne voulait pas en ville: tanneurs, teinturiers, blanchisseuses, petits artisans. L'origine même du nom reste discutée. Ce n'est qu'au début du XVIIIe siècle que le faubourg a été rattaché à Munich.

    L'église claire, c'est l'église du couvent Sainte-Anne, construite de 1727 à 1733 par Johann Michael Fischer pour les moines hiéronymites. On la considère comme la première église rococo de la vieille Bavière. Pour l'intérieur, on a fait appel aux frères Asam: Cosmas Damian pour les fresques, Egid Quirin pour les autels et les stucs. Les franciscains y sont installés depuis le XIXe siècle.

    En 1944, les bombes l'ont presque entièrement détruite. Il a fallu des décennies pour la relever, et les fresques de la voûte ont été repeintes d'après des photographies et des esquisses anciennes. Ce que tu vois à l'intérieur est donc à la fois un original et une reconstruction patiente, une mémoire refaite à la main. En face, l'église paroissiale, bâtie de 1887 à 1892 par Gabriel von Seidl, raconte autre chose: un quartier devenu bourgeois, qui voulait une église à sa mesure.

    Prends le temps d'entrer dans les rues alentour: façades de la fin du XIXe siècle, cours intérieures, ruisseaux aujourd'hui presque tous cachés sous la chaussée. Puis remonte vers le nord jusqu'à la grande avenue, la Prinzregentenstraße. De l'autre côté, un long bâtiment à colonnes t'attend, et son histoire est lourde.

  6. 6. Haus der Kunst : le temple de 1937

    Prinzregentenstraße 1, 80538 München, Germany

    Traverse l'avenue et longe la colonnade: des piliers carrés, tous identiques, alignés comme à la parade, sur un socle de pierre pâle. Pas un ornement, pas une courbe. C'est la Haus der Kunst, la Maison de l'art, et elle a été pensée pour impressionner, pas pour accueillir.

    Le régime nazi l'a construite de 1933 à 1937, sous le nom de Maison de l'art allemand. L'architecte était Paul Ludwig Troost, l'architecte favori de Hitler, mort en 1934 avant la fin du chantier; sa veuve, Gerdy Troost, et son collaborateur Leonhard Gall l'ont achevé. La légende raconte que, lors de la pose de la première pierre, en octobre 1933, le marteau d'argent s'est brisé dans la main de Hitler, et que beaucoup y virent un mauvais présage.

    En juillet 1937, le bâtiment a ouvert avec la première Grande Exposition d'art allemand: paysans idéalisés, nus héroïques, paysages de terroir. Le lendemain, à quelques minutes d'ici, dans les galeries du Hofgarten, ouvrait l'exposition d'Art dégénéré, qui tournait en dérision Kandinsky, Klee, Kirchner, Nolde et des dizaines d'autres. Ironie cruelle: Kandinsky et Franz Marc avaient fondé à Munich, en 1911, le Cavalier bleu, l'un des mouvements les plus audacieux de l'art moderne. La ville bannissait ce qu'elle avait vu naître.

    Après la guerre, l'armée américaine a occupé le bâtiment, en partie comme club d'officiers. Puis la Haus der Kunst est devenue un lieu d'expositions, sans collection propre, qui a montré pendant des décennies l'art que le régime avait voulu effacer. Ces dernières années, elle a choisi de ne plus cacher son passé: elle l'explique, l'expose et en débat, dans les murs mêmes qui l'ont incarné.

    Et voici le contraste le plus inattendu de Munich: à deux pas de cette colonnade, juste derrière l'angle du bâtiment, des surfeurs en combinaison attendent leur tour au bord d'un torrent. Longe la façade vers l'est jusqu'au petit pont de l'avenue et penche-toi au-dessus de la rambarde.

  7. 7. L'Eisbach : surfer au cœur de la ville

    Prinzregentenstraße, 80538 München, Germany

    Penche-toi au-dessus de la rambarde: sous tes pieds, l'eau jaillit de sous la chaussée, verte et furieuse, et se dresse en une vague qui ne déferle jamais. Sur sa crête, un surfeur glisse d'une rive à l'autre, en plein Munich, à plusieurs centaines de kilomètres de la mer la plus proche.

    L'Eisbach, le ruisseau glacé, n'a rien de naturel. C'est l'un de ces bras que la ville a dérivés de l'Isar depuis le Moyen Âge pour faire tourner les moulins, laver, teindre et tanner, ceux-là mêmes qui faisaient vivre le Lehel. La plupart coulent aujourd'hui sous terre. Celui-ci ressort ici, bute sur des blocs de pierre au fond du lit, et forme une vague stationnaire d'environ un mètre, toujours au même endroit. Il traverse ensuite tout le Jardin anglais avant de rejoindre l'Isar, loin au nord.

    On raconte que les premiers à s'y risquer, dans les années 1970, étaient des jeunes du coin avec des planches bricolées et plus de courage que de technique. Pendant longtemps, c'était interdit, et la police venait de temps en temps les déloger. La ville a fini par accepter ce qui était devenu une institution, et l'on vient désormais du monde entier pour surfer la vague la plus célèbre d'Europe en rivière.

    Mais ne te laisse pas tromper par la grâce du spectacle. Le courant est violent, l'eau froide toute l'année, le fond en pierre; seuls des surfeurs expérimentés y vont. Ils font la queue sur les deux rives et passent chacun leur tour, avec une discipline toute bavaroise. Se baigner dans l'Eisbach a déjà coûté des vies, et les panneaux le rappellent sans détour.

    Regarde le rituel quelques minutes: un départ, quelques secondes de danse sur l'eau, la chute, le courant qui emporte, et le surfeur qui regagne la rive pour reprendre sa place dans la file. Entre ensuite dans le jardin par le chemin qui longe le ruisseau vers le nord. À quelques pas, au bord de l'allée, un monument de pierre rend hommage à l'homme qui a inventé ce parc.

  8. 8. Le monument Rumford : l'Américain qui offrit un parc au peuple

    Englischer Garten, 80538 München, Germany

    Arrête-toi devant ce monument de pierre, au bord de l'allée, à l'ombre des grands arbres. Il honore un homme dont la vie ressemble à un roman d'aventures: Benjamin Thompson, devenu comte Rumford. Sans lui, le jardin dans lequel tu entres n'existerait pas.

    Thompson est né en 1753 dans le Massachusetts. Pendant la guerre d'indépendance américaine, il a choisi le camp britannique, contre ses propres voisins, et après la défaite il a dû refaire sa vie en Europe. Il a fini à Munich, au service de l'électeur Charles-Théodore, où il a tout réorganisé: l'armée, l'assistance aux pauvres, les ateliers pour les mendiants, et même la cuisine des casernes, avec une soupe d'orge, de pois et de pommes de terre qu'on appelle encore la soupe Rumford.

    En 1789, il propose une idée inouïe: transformer les terrains de chasse de la cour, le long de l'Isar, en un parc ouvert à tous, sans distinction de rang. Au départ, une partie devait servir de potagers aux soldats. L'électeur accepte, et le paysagiste Friedrich Ludwig von Sckell dessine des prairies, des bosquets et des ruisseaux à l'anglaise. Pour le remercier, Thompson est fait comte du Saint-Empire; il choisit le nom de Rumford, l'ancien nom de la petite ville du New Hampshire où il s'était marié.

    La suite est très française. Physicien autant qu'administrateur, il étudie la chaleur, invente une cheminée qui ne fume plus et porte son nom, puis s'installe à Paris. En 1805, il épouse Marie-Anne Paulze, la veuve du chimiste Lavoisier guillotiné sous la Terreur. Le mariage tourne vite à l'orage, et les époux se séparent au bout de quelques années. Rumford meurt en 1814 à Auteuil, aux portes de Paris, loin de son jardin.

    Un Américain loyaliste, au service d'un prince allemand, marié à la veuve du plus grand chimiste français: voilà le père du Jardin anglais. Suis maintenant l'allée vers le nord à travers la grande prairie. Devant toi, sur une colline, un petit temple rond aux colonnes blanches domine le parc.

  9. 9. Monopteros : le temple du roi et de la danseuse

    Englischer Garten, 80538 München, Germany

    Grimpe le sentier jusqu'au sommet de la colline et entre dans le cercle de colonnes. Puis retourne-toi: au-dessus de la cime des arbres se découpent les tours de Munich, les deux bulbes de la Frauenkirche, le beffroi de l'hôtel de ville, les tours jaunes de la Theatinerkirche. C'est la carte postale de la ville, et tu es dedans.

    Ce temple s'appelle le Monopteros, un mot grec pour désigner un simple anneau de colonnes, sans murs. Il a été dessiné dans les années 1830 par Leo von Klenze pour le roi Louis Ier, passionné d'Antiquité grecque. La colline elle-même est artificielle: on l'a élevée exprès pour que le temple domine la prairie, comme dans les paysages idéaux des peintres.

    Louis Ier avait une autre passion, qui a fini par lui coûter sa couronne. En 1846 arrive à Munich une danseuse qui se dit espagnole et se fait appeler Lola Montez. En réalité, elle est née en Irlande. Le roi, sexagénaire, tombe éperdument amoureux, la fait comtesse, lui offre une maison, et la ville gronde. Étudiants en émeute, ministres qui démissionnent, scandale dans toute l'Europe.

    En 1848, l'année où les révolutions embrasent le continent, Lola doit fuir Munich, et quelques semaines plus tard, en mars, Louis Ier abdique en faveur de son fils Maximilien, celui du Maximilianeum que tu as vu tout à l'heure. Le roi bâtisseur, qui avait couvert sa capitale de temples et de musées, est tombé pour une danseuse... ou plutôt pour ce qu'elle révélait d'un pouvoir trop personnel.

    Aujourd'hui, la colline appartient à tout le monde: étudiants qui révisent, joueurs de guitare, couples au coucher du soleil, et, sur la prairie en contrebas, des amateurs de bronzage intégral que personne ne remarque plus depuis des décennies. Redescends de l'autre côté et marche vers le nord. Tu vas bientôt entendre une fanfare et apercevoir le toit d'une pagode au milieu des arbres.

  10. 10. La Tour chinoise et l'art du Biergarten

    Englischer Garten 3, 80538 München, Germany

    Avance au milieu des longues tables de bois et lève la tête: une pagode à cinq étages, avec ses toits superposés, ses balustrades peintes et, au premier niveau, une petite fanfare en culotte de cuir qui joue des marches. C'est la Tour chinoise, et c'est sans doute l'endroit le plus bavarois... d'un parc anglais construit autour d'une pagode chinoise.

    La tour a été élevée en 1789 et 1790, à la création du jardin, en pleine mode des chinoiseries. Son modèle est la grande pagode des jardins de Kew, près de Londres. Toute l'Europe des Lumières rêvait alors d'une Chine qu'elle n'avait jamais vue, faite de clochettes, de laques et de pavillons de thé. En 1944, un bombardement l'a réduite en cendres; elle a été reconstruite à l'identique en 1951 et 1952.

    Autour de toi, c'est le grand rite munichois: le Biergarten. La tradition remonte au début du XIXe siècle. Les brasseurs stockaient leur bière dans des caves fraîches sous des châtaigniers, et ils ont obtenu le droit d'y servir leur bière, mais pas de repas, pour ne pas ruiner les aubergistes. Résultat: on apportait son casse-croûte. Aujourd'hui encore, dans un Biergarten traditionnel, tu peux venir avec ton propre pique-nique, et personne ne trouvera ça étrange.

    Et chaque été, un dimanche de juillet, ce lieu vit un moment unique: le Kocherlball. À six heures du matin, des milliers de personnes en costume dansent ici des valses et des polkas, comme le faisaient au XIXe siècle les domestiques, cuisinières et cochers de la ville, qui n'avaient que l'aube pour danser avant leur journée.

    Prends une minute pour écouter: le bruit des chopes, les conversations dans toutes les langues, les cuivres sous la pagode... C'est exactement le mélange que Rumford espérait, des gens de toutes conditions réunis dans le même jardin. Continue ensuite vers le nord par l'allée principale. Après quelques minutes, l'eau d'un lac scintillera entre les arbres.

  11. 11. Kleinhesseloher See : le lac du jardinier peintre

    Kleinhesselohe, 80802 München, Germany

    Approche-toi de la rive et laisse la promenade ralentir: de l'eau calme, des canards, quelques barques qui avancent en zigzag, et des îles couvertes d'arbres au milieu du lac. C'est le Kleinhesseloher See, et pour beaucoup de Munichois, c'est ici que le Jardin anglais est le plus beau.

    Le lac est aussi artificiel que la colline du Monopteros. Il a été creusé au début du XIXe siècle, quand Friedrich Ludwig von Sckell a agrandi le parc vers le nord, et il tient son nom d'un ancien lieu-dit, Kleinhesselohe. Sckell travaillait comme un peintre: chaque courbe de rive, chaque île, chaque bouquet d'arbres est placé pour que la vue change à chaque pas et paraisse pourtant naturelle. Il a consacré plus de trente ans à ce jardin, jusqu'à sa mort en 1823.

    Le parc, lui, continue bien au-delà du lac, sur des kilomètres, de plus en plus sauvage, jusqu'aux prairies du nord où un troupeau de moutons fait office de tondeuse. Le Jardin anglais est plus grand que Central Park à New York; on pourrait y faire tenir plus de quinze fois le jardin du Luxembourg. Des Munichois le traversent chaque matin à vélo pour aller travailler, sans toucher le bitume.

    Repense au chemin parcouru. Tu es parti d'une porte de péage où l'on taxait le sel, tu as longé une piscine offerte aux ouvriers, un faubourg de blanchisseuses, un musée qui a dû apprendre à regarder son passé, une vague au milieu de la ville. Et tu finis dans un jardin qu'un Américain exilé a voulu ouvert à tous, au bord d'une eau qui descend des Alpes.

    Alors fais comme les gens d'ici: trouve une place sur la rive ou sur l'herbe, regarde les barques passer et ne fais rien pendant un moment. Si tu as encore des jambes, suis le lac vers le nord et perds-toi dans le parc. Sinon, la promenade s'achève ici. Merci d'avoir marché avec moi au fil de l'eau munichoise.