Montmartre secret : la Butte loin des foules, des moulins aux vignes de Paris
Un saint sans tête, un homme coincé dans un mur, un meunier sur ses ailes et une vigne en plein Paris : le Montmartre que les cars de touristes ne voient jamais
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1. Saint-Jean-de-Montmartre : l'église de brique qui a fait peur à Paris
19 rue des Abbesses, 75018 Paris, France
Mets-toi dos à l'entrée du métro Abbesses et regarde l'église d'en face: de la brique rouge, des arcs qui se croisent, des pastilles de céramique turquoise piquées sur la façade comme des perles. La plupart des passants la prennent pour une école ou une ancienne usine. Les Montmartrois, eux, l'ont surnommée Saint-Jean-des-Briques.
Sauf que la brique n'est qu'un habit. Dessous, il y a un squelette de ciment armé, une technique toute neuve à la fin du XIXe siècle. L'architecte Anatole de Baudot, un élève de Viollet-le-Duc, voulait prouver qu'on pouvait bâtir une église moderne avec des voûtes minces comme des coquilles, sans les énormes piliers de pierre des cathédrales. Le chantier démarre en 1894. Et très vite, il fait peur.
Des piliers aussi fins pour porter des tribunes et une voûte ? Les experts de l'administration n'y croient pas. On accuse l'ouvrage d'être dangereux, on parle même de le démolir, et pendant plusieurs années le chantier reste bloqué, une carcasse grise au pied de la Butte. Il faudra des essais de charge pour démontrer que la structure tient. L'église est finalement achevée en 1904... et elle n'a pas bougé depuis plus d'un siècle.
Entre si la porte est ouverte. L'intérieur est une forêt d'arcs entrecroisés, très légers, presque nerveux, avec des vitraux Art nouveau aux couleurs acidulées. C'est la première église de Paris bâtie avec cette technique. Ce que tu as sous les yeux, c'est en quelque sorte le grand-père de toutes les églises en béton du XXe siècle, né dans un quartier qui préférait alors les moulins et les cabarets.
Maintenant, retourne-toi vers le métro. Cette entrée de Guimard, avec sa verrière en éventail et ses lampadaires en forme de tiges de fleurs, n'est pas née ici: elle a été démontée à la station Hôtel-de-Ville et remontée aux Abbesses en 1974. À Montmartre, même les monuments viennent souvent d'ailleurs. Descends la rue des Abbesses vers l'ouest, puis la rue Lepic jusqu'au boulevard de Clichy: à deux pas d'un moulin rouge très célèbre, une impasse cache l'appartement d'un trompettiste.
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2. Cité Véron : Boris Vian, Prévert et la terrasse des Satrapes
Cité Véron, 94 boulevard de Clichy, 75018 Paris, France
Quitte le trottoir du boulevard de Clichy et glisse-toi dans l'impasse qui s'ouvre juste à côté du Moulin Rouge. Quelques pas suffisent: le vacarme des cars et des néons s'éteint, et te voilà dans une petite cité pavée, avec des ateliers, des pots de fleurs et des portes qui ne disent rien. Au fond, au 6 bis, a vécu l'un des esprits les plus libres du XXe siècle.
Boris Vian s'installe ici en 1953. Ingénieur de formation, trompettiste de jazz, romancier, parolier, traducteur, chanteur... il a tout fait, souvent en même temps. Son appartement ouvre sur une terrasse qui touche presque les ailes du Moulin Rouge, juste derrière. Et sur cette même terrasse donne la porte d'un voisin arrivé peu après: Jacques Prévert. Les deux hommes partagent le toit, les verres et les fous rires.
On l'appelle la terrasse des Trois Satrapes. Les satrapes, ce sont les hauts dignitaires du Collège de 'Pataphysique, une société savante parfaitement absurde, vouée à la science des solutions imaginaires inventée par Alfred Jarry. Vian et Prévert en étaient tous les deux, et l'on y tenait des cérémonies à la fois très sérieuses et très ridicules. Seul Paris pouvait loger une académie du non-sens au-dessus d'un cabaret de french cancan.
Vian meurt en 1959, à trente-neuf ans, d'une crise cardiaque, dans une salle de cinéma où l'on projetait l'adaptation de son roman J'irai cracher sur vos tombes, un film qu'il détestait. Il avait le cœur fragile depuis l'enfance et se savait en sursis. C'est peut-être pour ça qu'il a vécu si vite: L'Écume des jours, Le Déserteur, des centaines de chansons, tout cela en une quinzaine d'années à peine.
L'appartement est resté presque intact, entretenu par ceux qui gardent sa mémoire. Si une fenêtre est éclairée là-haut, imagine une trompette, un disque de jazz qui tourne et deux poètes qui refont le monde. Ressors sur le boulevard, file vers l'ouest et prends l'avenue Rachel: au bout, une ville silencieuse t'attend, avec ses rues, ses carrefours... et ses habitants très célèbres.
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3. Cimetière de Montmartre : la ville des morts sous un pont
20 avenue Rachel, 75018 Paris, France
Descends les marches de l'entrée et lève tout de suite les yeux: un pont de métal passe au-dessus des tombes, avec ses voitures et ses passants qui ne voient rien. C'est la rue Caulaincourt, suspendue au-dessus du cimetière de Montmartre. En dessous, à l'ombre des arbres, des chats dorment sur des chapelles de marbre, et le bruit de la ville arrive étouffé, comme à travers un mur de coton.
Pourquoi le cimetière est-il en contrebas ? Parce qu'il est installé dans une ancienne carrière. Pendant des siècles, la Butte a été creusée pour son gypse, qu'on cuisait pour faire du plâtre. Le fameux plâtre de Paris, c'était d'abord celui de Montmartre. Le cimetière ouvre en 1825 dans ce trou laissé par les carriers, au pied d'une colline qui ne faisait pas encore partie de Paris.
Dans les années 1880, la Ville veut prolonger la rue Caulaincourt tout droit... et tombe sur le cimetière. Plutôt que de le contourner, on décide de passer par-dessus. Le pont est inauguré en 1888, malgré les protestations des familles qui voyaient des piliers de fer plantés au milieu de leurs morts. Le compromis est sous tes yeux: des tombes collées aux piles du pont, comme si les défunts avaient refusé de céder la place.
Promène-toi sans plan, c'est la meilleure façon de faire des rencontres. Edgar Degas repose dans le caveau de sa famille. Stendhal, mort d'une attaque en pleine rue en 1842, est là aussi, tout comme Alexandre Dumas fils, Jacques Offenbach, ou le danseur Nijinski, assis en bronze dans son costume de Petrouchka. François Truffaut a droit à une simple dalle noire, et Dalida à une statue grandeur nature, devant un soleil doré. Émile Zola y a reposé aussi, avant d'être transféré au Panthéon en 1908: sa tombe vide est toujours là.
Et cherche l'épitaphe de Stendhal. Il l'avait écrite lui-même, en italien: Arrigo Beyle, Milanese. Henri Beyle, Milanais. Un Grenoblois qui se rêvait d'ailleurs, enterré sur la colline des artistes, c'est assez montmartrois. Ressors par l'avenue Rachel, monte vers la rue Caulaincourt et prends l'avenue Junot qui grimpe sur ta droite: on change de siècle et de style.
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4. Avenue Junot et villa Léandre : le Montmartre des années folles
Villa Léandre, 23 bis avenue Junot, 75018 Paris, France
Avance dans l'avenue Junot et arrête-toi à l'entrée de la villa Léandre, cette impasse de petites maisons de brique avec leurs jardinets, leurs volets peints et leurs plantes grimpantes. On se croirait dans un faubourg de Londres. Pas un café, pas une boutique: ici, Montmartre a fermé la porte aux touristes et ouvert ses fenêtres aux chats.
L'avenue Junot n'a été percée qu'au début du XXe siècle, à travers ce qu'on appelait le maquis, un terrain vague de cabanes, de jardins et de baraques où vivait tout un petit peuple pauvre de la Butte, chiffonniers, artistes fauchés et marginaux. Les cabanes ont disparu, remplacées par des villas et des ateliers d'artistes. La villa Léandre date de 1926 et porte le nom de Charles Léandre, un caricaturiste qui a croqué tout Montmartre.
Remonte l'avenue jusqu'au numéro 15: cette façade blanche presque nue, percée d'un grand renfoncement rectangulaire, c'est la maison de Tristan Tzara, le poète roumain, l'un des fondateurs du mouvement Dada. Elle a été construite en 1926 par l'architecte viennois Adolf Loos, l'homme qui avait écrit que l'ornement était un crime. C'est sa seule œuvre à Paris. Au milieu des villas fleuries, elle fait l'effet d'un manifeste.
Un peu plus haut, au 13, regarde la mosaïque sur la façade: des gamins des rues, culottes trop courtes et bouilles de chenapans. C'est la maison de Francisque Poulbot, le dessinateur qui a tant croqué les enfants pauvres de Montmartre qu'ils ont fini par porter son nom: un poulbot, c'est un titi de la Butte. En 1921, Poulbot cofonde la République de Montmartre, une association farfelue et généreuse qui organise des fêtes pour offrir jouets et vacances aux gosses du quartier.
Lève aussi les yeux par-dessus les jardins: il arrive qu'on aperçoive, entre les arbres, la silhouette d'un moulin de bois. Garde-le en tête. Monte jusqu'en haut de l'avenue. En arrivant sur la petite place, tu vas croiser un homme coincé dans un mur. Ne t'arrête pas encore, on reviendra le saluer. Prends la rue Girardon sur quelques mètres: le moulin t'attend au coin de la rue Lepic.
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5. Moulin de la Galette : le Radet, le Blute-Fin et le meunier crucifié
83 rue Lepic, 75018 Paris, France
Au coin de la rue Lepic et de la rue Girardon, lève les yeux: un moulin de bois sombre, ses ailes immobiles au-dessus d'un restaurant. C'est le Radet. Et derrière lui, perché dans un jardin privé que tu devines entre les arbres, son grand frère, le Blute-Fin. Ce sont les deux derniers moulins de Montmartre, et ensemble ils portent un nom que le monde entier connaît: le Moulin de la Galette.
Il y a eu, dit-on, jusqu'à une trentaine de moulins sur la Butte. Au XIXe siècle, la famille de meuniers Debray a une idée qui va la rendre célèbre: vendre aux promeneurs du dimanche une petite galette de pain bis avec un verre de lait, puis un verre de vin, puis un peu de musique... et voilà une guinguette. En 1876, un peintre vient y poser son chevalet: Auguste Renoir. Son Bal du moulin de la Galette, avec ses taches de soleil sur les robes, est aujourd'hui l'une des vedettes du musée d'Orsay.
Mais remonte encore le temps, jusqu'au 30 mars 1814. Les armées coalisées contre Napoléon attaquent Paris, et Montmartre, avec sa vue imprenable, est une position clé. Les Debray, le père et ses fils, défendent leurs moulins les armes à la main. Plusieurs membres de la famille y laissent la vie, dont le père, Pierre-Charles Debray.
La légende raconte la suite à voix basse. Les soldats, furieux de cette résistance, auraient crucifié le corps du meunier sur les ailes de son moulin, d'autres disent qu'ils l'ont découpé en quartiers, et les ailes auraient tourné ainsi au vent, comme un avertissement. Personne n'a jamais pu le prouver, mais la Butte ne l'a jamais oublié. Et c'est un fils survivant qui, des années plus tard, aurait ouvert le bal... pour que la danse recouvre la mort.
Le Radet n'est d'ailleurs pas tout à fait à sa place d'origine: il a été déplacé de quelques dizaines de mètres au XXe siècle pour couronner ce restaurant. À Montmartre, même les moulins déménagent. Avant de repartir, jette un œil au bas de la rue Tholozé: c'est de là que les peintres cadraient le moulin. Puis continue la rue Lepic, prends la rue d'Orchampt, une ruelle où vécut Dalida, et laisse-toi glisser jusqu'à une petite place plantée d'arbres.
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6. Le Bateau-Lavoir : la baraque où Picasso a cassé la peinture
13 rue Ravignan, place Émile-Goudeau, 75018 Paris, France
Te voilà place Émile-Goudeau: quelques bancs, des arbres, une fontaine Wallace vert bouteille, et une pente si raide que la place se descend par des marches. Cherche, au numéro 13, une simple vitrine avec quelques photos en noir et blanc. Rien ne le laisse deviner, mais c'est ici qu'une bonne partie de l'art du XXe siècle a commencé.
À la fin du XIXe siècle, il y avait là une ancienne fabrique de pianos transformée en ateliers d'artistes: une baraque de bois accrochée à la pente, glaciale l'hiver, étouffante l'été, avec un seul point d'eau pour tout le monde. Le poète Max Jacob l'a surnommée le Bateau-Lavoir, parce qu'elle craquait et tanguait comme ces bateaux amarrés sur la Seine où les lavandières faisaient la lessive.
En 1904, un jeune Espagnol d'à peine vingt-deux ans s'y installe, fauché, avec ses toiles et son chien. Pablo Picasso. Bientôt, Fernande Olivier partage sa vie, et autour de lui défilent Apollinaire, Max Jacob, Braque, Juan Gris, Van Dongen... En 1907, dans ce taudis, Picasso peint Les Demoiselles d'Avignon: cinq femmes aux visages de masques, taillées à angles vifs. Ses amis eux-mêmes sont choqués. C'est le premier coup de pioche du cubisme.
C'est ici aussi qu'en 1908 la bande organise un banquet resté légendaire en l'honneur du Douanier Rousseau, ce peintre autodidacte dont tout Paris se moquait. Hommage sincère ou farce de potaches ? Sans doute un peu des deux. Rousseau, ému, joue du violon toute la soirée, pendant que la cire d'une lanterne lui coule doucement sur la tête... et il ne s'en aperçoit pas.
Le vieux Bateau-Lavoir a brûlé en 1970, juste après avoir été protégé comme monument historique. Le bâtiment actuel est une reconstruction, toujours occupée par des ateliers d'artistes. Les fantômes, eux, n'ont pas déménagé. Monte maintenant la rue Ravignan jusqu'à la rue Norvins et prends à gauche vers la place Marcel-Aymé: cette fois, on va saluer l'homme du mur... et un saint qui a perdu la tête.
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7. Square Suzanne-Buisson et le Passe-Muraille : deux marcheurs impossibles
7 bis rue Girardon, 75018 Paris, France
Arrête-toi d'abord sur la petite place Marcel-Aymé: un homme de bronze sort à moitié d'un mur de pierre, une main tendue, l'air un peu étonné. Tout le monde lui serre la main pour la chance, regarde comme elle brille. C'est Dutilleul, le héros du Passe-Muraille, la nouvelle de Marcel Aymé parue en 1943.
Dutilleul est un petit employé de bureau, timide, à binocle et barbiche, qui découvre un beau jour qu'il peut traverser les murs. Il commence par terroriser son chef, puis cambriole des banques, puis tombe amoureux. Et une nuit, en sortant de chez sa belle, rue Norvins, il perd son don au beau milieu d'une muraille... et y reste pris pour toujours. Dans la nouvelle, le peintre Gen Paul vient la nuit lui jouer de la guitare pour le consoler. La statue a été sculptée en 1989 par l'acteur Jean Marais, qui vivait sur la Butte.
Maintenant, pousse la grille du square Suzanne-Buisson, juste à côté. Des allées de gravier, un terrain de pétanque, des bancs à l'ombre, et au milieu, une statue qui donne un petit frisson: un évêque debout, tenant dans ses mains... sa propre tête. C'est saint Denis, le premier évêque de Paris. Et Montmartre lui doit peut-être son nom.
La légende raconte qu'au IIIe siècle, Denis et ses compagnons, Rustique et Éleuthère, furent décapités sur la colline pour avoir prêché le Christ. Mais Denis se releva, ramassa sa tête, alla la laver à une fontaine qui coulait ici, puis marcha encore pendant des kilomètres vers le nord avant de s'effondrer. Là où il tomba, on éleva plus tard la basilique de Saint-Denis. Le mont des Martyrs serait devenu Montmartre, même si d'autres y voient un ancien mont de Mercure ou de Mars.
Le square porte le nom de Suzanne Buisson, militante socialiste et résistante, arrêtée en 1944 et morte en déportation. Deux marcheurs impossibles, un saint sans tête et un homme dans un mur, et une femme qui, elle, a vraiment marché jusqu'au bout. Ressors rue Girardon, longe l'allée des Brouillards, à gauche de la petite place Dalida, puis suis la rue de l'Abreuvoir: au coin, une maison rose t'attend.
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8. Allée des Brouillards et Maison Rose : le village de Renoir et d'Utrillo
2 rue de l'Abreuvoir, 75018 Paris, France
Arrête-toi au croisement de la rue de l'Abreuvoir et de la rue des Saules, devant cette maisonnette rose aux volets verts, avec ses tables en terrasse. Tu l'as sans doute déjà vue en carte postale, sur un torchon ou un puzzle. Mais avant de la regarder, retourne-toi vers le chemin que tu viens de faire.
L'allée des Brouillards, que tu viens de longer, doit son nom aux brumes qui montaient autrefois des sources de la colline. On y trouve une élégante folie du XVIIIe siècle, le château des Brouillards. Dans les années 1890, Renoir loue une maison juste à côté, et en 1894 son fils Jean y voit le jour: le futur cinéaste de La Grande Illusion a fait ses premiers pas dans ces jardins. Avant lui, Gérard de Nerval avait rêvé de s'installer ici, au milieu des vignes, et en a laissé une description pleine de nostalgie.
La rue de l'Abreuvoir, elle, raconte le Montmartre paysan: à son extrémité se trouvait la mare où l'on menait boire les chevaux et les bêtes. Il y a cent cinquante ans, la Butte était encore un village de vignes, de moulins, de carrières et de jardins, hors des barrières de Paris. Montmartre n'a été rattaché à la capitale qu'en 1860, et ses ruelles n'ont jamais tout à fait accepté de devenir des rues.
Et la Maison Rose ? Au début du XXe siècle, elle devient un petit restaurant tenu par Germaine Pichot, l'épouse du peintre catalan Ramon Pichot, une ancienne modèle de la bande de Picasso qui avait fait tourner bien des têtes. Maurice Utrillo l'a peinte, et ses toiles, reproduites à l'infini, ont fait de cette bicoque l'une des maisons les plus célèbres de Paris.
Le paradoxe est délicieux: une maison toute simple, un peu de travers, est devenue une icône parce qu'un peintre l'a regardée avec tendresse. C'est tout l'esprit de Montmartre. Descends maintenant la rue des Saules vers le nord: au carrefour de la rue Saint-Vincent, un lapin bondit hors d'une casserole, et un peu plus loin, derrière un mur, Utrillo lui-même t'attend.
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9. Au Lapin Agile et cimetière Saint-Vincent : le cabaret et le repos des peintres
6 rue Lucien-Gaulard, 75018 Paris, France
Tu viens de passer, au coin de la rue des Saules et de la rue Saint-Vincent, devant une maison basse aux volets verts, avec une enseigne peinte: un lapin qui bondit hors d'une casserole, une bouteille à la patte. C'est le Lapin Agile. Maintenant, longe le mur de pierre et entre dans le petit cimetière Saint-Vincent, accroché à la pente de la Butte.
Ce lapin a donné son nom au cabaret par un jeu de mots. Vers 1880, le caricaturiste André Gill en peint l'enseigne, et les habitués finissent par parler du lapin à Gill... qui devient le Lapin Agile. Au début du XXe siècle, sous la houlette du père Frédé, un patron barbu flanqué d'un âne et d'une guitare, Picasso, Apollinaire, Max Jacob ou Modigliani viennent y boire, chanter et refaire le monde. Le cabaret existe toujours, et l'on y chante encore les vieilles chansons françaises, assis sur des bancs de bois.
C'est aussi là qu'est né l'un des plus beaux canulars de l'histoire de l'art. En 1910, l'écrivain Roland Dorgelès et ses complices attachent un pinceau à la queue de Lolo, l'âne du patron, et le laissent barbouiller une toile. Ils l'exposent au Salon des indépendants sous le titre Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique, signée d'un peintre imaginaire, Boronali, anagramme d'Aliboron, le nom de l'âne de la fable. Les critiques la commentent très sérieusement... avant que la farce ne soit révélée.
Ici, dans le cimetière Saint-Vincent, le silence est d'une autre qualité. C'est l'un des plus petits cimetières de Paris, et l'un des plus émouvants. Maurice Utrillo y repose, le peintre des ruelles de Montmartre, le fils de Suzanne Valadon, qui a peint ces murs blancs des centaines de fois, souvent de mémoire, parfois d'après des cartes postales. Non loin de lui dorment Marcel Aymé, le père du Passe-Muraille, le compositeur Arthur Honegger et le cinéaste Marcel Carné.
Utrillo, alcoolique dès l'adolescence, interné à plusieurs reprises, a fini célèbre, riche, décoré de la Légion d'honneur... et presque incapable de peindre autre chose que ces mêmes rues. Le Montmartre qu'il a rendu immortel était déjà en train de disparaître. Ressors, reprends la rue Saint-Vincent jusqu'au Lapin Agile, puis grimpe la rue des Saules en longeant une vigne inattendue, et tourne à gauche dans la rue Cortot.
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10. Musée de Montmartre et vigne du Clos-Montmartre : les ateliers de Renoir et Valadon
12 rue Cortot, 75018 Paris, France
Devant le 12 rue Cortot, imagine ce qu'il y a derrière le portail: une cour, une maison blanche du XVIIe siècle, et des jardins qui descendent en pente douce vers une vigne. C'est la plus ancienne maison de Montmartre, aujourd'hui le musée de la Butte. Et si tu as le temps d'entrer, va jusqu'au fond du jardin: on entend presque les pinceaux.
Au XVIIe siècle, la maison appartenait à Rosimond, un comédien de la troupe de Molière, celui qui reprit ses rôles après sa mort. Deux siècles plus tard, elle est découpée en ateliers et en logements d'artistes. En 1876, Renoir y loue un atelier et peint dans ce jardin La Balançoire, et l'on y a raccroché une balançoire pour s'en souvenir. C'est aussi d'ici qu'il descendait vers le moulin de la Galette pour peindre son grand bal.
Puis arrive Suzanne Valadon, une enfant de la Butte. Fille d'une blanchisseuse, acrobate de cirque jusqu'à une mauvaise chute, elle devient modèle pour Renoir, Puvis de Chavannes, Toulouse-Lautrec... et à force de les regarder peindre, elle s'y met elle-même, si bien que Degas achète ses dessins. Elle s'installe ici en 1912 avec son fils, Maurice Utrillo, et son jeune compagnon André Utter, de vingt ans son cadet. Trois peintres, un atelier, des disputes homériques: on les appelait la trinité maudite.
Juste en dessous, regarde la vigne du Clos-Montmartre. Elle a été replantée en 1933, en partie pour empêcher la construction d'immeubles sur ce terrain. Plus d'un millier de pieds, une vendange chaque automne, et en octobre une grande fête des vendanges qui envahit toute la Butte. Le vin est vendu au profit des œuvres sociales de l'arrondissement. Sa qualité ? Un vieux dicton disait déjà: c'est du vin de Montmartre, qui en boit pinte en pisse quarte.
Une dernière adresse: un peu plus loin, au 6 rue Cortot, vécut Erik Satie, dans une chambre si étroite qu'il l'appelait le placard. C'est là qu'il vécut sa seule histoire d'amour connue, avec... Suzanne Valadon. Le monde est petit sur la Butte. Continue la rue Cortot jusqu'à la rue du Mont-Cenis, descends-la et prends à droite la rue Saint-Vincent: on va passer derrière le décor.
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11. Rue du Chevalier-de-la-Barre : l'envers du Sacré-Cœur
Rue du Chevalier-de-la-Barre, 75018 Paris, France
Te voilà derrière le Sacré-Cœur, dans une rue calme où l'on ne croise guère que des habitants, des jardiniers et des chats. En chemin, rue Saint-Vincent, tu as longé un jardin sauvage où la Ville laisse pousser orties et fougères. Lève les yeux: vu d'ici, le grand dôme blanc a l'air d'une pièce montée posée de travers. Puis regarde la plaque bleue de la rue.
Qui était ce chevalier de La Barre ? Un jeune homme d'à peine vingt ans, exécuté à Abbeville en 1766. Son crime: ne pas s'être découvert au passage d'une procession, avoir chanté des chansons impies, et on le soupçonnait d'avoir mutilé un crucifix. On lui tranche la tête, puis on brûle son corps avec un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire. Voltaire, horrifié, en fait le symbole de l'intolérance religieuse.
Pourquoi son nom ici ? Parce que la basilique est née d'un vœu national après la défaite de 1870 et la Commune, pour expier, disaient ses promoteurs, les fautes de la France. Pour les républicains anticléricaux, c'était une provocation plantée sur la colline même où la Commune avait éclaté, le 18 mars 1871, et où deux généraux avaient été fusillés ce jour-là, dans l'ancienne rue des Rosiers, tout près d'ici. Au début du XXe siècle, la rue qui longe la basilique prend donc le nom d'une victime de l'Église. Le message est limpide.
Les libres penseurs ne s'arrêtent pas là: en 1905, ils dressent une statue du chevalier juste devant la basilique. Elle sera déplacée, puis fondue sous l'Occupation pour récupérer le bronze. Une nouvelle statue l'a remplacée en 2001, dans le square Nadar, à deux pas. Pendant ce temps, dans le campanile, se balance la Savoyarde, une cloche de près de dix-neuf tonnes, l'une des plus lourdes de France.
Voilà Montmartre résumé sur une plaque de rue: la foi et la révolte, la basilique et la Commune, qui se regardent en chiens de faïence depuis plus d'un siècle. Continue la rue vers l'ouest en longeant la basilique jusqu'à la rue du Mont-Cenis: là, cachée par la foule de la place du Tertre, la plus vieille église de la Butte t'attend.
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12. Saint-Pierre-de-Montmartre : la doyenne cachée de la Butte
2 rue du Mont-Cenis, 75018 Paris, France
Arrête-toi devant cette petite église au clocher modeste, coincée entre la place du Tertre et l'ombre gigantesque du Sacré-Cœur. Des milliers de personnes passent devant chaque jour sans la voir. Pourtant, regarde ses portes de bronze sculptées: derrière elles se cache l'une des plus vieilles églises de Paris.
En 1133, le roi Louis VI et la reine Adélaïde de Savoie fondent ici une abbaye de bénédictines. L'église est consacrée en 1147 par le pape Eugène III, en présence, raconte-t-on, de saint Bernard de Clairvaux. La reine Adélaïde, retirée à l'abbaye, y est enterrée. Pendant plus de six siècles, des abbesses issues des plus grandes familles régneront sur la colline, ses vignes et ses moulins. La rue des Abbesses, d'où tu es parti, leur doit son nom.
Entre si c'est ouvert et cherche les colonnes de marbre, près de l'entrée et dans le chœur: elles sont bien plus vieilles que l'église. On pense qu'elles viennent d'un édifice antique ou mérovingien qui se dressait au sommet de la Butte, peut-être un temple. Les bâtisseurs du Moyen Âge les ont réemployées, comme on recycle de belles pierres. Cette colline a vu passer des dieux païens, des martyrs et des moniales.
La Révolution met fin à l'abbaye. En 1794, la dernière abbesse, Marie-Louise de Laval-Montmorency, plus de soixante-dix ans, sourde et presque aveugle, est guillotinée. La petite histoire prétend que le tribunal l'accusa d'avoir conspiré sourdement et aveuglément. La même année, on installe sur le clocher un télégraphe Chappe, avec ses grands bras articulés, pour transmettre les nouvelles jusqu'à Lille en quelques minutes.
Derrière l'église dort un minuscule cimetière, le Calvaire, qui n'ouvre qu'un jour par an, à la Toussaint. Et juste à côté, le Sacré-Cœur, commencé en 1875, a fini par voler la vedette à sa doyenne. Voilà le secret de Montmartre: sous chaque carte postale, une histoire plus vieille, plus drôle ou plus sombre. La place du Tertre et sa foule sont à deux pas... mais toi, tu sais désormais où se cachent les vraies merveilles de la Butte.