Le Mur de Berlin à la Bernauer Straße : fenêtres, tunnels et Mauerpark

Le long de la rue où le Mur coupait les maisons de leur trottoir : sauts dans le vide, tunnels sous la frontière, une église dynamitée et un parc né dans le no man's land, face à l'ancien secteur français

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  1. 1. Centre de documentation du Mur et tour d'observation

    Bernauer Straße 111, 13355 Berlin, Germany

    Monte sur la plateforme d'observation du centre de documentation, au coin de la Bernauer Straße et de l'Ackerstraße, et regarde de l'autre côté de la rue. Entre deux hauts murs d'acier rouillé, un morceau de frontière est resté exactement comme en 1989: le mur, la bande de sable, la route de patrouille, les lampadaires, le mirador.

    Dans la nuit du 12 au 13 août 1961, la RDA ferme la frontière avec Berlin-Ouest. D'abord des barbelés, puis des blocs de béton, puis un véritable système. Au total, une frontière d'environ 155 kilomètres encerclera Berlin-Ouest, dont une quarantaine à travers la ville elle-même. Ce que tu vois n'est pas un simple mur, mais une machine en profondeur: un mur côté Est, une clôture à signal, une bande éclairée, des tours de guet, et seulement à la fin le mur que voyait l'Ouest.

    La Bernauer Straße est devenue le symbole de cette absurdité à cause d'un détail du cadastre. Les immeubles du côté sud appartenaient au secteur soviétique, au quartier de Mitte. Mais le trottoir devant leurs portes appartenait au Wedding... c'est-à-dire au secteur français. Le 13 août 1961, des habitants se sont réveillés avec la RDA dans leur cuisine et la France sur leur paillasson.

    Le centre occupe l'ancienne maison paroissiale de l'église de la Réconciliation. Les recherches menées par le Mémorial ont établi qu'au moins 140 personnes ont été tuées au Mur de Berlin ou sont mortes en lien direct avec le régime frontalier, entre 1961 et 1989. Derrière chaque chiffre, il y a un nom, une date, souvent un âge: beaucoup avaient à peine vingt ans.

    Depuis là-haut, prends le temps de repérer chaque élément, un par un. Puis redescends, traverse la Bernauer Straße et marche quelques minutes vers l'ouest, en direction de la Gartenstraße, jusqu'au long mur couleur rouille percé de petites fenêtres.

  2. 2. La Fenêtre du souvenir

    Bernauer Straße 119, 13355 Berlin, Germany

    Approche-toi du mur d'acier rouillé et regarde les petites niches qui le percent, rangée après rangée. Dans chacune, un visage en noir et blanc, un nom, deux dates. Certaines fenêtres restent vides... on ne possède aucune photo de ces personnes.

    La Fenêtre du souvenir a été inaugurée en 2010. Elle rassemble les victimes du Mur de Berlin: surtout des femmes et des hommes abattus ou accidentés en tentant de passer, mais aussi des gens qui n'avaient jamais voulu fuir. Le premier fugitif abattu s'appelait Günter Litfin. Il avait vingt-quatre ans, et il a été touché le 24 août 1961 en tentant de traverser à la nage un canal, près du Humboldthafen. Son frère Jürgen a plus tard ouvert un petit lieu de mémoire dans une ancienne tour de guet, non loin de l'endroit où il est tombé.

    Il y a aussi des enfants. Dans les années 1970, plusieurs petits garçons de Kreuzberg sont tombés dans la Spree, à quelques mètres de la rive ouest. Mais l'eau appartenait à l'Est. Les sauveteurs de l'Ouest n'avaient pas le droit d'intervenir, et les gardes-frontières de l'Est ne sont pas venus à temps. Çetin Mert avait cinq ans, en 1975.

    Les derniers noms datent de 1989. Chris Gueffroy, vingt ans, est abattu dans la nuit du 5 au 6 février 1989: c'est la dernière personne tuée par balles au Mur. Un mois plus tard, Winfried Freudenberg s'écrase avec le ballon à gaz qu'il avait fabriqué lui-même pour survoler la frontière. Huit mois après, le Mur tombait. Ils ont manqué la liberté de si peu.

    Prends un moment pour lire quelques noms, au hasard. Puis continue vers l'est, traverse l'Ackerstraße, et cherche les vieilles tombes du cimetière de la paroisse Sophie: lui aussi, la frontière l'a coupé en deux. En chemin, regarde le sol: des bandes de métal y dessinent le tracé des tunnels d'évasion et l'emplacement des façades disparues.

  3. 3. Sophienfriedhof : un cimetière dans la zone frontière

    Bergstraße 29, 10115 Berlin, Germany

    Entre dans les allées ombragées du cimetière de la paroisse Sophie, entre les vieilles pierres moussues et les grilles de fonte. Marche vers le nord: là où les tombes s'arrêtent, commençait autrefois la zone frontière.

    Quand le Mur s'est construit, la frontière a coupé le cimetière. La bande de la mort a avalé ses rangées les plus au nord: des tombes ont été déplacées, des restes exhumés, et le terrain transformé en sable ratissé sous les projecteurs. Pour se recueillir près de la frontière, les familles avaient affaire aux gardes, et une visite au cimetière devenait une démarche administrative.

    Ce cimetière, ouvert au début du XIXe siècle, abrite pourtant de belles figures de l'histoire berlinoise. Le compositeur Albert Lortzing, auteur d'opéras-comiques très populaires, y repose depuis 1851, mort pauvre à Berlin. Et Carl Bechstein, le facteur de pianos dont les instruments ont fait le tour du monde, y est enterré lui aussi. Ici, l'histoire n'était pas un sujet d'étude: elle passait au bout de l'allée.

    Imagine un enterrement dans les années 1960: un cortège en deuil entre les tombes, quelques mètres plus loin des miradors, et de l'autre côté de la rue, à l'Ouest, des proches qui ne pouvaient pas venir. Côté Ouest, on avait installé des plateformes d'observation pour regarder par-dessus le Mur; certains y montaient pour apercevoir un visage, un geste, un cercueil. Le Mur ne séparait pas seulement les vivants. Le cimetière appartient toujours à la paroisse Sophie, dont l'église baroque se dresse plus au sud, au cœur de la Spandauer Vorstadt.

    Après 1989, la frontière s'est peu à peu effacée sous l'herbe, et une partie de l'ancienne bande fait aujourd'hui partie du Mémorial. Ressors vers la Bernauer Straße et marche un peu vers l'est: au milieu de la bande commémorative se dresse une petite chapelle ovale en terre crue, là même où une grande église a été dynamitée.

  4. 4. Chapelle de la Réconciliation

    Bernauer Straße 4, 10115 Berlin, Germany

    Fais le tour de cette chapelle ovale enveloppée d'une claire-voie de lattes de bois, puis approche-toi du mur intérieur. Ce n'est ni du béton ni de la pierre, mais de la terre crue damée, mêlée à des éclats de briques. Ces fragments viennent de l'église qui se dressait ici.

    L'église de la Réconciliation, un grand édifice néogothique, avait été consacrée en 1894. En 1961, le Mur l'a enfermée dans la zone frontière: ses paroissiens de l'Ouest ne pouvaient plus y entrer, ceux de l'Est non plus. Pendant plus de vingt ans, elle est restée là, inaccessible, au milieu de la bande de la mort, une église sans fidèles derrière les barbelés. Ironie cruelle: elle s'appelait justement l'église de la Réconciliation.

    En janvier 1985, la RDA la fait dynamiter, officiellement pour améliorer la sécurité de la frontière. Les images du clocher qui s'effondre font le tour du monde: un régime qui fait sauter une église pour mieux surveiller un mur. Les cloches avaient été sauvées, ainsi qu'un retable de bois. Les cloches sont aujourd'hui suspendues dans un beffroi, juste à côté de toi.

    La nouvelle chapelle a été consacrée le 9 novembre 2000, onze ans jour pour jour après la chute du Mur. Elle compte parmi les rares bâtiments publics en terre crue construits en Allemagne à l'époque moderne. Ses architectes, Rudolf Reitermann et Peter Sassenroth, ont voulu un lieu modeste, qui ne cherche pas à imiter ce qui a disparu. Un matériau humble, presque biblique, pour un lieu de réconciliation. Le retable sauvé de l'ancienne église y a retrouvé sa place.

    En semaine, à midi, une courte célébration fait mémoire d'une victime du Mur: on lit sa biographie, on dit son nom. Si tu passes à cette heure-là, entre un instant. Puis continue vers l'est sur la Bernauer Straße jusqu'au croisement de la Strelitzer Straße: sous cette rue, des hommes ont creusé un tunnel.

  5. 5. Tunnel 57 : sous la Strelitzer Straße

    Strelitzer Straße 55, 10115 Berlin, Germany

    Arrête-toi devant le numéro 55 de la Strelitzer Straße et cherche la plaque qui rappelle ce qui s'est passé dans la cour. Ici, une nuit d'octobre 1964, cinquante-sept personnes sont sorties de terre... par une vieille cabane de toilettes.

    Le chantier a commencé au printemps 1964, de l'autre côté, à l'Ouest, dans la cave d'une boulangerie désaffectée de la Bernauer Straße. Un groupe d'étudiants, dont plusieurs avaient eux-mêmes fui l'Est, a creusé à la main pendant des mois, à environ douze mètres de profondeur, sur près de cent quarante-cinq mètres. Ils dormaient sur place, sortaient la terre seau après seau, et vivaient dans la peur d'un mouchard. L'entrée de la galerie était cachée dans la boulangerie, à l'abri des regards des miradors d'en face.

    Parmi eux, un jeune homme nommé Reinhard Furrer. Vingt et un ans plus tard, en 1985, il partira dans l'espace à bord de la navette Challenger, comme astronaute de la mission allemande Spacelab D1. L'homme qui avait creusé sous le Mur a fini par passer au-dessus de tout.

    Les nuits du 3 et du 4 octobre 1964, cinquante-sept personnes passent. Mais la seconde nuit, la police de l'Est est alertée. Dans la cour, une fusillade éclate, et un jeune garde-frontière, Egon Schultz, est tué. La RDA en fait un héros, assassiné par des agents de l'Ouest. Les archives ouvertes après 1990 ont montré qu'il avait été mortellement touché par la balle d'un de ses propres camarades.

    Deux ans plus tôt, un autre tunnel avait fait passer vingt-neuf personnes un peu plus loin dans le quartier, et une chaîne de télévision américaine avait financé une partie du chantier en échange du droit de le filmer. Sous la Bernauer Straße, la terre est pleine de ces galeries, certaines réussies, beaucoup trahies. Reviens sur la Bernauer Straße et continue vers l'est jusqu'au grand carrefour de la Brunnenstraße.

  6. 6. Ida Siekmann et les sauts par les fenêtres

    Bernauer Straße, Ecke Brunnenstraße, 10115 Berlin, Germany

    Regarde les immeubles récents alignés côté sud de la Bernauer Straße, et essaie d'imaginer à leur place de vieilles façades grises, avec des fenêtres murées de briques, rangée après rangée. C'est ici, en août 1961, que des Berlinois ont sauté dans le vide pour passer à l'Ouest.

    Dans les premiers jours, les portes d'entrée donnant sur la rue sont murées, puis les fenêtres du rez-de-chaussée. Mais aux étages, on peut encore s'enfuir: il suffit de sauter... sur le trottoir du secteur français. Les pompiers de Berlin-Ouest tendent des toiles de sauvetage, les voisins crient des encouragements, la police de l'Est essaie de retenir les fuyards.

    Ida Siekmann a cinquante-huit ans. Elle habite au numéro 48 de la Bernauer Straße, dans ce tronçon de la rue, et sa sœur vit à l'Ouest. Le matin du 22 août 1961, elle jette d'abord sa literie par la fenêtre, puis elle saute de son troisième étage avant l'arrivée des pompiers. Elle meurt sur le chemin de l'hôpital. Elle est la première victime du Mur de Berlin.

    Il y a des scènes presque insoutenables. Le 24 septembre, une vieille dame, Frieda Schulze, est suspendue à sa fenêtre: des policiers de l'Est la tirent par les bras vers l'intérieur, des passants de l'Ouest la tirent par les jambes. Les photographes immortalisent ce tir à la corde, et ce sont les gens de l'Ouest qui l'emportent. D'autres n'ont pas cette chance, comme Olga Segler, quatre-vingts ans, morte de ses blessures après son saut.

    Fin septembre 1961, la RDA évacue de force les habitants de ces immeubles. Les façades restent des années debout comme un mur de briques, avant d'être rasées. Pour découvrir le quartier de ceux qui vivaient juste derrière la frontière, descends la Brunnenstraße vers le sud, puis prends à gauche jusqu'à une place plantée de grands arbres: l'Arkonaplatz.

  7. 7. Arkonaplatz : la vie à l'ombre du Mur

    Arkonaplatz, 10435 Berlin, Germany

    Assieds-toi sur un banc de l'Arkonaplatz, entre les aires de jeux et les grands arbres, et regarde les façades tout autour: stucs, balcons, couleurs pastel. Un square de quartier paisible, à trois minutes à pied de ce qui fut l'une des frontières les plus surveillées du monde.

    Ce quartier ouvrier est né à la fin du XIXe siècle, quand Berlin explosait et qu'on entassait les familles dans des immeubles à cours successives, les fameuses casernes locatives. Après 1961, il s'est retrouvé collé au Mur, au bout du monde socialiste. Les rues du nord butaient sur la frontière, et l'Ouest, à quelques centaines de mètres, devenait aussi lointain que la Lune.

    Pour la RDA, ces vieux immeubles n'étaient pas une priorité. On construisait des barres neuves en périphérie, et le cœur du Prenzlauer Berg se délabrait: toits percés, chauffage au charbon, toilettes sur le palier. Mais ce délabrement a créé un espace de liberté. Des jeunes, des artistes, des marginaux occupaient des appartements vides sans autorisation, et le quartier est devenu, dans les années 1980, l'un des foyers de la scène alternative et de l'opposition est-allemande.

    À quelques rues au sud, la Zionskirche abritait une bibliothèque environnementale clandestine. Dans la nuit du 24 au 25 novembre 1987, la Stasi y fait irruption et arrête des militants... mais la réaction est si forte, avec des veillées de soutien jusque dans d'autres villes, que le régime doit relâcher les personnes arrêtées en quelques jours. Deux ans avant la chute du Mur, la peur commençait à changer de camp.

    Aujourd'hui, la place accueille un marché aux puces le dimanche, les loyers ont flambé, et les anciens squats sont devenus des appartements très recherchés. Remonte maintenant la Ruppiner Straße vers le nord, jusqu'à la Bernauer Straße: à ce coin de rue, un jeune soldat a sauté par-dessus les barbelés, sous l'œil d'un photographe.

  8. 8. Le saut de Conrad Schumann

    Bernauer Straße, Ecke Ruppiner Straße, 10435 Berlin, Germany

    Te voici au coin de la Ruppiner Straße et de la Bernauer Straße. Regarde la chaussée, puis imagine, à hauteur de genou, un simple rouleau de fil barbelé déroulé en travers de la rue. C'est tout ce qu'il y avait ici le 15 août 1961, deux jours après la fermeture de la frontière.

    De l'autre côté, des Berlinois de l'Ouest crient « Komm rüber ! », viens ! Un jeune policier de l'Est, Conrad Schumann, dix-neuf ans, casque sur la tête et arme à l'épaule, fait les cent pas devant les barbelés. Il hésite, longtemps. Puis il prend son élan, saute par-dessus le fil, laisse tomber son arme en plein vol et court vers une voiture de la police de l'Ouest qui l'attend, portière ouverte.

    Au même instant, le photographe Peter Leibing appuie sur le déclencheur. Son image, le soldat suspendu au-dessus des barbelés, fait le tour du monde. Elle devient l'une des icônes de la guerre froide: la preuve, en une seule photo, que même ceux qui gardaient le Mur avaient envie de le fuir. La scène a aussi été filmée, et ces quelques secondes d'images en mouvement sont presque aussi célèbres que la photo.

    La suite est moins glorieuse. Conrad Schumann s'installe en Bavière, se marie, travaille en usine. Mais il ne se sent jamais vraiment chez lui, il redoute la Stasi, et il reste à jamais le soldat de la photo. Après la réunification, il revoit sa famille restée à l'Est, mais certains le considèrent encore comme un traître. En 1998, il met fin à ses jours.

    Après ce saut, la RDA remplace vite les barbelés par des blocs, puis par des murs, et choisit ses gardes avec beaucoup plus de soin. Continue maintenant vers le nord-est sur la Bernauer Straße jusqu'à son extrémité, puis entre dans le grand espace vert qui s'étire vers le nord sur l'ancienne bande frontière: le Mauerpark.

  9. 9. Mauerpark : le parc du Mur

    Gleimstraße 55, 10437 Berlin, Germany

    Grimpe la pente du Mauerpark jusqu'aux gradins de pierre de l'amphithéâtre, et regarde le long mur couvert de graffitis qui court en haut de la colline. C'est un vrai morceau du Mur intérieur, le mur d'arrière-pays qui fermait la zone frontière côté Est. Aujourd'hui, on a le droit de le peindre, et personne ne s'en prive. Ce que quelqu'un peint aujourd'hui sera recouvert la semaine prochaine: le mur qui enfermait change désormais de visage sans arrêt, comme une page qu'on réécrit.

    Ici, pas d'immeubles coupés de leur trottoir, mais d'anciens terrains ferroviaires. La frontière passait juste là: à l'est, le Prenzlauer Berg et son grand stade, côté RDA; à l'ouest, le Wedding, c'est-à-dire le secteur français. Pendant vingt-huit ans, cette pente a été une bande de sable éclairée, surveillée depuis des miradors.

    Après la chute du Mur, des habitants des deux côtés ont réclamé un parc plutôt que des immeubles, et le Mauerpark a ouvert en 1994. Il n'a rien de spectaculaire... mais il est devenu le salon du dimanche de Berlin: marché aux puces, musiciens, jongleurs, pique-niques, et ce karaoké en plein air où des inconnus chantent dans l'amphithéâtre devant des centaines de spectateurs.

    Derrière le mur peint, les projecteurs du stade Friedrich-Ludwig-Jahn rappellent une autre histoire de la RDA. Dans les années 1980, le BFC Dynamo, le club soutenu par Erich Mielke, le chef de la Stasi, y jouait souvent, et il a remporté le championnat est-allemand dix fois de suite, de 1979 à 1988. Les supporters adverses étaient persuadés que les arbitres étaient sous influence... et les archives leur ont plutôt donné raison.

    Prends ton temps pour traverser le parc vers le nord, en longeant le mur peint. Tout au bout, rejoins la Gleimstraße et approche-toi de l'entrée d'un long tunnel sombre qui passe sous les voies ferrées.

  10. 10. Gleimtunnel : la rue murée

    Gleimstraße, 10437 Berlin, Germany

    Avance jusqu'à l'entrée du Gleimtunnel, ce long passage sombre qui file sous les anciennes voies ferrées, et écoute l'écho de tes pas. Ce tunnel relie le Prenzlauer Berg au Wedding... et pendant vingt-huit ans, il n'a plus rien relié du tout.

    La frontière passait par ici. En 1961, le passage est bouché par le Mur. La Gleimstraße, une rue de quartier tout ordinaire, devient une impasse des deux côtés: d'un bout Berlin-Est, de l'autre Berlin-Ouest, et entre les deux, un trou noir que personne ne pouvait traverser. Des familles vivaient à quelques centaines de mètres les unes des autres, sans le moindre moyen de se rejoindre. Le tunnel n'a rouvert qu'après la chute du Mur.

    De l'autre côté commençait le Wedding, vieux quartier ouvrier qu'on surnommait le Wedding rouge... et territoire français. Après 1945, Berlin-Ouest avait été partagé entre Américains, Britanniques et Français. La France, absente de la conférence de Yalta, n'a obtenu son secteur qu'à l'été 1945, taillé dans la zone britannique: les quartiers du nord, le Wedding et Reinickendorf. Leur quartier général portait un nom qui ne laissait aucun doute: le Quartier Napoléon.

    Pendant le blocus de 1948, quand Staline coupe tous les accès terrestres à Berlin-Ouest, les Français construisent en quelques mois un aéroport à Tegel, avec l'aide de milliers de Berlinois, dont beaucoup de femmes, et les premiers avions s'y posent dès novembre 1948. Puis, comme deux grands pylônes d'une radio contrôlée par les Soviétiques gênent les atterrissages, le général Ganeval les fait tout simplement dynamiter, en décembre 1948. Une façon très directe de régler un problème de voisinage.

    Les soldats français sont restés à Berlin jusqu'en 1994. Aujourd'hui, le Wedding est un quartier cosmopolite, et le tunnel un simple raccourci pour les cyclistes. Ressors côté Prenzlauer Berg, remonte vers le nord par la Schwedter Straße, et monte sur la passerelle qui enjambe les voies: le Schwedter Steg.

  11. 11. Schwedter Steg : vers la nuit du 9 novembre

    Schwedter Steg, 10437 Berlin, Germany

    Arrête-toi au milieu de la passerelle du Schwedter Steg et regarde en bas: un faisceau de voies ferrées où filent les trains du Ring, en direction de la gare de Gesundbrunnen. Pendant la guerre froide, ces rails aussi étaient une frontière.

    Le Ring, la grande boucle ferroviaire qui fait le tour du centre de Berlin, a été coupé en morceaux par le Mur. Les Berlinois l'appellent la tête de chien, à cause de sa forme sur le plan... et cette tête de chien avait été tranchée en deux. Il a fallu attendre 2002 pour que les trains du S-Bahn puissent à nouveau en faire le tour complet.

    Tourne-toi maintenant vers le nord. À quelques centaines de mètres, sur la Bornholmer Straße, se trouvait un point de passage. Le soir du 9 novembre 1989, après une conférence de presse confuse où Günter Schabowski annonce que les voyages vers l'Ouest sont autorisés immédiatement, des milliers de Berlinois de l'Est s'y précipitent. Les gardes, eux, n'ont reçu aucun ordre. Le pont de ce poste, la Bösebrücke, porte d'ailleurs le nom d'un résistant communiste exécuté par les nazis.

    Vers onze heures et demie du soir, l'officier responsable du poste, Harald Jäger, débordé par la foule, décide d'ouvrir la barrière. Bornholmer Straße devient le premier point de passage du Mur à s'ouvrir. La foule traverse le pont, des inconnus s'embrassent, des Trabant klaxonnent dans la nuit. Les gardes-frontières regardent, sans tirer, le système qu'ils servaient se dissoudre sous leurs yeux.

    Depuis la Bernauer Straße, tu as marché le long de l'une des plus longues cicatrices de Berlin: des fenêtres murées, une église dynamitée, des tunnels, des noms sur un mur rouillé. Le Mur a duré vingt-huit ans, deux mois et vingt-sept jours. Il a désormais disparu depuis plus longtemps qu'il n'a existé... et c'est justement pour cela qu'il faut continuer à raconter ce qu'il était.