Le temps profond d'Édimbourg : Arthur's Seat et Holyrood Park

Un volcan, un géologue qui a fait vaciller l'âge du monde, des tisserands révoltés, dix-sept petits cercueils et un pasteur sur ses patins : la grande balade nature d'Édimbourg

Edinburgh · 11 stops · 26 min audio · Generated

  1. 1. L'entrée de Holyrood Park, aux grilles du palais

    Queen's Drive, Holyrood Park, Edinburgh EH8 8HG, UK

    Tourne le dos aux grilles du palais et regarde devant toi: la route s'enfonce dans un paysage qui n'a rien d'une capitale. Des falaises rousses, des pentes d'herbe rase, des moutons de nuages qui filent bas, et cette colline sombre qui ressemble à un lion couché. Bienvenue dans Holyrood Park.

    Ce parc d'environ 260 hectares est un domaine royal depuis le Moyen Âge, un terrain de chasse pour les rois d'Écosse. La légende raconte qu'en 1128, le roi David Ier, chassant dans cette forêt, fut chargé par un cerf et sauvé par une croix apparue entre les bois de l'animal... d'où le nom de Holyrood, la sainte croix. Au XVIe siècle, Jacques V fit entourer le parc d'un mur, et c'est grâce à ce statut royal que la ville ne l'a jamais avalé. Aujourd'hui encore, il est géré par l'organisme public Historic Environment Scotland, comme un monument à part entière.

    Mais ce parc a eu une autre fonction, beaucoup moins noble. Pendant des siècles, l'enceinte de l'abbaye et le parc formaient un sanctuaire où les créanciers ne pouvaient pas faire arrêter leurs débiteurs. Des hommes ruinés venaient vivre ici, à l'abri: on les surnommait les Abbey Lairds, les seigneurs de l'abbaye. Et comme en Écosse on ne pouvait pas être arrêté pour dettes le dimanche, ils sortaient ce jour-là se promener en ville. Thomas De Quincey, l'auteur des Confessions d'un mangeur d'opium anglais, y trouva lui-même refuge dans les années 1830.

    Ce que tu vas parcourir aujourd'hui, c'est le squelette d'un volcan mort il y a quelque 350 millions d'années, et le terrain où un Écossais a compris que la Terre était infiniment plus vieille qu'on ne le croyait. Les falaises, les lacs, les colonnes de pierre... tout ici raconte le temps.

    Pour commencer par cette idée-là, longe la route vers le sud-ouest jusqu'à la grande tente blanche hérissée de mâts, juste de l'autre côté du carrefour.

  2. 2. Our Dynamic Earth : pas de trace d'un commencement

    112-116 Holyrood Road, Edinburgh EH8 8AS, UK

    Devant toi, une tente blanche tendue sur des mâts, comme un chapiteau de cirque posé au pied des falaises. C'est Our Dynamic Earth, un musée consacré à l'histoire de la planète, ouvert en 1999. Le lieu est bien choisi: c'est à deux pas d'ici qu'est née l'une des idées les plus vertigineuses de la science.

    Son auteur s'appelle James Hutton, médecin de formation, agriculteur, chimiste à ses heures, et voisin de ce quartier. En 1785, il présente devant la Royal Society of Edinburgh une théorie de la Terre. À l'époque, beaucoup de lettrés comptent l'âge du monde en milliers d'années, d'après les généalogies de la Bible. Hutton, lui, observe les rivières qui usent les montagnes, le sable qui se dépose au fond des mers, les couches qui durcissent puis se soulèvent... et il comprend que ce cycle exige un temps sans mesure.

    Sa conclusion, publiée en 1788, tient en une phrase restée célèbre: on ne trouve pas de trace d'un commencement, ni de perspective d'une fin. Certains l'accusent d'impiété. Pourtant Hutton n'est pas un provocateur; il voit la Terre comme une machine admirablement réglée pour rester habitable. Simplement, il refuse de lui imposer une date de naissance que les roches ne confirment pas.

    La même année, il part en bateau avec deux amis, le mathématicien John Playfair et le géologue James Hall, vers Siccar Point, sur la côte à l'est d'Édimbourg. Là, des couches verticales sont coiffées de couches horizontales: deux mondes séparés par un gouffre de temps. Playfair écrira que l'esprit semblait pris de vertige à regarder si loin dans l'abîme du temps. Ses livres transmettront ces idées à Charles Lyell, et Lyell les transmettra à un jeune homme nommé Charles Darwin.

    Mais Hutton n'avait pas besoin d'aller si loin pour trouver ses preuves. Il en avait une juste derrière cette tente. Dirige-toi vers le sud, vers le pied de l'immense muraille de roche qui barre le ciel.

  3. 3. Salisbury Crags : la falaise qui a ennuyé Darwin

    Queen's Drive, Holyrood Park, Edinburgh EH8 8HG, UK

    Lève les yeux: au-dessus de toi, une muraille de roche sombre court sur des centaines de mètres, presque verticale, posée sur une pente d'éboulis. Ce sont les Salisbury Crags, et vus d'en bas, ils donnent l'impression d'une vague de pierre figée juste avant de se briser sur la ville.

    Cette falaise n'est pas une coulée de lave. C'est un sill: il y a environ 340 millions d'années, du magma s'est glissé à l'horizontale entre des couches de grès et de boue, sous terre, et s'est refroidi lentement en une roche très dure, la dolérite. Plus tard, les glaciers venus de l'ouest ont raclé les roches tendres tout autour et laissé ce rebord à nu. Les géologues du monde entier connaissent ce sill: c'est un exemple d'école, photographié dans des manuels sur tous les continents. D'où vient le nom de Salisbury ? Franchement, personne ne le sait avec certitude.

    Au XVIIIe siècle, la falaise a bien failli disparaître. On l'exploitait comme carrière, et ses blocs partaient paver des rues, jusqu'à Londres. Les habitants voyaient leur horizon grignoté morceau par morceau, et les protestations se multipliaient dans les journaux et les salons de la ville. Il a fallu un long procès pour arrêter l'extraction au début des années 1830, et tu peux encore voir les entailles des carriers dans la paroi.

    Et puis il y a l'anecdote que j'adore. Dans les années 1820, un jeune étudiant en médecine suit ici une sortie de terrain avec le professeur Robert Jameson. Devant un filon de roche volcanique, le professeur explique qu'il s'agit d'une fissure remplie par le haut, par des sédiments venus d'une mer. L'étudiant trouve ça absurde et les cours si ennuyeux qu'il jure de ne plus jamais étudier la géologie. Il s'appelait Charles Darwin. Il a heureusement changé d'avis.

    Au pied de la falaise court un chemin en corniche. Rejoins-le et suis-le vers le sud: il a une histoire de révolte.

  4. 4. Radical Road : le chemin des tisserands

    Radical Road, Holyrood Park, Edinburgh EH8 8HG, UK

    Tu longes maintenant un chemin taillé au pied de la falaise, avec la roche d'un côté et le vide qui descend vers la ville de l'autre. Si des barrières le ferment, reste en contrebas et regarde-le d'ici: son histoire se raconte très bien à distance.

    Remonte en 1820. Dans l'ouest de l'Écosse, autour de Glasgow, les tisserands à bras sont en train de tout perdre: la machine fait chuter leurs salaires, la faim s'installe. En avril, une grève générale éclate, des dizaines de milliers de travailleurs cessent le travail, des proclamations appellent à un gouvernement provisoire, et une petite troupe armée est dispersée par la cavalerie à Bonnymuir. On appelle cela l'insurrection radicale. La répression est terrible: trois hommes, James Wilson, Andrew Hardie et John Baird, sont pendus puis décapités.

    Après la tempête, il faut occuper les chômeurs, et l'on met des tisserands sans travail à construire et paver ce chemin au pied des Crags. L'idée est attribuée à Walter Scott, l'écrivain le plus célèbre d'Écosse, conservateur convaincu et grand amoureux de cette falaise. Petite ironie de l'histoire: le nom qui est resté, Radical Road, rend hommage malgré tout aux hommes qu'on voulait faire taire.

    Aujourd'hui, c'est la montagne qui a repris la parole. En 2018, après une importante chute de pierres, le chemin a été fermé, et il l'est resté pendant des années. Regarde les blocs tombés le long de la pente: ils rappellent qu'une falaise n'est jamais tout à fait immobile. Le lichen, les ronces et les oiseaux profitent du calme.

    En marchant, retourne-toi de temps en temps: entre la falaise et les arbres, la vue sur la vieille ville et le château est l'une des plus belles d'Édimbourg. Continue vers le sud, par le sentier du bas, jusqu'à l'endroit où la falaise rejoint la pente de la colline. Cherche un affleurement rocheux avec une petite plaque: c'est là que Hutton a trouvé sa preuve.

  5. 5. Hutton's Section : la preuve dans la roche

    Radical Road, Holyrood Park, Edinburgh EH8 8HG, UK

    Approche-toi de cet affleurement au bout de la falaise. En bas, des couches de grès rougeâtre, bien rangées comme les pages d'un livre. Au-dessus, une roche sombre et massive qui semble les avoir écrasées. Une petite plaque te dit que tu es devant Hutton's Section, l'un des lieux saints de la géologie.

    Pour comprendre, il faut connaître la grande querelle de l'époque. D'un côté, les neptunistes, autour du savant allemand Abraham Gottlob Werner, professeur à l'école des mines de Freiberg, en Saxe, véritable star dont les élèves occupaient des chaires dans toute l'Europe: pour eux, presque toutes les roches s'étaient déposées au fond d'un océan primitif. De l'autre, Hutton et ceux qu'on appellera les plutonistes, d'après Pluton, le dieu des enfers: selon eux, une chaleur intérieure fond, soulève et transforme sans cesse la croûte terrestre.

    Regarde bien le contact entre les deux roches. Les couches de grès ne sont pas simplement couvertes: elles sont tordues, cassées, et des fragments ont été arrachés et englobés dans la roche sombre. Une roche déposée tranquillement au fond de l'eau ne fait pas ça. Celle-ci est arrivée après, brûlante et liquide, et s'est frayé un chemin de force. Pour Hutton, c'était la signature du feu souterrain, écrite noir sur rouge. Son ami John Clerk of Eldin dessina ce genre d'affleurements pour lui, et une partie de ces dessins, longtemps perdus, ne fut retrouvée qu'en 1968.

    On raconte aussi que tout près, sur le chemin, un bloc a été épargné par les carriers à la demande de Hutton lui-même, pour qu'il reste un témoin. On le surnomme Hutton's Rock. Imagine ce bonhomme d'une soixantaine d'années, demandant aux ouvriers de laisser une pierre tranquille parce qu'elle avait quelque chose à dire.

    Maintenant, on quitte la falaise pour la montagne. Pars vers l'est, dans le creux d'herbe et de joncs qui s'ouvre derrière les Crags: c'est Hunter's Bog. La montée commence doucement, profites-en.

  6. 6. Hunter's Bog : la vie sauvage du parc

    Holyrood Park, Edinburgh EH8 8HG, UK

    Tu es au fond d'un creux d'herbe et de joncs, coincé entre le dos des Salisbury Crags et le flanc de plus en plus raide d'Arthur's Seat. Écoute: la ville a disparu. Plus de voitures, plus de cloches, seulement le vent et peut-être le cri d'un oiseau.

    Hunter's Bog signifie à peu près le marais du chasseur. C'était une zone humide du domaine de chasse royal, drainée depuis, mais qui redevient spongieuse à chaque grosse pluie. Tout le parc est aujourd'hui protégé comme site d'intérêt scientifique, pour sa géologie et pour sa nature. Les lapins y sont partout... retiens-les, ils vont jouer un rôle dans l'histoire qui t'attend au sommet.

    Sur ces pentes sèches et ensoleillées poussent des plantes rares en Écosse. Les botanistes viennent notamment y chercher le silène visqueux, une petite fleur rose aux tiges collantes qui piègent les insectes. Au printemps, les ajoncs se couvrent de fleurs jaunes qui sentent la noix de coco quand le soleil chauffe. Et au-dessus de toi, les rapaces et les corneilles jouent avec les courants d'air qui montent le long des falaises.

    Ces ajoncs ont un revers: par temps sec, au printemps, ils prennent feu facilement, et les incendies de broussailles sur Arthur's Seat ne sont pas rares. La colline noircit, puis repousse, plus verte que jamais. Ici, la nature n'est pas un décor: elle vit, brûle et se répare au bord d'une capitale. Les écologues notent même que ces feux, en éclaircissant la broussaille, laissent de la place aux petites fleurs des pelouses rases.

    Lève maintenant la tête vers le sommet. Vu de l'ouest de la ville, Arthur's Seat ressemble à un lion couché: la cime est sa tête, et le gros rocher au-dessus de toi s'appelle la croupe du lion, le Lion's Haunch. Grimpe vers la tête par le sentier: il est raide, parfois en marches de pierre, alors prends ton temps et souffle.

  7. 7. Le sommet d'Arthur's Seat et les dix-sept cercueils

    Arthur's Seat, Holyrood Park, Edinburgh EH8 8HG, UK

    Te voilà au sommet: 251 mètres, une borne géodésique, un rocher poli par des millions de semelles et un vent qui ne s'arrête jamais. Fais un tour complet sur toi-même: le château et la vieille ville à l'ouest, le port de Leith et l'estuaire du Forth au nord, les collines Pentland au sud.

    Sous tes pieds, il y a la bouche d'un volcan. Il y a environ 350 millions d'années, quand ce morceau de terre se trouvait près de l'équateur, des éruptions ont empilé ici laves et cendres. Les glaciers ont ensuite sculpté ce qui restait, et c'est cette ruine de volcan que tu viens de gravir. Quant au nom, la légende le relie au roi Arthur, mais aucune source ne le confirme.

    Maintenant, tourne-toi vers le nord-est, vers les pentes qui descendent de ce côté. En 1836, cinq garçons y chassaient le lapin. Dans une petite cavité cachée par des plaques de pierre, ils ont trouvé dix-sept cercueils miniatures, longs d'une dizaine de centimètres, rangés en rangées superposées. Dans chacun, une figurine de bois sculptée, habillée de tissu. Les garçons en ont abîmé plusieurs en jouant. Huit ont survécu, et ils sont aujourd'hui exposés au Musée national d'Écosse.

    Qui les a faits, et pourquoi ? Personne ne le sait. On a parlé de sorcellerie, de porte-bonheur, de fausses funérailles pour des marins disparus en mer. Une hypothèse plus récente les rapproche des crimes de Burke et Hare, qui en 1828 avaient tué pour vendre des corps aux anatomistes: dix-sept corps, dix-sept cercueils. Rien ne le prouve. Mais derrière la curiosité, rappelle-toi que ces victimes étaient de vraies personnes, pauvres pour la plupart, que personne n'avait protégées.

    Il est temps de redescendre, et la roche glisse, surtout mouillée: pose bien les pieds. Prends le sentier qui descend vers le sud, en direction de la route, et cherche au bord de celle-ci une paroi faite de colonnes de pierre serrées.

  8. 8. Samson's Ribs : les orgues de basalte

    Queen's Drive, Holyrood Park, Edinburgh EH16, UK

    Regarde cette paroi, sur le flanc de la colline au-dessus de la route: des colonnes de pierre serrées les unes contre les autres, un peu penchées, comme des tuyaux d'orgue ou les côtes d'un géant. D'ailleurs, c'est exactement leur nom: Samson's Ribs, les côtes de Samson, le héros biblique à la force surhumaine.

    Comment la nature fabrique-t-elle des colonnes aussi régulières ? Quand une masse épaisse de roche en fusion se refroidit très lentement, elle se contracte. Elle se fissure alors selon un réseau de polygones, souvent à cinq ou six côtés, et ces fissures descendent dans la masse au fur et à mesure qu'elle refroidit. Plus le refroidissement est lent, plus les colonnes sont larges et régulières. Ici, elles ne sont pas parfaitement droites: elles s'inclinent, comme si la masse avait bougé pendant qu'elle durcissait, et c'est justement ce désordre qui intrigue les géologues.

    C'est le même phénomène qui a dessiné la Chaussée des Géants en Irlande du Nord ou la grotte de Fingal sur l'île de Staffa, celle qui a inspiré une ouverture à Mendelssohn. Sauf qu'ici, tu n'as pas pris de bateau: tu es à une demi-heure à pied d'un parlement et d'une gare.

    Et pense au décor de l'époque. Quand ces colonnes se sont formées, il y a environ 350 millions d'années, l'Écosse n'était pas sous la pluie du nord: elle dérivait près de l'équateur, couverte par endroits de forêts marécageuses tropicales qui allaient devenir du charbon. Les continents ont bougé, le climat a changé du tout au tout, et la pierre a gardé la mémoire de tout ça. C'est exactement ce que Hutton voulait dire: la Terre a une histoire, et cette histoire est immense.

    Suis maintenant la route vers l'est, Duddingston Low Road, en gardant la colline à ta gauche. Bientôt, les roseaux s'écartent sur un grand lac tranquille: tu vas y retrouver un pasteur en patins.

  9. 9. Duddingston Loch et le pasteur patineur

    Duddingston Low Road, Edinburgh EH15 3PX, UK

    Les roseaux s'ouvrent sur un lac calme, bordé d'arbres, avec au loin la tour carrée d'une petite église posée sur une butte. C'est Duddingston Loch, le seul lac naturel du parc. Et si tu as déjà vu une reproduction du tableau le plus aimé d'Écosse, tu es en plein dedans.

    Le tableau montre un homme en noir, chapeau sur la tête, bras croisés, qui glisse sur la glace d'une seule jambe avec une élégance parfaite. C'est le révérend Robert Walker, pasteur de l'église du Canongate. Il avait grandi à Rotterdam, où son père était pasteur, et avait appris à patiner sur les canaux gelés de Hollande. Il était membre de l'Edinburgh Skating Club, l'un des plus anciens clubs de patinage du monde; on raconte que pour y entrer, il fallait tracer un cercle sur chaque pied puis sauter par-dessus des chapeaux.

    Le tableau, peint vers les années 1790 et conservé à la National Gallery d'Écosse, est attribué à Henry Raeburn, le grand portraitiste d'Édimbourg. Mais en 2005, un conservateur a avancé une autre piste: le peintre français Henri-Pierre Danloux, émigré pendant la Révolution. Le style, trop léger, ne ressemblerait pas à Raeburn. Le musée maintient l'attribution à Raeburn, et le débat n'est pas tranché. Un pasteur écossais formé en Hollande, peut-être peint par un Français... joli mélange.

    Aujourd'hui, le lac gèle rarement assez pour qu'on s'y aventure. Depuis les années 1920, c'est une réserve d'oiseaux: hérons cendrés immobiles dans les roseaux, grèbes, et l'hiver, des bandes de canards venus du nord. Approche doucement de la rive, et tu en verras sans doute. Et un dernier secret: en 1778, en draguant le fond, des ouvriers en ont remonté des épées et des pointes de lance de l'âge du bronze, vieilles d'environ trois mille ans, sans doute jetées là en offrande.

    Continue le long de la route vers l'est, jusqu'à la petite église sur sa butte. Là-bas, un autre pasteur t'attend: celui-là ne patinait pas, il peignait.

  10. 10. Duddingston Kirk, Thomson's Tower et Dr Neil's Garden

    Old Church Lane, Edinburgh EH15 3PX, UK

    Monte les quelques marches jusqu'à la petite église de pierre à la tour carrée. À la grille, un collier de fer pend au mur, et à l'entrée du cimetière se dresse une drôle de tourelle à deux étages, comme un poste de garde.

    Duddingston Kirk remonte au XIIe siècle; c'est l'une des plus anciennes églises d'Édimbourg encore en service, avec une porte romane ornée de zigzags. Le collier de fer, ce sont les jougs, où l'on attachait les pécheurs par le cou pour les exposer à la honte. Et la tourelle date des années 1820: on y montait la garde la nuit contre les voleurs de cadavres, qui déterraient les morts pour les vendre aux écoles d'anatomie.

    De 1805 à 1840, le pasteur de cette paroisse s'appelait John Thomson, et il était aussi l'un des meilleurs paysagistes d'Écosse, ami de Walter Scott. Il peignait des côtes battues par la mer, des châteaux en ruine, des ciels d'orage, et ses tableaux se vendaient fort bien: le presbytère voyait passer écrivains et artistes. On raconte qu'il avait baptisé son atelier Édimbourg, pour que sa domestique puisse répondre aux visiteurs importuns, sans mentir, que monsieur le pasteur était à Édimbourg.

    Cet atelier, c'est la tour octogonale que tu aperçois en contrebas, au bord du lac: Thomson's Tower, construite en 1825 par l'architecte William Henry Playfair pour la Duddingston Curling Society. Au rez-de-chaussée, on rangeait les pierres de curling; à l'étage, le pasteur peignait face à l'eau. La tour se trouve aujourd'hui dans Dr Neil's Garden, un jardin créé à partir des années 1960 par deux médecins, Andrew et Nancy Neil, sur un terrain en friche près de l'église: conifères, bassins, rocailles, un vrai jardin secret.

    Pour la dernière étape, remonte vers la grille de l'église et prends à droite la rue principale du village, The Causeway. Quelques pas suffisent: tu vas croiser un prince.

  11. 11. Le village de Duddingston et le prince de 1745

    The Causeway, Edinburgh EH15 3QA, UK

    Te voici sur The Causeway, la rue principale de Duddingston: des maisons basses aux murs de pierre, des jardins derrière les murets, et une vieille auberge à l'enseigne d'une tête de bélier. On a du mal à croire qu'on est encore dans Édimbourg; c'est tout le charme d'un ancien village que la ville a fini par entourer sans l'effacer.

    L'auberge, le Sheep Heid Inn, affirme servir à boire depuis 1360, ce qui en ferait l'une des plus anciennes d'Écosse. La légende veut que le roi Jacques VI y ait offert une tabatière en forme de tête de bélier, d'où le nom. Ce qui est sûr, c'est qu'on y joue aux quilles depuis le XIXe siècle dans une salle qui n'a pas beaucoup changé.

    En septembre 1745, ce village a vu camper une armée. Charles Édouard Stuart, que les Écossais appellent Bonnie Prince Charlie, venait de débarquer en Écosse pour rendre à sa famille le trône perdu par son grand-père. Il était parti de France, de l'estuaire de la Loire, en juillet, avec une poignée de compagnons. Ses troupes jacobites s'installèrent dans les champs de Duddingston, et la tradition veut qu'il ait tenu son conseil de guerre dans une maison de cette rue. Le 21 septembre, à Prestonpans, elles écrasèrent en quelques minutes l'armée du gouvernement. Sept mois plus tard, tout finissait dans le sang à Culloden.

    Pense au chemin parcouru depuis les grilles du parc. Tu es parti d'un musée qui raconte l'âge de la Terre, tu as touché la roche où Hutton a lu le feu souterrain, longé le chemin des tisserands, gravi un volcan, croisé dix-sept petits cercueils et un pasteur en patins. Trois cent cinquante millions d'années, à pied, en un après-midi.

    La balade s'arrête ici. Assieds-toi un moment, regarde la colline qui te domine maintenant de l'autre côté, et souviens-toi de la phrase de Hutton: pas de trace d'un commencement. Pour une promenade, en revanche, il y a bien une fin... et elle est plutôt douce.