Sur les pas de Carmen à Séville : cigarières, toreros et flamenco de Triana

De la Fabrique de tabacs de Mérimée et de Bizet aux arènes de la Maestranza, puis de l'autre côté du Guadalquivir, dans le Triana des chanteurs, des marins et des potiers

Seville · 12 stops · 27 min audio · Generated

  1. 1. Puerta de Jerez : près des remparts de Séville

    Puerta de Jerez, 41004 Sevilla, Spain

    Tu es au milieu d'un rond-point, autour d'une fontaine ornée d'une figure féminine, avec les tramways qui glissent et les calèches qui attendent. Rien, ici, ne ressemble à une porte. Et pourtant ce carrefour s'appelle la Puerta de Jerez. Il y avait bien une porte dans la muraille, jusqu'à ce qu'on l'abatte en 1864.

    Sur cette porte, raconte-t-on, une inscription résumait la légende de la ville: Hercule m'a bâtie, Jules César m'a entourée de murs et de hautes tours, et le roi saint m'a conquise. Hercule fondateur, César bâtisseur, Ferdinand III conquérant: Séville a toujours aimé se raconter de grandes histoires. Et la plus célèbre de toutes a été écrite par un Français.

    En 1845, Prosper Mérimée publie une nouvelle, Carmen. Une bohémienne, cigarière à la Fabrique de tabacs de Séville, rend fou un brigadier basque, Don José. Mérimée affirme tenir l'histoire de la comtesse de Montijo, rencontrée lors de son voyage en Espagne en 1830. La fille de cette comtesse s'appelait Eugénie... elle deviendra impératrice des Français en épousant Napoléon III.

    Trente ans plus tard, Georges Bizet en tire un opéra. Il est créé à l'Opéra-Comique de Paris le 3 mars 1875, et l'accueil est froid, presque scandalisé. Bizet meurt trois mois après, à trente-six ans, sans savoir que Carmen deviendra l'un des opéras les plus joués au monde. Et il n'avait jamais mis les pieds en Espagne. Toute sa Séville, il l'a imaginée.

    Fredonne avec Carmen: près des remparts de Séville, chez mon ami Lillas Pastia... Ces remparts, c'était ici. Séville est d'ailleurs l'une des villes les plus chantées de l'opéra: Don Juan, Figaro, Carmen, et même le Fidelio de Beethoven s'y déroulent. Prends maintenant la Calle San Fernando vers l'est, passe devant le grand hôtel Alfonso XIII, construit pour l'Exposition de 1929, jusqu'à l'immense façade de la Fabrique de tabacs.

  2. 2. Real Fábrica de Tabacos : la fabrique des cigarières

    Calle San Fernando 4, 41004 Sevilla, Spain

    Longe ce bâtiment interminable, sa façade de pierre blonde, son fossé et ses guérites aux angles: on dirait une forteresse. C'est la Real Fábrica de Tabacos, la Manufacture royale de tabacs. Au-dessus de l'entrée principale, une Renommée sonne de la trompette, comme pour annoncer l'arrivée de la marchandise la plus précieuse du royaume.

    Le tabac vient d'Amérique, et la Couronne en a fait un monopole d'État. Pour le protéger des voleurs et des contrebandiers, on construit à partir de 1728 cette manufacture, achevée vers 1770. À l'époque, c'est l'un des plus grands bâtiments industriels d'Europe, avec ses cours, ses ateliers, sa chapelle et même sa prison.

    Au XIXe siècle, les machines cèdent la place aux mains: des milliers de femmes, les cigarreras, roulent ici les cigares. Elles sont réputées pour leur franc-parler, leur indépendance et leurs chansons. Les voyageurs romantiques venaient les admirer, et Mérimée raconte avoir vu des centaines d'entre elles, à demi vêtues à cause de la chaleur. Le fossé n'était pas décoratif: les ouvrières étaient fouillées à la sortie, car le tabac volé valait cher. C'est ici que Mérimée fait travailler Carmen.

    Premier acte de l'opéra: sur la place, devant la manufacture, la cloche sonne, les cigarières sortent fumer. Carmen chante la Habanera, l'amour est un oiseau rebelle... Puis une bagarre éclate, Carmen balafre une collègue au couteau, et Don José doit l'arrêter. Petit secret: cette Habanera, Bizet l'a empruntée à une chanson du compositeur espagnol Sebastián Iradier, croyant qu'il s'agissait d'un air populaire.

    Depuis les années 1950, les cigarières ont laissé la place aux étudiants: le bâtiment est le siège de l'Université de Séville. Entre dans le grand hall si les portes sont ouvertes, et écoute: les rires dans les couloirs ont remplacé les chansons des ateliers. Contourne maintenant la manufacture par le sud et suis la rue vers l'ouest, jusqu'au grand portail baroque du Palacio de San Telmo.

  3. 3. Palacio de San Telmo : l'école des marins et la cour des Montpensier

    Avenida de Roma s/n, 41013 Sevilla, Spain

    Place-toi face au portail de San Telmo, cette explosion de colonnes torsadées, de guirlandes et de statues qui monte sur trois étages. C'est du baroque sévillan au sommet de sa forme, une façade qui ne se contente pas d'être belle: elle fait du bruit.

    Le bâtiment n'était pourtant pas destiné à un prince. À partir de 1682, on y installe l'Universidad de Mareantes, une école pour les orphelins de marins. On leur apprenait les mathématiques, l'astronomie, la navigation, pour en faire des pilotes de la flotte des Indes. Les meilleurs devenaient pilotes des galions qui traversaient l'Atlantique jusqu'à Veracruz ou Carthagène des Indes. Regarde au sommet du portail: saint Telme, le patron des navigateurs, veille sur eux.

    En 1849, le palais est acheté par un Français: Antoine d'Orléans, duc de Montpensier, le plus jeune fils du roi Louis-Philippe, marié à une infante d'Espagne. Le couple y tient une petite cour brillante, avec bals et musique, et Séville se met à vivre à l'heure parisienne. Le duc rêvait même du trône d'Espagne. En 1870, il tue en duel un cousin, l'infant Henri de Bourbon, et ruine ainsi ses chances. Plus tard, sa veuve, l'infante María Luisa, offrira à la ville une partie de ses jardins.

    Leur fille Mercedes grandit ici. En janvier 1878, elle épouse son cousin, le jeune roi Alphonse XII, par amour, chose rare chez les rois. Cinq mois plus tard, elle meurt du typhus, à dix-huit ans. Toute l'Espagne pleure, et les enfants se mettent à chanter une romance: où vas-tu, Alphonse XII, où vas-tu, malheureux ? On la chante encore dans les cours d'école.

    Sur la façade nord, douze statues de Sévillans illustres, peintres, poètes et marins, ont été ajoutées à la fin du XIXe siècle. Aujourd'hui, le palais abrite la présidence du gouvernement d'Andalousie. Dirige-toi maintenant vers le fleuve et suis-le vers le nord, jusqu'à la tour dorée qui garde la rive.

  4. 4. Torre del Oro : la sentinelle du Guadalquivir

    Paseo de Cristóbal Colón s/n, 41001 Sevilla, Spain

    Approche-toi du fleuve et lève les yeux vers cette tour à douze pans, posée sur la rive comme un pion d'échecs géant. Elle a trois étages, de plus en plus étroits, et le dernier ressemble à une petite lanterne dorée. Voilà la Torre del Oro, la tour de l'or.

    Elle a été bâtie vers 1220 par les Almohades, pour défendre le port. Une grosse chaîne, dit la tradition, était tendue entre elle et une autre tour sur la rive de Triana, pour barrer le fleuve aux navires ennemis. En 1248, pendant le siège de la ville, les navires castillans de l'amiral Ramón Bonifaz forcent le passage en brisant le pont de bateaux qui reliait les deux rives. Quelques mois plus tard, Séville tombe.

    Pourquoi l'or ? On a longtemps raconté qu'on y entreposait l'or des Amériques. C'est une belle légende. Les restaurations récentes ont montré une explication plus simple: son enduit, à base de mortier de chaux et de paille pressée, renvoyait sur l'eau un reflet doré. La tour brillait, voilà tout. Aujourd'hui, elle abrite un petit musée naval, avec des maquettes, des cartes et des instruments de navigation.

    Devant elle s'étendait l'Arenal, le grand port fluvial. Pendant deux siècles, c'est ici que partaient et revenaient les flottes chargées d'argent du Mexique et du Pérou. Marins, soldats, prostituées, contrebandiers, pícaros: tout un monde grouillant dont Cervantès a fait des romans. Les contrebandiers de Carmen, au troisième acte, sont les lointains héritiers de ces filous de port.

    Mérimée, lui, aurait adoré cette tour. Avant d'être écrivain, il était inspecteur général des Monuments historiques en France, l'homme qui a sauvé Vézelay et fait restaurer Carcassonne. Le narrateur de Carmen est d'ailleurs un archéologue en voyage, qui cherche le champ de bataille d'une guerre de César. Traverse le Paseo de Colón et prends la petite Calle Temprado, jusqu'à la façade blanche décorée d'azulejos bleus.

  5. 5. Hospital de la Caridad : Miguel Mañara et la légende de Don Juan

    Calle Temprado 3, 41001 Sevilla, Spain

    Lève les yeux vers la façade blanche de l'église, avec ses panneaux d'azulejos bleus représentant la Foi, l'Espérance et la Charité, et les saints qui accueillent les pauvres. C'est l'Hospital de la Caridad. Et c'est l'adresse d'une des plus belles histoires de rédemption de Séville.

    Miguel Mañara naît en 1627, fils d'un riche marchand d'origine corse enrichi par le commerce des Indes. Noble, élégant, il mène la vie d'un jeune homme de son rang. En 1661, sa femme meurt. Il est dévasté. L'année suivante, il entre dans la confrérie de la Charité, qui enterrait les noyés et les condamnés que personne ne réclamait, et il en devient bientôt le chef.

    Il consacre alors sa fortune à cet hôpital pour les pauvres et les mourants. Pour son église, il commande à Murillo des toiles sur les œuvres de miséricorde, et à Valdés Leal deux tableaux terrifiants sur la mort: des cadavres d'évêques et de chevaliers rongés par les vers. La légende veut que Murillo ait dit qu'on ne pouvait les regarder qu'en se bouchant le nez.

    Mañara meurt en 1679. Il avait demandé à être enterré sous l'entrée, pour que tout le monde marche sur lui, avec une épitaphe disant que là reposent les os du pire homme qui ait existé. Les romantiques n'en demandaient pas tant. Mérimée, encore lui, publie en 1834 Les Âmes du purgatoire, dont le héros, Don Juan de Maraña, mêle Mañara au grand séducteur. Dumas suivra.

    Pourtant le Don Juan de théâtre, celui du Trompeur de Séville de Tirso de Molina, est né vers 1630, quand Mañara était encore un petit garçon. Il ne pouvait pas être son modèle. Mais de Tirso à Molière et à Mozart, Don Juan reste un Sévillan, et il n'a jamais quitté la scène. Reviens vers le fleuve et remonte le Paseo de Colón vers le nord, en passant devant le théâtre de la Maestranza, l'opéra de la ville, jusqu'aux arènes.

  6. 6. Plaza de Toros de la Maestranza : le dernier acte

    Paseo de Cristóbal Colón 12, 41001 Sevilla, Spain

    Devant toi s'arrondit la façade blanche et jaune ocre des arènes, avec ses balcons et ses grandes portes. Fais le tour jusqu'à la porte la plus ornée, surmontée d'un groupe sculpté. C'est la Puerta del Príncipe. Un matador ne la franchit que porté en triomphe, sur les épaules de la foule, après un après-midi exceptionnel.

    Ces arènes appartiennent à la Real Maestranza de Caballería, une confrérie de nobles cavaliers fondée en 1670 pour s'entraîner aux armes. Commencées au milieu du XVIIIe siècle, elles n'ont été achevées qu'en 1881. Elles accueillent environ douze mille spectateurs. Regarde bien leur forme: elles ne sont pas parfaitement rondes, car il a fallu les caser entre les rues déjà existantes.

    Quatrième acte de Carmen. Sur la place, devant les arènes, la foule acclame Escamillo, le torero. Carmen est venue le voir triompher. Don José, déserteur, ruiné, l'attend dehors. Elle lui jette la bague qu'il lui avait donnée. Il la poignarde, pendant qu'à l'intérieur on crie victoire. Le rideau tombe sur un meurtre en plein soleil, une scène qui choqua le public de 1875.

    Mérimée n'avait rien écrit de tel. Dans la nouvelle, le rival est un picador de Grenade, et Don José tue Carmen loin de tout, dans une gorge de montagne. Ce sont les librettistes, Meilhac et Halévy, qui ont transporté le drame ici, devant la Maestranza. Et le mot toréador, que Bizet a rendu mondial ? Presque aucun Sévillan ne l'utilise. Ici, on dit torero.

    La corrida reste un sujet qui divise, en Espagne comme ailleurs, mais ces arènes font partie de l'histoire de la ville, et de sa musique: les paso dobles des fanfares, les sévillanes de la Feria d'avril. Continue le long du fleuve vers le nord, puis engage-toi sur le pont de fer qui file vers Triana.

  7. 7. Puente de Triana : le pont parisien de Séville

    Puente de Isabel II, 41010 Sevilla, Spain

    Avance jusqu'au milieu du pont et appuie-toi au parapet. Sous tes pieds, des arcs de fonte ornés de grands anneaux de fer. Devant toi, la rive de Triana, ses façades colorées, ses tours d'église. Derrière, la Maestranza et la Giralda. Tu es exactement entre deux mondes, et les Sévillans le savent.

    Pendant plus de six siècles, aucun pont fixe ne reliait les deux rives. Il y avait seulement un pont de bateaux, construit par les Almohades vers 1171: des barques amarrées les unes aux autres, sur lesquelles on posait des planches. À chaque crue, il fallait le réparer. Triana était presque une île.

    Puis, en 1852, on inaugure ce pont de fer, le pont d'Isabelle II, que tout le monde appelle simplement le pont de Triana. Ses ingénieurs sont français, et ils se sont inspirés d'un pont parisien, le pont du Carrousel, qui reliait le Louvre à la rive gauche. Le pont parisien a été démoli dans les années 1930. La copie sévillane, elle, est toujours là. C'est aujourd'hui le plus ancien pont de fer d'Espagne encore debout.

    Et ce pont est entré dans la musique. Les sévillanes et les rumbas parlent sans cesse de lui, de la traversée vers Triana, du fleuve qui sépare les amants. Car Triana n'est pas un quartier comme les autres: c'est le quartier des potiers, des marins, des gitans forgerons, et le grand berceau du flamenco sévillan. Les Trianeros disent qu'ils ne vont pas à Séville. Ils vont de l'autre côté.

    La nuit du Vendredi saint, ce pont devient une scène: la Vierge de l'Espérance de Triana le traverse sur les épaules de ses porteurs, au petit matin, dans un silence que seuls brisent les chants. Nous la retrouverons bientôt. Termine la traversée: la petite chapelle en brique qui se dresse au bout du pont, sur ta droite, t'attend.

  8. 8. Capillita del Carmen : la Vierge des marins au bout du pont

    Plaza del Altozano, 41010 Sevilla, Spain

    Tu viens de poser le pied à Triana, et la première chose qui t'accueille est cette minuscule chapelle de brique, coiffée d'une coupole de céramique et d'un petit clocher. Elle est si menue qu'on la croirait sortie d'une maquette. Les Trianeros, qui ont de l'humour, l'appellent el mechero, le briquet.

    On la doit à Aníbal González, l'architecte qui a dessiné une grande partie de l'Exposition ibéro-américaine de 1929. Construite en 1928, elle remplace un ancien petit oratoire qui se trouvait déjà à l'entrée de l'ancien pont de bateaux. Ici, on saluait la Vierge avant de traverser le fleuve, et on la remerciait en revenant.

    Car elle est dédiée à la Virgen del Carmen, Notre-Dame du Mont-Carmel, la patronne des marins et des pêcheurs. Chaque été, le 16 juillet, dans les ports d'Andalousie, on la promène sur des barques fleuries. Et c'est d'elle que vient le prénom Carmen, l'un des plus portés d'Espagne.

    Voilà donc notre héroïne au bout du pont. Mérimée, grand latiniste, savait sûrement un autre secret de ce prénom: en latin, carmen signifie le chant, le poème... et la formule magique, l'incantation. Une femme qui s'appelle chant et sortilège, dont la voix ensorcelle Don José: difficile de mieux choisir. Et dans l'opéra, Carmen ne parle presque jamais. Elle chante, elle danse, elle envoûte. Au troisième acte, elle tire les cartes, et les cartes lui annoncent la mort, encore et encore.

    Remarque aussi le carrelage de céramique de Triana sur la chapelle. Les fours des potiers trianeros ont fourni pendant des siècles les azulejos de toute la ville, et une rue entière du quartier, la Calle Alfarería, porte encore le nom de la poterie. Maintenant, longe le flanc du marché, sur ta droite, et cherche une ruelle étroite qui descend vers le fleuve. Son nom fait froid dans le dos.

  9. 9. Castillo de San Jorge et Callejón de la Inquisición

    Callejón de la Inquisición, 41010 Sevilla, Spain

    Engage-toi dans le Callejón de la Inquisición, cette ruelle étroite entre deux hauts murs, qui descend vers le fleuve. Avance lentement. Le passage est calme, presque sombre, et son nom suffit à faire baisser la voix.

    À côté, à l'emplacement de l'actuel marché de Triana, se dressait le Castillo de San Jorge, une forteresse médiévale qui gardait l'entrée du pont de bateaux. En 1481, le tout nouveau tribunal de l'Inquisition s'y installe. Le premier auto de fe a lieu à Séville la même année: six personnes sont brûlées. Ce château restera le siège du tribunal jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.

    Les premières victimes sont des conversos, des familles juives converties, accusées de pratiquer en secret leur ancienne foi. Plus tard viendront des morisques, des protestants, des accusés de blasphème ou de sorcellerie. Dans les cachots du château, on attendait parfois des années sans connaître l'accusation, ni le nom de celui qui avait dénoncé. Les biens des condamnés étaient confisqués, et la honte frappait les familles pendant des générations: leurs noms restaient affichés dans les églises, sur des tissus appelés sambenitos.

    Au XIXe siècle, le château en ruine est abattu, et un marché le remplace. Pendant longtemps, les Sévillans ont fait leurs courses sur ces fondations sans y penser. Puis des fouilles ont dégagé les restes des murs et des cachots, et sous le marché un petit musée raconte aujourd'hui cette histoire, avec une attention particulière pour la tolérance et la liberté de conscience.

    Il est étrange de penser que juste au-dessus, on vend du jambon, du poisson et des olives dans la bonne humeur. Mais c'est peut-être la meilleure revanche de la vie sur la peur. Remonte la ruelle, repasse par la Plaza del Altozano, et entre dans la Calle Pureza, la longue rue qui file vers le sud, parallèle au fleuve.

  10. 10. Capilla de los Marineros : l'Esperanza de Triana

    Calle Pureza 53, 41010 Sevilla, Spain

    Arrête-toi dans la Calle Pureza, devant la façade blanche et ocre de la Capilla de los Marineros, la chapelle des marins. Si la porte est ouverte, approche-toi sans bruit: au fond, entourée de cierges et d'argent, une Vierge au visage d'adolescente pleure des larmes de verre. Voici la Esperanza de Triana, l'Espérance de Triana.

    Cette chapelle appartenait autrefois à la confrérie des marins du quartier, ceux qui partaient vers les Indes depuis les quais tout proches. Aujourd'hui, elle est la maison de la confrérie de l'Espérance, l'une des plus aimées de Séville. Ici, on ne dit pas la Vierge: on dit la Esperanza, comme on parlerait d'une mère, ou d'une voisine.

    Pendant la Madrugá, la nuit du Jeudi au Vendredi saint, elle sort de cette chapelle sur son grand char d'argent, portée à pas lents par des dizaines d'hommes cachés sous le brancard, les costaleros, qui avancent sans rien voir, guidés par la voix du capataz qui marche devant. Elle traverse le pont au lever du jour, et tout Triana la suit. Sa grande rivale, de l'autre côté du fleuve, est la Macarena. Les deux camps se taquinent depuis des siècles.

    Et puis il y a la saeta. Au passage de la Vierge, quelqu'un, sur un balcon, se met à chanter, sans instrument, d'une voix déchirée. La foule se tait d'un coup. Le char s'arrête. La saeta est une prière chantée, une flèche, c'est le sens du mot, lancée vers le ciel. Elle s'est nourrie du chant flamenco, et beaucoup de grands chanteurs l'ont portée.

    C'est peut-être ici que tu comprends le mieux Triana: la religion, le chant et la fierté de quartier y sont un seul et même tissu. Bizet n'a jamais entendu une saeta. Dommage: il aurait adoré. Continue à descendre la Calle Pureza vers le sud, sur une centaine de mètres, jusqu'à la grande église de Santa Ana.

  11. 11. Santa Ana : la cathédrale de Triana

    Calle Pureza 84, 41010 Sevilla, Spain

    Lève la tête vers la haute tour de Santa Ana, avec ses briques, ses azulejos et son dernier étage percé d'arcades. Puis recule pour voir la masse de l'église. Les Trianeros l'appellent la catedral de Triana. Et ce n'est qu'à moitié une plaisanterie.

    Santa Ana est la plus ancienne paroisse de Séville. La tradition raconte que le roi Alphonse X, souffrant d'une grave maladie des yeux, aurait été guéri après avoir prié sainte Anne, et qu'il fit construire cette église pour la remercier. Les travaux commencent dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Les murs que tu vois ont donc plus de sept cents ans, même s'ils ont été souvent remaniés.

    À l'intérieur, sous les voûtes gothiques, se cache un trésor de céramique: une dalle funéraire du début du XVIe siècle, signée par un potier italien installé à Triana, Niculoso Pisano. C'est lui qui a apporté à Séville la peinture sur faïence à l'italienne, et lancé l'âge d'or de l'azulejo. Une coutume populaire veut que les jeunes filles qui cherchent un mari viennent donner un petit coup de pied à cette tombe.

    Santa Ana, c'est aussi le cœur de la vie de quartier. Baptêmes, mariages, enterrements: des générations de familles de potiers, de marins et de gitans de Triana sont passées par cette nef. Les cloches de la tour, dit-on à Triana, sonnent avec un accent particulier. Et chaque été, la fête de la sainte, le 26 juillet, ouvre la Velá de Santa Ana, une grande fête au bord du fleuve, avec musique et sévillanes jusqu'au matin.

    Cette fête, la Velá, existe depuis des siècles. On y dansait déjà quand Mérimée a traversé l'Espagne. C'est là, au ras de l'eau, que Triana chante pour elle-même et non pour les touristes. Tourne maintenant vers le fleuve et rejoins la Calle Betis, le grand balcon de Triana sur le Guadalquivir.

  12. 12. Calle Betis : le balcon de Triana et le flamenco

    Calle Betis 60, 41010 Sevilla, Spain

    Accoude-toi au muret de la Calle Betis et regarde l'autre rive: la Torre del Oro, la Maestranza, la Giralda au loin, et les kayaks qui glissent sur l'eau verte. Derrière toi, une rangée de maisons blanches, jaunes, ocre, aux balcons fleuris. C'est la plus belle façade de Séville... et elle regarde Séville.

    Betis, c'est Baetis, le nom romain du fleuve. Les Arabes l'ont rebaptisé al-wadi al-kabir, le grand fleuve, qui est devenu Guadalquivir. Et le Real Betis, l'un des deux grands clubs de football de la ville, doit lui aussi son nom au vieux mot latin. Le 10 août 1519, c'est d'ici, des quais de Triana, que partent les cinq navires de Magellan pour le premier tour du monde. Trois ans plus tard, un seul revient, la Victoria, avec une petite poignée de survivants épuisés.

    Mais Triana est surtout la patrie du chant. Dans les corrales de vecinos, ces cours communes où s'entassaient des dizaines de familles, gitans et non-gitans, forgerons et potiers, on chantait le soir. Triana a donné son nom et son accent à plusieurs formes du flamenco, comme ses soleares et ses tangos, et les sévillanes s'y dansent à chaque fête. En 2010, l'UNESCO a inscrit le flamenco au patrimoine culturel immatériel de l'humanité.

    Le soir, dans certains bars de cette rive, une guitare commence, quelqu'un frappe des mains en contretemps, une voix éraillée monte. Ce n'est pas un spectacle: c'est une conversation. La vraie Carmen, si elle a existé, ressemblait sans doute plus à ces femmes-là qu'aux sopranos de Paris.

    Te voilà au bout du chemin. Tu as suivi une cigarière inventée par un Français et mise en musique par un autre Français qui n'avait jamais vu Séville, et tu as fini dans le quartier qui chante pour de vrai. Bizet a imaginé Séville. Séville, elle, n'a jamais cessé de chanter. Reste ici jusqu'au coucher du soleil: la Torre del Oro s'allume, et l'or, enfin, devient vrai.