Vienne en musique et en cafés : de l'appartement de Mozart à la salle dorée du Musikverein
Mozart qui écrit Figaro, Beethoven qui raye Napoléon, Strauss qui fait valser Paris : une promenade dans la Vienne des compositeurs, avec des pauses au Hawelka, chez Demel, au Café Central et au Sacher
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1. Mozarthaus : l'appartement des Noces de Figaro
Domgasse 5, 1010 Wien, Austria
Tu es dans une ruelle étroite à l'ombre de la cathédrale, devant une maison bourgeoise à la façade sobre. Rien ne crie la célébrité. Et pourtant, derrière ces fenêtres, au premier étage, a vécu l'homme le plus célèbre de toute l'histoire de la musique.
Mozart s'installe ici à l'automne 1784, avec sa femme Constanze et leur bébé. Il a vingt-huit ans, et c'est son heure de gloire. Il donne concert sur concert, il a des élèves, il gagne beaucoup d'argent... et il le dépense aussi vite. L'appartement est le plus grand et le plus cher qu'il ait jamais loué à Vienne, avec plusieurs pièces, une cuisine, et même, raconte-t-on, une table de billard, sa grande passion. C'est ici qu'il compose Les Noces de Figaro, créées en 1786.
En février 1785, son père Leopold vient le voir et s'installe ici quelques semaines. Un soir, Joseph Haydn est invité pour écouter des quatuors. Et Haydn glisse au père une phrase que Leopold s'empresse d'écrire à sa fille: ton fils est le plus grand compositeur que je connaisse, en personne ou de nom. Imagine le vieux père, sévère, inquiet, qui entend enfin ce qu'il attendait depuis vingt ans.
Autre colocataire étonnant: un étourneau. Mozart l'avait acheté au printemps 1784, parce que l'oiseau sifflait un thème de son propre concerto pour piano en sol majeur... avec une fausse note, qu'il a notée dans son carnet. Quand l'étourneau est mort, en 1787, peu après un déménagement, Mozart lui a organisé un petit enterrement, avec un poème de sa main.
En 1787, les dépenses rattrapent la famille et elle déménage dans un logement plus modeste, en faubourg. Cet appartement est le seul des domiciles viennois de Mozart qui subsiste aujourd'hui, et il est devenu un musée en 2006, pour ses 250 ans. En sortant, tu vas longer la cathédrale Saint-Étienne, où Mozart s'est marié en 1782 et où son corps a été béni en 1791. Traverse la Stephansplatz, prends le Graben, puis tourne à gauche dans la Dorotheergasse.
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2. Café Hawelka : les Buchteln et la chanson
Dorotheergasse 6, 1010 Wien, Austria
Pousse la porte et laisse tes yeux s'habituer à la pénombre: des murs brunis, des banquettes usées, des affiches collées les unes sur les autres, des tables de marbre trop serrées. Ici, rien n'a été refait pour faire joli. Le Café Hawelka a l'air d'avoir été oublié dans le temps, et c'est exactement pour ça qu'on l'aime.
L'histoire commence en 1939. Un jeune couple, Leopold et Josefine Hawelka, reprend ce petit café. Quelques mois plus tard, la guerre éclate, Leopold est mobilisé, le café ferme. En 1945, ils rouvrent dans une ville en ruines, avec presque rien. Et ce presque rien devient un refuge pour une génération d'écrivains, de peintres, d'étudiants fauchés, qui venaient se réchauffer en refaisant le monde autour d'un seul café.
Le grand rituel, c'était les Buchteln de Josefine, des petites brioches fourrées à la confiture de prunes, sorties du four tard le soir. Elle les a cuites pendant des décennies, et l'odeur suffisait à remplir la salle. Leopold, lui, a tenu la salle jusqu'à un âge incroyable: il est mort en 2011, à cent ans, après avoir accueilli trois générations de clients.
Et puisque cette promenade parle de musique, voilà le détail que tu n'attendais pas. En 1975, le chanteur viennois Georg Danzer sort une chanson, Jö schau, qui devient un tube en Autriche. Elle raconte une scène absurde: un homme entièrement nu qui entre au Café Hawelka, et la réaction des habitués, plus snobs que scandalisés. Depuis, pour tout un pays, le Hawelka, c'est aussi le café du type tout nu de la chanson.
Derrière la blague, il y a une vérité: le café viennois n'est pas un lieu où l'on consomme, c'est un salon public où l'on reste des heures pour le prix d'une tasse. Ici, personne ne te pressera. En sortant, remonte vers le Graben, tourne à gauche, et entre dans le Kohlmarkt, la rue des vitrines de luxe. Une autre institution, beaucoup plus sucrée, t'y attend.
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3. Demel et le Kohlmarkt des éditeurs de musique
Kohlmarkt 14, 1010 Wien, Austria
Arrête-toi devant la vitrine: des sculptures en sucre, des gâteaux comme des bijoux, une mise en scène qui change avec les saisons. Au-dessus de la porte, l'inscription k.u.k. Hofzuckerbäcker, pâtissier de la cour impériale et royale. Bienvenue chez Demel.
La maison est fondée en 1786, la même année que la création de Figaro, par un confiseur venu du Wurtemberg, Ludwig Dehne. À l'époque, la boutique se trouve tout près, sur la Michaelerplatz. Elle prend le nom de Demel au XIXe siècle, quand Christoph Demel la reprend, et elle s'installe ici, au Kohlmarkt, en 1888. Elle fournissait la table des Habsburg, et l'impératrice Sissi, dit-on, se faisait livrer ses violettes confites.
Les serveuses en robe noire et col blanc, qu'on appelle les Demelinerinnen, avaient une manière bien à elles de s'adresser aux clients, à la troisième personne: Madame a-t-elle déjà choisi ? Une politesse si ancienne qu'elle en devient presque comique. Et attention, ici on ne parle pas trop fort de la Sachertorte. Demel et l'Hôtel Sacher se sont disputé ce gâteau devant les tribunaux pendant des années. Tu auras la suite de l'histoire un peu plus tard.
Mais lève les yeux vers la rue elle-même, parce que le Kohlmarkt a une autre gloire. C'est ici que la maison Artaria avait son commerce d'estampes et d'édition musicale. Artaria a publié les six quatuors que Mozart a dédiés à Haydn, en 1785, beaucoup d'œuvres de Haydn, et les premiers trios avec piano de Beethoven, son opus 1, en 1795. Autrement dit, la musique que toute l'Europe jouait sortait en partie de cette rue, entre une confiserie et un marchand de tissu.
Imagine le jeune Beethoven, fraîchement arrivé de Bonn, qui remonte ce pavé pour voir ses premières partitions imprimées, et qui sent l'odeur du sucre en passant. Maintenant, prends la Wallnerstraße, la rue qui part du Kohlmarkt vers le nord, et suis-la jusqu'à la Herrengasse. Le café le plus littéraire de Vienne est au coin.
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4. Café Central dans le Palais Ferstel
Herrengasse 14, 1010 Wien, Austria
Entre et lève la tête: des colonnes, des voûtes peintes, des lustres, une lumière dorée. On se croirait dans une église ou dans une banque, et ce n'est pas un hasard. Le Palais Ferstel, construit par Heinrich von Ferstel autour de 1860, abritait la Banque nationale et la Bourse. Le Café Central s'y installe en 1876.
Près de l'entrée, un monsieur moustachu est assis à une table, immobile. Ne lui parle pas, il ne répondra pas. C'est une figure du poète Peter Altenberg, qui passait ici une bonne partie de ses journées. On raconte qu'il donnait le Café Central comme adresse postale, tout simplement parce qu'il y était plus souvent que chez lui.
L'écrivain Alfred Polgar a écrit un texte entier sur la théorie de ce café, et son idée la plus célèbre, c'est que le Central est le lieu des gens qui veulent être seuls, mais qui ont besoin de compagnie pour ça. Toute la Vienne de 1900 tient dans cette phrase: des tables où l'on écrit, où l'on lit les journaux du monde entier sur des porte-journaux en bois, où l'on joue aux échecs pendant des heures.
Parmi les joueurs d'échecs, il y avait un Russe en exil, Lev Bronstein, qu'on connaîtra plus tard sous le nom de Trotski. La légende veut qu'un ministre autrichien, apprenant la révolution de 1917, ait lancé: et qui donc ferait la révolution en Russie ? Monsieur Bronstein, du Café Central ? L'anecdote est probablement trop belle pour être exacte, mais Vienne la raconte avec délice.
Les années de guerre ont emporté ce monde, et le café a longtemps fermé avant de renaître. Depuis 2011, la culture des cafés viennois figure à l'inventaire national autrichien du patrimoine culturel immatériel, tenu par la commission autrichienne pour l'UNESCO. Un mode de vie protégé, en somme, comme une langue rare. Pour continuer, redescends la Herrengasse vers le sud, contourne la place ronde au bout, et file vers la petite place Lobkowitz, tout près de l'Albertina.
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5. Palais Lobkowitz : la salle de l'Eroica
Lobkowitzplatz 2, 1010 Wien, Austria
Devant toi, un palais baroque aux tons clairs, avec un portail majestueux encadré de colonnes, dessiné par Johann Bernhard Fischer von Erlach. La place est petite, presque intime. C'est pourtant ici, dans une salle de ce palais, que la musique a changé d'échelle.
Au début du XIXe siècle, le palais appartient au prince Franz Joseph Maximilian von Lobkowitz, un aristocrate qui vit pour la musique. Il entretient son propre orchestre, organise des concerts privés, et devient l'un des grands protecteurs d'un jeune pianiste de Bonn au caractère impossible: Ludwig van Beethoven.
En 1804, c'est dans la grande salle du palais que résonne pour la première fois la Troisième Symphonie, en privé, devant le prince et ses invités. Une œuvre énorme, presque deux fois plus longue que ce qu'on écrivait alors, avec une marche funèbre au milieu. Le public de la création publique, en 1805, a été décontenancé. Aujourd'hui, la salle s'appelle tout simplement la salle Eroica.
Et l'Eroica, au départ, devait s'appeler Bonaparte. Beethoven admirait le général de la Révolution, le héros qui allait libérer l'Europe. Selon le récit de son élève Ferdinand Ries, quand il apprend que Napoléon s'est proclamé empereur en 1804, il entre dans une rage noire et déchire la page de titre. Une copie conservée à Vienne porte encore le nom de Bonaparte gratté si fort que le papier est troué. La symphonie sera dédiée au prince Lobkowitz, en souvenir d'un grand homme.
La fidélité du prince ne s'arrête pas là. En 1809, avec l'archiduc Rodolphe et le prince Kinsky, il garantit à Beethoven une rente annuelle de quatre mille florins pour qu'il reste à Vienne. Ses dépenses pour la musique ont fini par le ruiner, ou presque. Le palais abrite aujourd'hui le Musée du théâtre. Maintenant, traverse vers le sud, en direction de l'arrière de l'Opéra: l'hôtel le plus gourmand de Vienne est juste derrière.
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6. Hôtel Sacher et l'ancien Kärntnertortheater
Philharmoniker Straße 4, 1010 Wien, Austria
Tu es devant une façade crème aux auvents rouges, des portiers en livrée, et derrière toi le flanc massif de l'Opéra. C'est l'Hôtel Sacher, ouvert en 1876. Mais ferme les yeux une seconde, parce que l'histoire la plus forte de cet endroit s'est jouée avant que l'hôtel n'existe.
À cet emplacement se dressait le Kärntnertortheater, l'ancien théâtre de la cour. Le 7 mai 1824, Beethoven y présente pour la première fois sa Neuvième Symphonie, avec l'Hymne à la joie. Il est alors complètement sourd. Il se tient sur scène pour donner les tempos, mais un autre chef dirige réellement l'orchestre.
À la fin, la salle explose. Beethoven, tourné vers les musiciens, n'entend rien. On raconte que la contralto Caroline Unger s'approche, le prend doucement par le bras et le retourne vers le public, pour qu'il voie les chapeaux et les mouchoirs qui s'agitent. Ce théâtre a été démoli vers 1870, quand le nouvel Opéra a ouvert juste à côté. Et sur son terrain, on a bâti cet hôtel.
Passons au sucre. Selon la tradition, en 1832, un apprenti de seize ans, Franz Sacher, doit improviser un dessert pour le chancelier Metternich. Il invente un gâteau au chocolat, fourré à la confiture d'abricot, glacé de chocolat noir. C'est son fils Eduard qui ouvre l'hôtel. Et la recette déclenche plus tard une longue guerre judiciaire avec Demel, qu'on surnomme à Vienne la guerre douce. Elle se règle en 1963: seul l'hôtel a droit à l'appellation Original Sacher-Torte.
La vraie légende du lieu, pourtant, c'est Anna Sacher, la veuve d'Eduard, qui dirige l'hôtel de 1892 jusqu'à sa mort en 1930, cigare aux lèvres, ses bouledogues à ses pieds. Elle faisait broder sur une nappe les signatures de ses hôtes les plus illustres. Maintenant, longe l'arrière de l'Opéra, traverse la Kärntner Straße et prends l'Annagasse vers l'est, jusqu'à la Seilerstätte.
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7. Haus der Musik : la maison des Philharmoniques
Seilerstätte 30, 1010 Wien, Austria
Devant toi, un palais du XIXe siècle tout à fait respectable, et pourtant, si tu entres, l'escalier va jouer des notes sous tes pieds. Chaque marche est une touche de piano. Bienvenue à la Haus der Musik, la maison de la musique, ouverte en 2000, et l'un des rares musées de Vienne où on a le droit de faire du bruit.
Ce bâtiment était l'ancien palais de l'archiduc Charles. Mais son habitant le plus important pour toi, c'est un compositeur allemand, Otto Nicolai. Il vivait ici, et en 1842 il a l'idée de réunir les musiciens de l'orchestre de l'Opéra de la cour pour donner des concerts symphoniques, sous leur propre direction. Le premier concert a lieu le 28 mars 1842. L'Orchestre philharmonique de Vienne est né.
Le principe n'a pas changé depuis. Les Philharmoniques sont une association de musiciens qui se gouvernent eux-mêmes: ils élisent leur bureau, choisissent leurs chefs invités, et n'ont pas de directeur musical permanent. Le jour, ils jouent dans la fosse de l'Opéra. Le soir et le dimanche matin, ils deviennent l'un des orchestres les plus célèbres du monde.
Leur histoire a aussi ses ombres. Pendant le nazisme, des musiciens juifs ont été chassés, et plusieurs sont morts déportés. Et l'orchestre n'a admis officiellement une femme comme membre qu'en 1997. Ces chapitres sont aujourd'hui documentés et racontés, et c'est tant mieux.
À l'intérieur, tu peux diriger l'orchestre virtuellement avec une baguette électronique. S'il joue trop lentement ou trop vite par ta faute, les musiciens s'arrêtent et te le font savoir. Il y a aussi un jeu de dés qui compose une valse à ta place, inspiré d'un jeu musical attribué à Mozart. En sortant, continue vers l'est, traverse le Ring et entre dans le Stadtpark, le parc de la ville. Cherche une statue de marbre blanc, un homme assis qui rêve.
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8. Stadtpark : le monument à Franz Schubert
Stadtpark, Parkring, 1010 Wien, Austria
Avance sous les arbres jusqu'à cette statue de marbre blanc: un homme assis, un peu rond, pensif, le regard perdu au loin. C'est Franz Schubert. Sculpté par Carl Kundmann et inauguré en 1872, payé par une société chorale d'hommes, le Wiener Männergesang-Verein. Des chanteurs amateurs qui offraient un monument à celui qui leur avait donné tant de chansons.
Schubert est l'un des rares grands compositeurs viennois qui soient vraiment nés à Vienne, en 1797. Il a écrit plus de six cents Lieder, ces chansons pour voix et piano qui mettent en musique des poèmes. À dix-huit ans à peine, il compose Le Roi des aulnes d'après Goethe: un père à cheval dans la nuit, un enfant fiévreux, et une voix qui l'appelle. Quatre minutes, et tu as froid dans le dos.
Mais Schubert n'a jamais eu la gloire de Mozart ou de Beethoven de son vivant. Pas de poste à la cour, peu d'éditeurs, des logements chez ses amis. Ses amis, justement, organisaient des soirées qu'on appelait des Schubertiades: on y jouait sa musique, on lisait des poèmes, on buvait du vin. Il n'a donné qu'un seul grand concert public de ses propres œuvres, en mars 1828. Il est mort quelques mois plus tard, en novembre, à trente et un ans.
Il vénérait Beethoven, qui habitait la même ville et qu'il croisait à peine. À l'enterrement de Beethoven, en 1827, Schubert faisait partie des porteurs de flambeaux. Un an plus tard, il a demandé à être enterré près de lui. On l'a fait. Et quand on a transféré leurs restes au cimetière central, en 1888, on les a encore placés côte à côte.
Le comble, c'est sa symphonie Inachevée: le manuscrit est resté dans un tiroir pendant des décennies, et elle n'a été jouée pour la première fois qu'en 1865, à Vienne, trente-sept ans après sa mort. Ce parc, ouvert en 1862, est le premier parc public de la ville. Maintenant, traverse le parc vers le sud-est, vers le grand pavillon jaune près de la rivière. Tu verras briller de l'or entre les arbres.
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9. Johann Strauss doré et le Kursalon
Johannesgasse 33, 1010 Wien, Austria
Tu ne peux pas le rater: un homme en or, violon sous le menton, archet levé, encadré par une arche de marbre blanc peuplée de nymphes. Tout le monde veut sa photo avec lui, et lui, imperturbable, joue sa valse pour l'éternité. C'est Johann Strauss fils, le roi de la valse, auteur de plusieurs centaines de valses, polkas et marches.
Le monument est l'œuvre du sculpteur Edmund Hellmer, inauguré en 1921. Mais au départ, Strauss n'était pas doré du tout. Il a reçu sa dorure en 1935, et il a été redoré en 1991. Les Viennois en ont débattu, bien sûr. Trop clinquant ? Peut-être. Mais comment représenter autrement un homme qui a fait tourner l'Europe entière ?
Le grand pavillon jaune derrière lui, c'est le Kursalon, ouvert en 1867. À l'origine, on y venait prendre les eaux, boire de l'eau minérale pour sa santé. Très vite, la musique a remplacé la cure. Strauss y donne ses premiers concerts dès 1868, et le lieu devient le temple de la valse, où l'on danse encore aujourd'hui.
Et voici le clin d'œil pour toi. En février 1867, Strauss crée Le Beau Danube bleu, d'abord comme chœur pour la même société chorale qui a payé la statue de Schubert. Accueil poli, sans plus. Quelques mois plus tard, il joue la version pour orchestre à Paris, pendant l'Exposition universelle. Là, c'est le triomphe, et la valse fait le tour du monde. C'est Paris qui a lancé l'hymne officieux de l'Autriche.
Même Brahms, le plus sérieux des compositeurs, était sous le charme. La femme de Strauss lui avait demandé un autographe sur son éventail. Il y a noté les premières mesures du Beau Danube bleu, avec ce commentaire: malheureusement pas de Johannes Brahms. Maintenant, sors du parc par le sud, traverse la Lothringerstraße, et cherche le grand bâtiment Jugendstil à côté de la patinoire.
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10. Konzerthaus : la salle ouverte à toutes les musiques
Lothringerstraße 20, 1030 Wien, Austria
Face à toi, une longue façade claire, sobre, avec des touches d'ornement Jugendstil, et à côté, si c'est l'hiver, des centaines de patineurs qui tournent sur la glace. D'un côté du mur, une patinoire, de l'autre une grande salle de concert. Vienne a ce talent de faire cohabiter les choses.
Le Konzerthaus est inauguré le 19 octobre 1913, en présence du vieil empereur François-Joseph. Pour l'occasion, Richard Strauss, l'autre Strauss, sans aucun lien de famille avec Johann, compose un Prélude festif pour grand orchestre et orgue. Les architectes sont Ferdinand Fellner et Hermann Helmer, les spécialistes des théâtres de toute l'Europe centrale, associés à Ludwig Baumann. Le duo a signé des dizaines de salles, de Zurich à Odessa, et à Vienne il voulait faire quelque chose de plus grand encore.
Mais regarde la date. 1913. Moins d'un an plus tard, la guerre éclate, et l'empire qui avait voulu ce bâtiment s'effondre en 1918. Le Konzerthaus est né à la toute fin d'un monde, et il a dû apprendre à vivre dans le suivant.
C'est peut-être pour ça qu'il a toujours eu un esprit plus ouvert que son voisin. Dès le départ, l'idée était une maison pour toute la ville, pas seulement pour l'élite. Il y a plusieurs salles, dont la grande salle, la salle Mozart et la salle Schubert, et on y entend aussi bien du classique que du jazz, de la musique contemporaine, de la chanson ou des musiques du monde. C'est aussi la maison de l'Orchestre symphonique de Vienne, les Wiener Symphoniker, l'autre grand orchestre de la ville.
Les Viennois aiment opposer leurs deux temples de la musique, comme on oppose deux clubs de football. Ici, le Konzerthaus, moderne et curieux. Là-bas, le Musikverein, doré et solennel. La rivalité est polie, mais réelle. Pour voir l'autre camp, marche vers l'ouest le long de la Lothringerstraße, jusqu'au bâtiment rouge et ocre à colonnes, juste avant la Karlsplatz.
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11. Musikverein : la salle dorée
Musikvereinsplatz 1, 1010 Wien, Austria
Voilà le bâtiment rouge et ocre, avec ses colonnes et ses airs de temple grec. Il ne paie pas de mine de l'extérieur, comparé à l'Opéra. Mais à l'intérieur se cache la salle de concert la plus célèbre du monde, celle que des millions de gens voient chaque premier janvier à la télévision.
Le Musikverein appartient à la Société des amis de la musique, fondée en 1812. Le bâtiment est dessiné par l'architecte danois Theophil Hansen et inauguré le 6 janvier 1870. La grande salle, qu'on appelle la Salle dorée, porte bien son nom: des dorures partout, et une rangée de cariatides dorées, des femmes sculptées qui soutiennent les balcons.
Mais le vrai miracle est invisible. La salle a la forme d'une boîte à chaussures, longue et étroite, avec un plancher et des parois qui vibrent, et des espaces vides sous le parquet. Hansen n'avait aucun calcul acoustique moderne à sa disposition. Et pourtant, le son y est d'une rondeur et d'une chaleur qu'on cite encore partout comme une référence. Les ingénieurs du monde entier viennent la mesurer pour essayer de la copier.
Le concert du Nouvel An est né ici dans un contexte qu'il ne faut pas oublier: le premier a lieu le 31 décembre 1939, sous le régime nazi, dirigé par Clemens Krauss. Depuis, il est devenu tout autre chose, un rendez-vous retransmis dans des dizaines de pays, avec les valses des Strauss, et un rituel immuable: en bis, la Marche de Radetzky, que le public accompagne en frappant dans les mains.
Brahms a dirigé les concerts de la Société ici au début des années 1870, et le conservatoire de la ville a longtemps eu ses classes dans ce bâtiment. Tu as commencé ta promenade dans l'appartement où Mozart écrivait Figaro, tu es passé par la salle de l'Eroica, les cafés, la Neuvième, les valses. Et tu termines devant la porte de la salle dorée... Si tu peux, reviens un soir écouter un concert. La Karlsplatz et le métro sont à deux pas. La musique, elle, continue.