Florence des Médicis : sur les pas de Catherine, de San Lorenzo à Santa Maria Novella

Du palais où naquit la future reine de France aux tombeaux de Michel-Ange, de la forteresse du premier duc à l'eau de la Reine : comment une dynastie de banquiers florentins devint royale

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  1. 1. Palazzo Medici Riccardi : la maison natale de Catherine

    Via Camillo Cavour 3, 50129 Firenze FI, Italy

    Tu es devant un palais massif dont le rez-de-chaussée est fait de gros blocs de pierre bruts, comme une forteresse; puis les étages s'adoucissent, de plus en plus lisses à mesure qu'ils montent, jusqu'à la grande corniche qui déborde sur la rue. C'est la maison des Médicis, construite à partir de 1444 par Michelozzo pour Cosme l'Ancien... et c'est ici, le 13 avril 1519, qu'est née Catherine de Médicis.

    Cosme était le banquier le plus riche d'Europe, mais il se méfiait de l'ostentation. Selon Vasari, Brunelleschi lui avait proposé un projet grandiose, et Cosme l'aurait refusé, de peur d'attirer l'envie. Le pouvoir des Médicis, c'est ça: tenir Florence sans porter de titre, en restant officiellement de simples citoyens. Regarde à l'angle, au rez-de-chaussée, les grandes fenêtres posées sur des consoles: à l'origine, c'était une loggia ouverte, que Michel-Ange referma plus tard.

    À l'étage, une minuscule chapelle cache l'un des plus beaux décors de la Renaissance: la chapelle des Mages, peinte par Benozzo Gozzoli vers 1459. Un cortège interminable chemine à travers des collines toscanes, chevaux harnachés d'or, faucons, guépards, pages en brocart. Parmi les cavaliers, on reconnaît traditionnellement des membres de la famille, et le jeune homme qui ouvre la marche a longtemps été identifié à Laurent, le futur Magnifique, alors âgé d'une dizaine d'années.

    Revenons à Catherine. Son père, Laurent de Médicis, duc d'Urbin, est le petit-fils du Magnifique; sa mère, Madeleine de La Tour d'Auvergne, une princesse française. Quinze jours après la naissance, la mère meurt. Six jours plus tard, c'est le père. Catherine n'a pas un mois, et elle est déjà orpheline, héritière d'une immense fortune et pièce maîtresse de la politique de sa famille, celle des papes Léon X puis Clément VII.

    Un détail français encore: en 1494, quand les Médicis sont chassés de Florence, c'est dans ce palais que s'installe le roi Charles VIII, en route vers Naples avec son armée. En 1659, la famille Riccardi rachète l'édifice, d'où son double nom. Longe maintenant le palais par la Via de' Gori, vers l'ouest, et rejoins la place où se dresse une façade d'église nue, jamais terminée.

  2. 2. Basilique San Lorenzo et Bibliothèque Laurentienne

    Piazza di San Lorenzo 9, 50123 Firenze FI, Italy

    Devant toi, une façade de pierres brutes, sans marbre, sans statues, sans rien: on dirait un chantier abandonné. C'est la basilique San Lorenzo, l'église paroissiale des Médicis, et ce mur nu raconte l'histoire d'un rendez-vous manqué.

    Au début du XVe siècle, Jean de Bicci de Médicis, le fondateur de la fortune familiale, finance la reconstruction de l'église et la confie à Brunelleschi. À l'intérieur, tout est clarté: colonnes grises en pietra serena, murs blancs, arcs parfaitement rythmés. Dans la Vieille Sacristie, Jean de Bicci repose sous une table de marbre. Devant le maître-autel, une dalle porte deux mots latins pour son fils Cosme: Pater Patriae, père de la patrie. Donatello, son ami, a voulu reposer tout près de lui.

    Et la façade ? À partir de 1516, le pape Léon X, fils de Laurent le Magnifique, veut une façade de marbre grandiose et la confie à Michel-Ange. Celui-ci passe des mois dans les carrières de Carrare et de Pietrasanta, fait tracer une route, fait tailler des colonnes... puis en 1520 le contrat est annulé. Michel-Ange est furieux. Il se consolera avec deux autres chantiers, ici même: une sacristie pour les tombeaux de la famille, et une bibliothèque.

    Cette bibliothèque, la Laurentienne, se trouve à l'étage du cloître, à gauche de l'église. Commandée par le pape Clément VII pour abriter les manuscrits rassemblés par Cosme et Laurent, elle s'ouvre sur un vestibule étrange, presque angoissant, où les colonnes s'enfoncent dans les murs et où un escalier semble couler comme de la lave jusqu'à tes pieds. Puis vient la salle de lecture, longue et lumineuse, avec ses pupitres de bois dessinés par Michel-Ange.

    En 1527, quand Rome est mise à sac et que les Médicis sont de nouveau chassés de Florence, Catherine a huit ans. La République la garde comme otage, d'abord dans un couvent, puis aux Murate, un couvent de religieuses vers la Via Ghibellina. Pendant le terrible siège de 1529-1530, certains proposent, dit-on, de l'exposer sur les remparts. Les religieuses la protègent, et elle leur restera fidèle toute sa vie. Contourne maintenant l'église par la Via del Canto de' Nelli, à travers les étals du marché, jusqu'à la petite place derrière le chevet.

  3. 3. Chapelles des Médicis : la Nouvelle Sacristie de Michel-Ange

    Piazza di Madonna degli Aldobrandini 6, 50123 Firenze FI, Italy

    Sur cette petite place derrière San Lorenzo, une énorme coupole se dresse au-dessus de l'abside: c'est l'entrée des chapelles des Médicis, le mausolée de la dynastie. Deux mondes t'y attendent: l'orgueil des grands-ducs, et le silence de Michel-Ange.

    D'abord la chapelle des Princes, commencée en 1604. Une salle octogonale haute comme une cathédrale, entièrement revêtue de marbres rares et de pierres dures, jaspe, lapis-lazuli, nacre, assemblés en marqueterie. Sur le pourtour, les blasons des villes toscanes. Les grands-ducs rêvaient, dit-on, d'y installer le tombeau du Christ, rapporté de Jérusalem. Le projet échoua, et la chapelle resta un écrin sans joyau.

    Puis, par un couloir, la Nouvelle Sacristie, commencée en 1520. Ici, tout est blanc et gris, et tout est Michel-Ange, l'architecture comme les sculptures. Sur un des tombeaux, un homme assis, pensif, le visage dans l'ombre de son casque, un doigt contre la bouche: c'est Laurent, duc d'Urbin. Le père de Catherine. À ses pieds, deux figures allongées, l'Aurore et le Crépuscule, glissent sur le couvercle du sarcophage comme si elles allaient tomber.

    En face repose Julien, duc de Nemours, un titre français, le grand-oncle de Catherine, avec la Nuit et le Jour. La Nuit est une femme endormie, avec une chouette et un masque. Quand un poète écrivit qu'elle était si vivante qu'on pourrait la réveiller, Michel-Ange répondit en vers, au nom de la statue: qu'il lui était doux de dormir, et plus encore d'être de pierre, tant que dureraient le malheur et la honte. Une pique à peine voilée contre le pouvoir des Médicis.

    En 1534, Michel-Ange quitte Florence pour Rome, et il n'y reviendra jamais vivant; la sacristie reste inachevée. Cette même année, à Florence, Alexandre de Médicis, que l'on disait demi-frère de Catherine, commence à se construire une forteresse au nord de la ville. Prends la Via Faenza vers le nord, traverse le quartier jusqu'aux grands boulevards, et cherche les murs de brique rouge.

  4. 4. Fortezza da Basso : la citadelle du premier duc

    Viale Filippo Strozzi 1, 50129 Firenze FI, Italy

    Te voilà au pied d'un rempart de brique rouge, haut et lisse, qui avance vers toi en angle aigu comme la proue d'un navire. C'est la Fortezza da Basso, l'une des grandes forteresses de la Renaissance. Aujourd'hui, elle accueille des salons de mode et des expositions... mais elle a été construite pour tenir Florence en respect.

    En 1530, après le siège, les Médicis reprennent la ville grâce aux troupes de l'empereur Charles Quint. L'empereur et le pape Clément VII installent au pouvoir un jeune homme d'une vingtaine d'années, Alexandre, qui devient en 1532 le premier duc de Florence. Officiellement, il est le fils de Laurent, duc d'Urbin, et d'une servante, donc le demi-frère de Catherine. Beaucoup murmuraient qu'il était en réalité le fils du pape lui-même.

    La République est morte, et Alexandre le sait: une partie des Florentins le déteste. En 1534, il fait construire cette forteresse sur les plans d'Antonio da Sangallo le Jeune, et ses canons peuvent aussi bien viser la ville que l'ennemi du dehors. Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1537, Alexandre est attiré dans un guet-apens par son propre cousin, Lorenzino, qui lui a promis un rendez-vous galant, et poignardé. Trois siècles plus tard, Alfred de Musset en tirera son drame, Lorenzaccio.

    Les exilés croient leur heure venue. Menés par Filippo Strozzi, l'un des banquiers les plus riches d'Italie, ils lèvent une petite armée. Mais le nouveau duc, Cosme Ier, dix-huit ans à peine, les écrase à Montemurlo le 1er août 1537. Strozzi est capturé et enfermé ici, dans cette forteresse qu'il avait, dit-on, aidé à financer. En décembre 1538, on le trouve mort dans sa cellule, une épée près de lui. Suicide, ou meurtre déguisé ? On ne l'a jamais su.

    Le boulevard qui longe la forteresse porte d'ailleurs son nom: Viale Filippo Strozzi. Florence a fini par rendre hommage au prisonnier. Garde ce nom en tête, tu le retrouveras plus loin. Redescends maintenant vers le sud par la Via Valfonda, longe la gare, et rejoins la grande place qui s'ouvre devant une façade de marbre blanc et vert: Santa Maria Novella.

  5. 5. Santa Maria Novella : la façade d'Alberti et la chapelle des Papes

    Piazza di Santa Maria Novella 18, 50123 Firenze FI, Italy

    Recule jusqu'au milieu de la place pour embrasser toute la façade: des marbres blancs et vert sombre, des volutes, un fronton de temple antique posé sur une base gothique. Et tout en haut, sous le fronton, une longue inscription latine avec un nom: Iohannes Oricellarius. Giovanni Rucellai, le marchand qui a payé tout cela.

    L'église appartient aux Dominicains depuis le XIIIe siècle, mais sa façade était restée inachevée. Vers le milieu du XVe siècle, Rucellai confie à Leon Battista Alberti le soin de la terminer, et Alberti réussit un tour de force: marier le gothique existant à la géométrie de l'Antiquité, avec ces grandes volutes latérales qui deviendront un modèle pour des centaines d'églises. Cherche le long de la frise une voile gonflée par le vent: c'est l'emblème des Rucellai. L'inscription porte la date de 1470.

    Si tu entres, deux merveilles t'attendent. La Trinité de Masaccio, vers 1427, où la perspective donne pour la première fois l'illusion d'une chapelle creusée dans le mur. Et derrière le maître-autel, les fresques de Ghirlandaio payées par Giovanni Tornabuoni, l'oncle de Laurent le Magnifique et directeur de la banque Médicis à Rome: des scènes sacrées peuplées de dames florentines en robes de brocart, comme un album de famille.

    Les Médicis ont aussi laissé leur trace dans le couvent. En 1515, pour la visite triomphale du pape Léon X dans sa ville natale, on aménage pour lui un appartement près du grand cloître, avec une chapelle peinte par le jeune Pontormo: la chapelle des Papes. Un pape Médicis logé chez les Dominicains... l'ordre de Savonarole, qui avait tonné contre sa famille vingt ans plus tôt.

    Sur la place, les deux obélisques de marbre posés sur des tortues de bronze servaient de bornes au Palio dei Cocchi, une course de chars à l'antique instaurée par Cosme Ier en 1563, et courue pendant près de trois siècles. Maintenant, longe le flanc de l'église vers l'ouest et prends la Via della Scala: au numéro 16, derrière une porte discrète, flotte un parfum de rose et de fleur d'oranger.

  6. 6. Officina Profumo-Farmaceutica : la légende de l'eau de la Reine

    Via della Scala 16, 50123 Firenze FI, Italy

    Pousse la porte et laisse-toi envelopper: boiseries sombres, plafonds peints, flacons alignés comme dans une apothicairerie d'autrefois, et cette odeur d'iris, de rose et d'agrumes. Tu es dans l'Officina Profumo-Farmaceutica di Santa Maria Novella, l'une des plus anciennes pharmacies du monde encore en activité.

    Dès leur installation au XIIIe siècle, les Dominicains cultivent des plantes médicinales dans le jardin du couvent et préparent des remèdes pour leur infirmerie: eaux distillées, onguents, élixirs. L'eau de rose, par exemple, servait à purifier l'air et les mains pendant les épidémies. En 1612, la pharmacie ouvre officiellement ses portes au public, et les grands-ducs Médicis lui accordent leur protection.

    Et voici la légende que tu attendais. On raconte qu'en 1533, pour le mariage de Catherine de Médicis, les frères composèrent pour elle une eau parfumée aux agrumes et à la bergamote, que l'on baptisa l'Acqua della Regina, l'eau de la Reine. Catherine l'aurait emportée en France, et avec elle la mode des parfums italiens. Aucun document de l'époque ne le confirme... mais la maison en vend toujours une version.

    Si la légende colle si bien à Catherine, c'est qu'en France, la jeune Florentine a toujours été jugée sur ses origines. À la cour, on la traite de fille de marchands. Elle arrive avec des Italiens, dont son parfumeur, René le Florentin, et la rumeur l'accuse bientôt d'empoisonner ses ennemis avec des gants parfumés. Alexandre Dumas s'en régalera dans La Reine Margot. Les historiens, eux, n'ont jamais trouvé la moindre preuve de ces poisons.

    Prends le temps de regarder les anciennes salles, leurs vases de faïence, leurs étiquettes calligraphiées, et l'ancienne chapelle devenue salle de vente. Ici, on a toujours distillé du temps autant que des fleurs. En sortant, poursuis vers l'ouest dans la Via della Scala, sur environ trois cents mètres. Derrière de hauts murs et un portail, se cache un grand jardin où l'on a refait plus d'une fois la politique de Florence.

  7. 7. Orti Oricellari : le jardin de Machiavel

    Via della Scala, 50123 Firenze FI, Italy

    Derrière ces hauts murs et ce portail, on devine un grand jardin aux arbres centenaires. Ce sont les Orti Oricellari, les jardins des Rucellai. Il y a cinq siècles, c'était le salon le plus brillant, et le plus dangereux, de Florence.

    À la fin du XVe siècle, Bernardo Rucellai, le fils de Giovanni, celui de la façade de Santa Maria Novella, aménage ici un jardin planté des essences citées par les auteurs antiques. Bernardo n'est pas n'importe qui: il a épousé Nannina de Médicis, la sœur de Laurent le Magnifique. Après la mort de Laurent, en 1492, c'est dans ce jardin que se retrouvent humanistes et lettrés pour discuter de Platon, de Rome, et du meilleur gouvernement possible.

    Quelques années plus tard, un habitué s'appelle Nicolas Machiavel. Écarté du pouvoir au retour des Médicis en 1512, il vient lire ici ses réflexions sur Tite-Live à de jeunes gens passionnés de république. Il dédie ses Discours à deux d'entre eux, et il situe dans ces jardins le dialogue de son Art de la guerre. Or son livre le plus célèbre, Le Prince, il l'a dédié à Laurent de Médicis, duc d'Urbin. Le père de Catherine. On raconte que le duc s'intéressa davantage à une paire de chiens de chasse offerte le même jour.

    Mais les jeunes républicains du jardin passent des mots aux actes. En 1522, une conjuration est découverte contre le cardinal Jules de Médicis, le futur pape Clément VII. Deux conjurés sont exécutés, d'autres s'enfuient. L'un d'eux, le poète Luigi Alamanni, trouve refuge en France. Il y finira sa vie au service de François Ier, puis dans l'entourage de Catherine elle-même. Les ennemis d'hier deviennent les fidèles de la reine: c'est tout le paradoxe des Médicis.

    Au XVIIe siècle, le jardin change de propriétaires et de style, et on y dresse un géant de plusieurs mètres de haut, Polyphème, le cyclope de l'Odyssée, qui semble encore monter la garde au milieu des arbres. Le jardin ne se visite guère, mais ses frondaisons débordent des murs. Redescends maintenant vers l'Arno par les rues tranquilles du quartier, jusqu'au Borgo Ognissanti: une église baroque s'y ouvre sur une place au bord du fleuve.

  8. 8. Ognissanti : les Vespucci, Botticelli et Simonetta

    Borgo Ognissanti 42, 50123 Firenze FI, Italy

    Sur cette place ouverte sur l'Arno, une façade baroque toute blanche, du XVIIe siècle, et juste à côté un vieux campanile médiéval. C'est Ognissanti, la Toussaint. Derrière ce décor se cache l'église d'un ancien quartier de lainiers, et d'une famille qui a donné son nom à un continent.

    Au XIIIe siècle, l'église est fondée par les Humiliés, des religieux venus de Lombardie qui travaillaient la laine. Autour d'eux vit une famille de marchands du quartier, les Vespucci. Dans leur chapelle, Domenico Ghirlandaio a peint vers 1472 une Vierge de miséricorde qui abrite la famille sous son manteau. Selon la tradition, l'un des visages serait celui d'un garçon nommé Amerigo, le futur navigateur. Son prénom latinisé finira sur les cartes du Nouveau Monde: America.

    Une autre Vespucci repose ici: Simonetta, entrée dans la famille par mariage, réputée la plus belle femme de Florence. En 1475, Julien de Médicis, le jeune frère de Laurent, remporte un tournoi en portant une bannière à son image. Elle meurt l'année suivante, à peine âgée de vingt-trois ans. Une légende tenace veut qu'elle ait inspiré la Vénus de Botticelli... et Botticelli, mort en 1510, a été enterré dans cette même église. Pour rester près d'elle, disent les romantiques; sa tombe, en tout cas, est bien ici.

    Deux ans après le tournoi, le 26 avril 1478, Julien est assassiné dans la cathédrale lors de la conjuration des Pazzi. Un mois plus tard naît son fils, Jules, que Laurent fera élever comme le sien. Ce bébé deviendra le pape Clément VII. Et c'est lui qui, en octobre 1533, à Marseille, mariera sa jeune parente Catherine à Henri, le second fils du roi de France François Ier.

    Avant de sortir, cherche dans la nef deux saints face à face à leur pupitre, peints en 1480: un saint Augustin de Botticelli et un saint Jérôme de Ghirlandaio, deux rivaux en pleine émulation. Dans le réfectoire voisin, Ghirlandaio a aussi peint une Cène paisible, avec des oiseaux et des citronniers. Maintenant, longe l'Arno vers l'est par le Lungarno Corsini, jusqu'à la place que domine une haute colonne de granit.

  9. 9. Santa Trinita : la colonne de la Justice et la chapelle Sassetti

    Piazza di Santa Trinita, 50123 Firenze FI, Italy

    Arrête-toi près de la haute colonne de granit qui se dresse au milieu de la place, surmontée d'une statue de porphyre rouge: la Justice, une balance à la main. Autour de toi, des palais nobles, l'entrée élégante de la Via de' Tornabuoni, et la façade grise de l'église de Santa Trinita.

    Cette colonne est un trophée. Elle vient des thermes de Caracalla, à Rome, offerte à Cosme Ier par le pape Pie IV, et elle fut dressée ici en 1565. La tradition veut que ce soit à cet endroit précis que Cosme apprit, en 1537, sa victoire de Montemurlo sur les exilés républicains menés par Filippo Strozzi. La Justice qui la couronne, c'est donc la justice du vainqueur.

    Entre maintenant dans l'église et dirige-toi vers la chapelle Sassetti, à droite du chœur. Francesco Sassetti était le directeur général de la banque Médicis, l'homme de confiance de Laurent le Magnifique. Vers 1483-1485, il fait peindre par Ghirlandaio la vie de saint François... mais à la florentine: l'une des scènes se déroule sur la Piazza della Signoria, et au premier rang se tient Laurent lui-même, avec son profil reconnaissable entre mille.

    Regarde le bas de cette fresque: un escalier sort littéralement du sol, et de jeunes garçons y montent, précédés de leur précepteur, le poète Ange Politien. On y reconnaît traditionnellement les fils de Laurent, dont Jean, le futur pape Léon X, grand-oncle de Catherine. La banque, la poésie, l'Église et la famille: tout le système Médicis tient dans cette petite scène.

    Sassetti, mort en 1490, n'a pas vu la suite: la banque Médicis, minée par les mauvais prêts, s'est effondrée en 1494 avec la chute de la famille. Sur l'autel de sa chapelle, Ghirlandaio a peint une Adoration des bergers où l'on voit un sarcophage antique servir de mangeoire, comme si le monde ancien accueillait le nouveau. Remonte maintenant la Via de' Tornabuoni, la rue la plus élégante de Florence, jusqu'au colossal palais de pierre sur ta droite.

  10. 10. Palazzo Strozzi : les cousins de Catherine

    Piazza degli Strozzi, 50123 Firenze FI, Italy

    Lève les yeux sur cette montagne de pierre: un cube parfait de bossages arrondis, si gros qu'on dirait des coussins de pierre, avec aux angles des anneaux et des porte-torches de fer forgé. Le Palazzo Strozzi est le plus imposant palais privé de Florence... et il a été construit pour faire de l'ombre à celui des Médicis.

    Son commanditaire, Filippo Strozzi l'Ancien, appartient à une famille de banquiers longtemps exilée par les Médicis. Revenu à Florence et devenu immensément riche, il veut son palais, sans offenser Laurent le Magnifique. La légende raconte qu'il feignit devant lui de se contenter d'un projet modeste... avant de bâtir le plus grand palais de la ville. La première pierre est posée en 1489; il meurt deux ans plus tard, et le palais ne sera achevé que bien après.

    Son fils, Filippo le Jeune, épouse en 1508 Clarice de Médicis, la sœur du duc d'Urbin, donc la tante de Catherine. Pendant des années, il est le banquier des papes Médicis et l'un des hommes les plus riches d'Italie. Puis il rompt avec la famille, prend la tête des exilés, et tu connais la suite: Montemurlo, la prison de la Fortezza da Basso, la mort mystérieuse de 1538. Cosme Ier confisque le palais; il ne sera rendu aux Strozzi que des années plus tard.

    Mais les fils de Filippo et de Clarice sont les cousins germains de Catherine, et ils ont trouvé refuge en France. Piero Strozzi devient l'un des chefs de guerre du royaume; Catherine, devenue reine, le soutient de toute son influence, et en 1554 il est fait maréchal de France. Il meurt en 1558, tué au siège de Thionville. Son frère Léon commande les galères du roi en Méditerranée. Les vaincus de Florence ont pris leur revanche à la cour de France.

    Aujourd'hui, le palais accueille de grandes expositions, et sa cour est ouverte à tous. Approche-toi d'un angle: les anneaux de fer servaient à attacher les chevaux, et les supports au-dessus portaient des torches les soirs de fête. Ensuite, traverse la Via de' Tornabuoni et continue tout droit vers l'ouest par la Via della Vigna Nuova. Deux minutes, et tu es devant la dernière façade de ta promenade.

  11. 11. Palazzo Rucellai : les alliances des Médicis

    Via della Vigna Nuova 18, 50123 Firenze FI, Italy

    Face à toi, une façade toute plate, rythmée de pilastres et de corniches, trois étages superposés comme sur un Colisée miniature. Regarde le bord droit: la façade s'arrête net, en dents de scie, comme si on avait cassé un biscuit. Le Palazzo Rucellai n'a jamais été terminé.

    Vers 1450, Giovanni Rucellai, l'homme de la façade de Santa Maria Novella, en confie le dessin à Leon Battista Alberti. Pour la première fois depuis l'Antiquité, on applique à une maison privée les ordres des temples romains. Le palais Médicis, au début de ta promenade, ressemblait encore à une forteresse; celui-ci ressemble à un traité d'architecture.

    Cherche la frise qui court au-dessus du rez-de-chaussée. Tu y verras des voiles gonflées, l'emblème des Rucellai, et des anneaux à diamant, l'emblème des Médicis. En 1466, Bernardo, le fils de Giovanni, épouse Nannina de Médicis, la sœur de Laurent le Magnifique, et les deux familles inscrivent leur alliance dans la pierre. La loggia, de l'autre côté de la petite place, servait aux fêtes et aux cérémonies de la famille.

    Tout au long de cette promenade, tu as vu la même histoire se répéter: les Médicis gouvernaient par l'argent, par la force, mais surtout par les mariages. Une sœur ici pour les Rucellai, une tante là pour les Strozzi, et pour finir, une orpheline de quatorze ans mariée au fils du roi de France. Contre toute attente, Henri devient roi en 1547 sous le nom d'Henri II. Catherine sera la mère de trois rois de France, et la belle-mère de Marie Stuart et d'Henri IV. Elle meurt à Blois en 1589.

    On lui prête d'avoir apporté en France la fourchette, les artichauts, les sorbets et le goût des parfums. La plupart de ces histoires sont des légendes, embellies bien après sa mort. Ce qu'elle a vraiment emporté de Florence, tu viens de le parcourir: le sens des alliances, l'amour des artistes et des bâtiments, et une volonté de fer forgée dans un couvent pendant un siège. La promenade s'achève ici, à deux pas de la Via de' Tornabuoni: Florence est à toi.