Florence littéraire : de la maison de Dante à Santa Croce, sur les pas de Stendhal
Béatrice, Boccace, Machiavel en prison, les poèmes censurés de Michel-Ange, le Cimetière des Anglais et la basilique où naquit le syndrome de Stendhal, jusqu'à la bibliothèque sauvée de la crue de 1966
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1. Casa di Dante et Santa Margherita de' Cerchi
Via Santa Margherita 1, 50122 Firenze FI, Italy
Tu es dans une ruelle étroite et sombre du vieux centre, entre des murs de pierre et une petite tour. Une bannière signale la Casa di Dante. Avouons-le tout de suite: ce n'est pas vraiment sa maison. La bâtisse que tu vois a été reconstruite au début du XXe siècle, dans le style médiéval, là où vivaient les Alighieri. Mais c'est bien dans ce quartier, au milieu de ces ruelles, que Dante est né en 1265.
À quelques pas, cherche une minuscule église sans façade, presque une chapelle: Santa Margherita de' Cerchi. C'était l'église de plusieurs grandes familles du quartier, les Cerchi, les Donati, et les Portinari, la famille de Béatrice. Son père, Folco, riche banquier, a fondé en 1288 le grand hôpital de Santa Maria Nuova, tout proche. La tradition raconte que c'est ici que le jeune Dante a aperçu Béatrice, et ici encore qu'il a épousé Gemma Donati, la femme qu'on lui avait promise enfant.
Béatrice... Dante raconte dans la Vita Nuova qu'il l'a vue pour la première fois à neuf ans, vêtue de rouge, puis revue neuf ans plus tard, vêtue de blanc, dans une rue de Florence. Elle l'a salué. C'est tout. Une salutation, et toute une œuvre en est sortie. Béatrice a épousé un autre homme, Simone dei Bardi, et elle est morte en 1290, à vingt-quatre ans. Dante, lui, en a fait le guide de son Paradis.
Aujourd'hui, Santa Margherita reçoit un courrier étonnant. Près d'une tombe que la tradition attribue à Béatrice, les visiteurs déposent des lettres, des billets pliés, des prières d'amoureux malheureux ou de cœurs en attente. On demande à Béatrice d'arranger les choses. Il y a quelque chose de très florentin dans cette ferveur: on confie ses chagrins à une jeune femme du XIIIe siècle, parce qu'un poète l'a aimée sans retour.
Retiens bien ces deux noms, Dante et Béatrice: tu vas les retrouver tout au long de cette promenade, jusqu'à Santa Croce, où un autre écrivain, français celui-là, a cru s'évanouir de beauté. Ressors de la ruelle, rejoins la Via Dante Alighieri vers l'est, et avance jusqu'au clocher pointu qui se dresse au coin de la Via del Proconsolo.
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2. Badia Fiorentina : la cloche de Dante et les leçons de Boccace
Via del Proconsolo, 50122 Firenze FI, Italy
Lève la tête vers ce clocher hexagonal, fin comme une aiguille, qui pointe au-dessus des toits: c'est celui de la Badia Fiorentina, la plus ancienne abbaye de la ville. Elle a été fondée en 978 par une comtesse, Willa, mère du marquis Ugo de Toscane, dont le tombeau sculpté par Mino da Fiesole se trouve à l'intérieur. Pendant des siècles, sa cloche a rythmé les journées de tout le quartier.
Dante l'entendait sonner depuis chez lui. Au chant XV du Paradis, son ancêtre Cacciaguida évoque la Florence d'autrefois, sobre et pudique, serrée dans sa vieille enceinte, d'où elle entend encore sonner tierce et none: c'est la cloche de la Badia. Pour Dante exilé, ce son devient le symbole d'une ville honnête qui n'existe plus que dans le souvenir.
En 1373, un demi-siècle après la mort de Dante, la commune de Florence décide de faire lire et commenter publiquement la Divine Comédie. Elle confie la tâche à Giovanni Boccaccio, l'auteur du Décaméron, admirateur passionné de Dante. Le 23 octobre 1373, Boccace commence ses lectures dans l'église de Santo Stefano di Badia, liée à l'abbaye. C'est l'une des toutes premières fois qu'un poète en langue vulgaire est enseigné comme un classique.
Mais Boccace est vieux, malade, et ses auditeurs ne sont pas tous tendres. Certains lui reprochent de livrer aux ignorants les secrets d'un si grand poème, et il finit par s'en repentir dans des sonnets amers. Il s'arrête au chant XVII de l'Enfer, épuisé, et meurt à Certaldo à la fin de 1375. Ses notes restent l'un des premiers grands commentaires de Dante. Florence, elle, n'a plus jamais cessé de lire son poète.
Si l'église est ouverte, entre voir l'Apparition de la Vierge à saint Bernard de Filippino Lippi: la Vierge vient visiter un moine qui écrit, et ses anges ont des visages de jeunes Florentins. Depuis 1998, ce sont des moines et des moniales d'une communauté née à Paris, les Fraternités monastiques de Jérusalem, qui chantent les offices ici. Maintenant, traverse la Via del Proconsolo: en face se dresse le palais-forteresse où Dante fut condamné.
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3. Bargello : le palais qui condamna Dante
Via del Proconsolo 4, 50122 Firenze FI, Italy
Devant toi, le Bargello: une masse de pierre crénelée, une tour carrée, des fenêtres étroites. Commencé en 1255, c'est le plus ancien palais public de Florence, bâti pour le Capitano del Popolo, puis siège du podestat. Le podestat, c'était un magistrat qu'on faisait venir d'une autre ville pour rendre une justice impartiale. Impartiale... en théorie.
En 1302, la faction des Guelfes noirs a pris le pouvoir avec l'appui du pape. Dante, qui appartient au parti des Blancs, est loin de Florence. Le podestat Cante de' Gabrielli, venu de Gubbio, le condamne pour corruption, une accusation que tout le monde savait politique: amende, exil, exclusion à vie des charges publiques. En mars, une seconde sentence tombe: s'il remet le pied à Florence, il sera brûlé vif. Dante ne reviendra jamais.
Et voici le retournement. Dans la chapelle du palais, les murs ont été peints par l'atelier de Giotto. Pendant des siècles, quand le palais servait de prison, ces fresques ont disparu sous le badigeon. En 1840, on les a redécouvertes, et parmi les élus du Paradis est apparu un profil sévère, coiffé de rouge. La tradition y reconnaît le portrait de Dante, peut-être le plus ancien qui nous soit parvenu.
Le bâtiment qui avait condamné Dante à mort gardait donc, caché sous la chaux, son visage. Il a vu bien d'autres drames. Après la conjuration des Pazzi, l'un des assassins de Giuliano de Médicis, Bernardo Bandini, y fut pendu en 1479. Le jeune Léonard de Vinci l'a dessiné au bout de sa corde, avec une précision glaçante. Le nom même de Bargello vient du chef de la police, qui s'y installa au XVIe siècle.
Depuis 1865, le Bargello est un musée de la sculpture: le David de Donatello, celui de Verrocchio, le Bacchus ivre de Michel-Ange, les panneaux du concours de 1401 pour les portes du Baptistère. Mais garde en tête l'idée de prison, car la suivante n'est pas loin. Longe le palais par la Via Ghibellina, vers l'est, jusqu'au grand théâtre à l'angle de la Via Verdi.
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4. Teatro Verdi et la prison des Stinche
Via Ghibellina 99, 50122 Firenze FI, Italy
Arrête-toi devant l'entrée du Teatro Verdi, sur la Via Ghibellina. Rien ne le laisse deviner, mais tu es devant l'emplacement d'une des prisons les plus redoutées de Florence: les Stinche. Pendant plus de cinq siècles, à partir du début du XIVe siècle, un grand bloc de murs aveugles occupait tout ce pâté de maisons. On y enfermait les débiteurs insolvables, les voleurs et les condamnés politiques, tous mêlés.
Son nom curieux vient d'un château du Chianti, le castello delle Stinche, dont les défenseurs, des ennemis de Florence, furent parmi les premiers prisonniers enfermés ici. Les Florentins ont gardé le mot. Et la Via Ghibellina, la rue où tu te trouves, porte un nom qui rappelle les guerres de factions, Guelfes contre Gibelins, celles-là mêmes qui ont fini par jeter Dante sur les routes de l'exil.
En février 1513, un ancien secrétaire de la République, tombé en disgrâce au retour des Médicis, est arrêté: son nom figurait sur une liste de conjurés. Il s'appelle Niccolò Machiavelli. On le jette en prison et on lui inflige l'estrapade, la corde qui disloque les épaules, à plusieurs reprises. Il n'avoue rien, parce qu'il n'a rien à avouer. Et que fait-il, dans sa cellule ? Il écrit des sonnets à Giuliano de Médicis, ironiques et désespérés, pour demander sa grâce.
Il y décrit les poux, si gros et si gras qu'on les prendrait pour des papillons, la puanteur, le bruit des chaînes. Libéré en mars grâce à l'amnistie qui suit l'élection d'un pape Médicis, Léon X, il se retire à la campagne. Et c'est là, quelques mois plus tard, humilié et sans emploi, qu'il écrit Le Prince. Le livre le plus célèbre sur le pouvoir est né, en somme, d'une sortie de prison.
La prison a fermé au XIXe siècle, et l'on a bâti à sa place un grand théâtre, d'abord appelé Pagliano, rebaptisé du nom de Verdi après la mort du compositeur, en 1901. Là où l'on gémissait, on chante. Continue vers l'est sur la Via Ghibellina, deux cents mètres environ, jusqu'à un palais au numéro 70: la maison de famille de Michel-Ange.
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5. Casa Buonarroti : Michel-Ange poète
Via Ghibellina 70, 50122 Firenze FI, Italy
Te voici devant la Casa Buonarroti, au coin de la Via Ghibellina et de la rue qui porte le nom de la famille. En 1508, Michel-Ange achète ici plusieurs maisons, un peu comme un placement. Il y vit peu: Rome le réclame. Mais son neveu Leonardo les réunit en une seule demeure, et son petit-neveu, qui s'appelle lui aussi Michelangelo, en fait au XVIIe siècle un sanctuaire à la gloire de l'oncle génial.
Ce Michelangelo Buonarroti le Jeune est un personnage étonnant: poète, auteur de comédies, homme de lettres de la cour des Médicis. À partir de 1612, il fait peindre une galerie entière où l'on voit son grand-oncle honoré par les papes, les princes et les muses. Et c'est encore lui qui, en 1623, publie pour la première fois les poèmes de Michel-Ange. Car Michel-Ange écrivait: quelque trois cents poèmes, sonnets, madrigaux, fragments.
Seulement voilà: le petit-neveu a triché. Beaucoup de ces poèmes d'amour s'adressaient à un homme, le jeune noble romain Tommaso de' Cavalieri. En pleine Contre-Réforme, le neveu prudent a changé des pronoms, transformé « lui » en « elle », adouci les vers trop brûlants. Pendant plus de deux siècles, l'Europe a lu un Michel-Ange corrigé. Il a fallu l'édition de Cesare Guasti, en 1863, pour retrouver ses mots véritables.
À l'intérieur, deux reliefs sculptés par un adolescent t'attendent: la Vierge à l'escalier, à peine creusée dans le marbre, et la Bataille des Centaures, un enchevêtrement de corps en lutte. Michel-Ange avait à peine seize ou dix-sept ans. On y voit déjà tout: le goût du corps, la force, et cette manie de laisser la pierre inachevée. La maison garde aussi des dessins et des feuilles où des vers sont griffonnés à côté d'études de sculpture.
Dans un de ses sonnets, Michel-Ange dit en substance que le sculpteur ne fait que dégager la figure déjà prisonnière du bloc. Ses poèmes, eux, ont attendu deux siècles et demi pour sortir de leur prison de censure. Remonte maintenant vers le nord, traverse la Piazza dei Ciompi et sa loggia, et rejoins la Via Farini: une grande coupole verte, comme venue d'Orient, va surgir au-dessus des toits.
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6. Tempio Maggiore : la grande synagogue
Via Luigi Carlo Farini 6, 50121 Firenze FI, Italy
Lève les yeux vers cette coupole de cuivre vert-de-gris, qu'on aperçoit depuis les collines autour de Florence, et vers la façade rayée de pierre claire et rosée, avec ses arcs en fer à cheval. Le Tempio Maggiore, la grande synagogue de Florence, a été inauguré en 1882. Ses architectes ont mêlé le byzantin et le mauresque pour dire, en pierre, une fierté nouvelle.
Car peu de temps auparavant, les Juifs de Florence vivaient enfermés. En 1571, le grand-duc Cosimo Ier les avait contraints à habiter un ghetto près du Vieux Marché, au cœur de la ville, dont les portes fermaient la nuit. Il a fallu l'unité italienne pour qu'ils deviennent des citoyens comme les autres. Un notable de la communauté, David Levi, a alors légué sa fortune pour bâtir un temple monumental, digne de la capitale qu'était brièvement devenue Florence.
Le XXe siècle a été terrible. À partir de l'automne 1943, sous l'occupation allemande, des centaines de Juifs de Florence et de réfugiés ont été raflés et déportés; la plupart ne sont jamais revenus. Les nazis ont utilisé la synagogue comme dépôt, puis, en août 1944, avant de quitter la ville, ils ont tenté de la faire sauter. Des charges ont explosé, mais l'édifice a tenu, et des résistants ont réussi à désamorcer une partie des explosifs.
En novembre 1966, ce fut l'Arno. L'eau de la crue a envahi la salle de prière, abîmant les bancs, les rouleaux de la Torah, les livres. Il a fallu des années pour tout restaurer. Pourtant, quand tu regardes ce dôme aujourd'hui, c'est la ténacité qui frappe: le jardin, le petit musée, les voix qui résonnent pendant les offices. La communauté est toujours là, et elle a gardé la mémoire de chaque épreuve.
Une ville se lit aussi dans ses absences, et ce quartier en compte beaucoup. Avant de rejoindre Santa Croce, fais un détour vers le nord: remonte à travers le quartier jusqu'aux grands boulevards, les viali. Au milieu de la Piazzale Donatello, une île de cyprès et de tombes blanches t'attend, avec des poètes venus mourir au soleil.
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7. Le Cimetière des Anglais
Piazzale Donatello, 50132 Firenze FI, Italy
Te voici devant une île de cyprès et de marbre blanc, prise au milieu du trafic des boulevards: le Cimetière des Anglais. Ouvert à la fin des années 1820 par l'Église évangélique réformée suisse, il accueillait les protestants et les orthodoxes, qui ne pouvaient pas être enterrés dans les cimetières catholiques de la ville. Anglais, Américains, Suisses, Russes, Allemands: toute une colonie d'étrangers amoureux de Florence repose ici.
À l'époque, le cimetière se trouvait juste hors des murs, près de la Porta a Pinti. Puis, dans les années 1860, quand Florence devient capitale, l'architecte Giuseppe Poggi abat les remparts et trace les grands boulevards. Le petit cimetière se retrouve encerclé, transformé en colline ovale au milieu d'une place. Le peintre suisse Arnold Böcklin, qui a longtemps vécu à Florence, s'en serait inspiré pour son célèbre tableau L'Île des morts.
Avance vers la tombe la plus célèbre, un sarcophage blanc posé sur de courtes colonnes: c'est celle d'Elizabeth Barrett Browning, morte en 1861 dans son appartement de l'Oltrarno, face au palais Pitti. Son mari Robert a fait dessiner le monument par le peintre Frederic Leighton. Elle était alors plus célèbre que lui, et l'on avait même pensé à elle comme poète lauréat d'Angleterre. Les Florentins l'aimaient pour ses vers en faveur de l'unité italienne.
Autour d'elle reposent d'autres écrivains: le poète Walter Savage Landor, vieillard irascible que les Browning avaient pris sous leur aile, mort en 1864; le poète Arthur Hugh Clough; la romancière Frances Trollope, mère d'Anthony Trollope. Le sculpteur américain Hiram Powers, auteur de l'Esclave grecque, est là aussi. Tout un salon littéraire, figé dans le marbre.
Depuis 1877, on n'y enterre plus personne, mais les lecteurs continuent de venir déposer une fleur ou un vers. Après ce détour, redescends vers le sud par le Borgo Pinti, la vieille rue droite qui ramène au cœur du quartier, puis oblique vers l'est pour rejoindre la Piazza Sant'Ambrogio. Une église discrète y cache un miracle, un philosophe et la tombe d'un grand sculpteur.
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8. Sant'Ambrogio : un miracle et un philosophe
Piazza Sant'Ambrogio, 50121 Firenze FI, Italy
Devant toi, une façade simple, presque villageoise, sur une petite place animée par le marché tout proche. Sant'Ambrogio est l'une des plus anciennes églises de Florence, déjà mentionnée à la fin du Xe siècle. Elle porte le nom de saint Ambroise, l'évêque de Milan, venu à Florence à la fin du IVe siècle. Le quartier, populaire et gourmand, a gardé son marché couvert de fer et de verre de la fin du XIXe siècle.
En 1230, raconte la tradition, un prêtre distrait, nommé Uguccione, oublie quelques gouttes de vin consacré dans le calice après la messe. Le lendemain, il y découvre du sang vivant, coagulé. On conserve depuis cette relique, et on l'a portée en procession pendant les épidémies. Dans la chapelle du Miracle, le peintre Cosimo Rosselli a représenté vers 1486 la grande procession, avec une foule de Florentins de son temps.
Et dans cette foule, regarde bien: on veut y reconnaître le jeune Pico della Mirandola, le prodige qui, à vingt-trois ans, prétendait réconcilier toutes les philosophies et proposait de défendre neuf cents thèses à Rome. Son Discours sur la dignité de l'homme est devenu le manifeste de la Renaissance: l'homme, disait-il en substance, est la seule créature qui choisit ce qu'elle deviendra. Un philosophe sur un mur d'église, au milieu des marchands.
Sous le dallage reposent aussi des artistes. Andrea del Verrocchio, le maître de Léonard de Vinci, mort à Venise en 1488, a été ramené ici. Mino da Fiesole, dont tu as vu le tombeau sculpté à la Badia au début de la promenade, est là lui aussi. Une église de quartier où dorment, sans tapage, quelques-uns de ceux qui ont fait la Renaissance, à deux pas des étals de fruits et de tripes.
Il est temps de rejoindre le cœur du sujet. Quitte la place vers le sud par la Via de' Macci, tourne à droite dans la Via San Giuseppe, et laisse-toi déboucher sur l'immense Piazza Santa Croce. Ralentis en arrivant: la façade de marbre blanc, vert et rose va remplir tout ton champ de vision.
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9. Piazza Santa Croce et la statue de Dante
Piazza di Santa Croce, 50122 Firenze FI, Italy
Avance au milieu de la Piazza Santa Croce et tourne-toi lentement: une immense place rectangulaire, des palais anciens, et au fond la façade de la basilique. Sur sa gauche, en haut des marches, un géant de marbre blanc fronce les sourcils, drapé dans son manteau, couronné de laurier. C'est Dante, sculpté par Enrico Pazzi et inauguré en 1865, pour le six-centième anniversaire de sa naissance.
1865, ce n'est pas une date innocente. Cette année-là, Florence devient la capitale du jeune royaume d'Italie. Dante est célébré comme le père de la langue et de la nation italiennes. Le poète exilé, condamné à mort par sa ville, y revient en triomphe... mais seulement en statue. Longtemps placé au centre de la place, il a été déplacé en 1968 sur le côté, devant l'église.
Pourquoi le déplacer ? En partie pour libérer la place, qui accueille chaque mois de juin le calcio storico, le football historique en costumes. Quatre équipes de quartier, vingt-sept joueurs chacune, une sorte de rugby sans pitié sur un terrain de sable. On joue ici depuis la Renaissance. Regarde, sur la façade du palais à fresques, à ta droite quand tu fais face à l'église, un disque de marbre: il marque, dit-on, la ligne médiane du terrain depuis 1565.
Et puis il y a cette autre trace, plus triste. Le 4 novembre 1966, l'Arno en crue a envahi tout le quartier, l'un des plus bas de la ville. L'eau boueuse, mêlée de mazout, a dépassé ici la hauteur d'un homme. Dans les rues voisines, de petites plaques indiquent le niveau atteint, bien au-dessus de ta tête. Les dégâts, dans l'église et dans les bibliothèques, ont été immenses: tu le verras bientôt.
Stendhal, lui, est arrivé sur cette place en janvier 1817, encore étourdi par la route, l'esprit plein de tous les grands hommes enterrés là. Il raconte qu'il avait le cœur battant avant même d'entrer. Monte les marches, passe devant Dante, et entre dans la basilique: c'est là que, d'après son propre récit, il a failli tomber.
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10. Basilique Santa Croce : le vertige de Stendhal
Piazza di Santa Croce 16, 50122 Firenze FI, Italy
Entre dans la nef de Santa Croce et laisse tes yeux s'habituer: une église immense, presque nue, avec son plafond de bois peint et ses murs bordés de tombeaux. Commencée en 1294 pour les Franciscains, elle est devenue au fil des siècles le panthéon des Italiens. Ugo Foscolo l'a chantée en 1807 dans Les Tombeaux: les urnes des grands hommes, disait-il en substance, allument les âmes fortes.
Fais le tour: Michel-Ange, dans un tombeau dessiné par Vasari; Galilée, admis ici seulement en 1737, près d'un siècle après sa mort; Machiavel, que tu as croisé en prison tout à l'heure, avec cette épitaphe orgueilleuse: à un si grand nom, aucun éloge n'est égal. Et Dante ? Un grand cénotaphe de 1829 l'attend... vide. Ravenne, où il est mort en exil, n'a jamais rendu son corps.
En janvier 1817, un ancien officier français de trente-trois ans, Henri Beyle, qui signera Stendhal, entre ici. Dans Rome, Naples et Florence, il raconte que dans une chapelle, devant les sibylles peintes par le Volterrano, l'émotion le submerge. Le cœur battant, la vie comme épuisée, il sort et marche, dit-il, avec la crainte de tomber. Il doit s'asseoir sur un banc de la place pour reprendre ses esprits.
Plus d'un siècle et demi plus tard, une psychiatre florentine, Graziella Magherini, observe à l'hôpital de Santa Maria Nuova, celui qu'avait fondé le père de Béatrice, des voyageurs étrangers pris de vertiges, de palpitations ou d'angoisse devant les chefs-d'œuvre. Elle en décrit plus d'une centaine de cas et, en 1979, donne au phénomène le nom de syndrome de Stendhal. Les médecins en discutent encore, mais Florence a gardé cette réputation de ville qui fait tourner la tête.
Avant de sortir, va voir le grand Crucifix de Cimabue, dans le musée de l'Opera di Santa Croce. Le 4 novembre 1966, l'eau boueuse l'a recouvert pendant des heures et a arraché une grande partie de sa peinture. Restauré, mais à jamais mutilé, il est devenu le symbole de la crue. Ressors et longe le flanc sud de la basilique par la Via Magliabechi: la dernière étape est un palais de livres qui a failli se noyer.
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11. Biblioteca Nazionale Centrale : les livres sauvés de la boue
Piazza dei Cavalleggeri 1, 50122 Firenze FI, Italy
Te voici devant un grand palais de pierre au bord de l'Arno, avec ses tours, ses statues et son air d'édifice officiel: la Biblioteca Nazionale Centrale, la Bibliothèque nationale centrale de Florence. Le bâtiment a été inauguré en 1935, mais la bibliothèque est bien plus ancienne. Elle est née d'un homme qui ne vivait que pour les livres, Antonio Magliabechi, bibliothécaire des Médicis, mort en 1714.
Magliabechi était un personnage de légende: on raconte qu'il dormait tout habillé au milieu de ses piles de livres, mangeait en lisant et retenait par cœur des pages entières. Il a légué à Florence sa collection, environ trente mille volumes, pour qu'elle soit ouverte au public. Depuis 1870, la bibliothèque reçoit un exemplaire de ce qui s'imprime en Italie. Elle garde aussi des manuscrits de Galilée et d'anciennes copies de la Divine Comédie.
Le 4 novembre 1966, au petit matin, l'Arno déborde. Ici, au bord du fleuve, l'eau envahit les sous-sols et les rez-de-chaussée, où dormaient les journaux, les fonds anciens, les catalogues. Plus d'un million de documents sont noyés dans la boue et le mazout. Quand l'eau se retire, les bibliothécaires découvrent des murs de papier gorgé d'eau, qui commencent déjà à pourrir.
Alors, des milliers de jeunes accourent, de toute l'Italie et de toute l'Europe, des étudiants surtout. On les appellera les angeli del fango, les anges de la boue. Ils forment des chaînes humaines, se passent les volumes de main en main, des sous-sols jusqu'aux camions. On sèche les livres feuille à feuille, on en envoie jusque dans des séchoirs à tabac de la campagne toscane. De cette catastrophe est née une bonne part de la science moderne de la restauration du papier.
Et voilà la boucle bouclée. Tu as commencé dans la ruelle où naquit Dante, entendu la cloche qu'il aimait, vu le palais qui l'a condamné, la prison de Machiavel, les poèmes censurés de Michel-Ange, la tombe d'Elizabeth Browning et la basilique où Stendhal a vacillé. Ici, sur ces rayonnages sauvés de la boue, dorment tous leurs livres. Florence se lit autant qu'elle se regarde... et tu viens d'en tourner les pages.