Vienne impériale : la Hofburg, Sissi et le cœur des Habsbourg

Du Congrès de Vienne à la crypte des Capucins : les noces de Marie-Louise, le berceau de l'Aiglon, l'École espagnole d'équitation et huit siècles de pouvoir au cœur de Vienne

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  1. 1. Ballhausplatz : la place du Congrès de Vienne

    Ballhausplatz 2, 1010 Wien, Austria

    Tu es sur une petite place tranquille, coincée entre la Hofburg et le Volksgarten, face à un palais baroque couleur crème aux fenêtres bien alignées. Rien de spectaculaire au premier regard... et pourtant, derrière cette façade sage, l'Europe a été redessinée de fond en comble entre l'automne 1814 et le printemps 1815.

    Commençons par le nom. Le Ballhaus, c'était la salle de jeu de balle de la cour, autrement dit un jeu de paume, comme celui de Versailles où les députés français prêtèrent leur fameux serment en 1789. Le bâtiment a disparu depuis longtemps, le nom est resté. Le palais, lui, a été construit entre 1717 et 1719 par Lukas von Hildebrandt pour la chancellerie secrète de l'empereur. Aujourd'hui encore, c'est le siège du chancelier fédéral autrichien.

    En septembre 1814, Napoléon est relégué sur l'île d'Elbe, et toutes les têtes couronnées du continent débarquent à Vienne pour se partager ses dépouilles. Le maître de maison s'appelle Metternich, et c'est ici, dans ses salons, que se mène une bonne partie des négociations. En face de lui, un boiteux à l'esprit acéré représente la France vaincue: Talleyrand. Il arrive en paria, et réussit pourtant à s'asseoir à la table des grandes puissances en dressant les vainqueurs les uns contre les autres. Du grand art.

    Pendant ce temps, Vienne s'amuse: bals, carrousels, concerts, intrigues d'alcôve. Un vieux prince venu des Pays-Bas autrichiens, Charles-Joseph de Ligne, lâche le mot qui fera le tour de l'Europe: le congrès danse, mais il ne marche pas. Il meurt à Vienne en décembre 1814, sans voir la fin. En mars 1815, coup de théâtre: Napoléon a quitté l'île d'Elbe. Les diplomates bouclent l'Acte final le 9 juin 1815... neuf jours avant Waterloo.

    Ce palais a connu des heures bien plus sombres. Le 25 juillet 1934, des putschistes nazis y font irruption et assassinent le chancelier Engelbert Dollfuss, qui gouvernait lui-même sans parlement depuis plus d'un an. Quatre ans plus tard, l'Autriche disparaît dans le Reich. Garde ces deux visages d'une même façade en tête, puis traverse la rue et entre dans le jardin d'en face, le Volksgarten, en direction de la statue blanche d'une femme assise.

  2. 2. Volksgarten et le monument à l'impératrice Élisabeth

    Volksgarten, Dr.-Karl-Renner-Ring, 1010 Wien, Austria

    Avance dans les allées du Volksgarten jusqu'au coin le plus calme du jardin, derrière une haie: une femme de marbre blanc y est assise, seule, le regard au loin, au-dessus d'un long bassin. C'est Élisabeth, impératrice d'Autriche, que le monde entier appelle Sissi... et qui aurait détesté être observée comme tu l'observes en ce moment.

    Mais d'abord, le jardin. Il n'existerait pas sans Napoléon. En 1809, avant de quitter la ville qu'elles occupaient, les troupes françaises font sauter une partie des remparts, dont le bastion qui protégeait la Hofburg. Sur ces ruines, la cour dessine un jardin, ouvert au public en 1823, avec en son centre une réplique du temple de Thésée d'Athènes, bâtie pour abriter une statue de Canova. Le jardin du peuple est né d'une explosion française.

    Élisabeth épouse François-Joseph en 1854, à seize ans, et elle étouffe à la cour presque aussitôt. Alors elle s'invente une vie à part: des heures de gymnastique chaque jour, des régimes draconiens, une chevelure qui lui descend jusqu'aux chevilles et dont le soin occupe des matinées entières. Elle fuit Vienne sans cesse, à cheval, à Corfou, en Hongrie... et même en Normandie, où elle passe un été au bord de la mer.

    En 1889, son fils Rodolphe, l'héritier du trône, se donne la mort à Mayerling avec sa jeune maîtresse. Élisabeth ne quittera plus le noir. Le 10 septembre 1898, sur un quai de Genève, un anarchiste italien, Luigi Lucheni, la frappe avec une lime aiguisée. Elle croit à un simple coup, remonte à bord de son bateau, et s'effondre quelques minutes plus tard. Elle avait soixante ans.

    Ce monument, inauguré en 1907, est sans doute le seul endroit de Vienne où Sissi semble enfin en paix, loin des boîtes de chocolats et des magnets à son effigie. Au printemps, la roseraie du Volksgarten, avec ses milliers de rosiers, embaume tout le quartier. Sors maintenant par la grille du nord et remonte les petites rues jusqu'à la Freyung, là où Vienne est devenue une capitale.

  3. 3. Schottenkirche : la naissance d'une capitale

    Freyung 6, 1010 Wien, Austria

    Te voilà sur la Freyung, une place en triangle irrégulier, dominée par la grande église des Bénédictins et ses tours trapues. On l'appelle l'église des Écossais, la Schottenkirche... et pourtant, pas un seul Écossais n'a participé à sa fondation.

    Remonte avec moi à 1155. Le duc Henri II, de la maison de Babenberg, décide de faire de Vienne sa résidence, alors que la ville n'est encore qu'une place forte de frontière au bord du Danube. Pour marquer le coup, il fait venir des moines bénédictins de Ratisbonne. Ils sont irlandais. Seulement voilà: au Moyen Âge, on appelle l'Irlande Scotia, et les Irlandais des Scoti. Le malentendu est resté gravé pour toujours dans le nom.

    Henri porte un surnom étrange, Jasomirgott. La tradition y voit un juron qu'il aurait répété à tout bout de champ, quelque chose comme Dieu m'en soit témoin. L'année suivante, en 1156, l'empereur Frédéric Barberousse élève l'Autriche au rang de duché. Vienne devient la capitale d'un vrai pays. Et Henri, mort en 1177, repose toujours ici, dans la crypte de l'abbaye qu'il a fondée.

    Le nom de la place cache une autre histoire. Freyung vient de Freiung, l'asile: pendant des siècles, un fugitif qui atteignait le domaine de l'abbaye échappait à la justice ordinaire, tant qu'il restait sous la protection des moines. Imagine des voleurs, des débiteurs, des duellistes, courant à perdre haleine vers ces murs, la garde de la ville à leurs trousses... et s'arrêtant net, hors d'atteinte, sur le seuil.

    L'église que tu vois n'est plus celle d'Henri: elle a été reconstruite au XVIIe siècle dans le goût baroque. Mais l'abbaye, elle, est là depuis plus de huit siècles, sans interruption, avec son école réputée et sa collection de tableaux. Huit cent cinquante ans de prières au même endroit, c'est plus vieux que la Hofburg elle-même. Pour suivre les Babenberg jusqu'à leur château, prends la petite rue qui part vers l'est, la Heidenschuss, jusqu'à la grande place Am Hof.

  4. 4. Am Hof : la fin du Saint-Empire

    Am Hof 1, 1010 Wien, Austria

    Tu débouches sur la plus vaste place de la vieille ville, Am Hof, avec en son centre une haute colonne de bronze surmontée de la Vierge. Tourne-toi vers la façade claire de l'église, à l'angle: au-dessus du portail s'avance une large terrasse de pierre, comme un balcon fait pour s'adresser à la foule.

    Am Hof veut dire, tout simplement, à la cour. C'est ici que les ducs de Babenberg avaient installé leur château au XIIe siècle, bien avant que le pouvoir ne glisse vers la Hofburg actuelle. La colonne mariale, elle, est un vœu de la guerre de Trente Ans: l'empereur Ferdinand III l'avait fait ériger quand les Suédois menaçaient Vienne, et la version de bronze que tu vois l'a remplacée en 1667.

    Maintenant, imagine le 6 août 1806. Sur cette terrasse, un héraut en tenue d'apparat fait sonner les trompettes et lit une proclamation. L'empereur François II dépose la couronne du Saint-Empire romain germanique. Un empire qui remontait au couronnement d'Otton Ier en 962, vieux de plus de huit siècles, s'éteint par une simple lecture publique, sur une place de marché. Pas de bataille, pas de tragédie. Juste une feuille de papier.

    Qui l'y a poussé ? Napoléon, évidemment. Après Austerlitz, en décembre 1805, l'empereur des Français réorganise l'Allemagne à sa façon, et en juillet 1806 il crée la Confédération du Rhin. François avait pris ses précautions: dès 1804, en réponse au sacre de Napoléon, il s'était proclamé empereur d'Autriche sous le nom de François Ier. D'où ce double numéro qui embrouille encore les écoliers... François II pour l'un, François Ier pour l'autre, et c'est le même homme.

    Cette terrasse avait déjà eu son heure de gloire en 1782: le pape Pie VI, venu en personne à Vienne pour freiner les réformes de Joseph II, y avait donné sa bénédiction de Pâques à une foule immense. Il est reparti les mains vides. Rejoins maintenant la Herrengasse et descends-la vers le sud, jusqu'à la grande coupole verte du palais impérial.

  5. 5. Michaelerplatz et l'École espagnole d'équitation

    Michaelerplatz 1, 1010 Wien, Austria

    Arrête-toi au milieu de la place en arc de cercle: devant toi, la coupole verte de la porte Saint-Michel, flanquée de deux fontaines géantes, s'ouvre comme un décor d'opéra sur le cœur de la Hofburg. À tes pieds, dans une fosse, des vestiges romains. Et dans ton dos, un immeuble lisse, presque nu, qui a fait scandale.

    Cette façade impériale a l'air baroque. Elle n'a pourtant été achevée qu'en 1893, d'après des plans du XVIIIe siècle restés dans les cartons pendant plus d'un siècle et demi. L'immeuble d'en face, lui, date de 1911: c'est la maison d'Adolf Loos, sans le moindre ornement autour des fenêtres. Les Viennois l'ont surnommée la maison sans sourcils. La légende veut que François-Joseph, horrifié, ait fait tirer les rideaux pour ne plus la voir.

    Mais le vrai trésor vivant se cache dans l'aile qui relie la coupole à la Josefsplatz: le manège d'hiver, construit de 1729 à 1735 par Joseph Emanuel Fischer von Erlach. C'est là que travaille l'École espagnole d'équitation, mentionnée dès 1565. Espagnole, parce que ses chevaux descendent de lignées venues d'Espagne. Et les lipizzans ont un secret: ils naissent noirs ou bruns, et ne deviennent blancs qu'entre quatre et dix ans.

    Ce manège n'a pas servi qu'aux chevaux. Pendant le Congrès de Vienne, on y donnait des carrousels et des bals pour les souverains. En 1848, en pleine révolution, le premier parlement élu d'Autriche y a siégé. Et au printemps 1945, les juments et les poulains de l'élevage, menacés dans le chaos de la fin de la guerre, ont été mis à l'abri avec l'appui de l'armée américaine.

    Sous la coupole, une porte discrète mène aux appartements impériaux et au musée Sissi, ouvert en 2004. On y voit le lit de camp en fer où dormait François-Joseph, levé avant l'aube pour lire ses dossiers, et les agrès de gymnastique installés par son épouse dans sa propre chambre. Longe maintenant le manège par la Reitschulgasse, la rue de l'école d'équitation, jusqu'à la place voisine, la Josefsplatz.

  6. 6. Josefsplatz et la salle d'apparat de la Bibliothèque nationale

    Josefsplatz 1, 1010 Wien, Austria

    Tu es sur la plus élégante des places de la Hofburg, fermée de trois côtés par de hautes façades claires, avec au centre un empereur à cheval vêtu à la romaine. C'est Joseph II, le fils aîné de Marie-Thérèse. Et dans la longue façade derrière lui se cache l'une des plus belles bibliothèques du monde.

    Joseph II est un personnage fascinant pour un Français. Frère de Marie-Antoinette, il se rend à Paris en 1777 sous un nom d'emprunt, le comte de Falkenstein, pour une mission très délicate: comprendre pourquoi le couple royal n'a toujours pas d'héritier, et en parler, d'homme à homme, avec son beau-frère Louis XVI. De retour à Vienne, ce despote éclairé abolit le servage dans plusieurs de ses pays et proclame la tolérance religieuse. Trop vite, trop fort: beaucoup de ses réformes ne lui survivront pas.

    Maintenant, la bibliothèque. La salle d'apparat, le Prunksaal, a été construite pour l'empereur Charles VI entre 1723 et 1726, sur des plans de Johann Bernhard Fischer von Erlach, achevés par son fils. Près de quatre-vingts mètres de long, une coupole peinte par Daniel Gran, et quelque deux cent mille volumes anciens rangés du sol jusqu'aux galeries. On y entre en baissant la voix sans même s'en rendre compte.

    Au cœur de la salle, sous la coupole, quinze mille volumes à part: la bibliothèque personnelle du prince Eugène de Savoie, achetée par l'empereur après la mort du grand général en 1736. Ses livres étaient reliés de maroquin dont la couleur, dit-on, changeait selon le sujet. Le prince ne lisait pas que des traités de guerre... Tu le recroiseras tout à l'heure, à cheval, sur la Heldenplatz.

    Dernier détail, côté cinéma: le palais Pallavicini, de l'autre côté de la place, a servi de décor à l'immeuble de Harry Lime dans Le Troisième Homme, tourné en 1948 dans une Vienne en ruines, partagée en quatre secteurs d'occupation. L'ombre d'Orson Welles hante encore la place les soirs de brouillard. Prends maintenant l'Augustinerstraße vers le sud, le long de l'église, jusqu'à la terrasse qui domine la place de l'Albertina.

  7. 7. Albertina : le palais de Mimi et le Lièvre de Dürer

    Albertinaplatz 1, 1010 Wien, Austria

    Monte sur la terrasse de l'ancien bastion et regarde le grand auvent de métal qui file au-dessus de l'entrée, comme une lame suspendue dans le vide: c'est l'Albertina. Sous ce geste contemporain de l'architecte Hans Hollein, ajouté en 2003, se cache un palais du XVIIIe siècle, perché sur l'un des derniers morceaux des remparts de Vienne.

    Le palais porte le nom du duc Albert de Saxe-Teschen. En 1766, il épouse l'archiduchesse Marie-Christine, surnommée Mimi, la fille préférée de Marie-Thérèse et la grande sœur de Marie-Antoinette. Chose rare chez les Habsbourg: c'est un mariage d'amour. Albert n'était qu'un cadet sans grande fortune, mais la mère n'a rien su refuser à sa Mimi.

    Le couple a une passion commune: le dessin et la gravure. À partir de 1776, Albert rassemble une collection devenue l'une des plus grandes au monde, plus d'un million d'œuvres sur papier. Parmi elles, une aquarelle peinte par Dürer en 1502, le célèbre Lièvre, chaque poil tracé un à un, avec le reflet d'une fenêtre dans son œil. Elle est si fragile qu'on ne la montre que très rarement, et pour quelques semaines seulement.

    Leur unique fille meurt peu après sa naissance. Alors le couple élève un neveu, l'archiduc Charles, qui héritera du palais. Oui, le même Charles qui, en mai 1809, inflige à Napoléon à Aspern sa première grande défaite en personne... et qui, moins d'un an plus tard, se tiendra devant l'autel pour épouser Marie-Louise au nom de Napoléon. Le palais passe ensuite à son fils Albrecht, dont la statue équestre se dresse là, sur la rampe.

    Le bastion sur lequel tu te tiens a échappé aux démolitions du XIXe siècle. En contrebas, sur la place, un mémorial contre la guerre et le fascisme rappelle aussi les centaines de personnes mortes en mars 1945 dans l'effondrement de l'abri d'un immeuble bombardé, le Philipphof, qui se dressait juste là. Contourne maintenant le palais par l'ouest et pousse la grille du jardin voisin, le Burggarten.

  8. 8. Burggarten : le jardin privé de l'empereur

    Burggarten 1, 1010 Wien, Austria

    Pousse la grille et laisse le bruit du Ring derrière toi: des pelouses, de grands arbres, et au fond une immense serre de verre et de fer en arc de cercle, ornée de motifs Art nouveau. Le Burggarten a l'air d'un parc public comme les autres. Pendant un siècle, pourtant, il était fermé à quiconque n'appartenait pas à la famille impériale.

    Comme le Volksgarten, de l'autre côté de la Hofburg, ce jardin pousse sur les ruines des remparts que les Français ont fait sauter en 1809. L'empereur François Ier le fait aménager à partir de 1818 pour son usage personnel. Passionné de botanique, il aimait, dit-on, venir y soigner ses plantes lui-même, loin du protocole. Le jardin ne s'ouvre au public qu'en 1919, quand la monarchie a disparu et que les jardins de l'empereur deviennent ceux de tout le monde.

    La grande serre, la Palmenhaus, a été construite entre 1901 et 1906 par Friedrich Ohmann, l'architecte qui a aussi dessiné le cadre du monument de Sissi au Volksgarten. Elle remplaçait de vieilles serres impériales, et c'est l'une des plus belles constructions de verre de son époque. Dans une de ses ailes, des papillons tropicaux volent en liberté, et il arrive qu'un d'entre eux se pose sur l'épaule d'un visiteur.

    Cherche maintenant, un peu à l'écart sous les arbres, la statue d'un vieil homme en uniforme, debout. C'est François-Joseph, l'empereur aux soixante-huit ans de règne, de 1848 à 1916. Curieusement, Vienne lui a consacré très peu de statues en plein air: celle-ci, sculptée au début du XXe siècle, n'a trouvé sa place ici qu'après la Seconde Guerre mondiale, quand l'Autriche républicaine a enfin osé regarder son vieil empereur en face.

    Et de l'autre côté du jardin, un monument plus gai: Mozart en marbre blanc, devant une clé de sol dessinée en fleurs dans le gazon. Abîmé par la guerre sur son ancien emplacement, près de l'Albertina, il a été installé ici en 1953. Traverse maintenant le jardin vers le nord-ouest et longe l'aile courbe de la Neue Burg: la Heldenplatz s'ouvre juste derrière.

  9. 9. Heldenplatz : deux héros contre la France

    Heldenplatz, 1010 Wien, Austria

    Voici la place des Héros, immense, presque trop grande, bordée par la façade concave de la Neue Burg. Deux cavaliers de bronze s'y font face à distance, chacun sur son haut piédestal. Et ces deux héros, figure-toi, ont passé l'essentiel de leur vie à combattre... la France.

    Le premier, près de la Neue Burg, c'est le prince Eugène de Savoie. Il est né à Paris en 1663 et a grandi à la cour de Louis XIV. Quand il demande un régiment au roi, c'est un refus sec. Le petit prince chétif part alors offrir son épée à l'empereur, juste à temps pour le siège de Vienne par les Ottomans en 1683. Il deviendra le plus grand général des Habsbourg, vainqueur des Turcs et cauchemar des armées de Louis XIV pendant la guerre de Succession d'Espagne.

    Le second, c'est l'archiduc Charles, le vainqueur d'Aspern contre Napoléon, en mai 1809. Regarde son cheval: il se cabre, et tout le poids de la statue repose sur ses seules pattes arrière, sans aucun appui. Le sculpteur Anton Dominik Fernkorn a réussi ce tour de force en 1860. Tombé malade, il a dû laisser à un collaborateur le soin d'achever le prince Eugène, inauguré en 1865.

    La Neue Burg ne devait être qu'une moitié: le plan prévoyait une aile jumelle en face, fermant un gigantesque forum impérial qui ne fut jamais terminé. C'est de la terrasse de cette aile inachevée que, le 15 mars 1938, Adolf Hitler annonça devant une foule immense l'entrée de l'Autriche dans le Reich allemand. Les persécutions avaient déjà commencé dans les rues de Vienne. Pendant des décennies, la place est restée chargée de ce souvenir. En janvier 1993, des centaines de milliers de personnes s'y sont rassemblées, bougies à la main, contre la xénophobie: on l'a appelée la mer de lumières.

    Aujourd'hui, la Neue Burg abrite des musées et une salle de lecture de la Bibliothèque nationale. Traverse la place vers les bâtiments les plus anciens, passe sous le porche, traverse la cour In der Burg, où l'empereur François se dresse drapé dans une toge romaine, et franchis la porte rouge, noir et or de la Renaissance: le Schweizerhof.

  10. 10. Schweizerhof et le Trésor impérial

    Schweizerhof, Hofburg, 1010 Wien, Austria

    Te voilà dans la cour la plus ancienne de la Hofburg, le Schweizerhof, petite, presque intime après l'immensité de la Heldenplatz. Retourne-toi vers la porte que tu viens de franchir: ses couleurs rouge, noir et or, ses inscriptions latines... c'est la porte des Suisses, de 1552, l'une des rares traces de la Renaissance dans tout le palais.

    Le cœur de la Hofburg est un château fort du XIIIe siècle, avec des tours d'angle aujourd'hui noyées dans les façades. Les Habsbourg l'ont agrandi pendant six siècles, aile après aile, sans jamais rien raser, si bien que la Hofburg est devenue une ville dans la ville. La cour doit son nom aux gardes suisses qui la surveillaient au XVIIIe siècle. Et dans la chapelle gothique, au fond, les Petits Chanteurs de Vienne chantent encore la messe du dimanche.

    Sous les arcades, une porte mène au Trésor impérial. On y garde la couronne du Saint-Empire, une couronne octogonale de plaques d'or couvertes de pierres et de perles, réalisée il y a plus de mille ans. À côté, la Sainte Lance, la couronne de Rodolphe II de 1602, devenue celle de l'empire d'Autriche, et une corne de licorne de près de deux mètres et demi... qui est en réalité une défense de narval.

    Pourquoi ces insignes sont-ils à Vienne, et non à Nuremberg, où ils étaient gardés depuis le XVe siècle ? À cause des Français. En 1796, alors que les armées de la Révolution avancent, on les évacue en secret. Ils arrivent à Vienne en 1800. Bien plus tard, les nazis les emportent à Nuremberg en 1938, et les Américains les rendent à Vienne en 1946.

    Et puis il y a cet objet incroyable: le berceau du roi de Rome, le fils de Napoléon et de Marie-Louise, offert par la ville de Paris en 1811. Vermeil, nacre, velours, et une figure de la Gloire qui tend une couronne au-dessus du nourrisson. Le petit roi grandira pourtant ici, à Vienne, sous le nom de duc de Reichstadt. Rejoins la Josefsplatz par le passage voûté, puis entre dans l'église qui donne sur l'Augustinerstraße.

  11. 11. Augustinerkirche : les noces de Marie-Louise et la crypte des cœurs

    Augustinerstraße 3, 1010 Wien, Austria

    Entre dans la nef: après le baroque omniprésent de Vienne, cette église gothique surprend par sa sobriété, haute, claire, toute en verticales. C'était l'église paroissiale de la cour, reliée au palais par des couloirs, et c'est ici que les Habsbourg se mariaient.

    Et quels mariages ! Marie-Thérèse et François-Étienne de Lorraine en 1736. Le 19 avril 1770, Marie-Antoinette, quatorze ans, née dans la Hofburg voisine, épouse ici le dauphin de France... par procuration, son frère Ferdinand tenant le rôle du marié absent. Le 11 mars 1810, rebelote avec Marie-Louise et Napoléon. Le marié de substitution, ce jour-là ? L'archiduc Charles, le vainqueur d'Aspern, qui avait affronté Napoléon dix mois plus tôt.

    Imagine la scène du côté de Marie-Louise. Enfant, elle avait appris à détester l'Ogre corse, qui avait par deux fois chassé sa famille de Vienne. La voilà donnée à lui pour sceller la paix. Elle part pour la France, donne naissance au roi de Rome... et, après la chute de l'Empire, ne reverra jamais son mari. En 1854, ce sont François-Joseph et Élisabeth qui s'unissent sous ces voûtes, dans un tout autre éclat.

    Maintenant, la partie la plus étrange. À côté d'une petite chapelle se cache la crypte des cœurs. Cinquante-quatre urnes d'argent y contiennent les cœurs de Habsbourg morts entre 1654 et 1878. Car à Vienne, un Habsbourg défunt était partagé en trois: le cœur ici, les entrailles dans les catacombes de la cathédrale Saint-Étienne, le corps chez les Capucins. Parmi ces cœurs, celui de l'Aiglon, le fils de Napoléon.

    Avant de sortir, regarde dans la nef ce tombeau de marbre en forme de pyramide, où un cortège de pleureuses entre lentement dans une porte noire: c'est l'œuvre d'Antonio Canova pour Marie-Christine, la Mimi de l'Albertina. Ressors sur l'Augustinerstraße, traverse la place de l'Albertina et prends la Tegetthoffstraße jusqu'au Neuer Markt, pour la dernière demeure des Habsbourg.

  12. 12. Crypte des Capucins : là où finissent tous les Habsbourg

    Tegetthoffstraße 2, 1010 Wien, Austria

    Tu es sur le Neuer Markt, devant une petite église à la façade presque nue, d'une modestie déconcertante. Difficile de croire que sous tes pieds dorment près de cent cinquante membres de l'une des familles les plus puissantes de l'histoire européenne.

    La crypte a été fondée par l'impératrice Anne, épouse de l'empereur Matthias, et reçoit ses premiers cercueils en 1633. Depuis, presque tous les Habsbourg y sont descendus. Les gardiens sont des moines capucins, voués à la pauvreté. Le contraste est saisissant: des sarcophages de bronze et d'étain ornés de crânes couronnés, veillés par les frères les plus humbles de l'Église.

    Le plus spectaculaire est le double sarcophage de Marie-Thérèse et de son mari François-Étienne, sculpté par Balthasar Ferdinand Moll: les deux époux se redressent sur le couvercle et se regardent, comme au matin du Jugement dernier. À leurs pieds, leur fils Joseph II a choisi un simple cercueil de cuivre, sans ornement, fidèle jusqu'au bout à ses idées. François-Joseph, Élisabeth et leur fils Rodolphe reposent côte à côte un peu plus loin.

    Et puis il y a une absence. Le fils de Napoléon, le duc de Reichstadt, mort de tuberculose à Schönbrunn le 22 juillet 1832, à vingt et un ans, a reposé ici plus d'un siècle, non loin de sa mère Marie-Louise. Le 15 décembre 1940, Hitler fait transférer son cercueil aux Invalides, à Paris, cent ans jour pour jour après le retour des cendres de Napoléon. Un geste de propagande envers la France occupée. Son cœur, lui, est resté à Vienne.

    Une dernière tradition, encore respectée en 2011 pour les funérailles d'Otto de Habsbourg, le fils du dernier empereur: le cortège frappe à la porte. Un moine demande qui veut entrer. On énumère les titres du défunt... la porte reste close. On recommence. À la troisième fois, on répond simplement: un homme mortel et pécheur. Alors seulement, la porte s'ouvre. C'est ici que s'achève notre promenade, comme s'achevaient les règnes: devant une porte qui ne cède qu'à l'humilité.