Florence, l'Oltrarno de Marie de Médicis : Masaccio, Pitti et les jardins de Boboli

Du Ponte Santa Trinita à la Porta Romana, la rive gauche de Florence : la chapelle Brancacci, le crucifix d'un Michel-Ange adolescent, la fenêtre des Browning, le palais natal d'une reine de France et les grottes de Boboli

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  1. 1. Ponte Santa Trinita : le pont repêché dans l'Arno

    Ponte Santa Trinita, 50125 Firenze FI, Italy

    Arrête-toi au milieu du Ponte Santa Trinita et regarde vers l'est: le Ponte Vecchio, ses boutiques suspendues au-dessus de l'eau, et l'Arno qui glisse entre les deux comme une soie verte. Puis baisse les yeux sur le pont qui te porte. Trois arches si tendues qu'elles semblent à peine toucher le fleuve. Bartolomeo Ammannati l'a construit entre 1567 et 1569 pour Cosimo Ier de Médicis, après qu'une crue eut emporté le pont précédent.

    Mais d'où vient cette courbe si étrange ? Ce n'est ni un demi-cercle ni une ogive... Les ingénieurs en discutent encore, et beaucoup murmurent qu'Ammannati aurait suivi une idée de Michel-Ange, son aîné et son modèle. Aucun document ne le prouve. Ce qui est sûr, c'est qu'en 1608 on a posé aux quatre angles les statues des Saisons, pour les noces de Cosimo II. Le cousin, soit dit en passant, d'une certaine Marie, partie huit ans plus tôt devenir reine de France.

    Dans la nuit du 3 au 4 août 1944, les troupes allemandes en retraite ont fait sauter tous les ponts de Florence, sauf le Ponte Vecchio. Celui-ci s'est effondré dans le fleuve, avec ses Saisons. Après la guerre, les Florentins ont choisi de le rebâtir com'era, dov'era, comme il était et là où il était. On a repêché les pierres dans l'Arno, on les a relevées, numérotées, et le pont rouvert en 1958 est en grande partie fait de ses propres débris.

    Il manquait pourtant une tête. Celle du Printemps, sculptée par Pietro Francavilla, une jeune femme couronnée de fleurs. Pendant des années, la statue est restée décapitée, et les Florentins se sont mis à la chercher comme on cherche un trésor. Et puis, en 1961, une drague a remonté du lit du fleuve une tête de marbre couverte de vase... c'était elle. On l'a rendue à son corps, et le Printemps a retrouvé son visage.

    Garde en mémoire ce prénom, Marie. Marie de Médicis est née de l'autre côté de ce pont, dans le grand palais de pierre brute que tu verras tout à l'heure. C'est elle qui fera bâtir à Paris le palais du Luxembourg en pensant à sa maison d'enfance. Traverse vers l'Oltrarno, la rive d'en face, et prends tout droit la large rue qui part du pont: la Via Maggio.

  2. 2. Via Maggio et le palais de Bianca Cappello

    Via Maggio 26, 50125 Firenze FI, Italy

    Tu marches maintenant dans la Via Maggio, la « via maggiore », la grande rue de l'Oltrarno. Regarde les façades: des palais sévères, de lourds portails, des vitrines d'antiquaires où brillent des cadres dorés et des commodes marquetées. Quand les Médicis se sont installés au palais Pitti, au milieu du XVIe siècle, la noblesse les a suivis sur cette rive, et la rue est devenue l'adresse à la mode. Cherche, sur ta droite en montant, une façade couverte de dessins gris et blancs.

    C'est le palais de Bianca Cappello, et ses décors en sgraffite, attribués à Bernardino Poccetti, parlent déjà de luxe. Bianca était une jeune Vénitienne de grande famille. À quinze ans, en 1563, elle s'enfuit de Venise avec un modeste commis florentin, Pietro Bonaventuri. Scandale énorme: sa famille crie au rapt, Venise réclame justice. Le couple se cache à Florence... et c'est là que le fils du grand-duc, Francesco de Médicis, la remarque.

    Francesco est marié à Jeanne d'Autriche, une fille d'empereur, dont il aura une petite Marie en 1575. Bianca devient sa maîtresse, et Francesco lui offre cette maison, remaniée par son architecte favori, Bernardo Buontalenti. Le mari gênant, Pietro, est poignardé dans une rue de Florence en 1572. Jeanne d'Autriche meurt en 1578, et moins de deux mois plus tard, Francesco épouse Bianca en secret.

    Voilà donc la Vénitienne devenue la belle-mère de la petite Marie de Médicis, qui a trois ans. Florence ne l'aime pas, on lui prête des philtres et des sortilèges. En octobre 1587, à la villa de Poggio a Caiano, Francesco et Bianca meurent à un jour d'intervalle. Poison, chuchote-t-on depuis quatre siècles, et l'on soupçonne le frère, Ferdinando, qui hérite du trône. Des études récentes ont penché tantôt pour l'arsenic, tantôt pour le paludisme. Le mystère reste entier.

    Marie a douze ans, et c'est cet oncle Ferdinando qui la mariera un jour au roi de France. Tu retrouveras ses traces plus loin. Pour l'instant, redescends vers le fleuve et prends à gauche la Via di Santo Spirito. Continue tout droit jusqu'au Borgo San Frediano, le quartier des artisans, et cherche la grande coupole qui veille sur l'Arno.

  3. 3. Borgo San Frediano : le quartier des artisans

    Piazza di Cestello, 50124 Firenze FI, Italy

    Te voilà dans le Borgo San Frediano, et l'air change. Les palais ont cédé la place à des maisons plus basses, à des ateliers dont la porte reste ouverte sur un établi. Ça sent la colle, le vernis, le bois chaud. Devant toi, sur la Piazza di Cestello, la grande coupole de San Frediano in Cestello surveille l'Arno, et plus loin, au bout du Borgo, se dresse la Porta San Frediano, une porte de l'enceinte du XIVe siècle.

    Pendant des siècles, ce fut le quartier des petites mains de la laine, celles qui faisaient la richesse de Florence sans en profiter: laveurs, teinturiers, cardeurs. Ils vivaient près du fleuve parce qu'il leur fallait de l'eau. De ce passé ouvrier est née une réputation: les Sanfredianini seraient les Florentins les plus frondeurs, les plus moqueurs, les plus fiers de leur rive. Ici, on dit encore « di là d'Arno », de l'autre côté de l'Arno, avec une pointe d'orgueil.

    Et aujourd'hui ? Ce sont les artisans de l'art qui ont pris le relais. Dans ces ruelles, des doreurs posent la feuille d'or sur des cadres, des restaurateurs consolident des meubles anciens, des ébénistes, des encadreurs, des bronziers travaillent pour les musées et les antiquaires de la Via Maggio. Quand tu admires un retable dans une église florentine, il y a de bonnes chances qu'une main de l'Oltrarno l'ait un jour nettoyé ou consolidé.

    Le quartier a aussi sa littérature. En 1949, Vasco Pratolini publie Le ragazze di San Frediano, les filles de San Frediano. C'est un roman tendre et cruel sur un séducteur du quartier et les jeunes femmes qui finissent par se liguer contre lui. Pratolini a fait de ces rues un décor populaire, bavard, solidaire, où tout le monde sait tout de tout le monde. Le cinéaste Valerio Zurlini en a tiré un film au milieu des années 1950.

    Pour mesurer ce que la peinture doit à ce quartier, il suffit de faire quelques pas. Tourne le dos au fleuve, prends vers le sud, et rejoins la vaste Piazza del Carmine. Derrière une façade de pierre nue, jamais terminée, se cache l'une des chapelles les plus importantes de toute l'histoire de l'art.

  4. 4. Santa Maria del Carmine et la chapelle Brancacci

    Piazza del Carmine 14, 50124 Firenze FI, Italy

    Devant toi, la façade nue de Santa Maria del Carmine, un mur de pierre brute qui n'a jamais reçu son habit de marbre. Rien n'annonce le trésor. Et pourtant, dans le transept droit, la chapelle Brancacci a servi d'école à tous les peintres de la Renaissance. Vers 1424, le riche marchand de soie Felice Brancacci fait décorer la chapelle familiale par deux peintres: Masolino, déjà réputé, et un jeune homme de vingt-deux ans qu'on surnomme Masaccio.

    Masaccio, c'est quelque chose comme « Tommaso le mal dégrossi », et il peint comme personne avant lui. Regarde, si tu entres, Adam et Ève chassés du Paradis. Ève hurle, la bouche ouverte comme une plaie, Adam cache son visage dans ses mains. Pas de décor, pas de dorure, seulement deux corps qui ont honte et qui ont mal. La lumière semble venir de la vraie fenêtre de la chapelle, et les ombres tombent dans le bon sens.

    Pendant près de trois siècles, pourtant, Adam et Ève ont porté des feuilles... de figuier, ajoutées par pudeur à l'époque baroque. Il a fallu la grande restauration des années 1980 pour les enlever, et pour retirer aussi la crasse des cierges et la fumée de l'incendie de 1771, qui a ravagé presque toute l'église. Miracle: la chapelle a survécu, noircie mais debout.

    L'histoire, elle, a été moins tendre. Masaccio part pour Rome et y meurt en 1428, à vingt-six ans, laissant les fresques inachevées. Felice Brancacci, ennemi des Médicis, est exilé dans les années 1430. Ce n'est qu'un demi-siècle plus tard que Filippino Lippi termine le cycle. Entre-temps, tous viennent copier Masaccio, Michel-Ange le premier. C'est même ici, selon le récit qu'en fit Pietro Torrigiano à Benvenuto Cellini, que Torrigiano, agacé par les moqueries du jeune Michel-Ange, lui cassa le nez d'un coup de poing.

    Ce nez écrasé, tu le reconnaîtras sur tous les portraits de Michel-Ange. Et justement, c'est un Michel-Ange de dix-sept ans qui t'attend à l'étape suivante. Traverse la place, prends vers l'est la Via Sant'Agostino, et débouche sur la Piazza Santo Spirito, avec sa façade crème toute simple et ses arbres.

  5. 5. Basilique Santo Spirito et le crucifix de Michel-Ange

    Piazza Santo Spirito 30, 50125 Firenze FI, Italy

    Assieds-toi un instant sous les arbres de la Piazza Santo Spirito, la place la plus vivante de l'Oltrarno: marché le matin, terrasses le soir, enfants autour de la fontaine. En face, la façade de la basilique est un simple écran crème, sans marbre ni statue, comme une feuille qu'on aurait oublié de remplir. Derrière ce mur modeste se cache l'un des intérieurs les plus parfaits de la Renaissance.

    Le projet est de Filippo Brunelleschi, l'homme de la coupole du Duomo. Il imagine une forêt de colonnes de pierre grise, des proportions calculées comme une partition, et une couronne de chapelles qui fait tout le tour de l'église. On raconte même qu'il voulait la retourner pour qu'elle regarde l'Arno, avec une place descendant jusqu'au fleuve, mais que les propriétaires des maisons ont refusé. Brunelleschi meurt en 1446, le chantier à peine commencé, et d'autres terminent sans lui.

    Dans la sacristie, il y a un crucifix de bois peint, petit, pâle, d'une douceur presque insupportable. Le Christ est nu, la tête penchée, le corps légèrement tordu. On l'attribue à Michel-Ange, qui l'aurait sculpté vers 1492, à dix-sept ans, pour le prieur du couvent. Pourquoi ce cadeau ? Parce que le prieur lui avait permis d'étudier les morts de l'hôpital du couvent. Le jeune sculpteur apprenait l'anatomie la nuit, à la lumière d'une chandelle.

    Ce crucifix a disparu de l'histoire pendant des siècles, repeint, oublié. C'est en 1962 qu'une historienne de l'art allemande, Margrit Lisner, l'a identifié. Restauré, il a fini par retrouver sa basilique. Regarde-le de près, si tu entres: le visage ne souffre plus, il s'endort. C'est déjà Michel-Ange, mais un Michel-Ange encore tendre, avant les colosses et les colères.

    Avant de partir, observe la foule de la place: étudiants, vieux du quartier, touristes perdus, tout le monde finit ici le soir. Puis traverse vers le sud-est et rejoins la Piazza San Felice, au bout de la Via Maggio. Au coin, une maison discrète porte une plaque en italien. Deux poètes anglais y ont vécu quatorze ans.

  6. 6. Casa Guidi : la fenêtre des Browning

    Piazza San Felice 8, 50125 Firenze FI, Italy

    Lève les yeux vers les fenêtres du premier étage de cette maison d'angle, face à l'église de San Felice. Une plaque y rappelle une femme qui, de ces fenêtres, regardait passer l'histoire. Elizabeth Barrett et Robert Browning, deux grands poètes anglais du XIXe siècle, se sont installés ici en 1847, après un mariage secret et une fuite d'Angleterre digne d'un roman. Ils ont loué l'appartement de Casa Guidi, et ne l'ont plus quitté.

    Elizabeth avait passé des années enfermée, malade, dans la maison d'un père tyrannique qui refusait que ses enfants se marient. À Florence, elle renaît. Leur fils naît ici en 1849, on l'appellera Pen. De sa fenêtre, Elizabeth assiste aux défilés, aux drapeaux, aux espoirs du Risorgimento. Elle en tire un long poème, Casa Guidi Windows, publié en 1851, où elle prend passionnément le parti de l'unité italienne.

    Robert, lui, se promène dans les églises, et c'est là que notre fil artistique revient. Dans son recueil Men and Women, en 1855, il fait parler des peintres florentins: Andrea del Sarto, le peintre sans défaut à qui il manque l'élan, et surtout Fra Lippo Lippi, le moine peintre surpris la nuit dans une ruelle. Or Filippo Lippi avait prononcé ses vœux au couvent du Carmine, celui que tu viens de voir, et avait grandi à l'ombre des fresques de Masaccio.

    Elizabeth meurt dans cet appartement le 29 juin 1861, dans les bras de Robert, quelques semaines après la mort de Cavour, qu'elle admirait tant. La ville de Florence fait poser la plaque, et l'écrivain Niccolò Tommaseo en compose le texte: il y parle d'un anneau d'or entre l'Italie et l'Angleterre. Elle repose au Cimetière des Anglais, de l'autre côté de la ville. Robert, inconsolable, ne reviendra plus jamais vivre à Florence.

    Une dernière pensée avant de repartir: ces deux poètes ont vécu à quelques dizaines de mètres du palais où était née, presque trois siècles plus tôt, Marie de Médicis. Il est juste là, à l'est. Avance sur la grande place en pente, et laisse-toi écraser par la façade la plus massive de Florence.

  7. 7. Palazzo Pitti : le palais natal de Marie de Médicis

    Piazza de' Pitti 1, 50125 Firenze FI, Italy

    Place-toi au bas de la grande place en pente et prends toute la façade dans ton regard: plus de deux cents mètres de pierre brute, des blocs taillés en bossage si énormes qu'on dirait une falaise domestiquée. Le Palazzo Pitti est né d'un orgueil. Vers 1458, le banquier Luca Pitti, rival des Médicis, veut une maison plus grande que la leur. La légende dit qu'il exigeait des fenêtres aussi larges que la porte de leur palais.

    L'ironie de l'histoire est cruelle: la famille Pitti s'épuise, et vers 1550 c'est Éléonore de Tolède, l'épouse de Cosimo Ier de Médicis, qui rachète le palais. Les Médicis s'y installent, l'agrandissent, et en font pour deux siècles le cœur du pouvoir toscan. Le 26 avril 1575, dans ces murs, naît une petite fille, Maria, fille du grand-duc Francesco et de Jeanne d'Autriche. La France l'appellera Marie de Médicis.

    En octobre 1600, Florence célèbre ses noces avec Henri IV, roi de France, qui ne s'est même pas déplacé: c'est le grand-duc Ferdinando, l'oncle de Marie, qui le représente devant l'autel. Les fêtes durent des jours. Le 6 octobre, on donne au palais une pièce entièrement chantée, Euridice, de Jacopo Peri. C'est le plus ancien opéra dont la partition nous soit parvenue. L'opéra est né, en somme, au mariage d'une reine de France.

    Marie quitte Florence quelques jours plus tard et ne la reverra jamais. Mais elle emporte le palais dans sa tête. Veuve et régente après l'assassinat d'Henri IV en 1610, elle fait construire à Paris, à partir de 1615, le palais du Luxembourg par Salomon de Brosse. Elle fait venir de Florence des relevés du Pitti. Regarde le bossage, les colonnes cerclées de pierre de la cour: au Luxembourg, tu retrouveras ce même vocabulaire, adouci à la française.

    Pour sa galerie, elle commandera à Rubens vingt-quatre immenses toiles à sa propre gloire, de sa naissance jusqu'à sa régence, aujourd'hui au Louvre. Sur celle de sa naissance, l'Arno lui-même, en dieu-fleuve, assiste à l'événement. Maintenant, entre dans le jardin de Boboli et cherche, tout près de l'angle nord du palais, une grotte étrange, sortie tout droit d'un rêve de pierre.

  8. 8. Grotta del Buontalenti : la caverne des grands-ducs

    Giardino di Boboli, Piazza de' Pitti 1, 50125 Firenze FI, Italy

    Approche-toi de cette façade étrange, à deux pas de l'angle du palais: des colonnes, un fronton, et puis, dès l'entrée, la pierre qui fond. Des stalactites dégoulinent, des moutons, des chèvres, des bergers sortent à moitié de la roche, comme si le monde était encore en train de se former. C'est la Grotta Grande, commencée par Vasari et transformée par Bernardo Buontalenti entre 1583 et 1593, d'abord pour le grand-duc Francesco.

    Francesco, oui, le père de Marie, l'amant de Bianca Cappello. C'était un prince bizarre, plus heureux dans son laboratoire que sur son trône: il travaillait le cristal, cherchait le secret de la porcelaine, collectionnait les pierres rares. Cette grotte lui ressemble. Elle mélange l'art et la nature, l'éponge, le coquillage, la fresque, et autrefois l'eau ruisselait sur les parois, pour l'étonnement des visiteurs.

    Aux quatre angles de la première salle, regarde ces corps de géants qui se débattent pour sortir du bloc: ce sont les Prisonniers de Michel-Ange. Enfin, leurs moulages. Les originaux, inachevés, étaient destinés au tombeau du pape Jules II; le neveu de Michel-Ange les a offerts à Cosimo Ier. Ils ont veillé ici plus de trois siècles, avant de partir en 1909 pour la Galleria dell'Accademia. L'inachevé de Michel-Ange au fond d'une grotte: jamais la pierre n'a eu l'air aussi vivante.

    Dans la dernière salle, une Vénus de Giambologna sort du bain, lorgnée par des satyres accrochés au bord de la vasque. Et Marie ? Elle avait huit ans quand le chantier a commencé. Rien ne dit qu'elle y ait joué, mais elle a grandi dans ce jardin. Bien plus tard, au Luxembourg, elle fera bâtir une grotte-fontaine à l'italienne, aujourd'hui la Fontaine Médicis, attribuée au Florentin Tommaso Francini.

    Avant de monter, jette un œil, tout à côté, à la fontaine du Bacchino: un nain replet et nu, à califourchon sur une tortue. C'est Morgante, le bouffon de Cosimo Ier, sculpté par Valerio Cioli. La cour des Médicis savait aussi rire d'elle-même. Maintenant, grimpe derrière le palais par les allées du jardin de Boboli, jusqu'au grand creux en fer à cheval bordé de gradins de pierre.

  9. 9. Amphithéâtre de Boboli et obélisque égyptien

    Giardino di Boboli, Piazza de' Pitti 1, 50125 Firenze FI, Italy

    Te voici au bord d'un immense fer à cheval vert, bordé de gradins de pierre où se dressent des statues et des vases. Au centre, un obélisque égyptien pointe vers le ciel. Ce théâtre de verdure est né d'un trou: c'est ici, derrière le palais, qu'on a extrait une partie de la pierre pour bâtir le Pitti. La carrière est devenue jardin, puis, au XVIIe siècle, un véritable amphithéâtre.

    Le jardin de Boboli a été dessiné vers 1550 pour Éléonore de Tolède par Niccolò Tribolo, puis poursuivi par Ammannati et Buontalenti. C'est l'un des premiers grands jardins à l'italienne, un modèle que l'Europe entière copiera. Paris aussi: au Luxembourg, Marie de Médicis voulait chez elle des terrasses, des perspectives et des fontaines à la florentine.

    Regarde l'obélisque. Il a été taillé en Égypte, à Héliopolis, au nom du pharaon Ramsès II, puis emporté à Rome dans l'Antiquité. Les Médicis l'avaient installé dans leur villa romaine, et il n'est arrivé ici qu'à la fin du XVIIIe siècle. Plus de trois mille ans d'âge, trois voyages, et le voici au fond d'un jardin toscan, entre les lauriers et les buis.

    Imagine maintenant l'été 1661. Pour le mariage de Cosimo III avec une princesse française, Marguerite-Louise d'Orléans, on donne ici un immense ballet équestre, Il mondo festeggiante: des chevaux, des chars, des centaines de figurants. Or la mariée est la petite-fille de Marie de Médicis, par son fils Gaston d'Orléans. La boucle est bouclée: la Florentine devenue reine de France renvoie, deux générations plus tard, une Française à Florence.

    Sauf que l'histoire tourne mal. Marguerite-Louise déteste Florence, se dispute sans cesse avec son mari, et finit par rentrer en France, d'où elle ne reviendra jamais. Deux femmes, deux voyages sans retour entre l'Arno et la Seine. Quitte l'amphithéâtre et descends vers le sud-ouest par la longue allée de cyprès, le Viottolone, jusqu'à un bassin où une île flotte au milieu des citronniers.

  10. 10. L'Isolotto et la fontaine de l'Océan

    Giardino di Boboli, Piazza de' Pitti 1, 50125 Firenze FI, Italy

    Approche-toi du grand bassin ovale: au milieu, une île plantée de citronniers en pots, et au centre de l'île, une fontaine colossale. Des statues émergent de l'eau, et tu vois même un cavalier, Persée, dont le cheval semble bondir hors du bassin. C'est l'Isolotto, l'îlot, aménagé au début du XVIIe siècle par les architectes de la famille Parigi, au bout de l'allée de cyprès que tu viens de descendre.

    La fontaine centrale, c'est l'Océan de Giambologna: un dieu debout au-dessus de trois fleuves couchés, le Nil, le Gange et l'Euphrate. Ils entourent une immense vasque de granit taillée d'un seul bloc. La statue que tu vois est une copie; l'original est au musée du Bargello, de l'autre côté de l'Arno. Mais l'effet reste intact: le monde entier, ses fleuves et ses océans, convergent vers Florence et ses grands-ducs.

    Regarde aussi les pots de citronniers alignés autour de l'eau. Les Médicis étaient fous d'agrumes: ils collectionnaient des dizaines de variétés, des citrons difformes, des cédrats énormes, des oranges bizarres, qu'ils faisaient peindre comme des portraits. L'hiver, les pots rentrent à l'abri dans la limonaia, la serre à citronniers du jardin. Au Luxembourg, à Paris, les orangers en caisse sortent eux aussi chaque printemps.

    Il y a quelque chose de mélancolique dans ce coin du jardin, loin de la foule du palais. Les statues semées dans les haies montrent des paysans, des joueurs, des chasseurs: la vie ordinaire, pas seulement les dieux. Les grands-ducs venaient ici chercher la fraîcheur et le silence. Et c'est aussi là que le jardin s'apprête à te rendre à la ville, car la sortie de Boboli, toute proche, débouche sur la Porta Romana.

    Avant de quitter l'île des yeux, pense à ce que ce jardin signifiait pour une enfant née au Pitti: un monde fermé, parfait, où tout, jusqu'à l'eau, obéissait à sa famille. À Paris, Marie découvrira une cour où rien ne lui obéira longtemps. Prends maintenant l'allée vers l'ouest et sors du jardin par la grille de Porta Romana: la vieille porte de la ville se dresse juste en face.

  11. 11. Porta Romana : la porte du départ

    Piazza della Porta Romana, 50125 Firenze FI, Italy

    Te voici devant la Porta Romana, l'une des grandes portes de l'enceinte médiévale, bâtie vers 1328. Ses énormes vantaux de bois garnis de fer sont toujours là, et la route qui part d'ici file vers Sienne, puis vers Rome. Pendant des siècles, c'est par cette porte qu'arrivaient les cortèges, les ambassadeurs et les marchands venus du sud. Sous l'arc, côté ville, une vieille fresque de la Vierge veille encore sur les voyageurs.

    Sur la place, une statue géante de marbre attire l'œil: une femme marche en portant sur sa tête une autre figure, tournée dans l'autre sens. C'est Dietrofront, demi-tour, de l'artiste Michelangelo Pistoletto, installée ici au début des années 2000. Deux directions à la fois, l'aller et le retour... C'est exactement le sujet de cette promenade: des gens qui partent de Florence, et Florence qui part avec eux.

    Marie de Médicis, elle, a quitté Florence en octobre 1600 pour embarquer à Livourne, puis débarquer à Marseille début novembre. Elle avait vingt-cinq ans. Reine, mère de Louis XIII, régente, elle a gouverné la France, combattu son propre fils, perdu la partie lors de la Journée des Dupes en 1630, puis fui en exil. Elle est morte à Cologne en 1642, appauvrie, dans une maison où, dit-on, Rubens avait passé une partie de son enfance.

    Curieuse coïncidence: le peintre qui avait mis sa vie en majesté finissait par lui fournir, sans le savoir, son dernier décor. Elle n'a jamais revu le Pitti, ni Boboli, ni ce pont qu'elle avait traversé enfant. Mais à Paris, chaque fois que tu passes devant le palais du Luxembourg, regarde le bossage de ses murs et ses colonnes cerclées: c'est un peu de l'Oltrarno, rapporté dans les bagages d'une princesse.

    Et toi, tu viens de traverser tout l'Oltrarno: le pont reconstruit pierre à pierre, la rue d'une Vénitienne scandaleuse, les ateliers de San Frediano, les fresques de Masaccio, le crucifix d'un Michel-Ange adolescent, la fenêtre des Browning, le palais natal d'une reine, les grottes et les îles de Boboli. Pour revenir vers le centre, il suffit de descendre la Via Romana, qui te ramène vers le Pitti et le fleuve. Florence, de ce côté-ci de l'Arno, n'a pas fini de te surprendre.