Amsterdam, le quartier juif et la Plantage : de Rembrandt et Spinoza à la mémoire
De la Montelbaanstoren au zoo d'Artis : la maison de Rembrandt, le philosophe excommunié, la synagogue aux mille bougies, la grève de février 1941, le Mémorial des noms, les enfants sauvés de la crèche et ceux qui ont dit non
Amsterdam · 12 stops · 31 min audio · Generated
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1. Montelbaanstoren : la tour penchée de l'Oudeschans
Oudeschans 2, 1011 KX Amsterdam, Netherlands
Commence la balade au bord de l'Oudeschans, face à une tour de briques posée au ras de l'eau, coiffée tout en haut d'une flèche de bois blanche, ajourée, avec une horloge. On dirait deux bâtiments empilés l'un sur l'autre, et c'est exactement ça. La base massive date de 1516: c'était une tour de défense, élevée hors des murs pour protéger les chantiers navals de la ville.
Un siècle plus tard, en 1606, les murailles ne servent plus à grand-chose, et la ville demande à son architecte vedette, Hendrick de Keyser, d'embellir la tour. Il lui ajoute cette flèche élancée, un vrai bijou de charpente. Problème: quelques années après, la tour se met à pencher dangereusement sur son sol mou. On raconte que les Amstellodamois l'ont alors redressée à la force des cordes, en tirant tous ensemble. Une ville entière au bout d'une corde, pour sauver sa tour.
Rembrandt, qui habitait à quelques minutes d'ici, l'a dessinée. Et la tradition veut que ce soit d'ici que partaient les barques qui conduisaient les marins de la Compagnie des Indes vers les grands navires ancrés plus au nord. Imagine-les: jeunes, pauvres, souvent étrangers, montant dans une barque pour un voyage de plusieurs années, dont beaucoup ne reviendraient jamais.
Tourne-toi maintenant vers les îles toutes proches, à commencer par Uilenburg. Elles ont été aménagées à la fin du XVIe siècle pour les chantiers et leurs ouvriers. Au fil des siècles, elles sont devenues l'un des quartiers les plus pauvres et les plus peuplés d'Amsterdam, habité en grande partie par des familles juives venues d'Europe centrale et orientale. On y vivait entassé, dans des ruelles humides, au milieu des ateliers de taille de diamant. C'est ici que commençait ce qu'on appelait la Jodenhoek, le coin des juifs.
Ce quartier, on va le traverser pendant toute la balade: le faste des marchands portugais, les synagogues, les noms gravés de la Shoah, puis les jardins de la Plantage. Longe maintenant l'Oudeschans vers le sud-ouest, jusqu'à l'écluse où il rejoint un autre canal. Au coin de la Jodenbreestraat, une maison aux volets rouges t'attend, celle d'un peintre couvert de gloire... et de dettes.
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2. Maison de Rembrandt : la belle maison et la faillite
Jodenbreestraat 4, 1011 NK Amsterdam, Netherlands
Voici la maison: trois étages de brique, des volets rouges, une façade élégante, presque trop sage. En 1639, un peintre d'à peine plus de trente ans, déjà célèbre, l'achète pour 13 000 florins, une fortune. Il s'appelle Rembrandt van Rijn, et il vient de signer le plus beau et le plus dangereux contrat de sa vie.
Pourquoi ici, dans la Breestraat, la rue large du quartier juif ? Parce que c'était une adresse recherchée, une rue d'artistes et de marchands d'art. Et parce que Rembrandt aimait ce quartier vivant et cosmopolite. Ses voisins étaient des juifs sépharades, des rabbins, des marchands, et on croit retrouver certains de leurs visages dans ses toiles et ses gravures. Pour peindre les personnages de la Bible, il n'allait pas chercher bien loin: il observait les gens de sa rue.
Dans cette maison, il entasse tout ce qui le fascine: des coquillages exotiques, des bustes antiques, des armures, des animaux naturalisés, des gravures de maîtres italiens. Un cabinet de curiosités géant. C'est aussi dans son atelier, ici, qu'il travaille à ses grands tableaux, et la tradition veut que la Ronde de nuit, achevée en 1642, y soit née. Cette même année, sa femme Saskia meurt dans cette maison, à vingt-neuf ans. Leur fils Titus n'a que neuf mois.
Mais Rembrandt dépense plus qu'il ne gagne, et la mode change. Il ne parvient jamais à rembourser sa maison. En 1656, il est déclaré insolvable, et un inventaire de tout ce qu'il possède est dressé, pièce par pièce, objet par objet. Tout est vendu, et le peintre doit quitter les lieux pour un logement bien plus modeste. L'ironie, c'est que cet inventaire de la ruine a permis, trois siècles plus tard, de remeubler la maison presque à l'identique.
Le musée a ouvert en 1911. Une dernière pensée: quand Rembrandt vivait ici, un garçon du quartier, fils d'un marchand portugais, grandissait à quelques centaines de mètres. Rien ne prouve qu'ils se soient jamais parlé. Traverse maintenant le marché du Waterlooplein, juste derrière, jusqu'au bord du Zwanenburgwal, au pied du grand bâtiment courbe: ce garçon t'y attend, en bronze.
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3. Statue de Spinoza et Waterlooplein : le philosophe aux oiseaux
Zwanenburgwal (Stopera), 1011 PN Amsterdam, Netherlands
Te voilà au bord du Zwanenburgwal, face à un homme de bronze frêle, enveloppé dans un grand manteau, qui semble flotter un peu au-dessus des passants. Approche-toi: le manteau est parsemé d'oiseaux. C'est Baruch Spinoza, l'un des plus grands philosophes de l'histoire, revenu dans son quartier. Il est né en 1632 à deux pas d'ici, sur une île qui n'existe plus: Vlooienburg, aujourd'hui recouverte par le Waterlooplein et son marché.
Au XVIIe siècle, cette île artificielle devient le cœur de la vie juive d'Amsterdam. Les juifs portugais s'y installent les premiers, puis arrivent les ashkénazes d'Europe centrale et orientale. En 1882, les canaux qui entouraient l'île sont comblés, la place prend le nom de Waterloo, et un marché bruyant s'y installe bientôt. La ville en a gardé son surnom affectueux, Mokum, d'un mot hébreu qui veut dire simplement le lieu.
La famille de Spinoza fait partie de ces juifs portugais qui avaient dû vivre en chrétiens sous la menace de l'Inquisition, et qui retrouvent ici leur foi. Le jeune Baruch étudie à l'école de la communauté, aide son père dans le négoce... et pose des questions dangereuses. En 1656, à vingt-trois ans, il est frappé d'un herem, une exclusion d'une rare violence: plus personne ne doit lui parler ni lui écrire. On ne sait pas exactement ce qu'il avait dit, mais on devine: un Dieu qui se confond avec la nature, une Bible écrite par des hommes.
Regarde le socle: Het doel van de staat is de vrijheid, le but de l'État, c'est la liberté. La phrase vient de son Traité théologico-politique, paru sans nom d'auteur en 1670 et aussitôt jugé scandaleux. Spinoza gagnait sa vie en polissant des lentilles optiques, et il est mort à La Haye en 1677, à quarante-quatre ans. La statue, signée Nicolas Dings, a été inaugurée en 2008. Ses oiseaux venus d'un peu partout ressemblent à la ville elle-même, faite de gens arrivés d'ailleurs.
Derrière lui, le grand bâtiment courbe abrite à la fois l'hôtel de ville et l'opéra, et on l'appelle le Stopera: le mot mêle les deux fonctions et rappelle le cri des opposants qui voulaient stopper sa construction. Traverse maintenant toute la place vers l'est, entre les étals, puis franchis le grand carrefour: un immense bâtiment de brique aux hautes fenêtres, entouré de maisons basses, se dresse devant toi.
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4. Synagogue portugaise et Dokwerker : la lumière et la grève
Mr. Visserplein 3, 1011 RD Amsterdam, Netherlands
Devant toi se dresse un bâtiment de brique massif, aux immenses fenêtres en arc, entouré de petites maisons basses comme d'un rempart. Aucune coupole, aucun ornement tapageur. Pourtant, quand elle a été inaugurée en 1675, cette synagogue portugaise, l'Esnoga, comptait parmi les plus grandes du monde. Et tout près, sur la place, un homme de bronze en habits de travail se tient planté sur ses jambes. On va parler des deux.
L'Esnoga a été bâtie par la communauté sépharade, celle de Spinoza, sur des plans de l'architecte Elias Bouman. Si tu entres, deux détails frappent. La grande salle n'a pas d'éclairage électrique: environ un millier de bougies, dans de grands lustres de laiton, l'illuminent pour les offices du soir et les fêtes. Et le sol est couvert de sable fin. On dit qu'il absorbe l'humidité et étouffe les pas; d'autres y voient le souvenir des familles qui priaient en secret dans la péninsule ibérique. Un membre d'une grande famille de cette communauté, Isaac de Pinto, a d'ailleurs répondu en 1762, en français, à Voltaire, pour défendre les juifs contre ses pages méprisantes.
Pendant l'Occupation, la communauté a été presque entièrement anéantie, mais le bâtiment a traversé la guerre intact, et il sert toujours au culte. Et c'est sur cette place, entre la synagogue et le musée d'en face, que tout a basculé en février 1941. Les 22 et 23 février, la police allemande boucle le quartier et rafle plus de quatre cents jeunes hommes juifs, battus, humiliés, puis déportés vers Buchenwald et Mauthausen. Presque aucun ne reviendra.
Et Amsterdam répond. Le 25 février, à l'appel du parti communiste clandestin, les conducteurs de tram s'arrêtent, les dockers posent leurs outils, les ouvriers des chantiers sortent, les employés municipaux suivent. Des dizaines de milliers de personnes font grève pour leurs voisins juifs. C'est la première grande protestation publique contre la persécution des juifs dans l'Europe occupée. Elle est écrasée en deux jours, avec des arrestations et des exécutions... mais elle a eu lieu.
Le Dokwerker, le docker, sculpté par Mari Andriessen en 1952, est là pour ça. Chaque 25 février, des milliers de gens viennent déposer des fleurs à ses pieds. Traverse maintenant la place vers le sud-ouest: de l'autre côté de la rue, un ensemble de bâtiments de brique abrite le Musée juif.
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5. Musée juif : quatre synagogues pour une seule mémoire
Nieuwe Amstelstraat 1, 1011 PL Amsterdam, Netherlands
Devant toi, un ensemble de bâtiments de brique, reliés entre eux par des constructions modernes. On dirait un seul musée, et pourtant ce sont quatre synagogues, construites l'une après l'autre entre 1671 et 1752 par la communauté ashkénaze, les juifs venus d'Allemagne, de Pologne ou de Lituanie. Elles abritent aujourd'hui le Musée juif d'Amsterdam.
Les ashkénazes sont arrivés après les Portugais, et souvent bien plus pauvres. Ils fuyaient les guerres et les massacres d'Europe centrale et orientale, parlaient yiddish, et ont d'abord été regardés d'un peu haut par les riches sépharades. Deux communautés, deux langues, deux rites, à cent mètres l'une de l'autre. La Grande Synagogue, la plus ancienne des quatre, a été inaugurée en 1671, quatre ans avant sa voisine portugaise. Une sorte de course aux sanctuaires.
Au fil des siècles, la vie juive d'Amsterdam devient l'une des plus riches d'Europe. On y trouve des diamantaires et des marchands de tissu, des colporteurs et des banquiers, des musiciens, des journalistes, des militants socialistes, des rabbins érudits. Le yiddish et l'hébreu se mêlent au néerlandais dans les rues. À la veille de la guerre, environ quatre-vingt mille juifs vivent à Amsterdam, près d'un habitant sur dix.
Après la guerre, les synagogues sont vides. Les fidèles ont été déportés, les objets pillés, les bâtiments abîmés. Pendant des années, ils restent fermés, trop grands pour une communauté décimée. La ville finit par les racheter, et en 1987 le Musée juif s'y installe. Le parti pris est fort: raconter quatre siècles de vie, et pas seulement leur fin brutale. Des objets de culte, des portraits, des lettres, des souvenirs de familles... et un musée pour les enfants, qui raconte le quotidien d'une maison juive.
Avant d'aller plus loin, garde en tête ce visage-là de la communauté: vivante, nombreuse, diverse. C'est ce qui va disparaître, et ce que certains vont tenter de sauver. Prends maintenant la Weesperstraat vers le sud, le long du grand axe: un mur de briques et d'acier t'attend, couvert de noms.
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6. Mémorial des noms : plus de 102 000 briques
Weesperstraat, 1018 Amsterdam, Netherlands
Avance lentement le long de ces murs de briques sombres, qui forment comme un labyrinthe sous des toits d'acier miroitant. Chaque brique porte un nom, une date de naissance, un âge. Il y en a plus de cent deux mille. C'est le Mémorial national des noms de la Shoah, inauguré en 2021, et chaque nom est celui d'un juif, d'un Rom ou d'un Sinti des Pays-Bas assassiné pendant la Seconde Guerre mondiale.
Le chiffre donne le vertige: environ trois juifs néerlandais sur quatre ont été tués, la proportion la plus élevée d'Europe de l'Ouest. Une administration méticuleuse, des registres de population très complets, un pays plat, sans montagnes ni grandes forêts où se cacher: tout a joué contre eux. Et pendant des décennies, il n'existait aucun endroit dans le pays où tous leurs noms étaient réunis.
L'architecte, Daniel Libeskind, a dessiné le mémorial pour qu'on le comprenne aussi d'en haut. Vu du ciel, les murs forment quatre lettres hébraïques, qui composent un mot signifiant en mémoire de. Les toits d'acier poli reflètent le ciel et les passants, et quand tu marches entre les murs, ton propre reflet se mêle aux noms. Tu n'es pas spectateur: tu fais partie de la mémoire.
Prends le temps de lire quelques noms. Des familles entières se suivent: le père, la mère, puis les enfants, avec des âges de trois ans, de sept ans, de quelques mois. Pour financer le mémorial, des particuliers ont pu adopter une brique, et donc un nom, souvent sans aucun lien de famille. Des milliers d'inconnus ont ainsi pris en charge la mémoire d'autres inconnus. C'est peut-être la plus belle réponse à l'anonymat des chiffres.
On ne vient pas ici pour une photo, mais pour un silence. Quand tu es prêt, continue vers l'est, traverse le canal Nieuwe Herengracht et entre dans la Plantage. Sur ta gauche, un petit parc ombragé t'attend, avec un monument fait de miroirs brisés.
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7. Wertheimpark : le ciel brisé
Plantage Parklaan, 1018 Amsterdam, Netherlands
Entre dans ce petit parc tranquille, avec ses grands arbres, ses bancs et le canal qui le borde. Des parents promènent des poussettes, des étudiants lisent au soleil. Tout est doux. Puis, au milieu d'une allée, tu remarques au sol des plaques de verre miroir, brisées, posées à plat. Penche-toi: le ciel s'y reflète... en morceaux.
Le parc porte le nom d'Abraham Carel Wertheim, un banquier juif d'Amsterdam du XIXe siècle, philanthrope et homme politique libéral, qui a soutenu écoles, hôpitaux et œuvres sociales pour toute la ville, sans distinction de religion. Une fontaine en son honneur se dresse près de l'entrée. À son époque, la Plantage est un quartier neuf et aéré, où des familles juives qui s'enrichissent quittent les ruelles trop serrées de la Jodenhoek.
Le monument de verre s'appelle Nooit meer Auschwitz, plus jamais Auschwitz. Il est l'œuvre de l'écrivain et sculpteur Jan Wolkers, en 1977. Son idée est d'une simplicité terrible: après Auschwitz, le ciel ne pourra plus jamais se refléter intact. Le miroir est cassé pour toujours, et notre regard sur le monde avec lui. Il n'y a rien à expliquer, il suffit de se pencher.
Chaque année, en janvier, à la date anniversaire de la libération du camp, la commémoration nationale d'Auschwitz se tient ici. Viennent des survivants, tant qu'ils ont pu venir, puis leurs enfants et petits-enfants, des écoliers, des élus. Environ soixante mille juifs des Pays-Bas ont été assassinés à Auschwitz. Ce qui frappe, c'est la petite taille du monument dans un parc ordinaire: ici, la mémoire n'est pas mise à l'écart de la vie quotidienne, elle y est mêlée.
Ressors maintenant du côté de la Plantage Middenlaan. Juste en face, derrière une grille, des serres, des palmiers et des arbres venus du monde entier: l'un des plus vieux jardins botaniques du monde t'attend. Après le verre brisé, la vie qui pousse.
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8. Hortus Botanicus : le caféier du roi de France
Plantage Middenlaan 2a, 1018 DD Amsterdam, Netherlands
Pousse la grille, et tu changes de monde: des allées étroites, des parterres soigneusement étiquetés, des serres de verre où la buée colle aux vitres, des palmiers géants. Le Hortus Botanicus d'Amsterdam est l'un des plus anciens jardins botaniques du monde. Il est né en 1638, et il s'est installé ici, dans la Plantage, en 1682.
Au départ, c'était un jardin de médecins: on y cultivait des plantes pour soigner, à une époque où la peste revenait régulièrement. Puis la Compagnie des Indes orientales s'en est mêlée. Ses navires rapportaient de partout des graines, des bulbes, des boutures, et le jardin est devenu une sorte de laboratoire de l'empire marchand. Qu'est-ce qui pousse ? Qu'est-ce qui se vend ? Qu'est-ce qui peut rapporter une fortune ?
Et voici une histoire qui parle aux Français. Au début du XVIIIe siècle, le Hortus réussit à faire pousser sous serre un caféier venu de Java. En 1714, la ville d'Amsterdam en offre un plant à Louis XIV, qui l'installe au Jardin du roi, à Paris. Selon la tradition, c'est de ce plant que descend le caféier qu'un officier de marine, Gabriel de Clieu, aurait emporté vers la Martinique au prix de mille dangers. De là, le café aurait gagné une bonne partie des Amériques. Ton café du matin a peut-être des racines... ici.
Cherche dans les serres un cycas géant, une plante d'Afrique australe qui ressemble à un palmier préhistorique. On l'estime à plus de trois cents ans, et il passe pour l'une des plus vieilles plantes en pot du monde. Il a connu la Compagnie des Indes, Napoléon, deux guerres mondiales... et il est toujours là, à pousser sans se presser. Les cycas existaient déjà au temps des dinosaures, alors trois siècles, pour eux, c'est un détail.
Pendant la guerre, ce jardin se trouvait à quelques pas du théâtre où l'on rassemblait les déportés. Les arbres poussaient, indifférents, de l'autre côté de la rue. Ressors sur la Plantage Middenlaan et marche vers l'est: une façade blanche de théâtre, puis, en face, une ancienne école. C'est l'étape la plus difficile de cette balade.
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9. Hollandsche Schouwburg et Musée national de l'Holocauste : les enfants de la crèche
Plantage Middenlaan 24, 1018 DE Amsterdam, Netherlands
Devant toi, une façade blanche de théâtre, avec ses grandes portes. Passe-les, et il n'y a plus de salle, plus de toit: seulement une cour ouverte, un pilier de pierre, et un mur couvert de noms de familles. C'est la Hollandsche Schouwburg. Elle a ouvert en 1892, on y jouait du théâtre et des opérettes... jusqu'à ce que l'occupant en fasse tout autre chose.
En 1941, le théâtre est réservé aux juifs, qui n'ont plus le droit d'aller ailleurs. Puis, à partir de l'été 1942, il devient un lieu de rassemblement avant la déportation. Des familles entières y sont entassées pendant des jours, parfois des semaines, avant d'être conduites au camp de Westerbork, puis vers Auschwitz ou Sobibor. Environ quarante-six mille personnes sont passées entre ces murs.
Les enfants, eux, étaient séparés des parents et gardés en face, dans une crèche juive dirigée par Henriëtte Pimentel. Et c'est là qu'une poignée de gens a organisé l'impossible. Walter Süskind, un juif allemand chargé de l'administration du théâtre, falsifiait les registres pour effacer des enfants des listes. Pimentel les cachait. Juste à côté de la crèche, le directeur d'une école normale protestante, Johan van Hulst, les faisait passer par son jardin. Les enfants sortaient dans des sacs ou des paniers, confiés à la résistance, quand un tramway passait devant le théâtre et masquait un instant la vue des gardes.
Plusieurs centaines d'enfants ont ainsi été sauvés, sans doute environ six cents. Henriëtte Pimentel a été assassinée à Auschwitz en 1943, Walter Süskind est mort en 1945. Johan van Hulst, lui, a vécu jusqu'en 2018, jusqu'à l'âge de cent sept ans. L'école où il travaillait est devenue en 2024 le Musée national de l'Holocauste, le premier musée national des Pays-Bas entièrement consacré à la Shoah.
Ici, les mots manquent, et c'est normal. Prends le temps qu'il te faut. Quand tu es prêt, traverse l'avenue et remonte vers le nord par la Plantage Parklaan, puis tourne dans la Henri Polaklaan: un bâtiment de brique massif, presque une forteresse, t'y attend, celui des ouvriers du diamant.
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10. Burcht van Berlage : le château des diamantaires
Henri Polaklaan 9, 1018 Amsterdam, Netherlands
Devant toi, un bâtiment de brique massif, presque une forteresse, avec une tour et des fenêtres serrées. Les Amstellodamois l'ont surnommé de Burcht, le château fort. Ce n'est pourtant ni un palais ni une caserne: c'est le siège d'un syndicat, celui des ouvriers diamantaires, inauguré en 1900 et dessiné par Hendrik Petrus Berlage, l'architecte de la Bourse.
À la fin du XIXe siècle, Amsterdam est l'une des capitales mondiales du diamant. Des milliers d'ouvriers, en grande majorité juifs, taillent et polissent les pierres dans les ateliers du quartier, d'Uilenburg à la Plantage. Le métier est précis, prestigieux... et terriblement instable: quand le marché s'effondre, des familles entières se retrouvent du jour au lendemain sans un sou.
En 1894, un diamantaire juif, Henri Polak, fonde l'Algemene Nederlandse Diamantbewerkersbond, le syndicat général des diamantaires. Il devient l'un des plus puissants du pays, et il arrache des conquêtes qui nous paraissent aujourd'hui évidentes: des salaires réguliers, la réduction du temps de travail. Le syndicat finance aussi une bibliothèque, des cours, des conférences. L'idée de Polak: un ouvrier instruit est un ouvrier libre. La rue où tu te trouves porte d'ailleurs son nom.
Berlage a voulu que les ouvriers se sentent chez eux dans un palais: à l'intérieur, l'escalier en briques vernissées, baigné de lumière, a tout d'une église laïque. Et quelques années plus tard, en 1908, c'est à Amsterdam que Joseph Asscher a taillé le Cullinan, le plus gros diamant brut jamais découvert. On raconte qu'il se serait évanoui de soulagement après le premier coup, réussi. Légende ou pas, la ville était alors au sommet de son savoir-faire.
La guerre a tout brisé. La plupart des diamantaires juifs ont été déportés et assassinés, et l'industrie du diamant d'Amsterdam ne s'en est jamais vraiment remise. Le château, lui, est resté debout, comme un témoin. Continue la Henri Polaklaan jusqu'au bout, à l'angle de la Plantage Kerklaan: un élégant bâtiment du XIXe siècle abrite le musée de ceux qui ont dit non.
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11. Verzetsmuseum : ceux qui ont dit non
Plantage Kerklaan 61, 1018 CX Amsterdam, Netherlands
Devant toi, un élégant bâtiment du XIXe siècle, à la façade ornée. Il a été construit en 1876 pour une société chorale juive, et pendant des décennies on y a chanté, répété, applaudi. Depuis 1999, il abrite le Verzetsmuseum, le musée de la Résistance. Un lieu de musique devenu un lieu de courage... c'est presque une métaphore.
Le musée pose une question simple, et redoutable: et toi, qu'aurais-tu fait ? Sous l'Occupation, la plupart des Néerlandais se sont adaptés, ont baissé la tête, ont continué à vivre. Une minorité a collaboré. Et une autre minorité a résisté: en cachant des gens, en imprimant des journaux clandestins, en fabriquant de faux papiers, en sabotant. Le musée refuse les héros de bande dessinée: il montre des gens ordinaires devant des choix impossibles.
Certains de ces journaux clandestins existent toujours. Het Parool, Trouw et Vrij Nederland sont nés dans la Résistance, imprimés dans des caves, distribués sous les manteaux, au risque de la déportation. Aujourd'hui, on les trouve au kiosque. Et puis il y a les cachettes: environ vingt-cinq à trente mille juifs sont entrés dans la clandestinité aux Pays-Bas, on les appelait les onderduikers, ceux qui plongent sous la surface. Un peu plus de la moitié a survécu, souvent grâce à des voisins, des fermiers, des inconnus.
Les résistants ont aussi frappé tout près d'ici. Le 27 mars 1943, un groupe déguisé en policiers est entré dans le bâtiment qui abritait le registre de la population d'Amsterdam, juste au bout de la rue, et y a mis le feu, pour empêcher l'occupant de retrouver les juifs et les réfractaires grâce aux fiches. Parmi eux, l'artiste Willem Arondeus. Arrêté, il a été fusillé le 1er juillet 1943. Avant de mourir, il aurait demandé qu'on fasse savoir que les homosexuels n'étaient pas des lâches.
Le registre, ce soir-là, n'a été que partiellement détruit, mais le geste est resté. Descends maintenant la Plantage Kerklaan vers le sud, sur quelques dizaines de mètres: derrière les grilles, des arbres immenses, des cris d'oiseaux, peut-être un paon. Le zoo d'Artis, ta dernière étape, était déjà là pendant tout ce que tu viens d'entendre.
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12. Artis : le zoo au cœur de la Plantage
Plantage Kerklaan 38-40, 1018 CZ Amsterdam, Netherlands
Te voilà devant l'entrée d'Artis, le zoo d'Amsterdam, avec ses grilles anciennes et son nom latin complet: Natura Artis Magistra, la nature est la maîtresse de l'art. Derrière, des arbres immenses, des pavillons du XIXe siècle, et peut-être le cri d'un paon ou d'un perroquet. Après tout ce que tu viens d'entendre, ce bruit-là fait du bien.
Artis est né en 1838, ce qui en fait l'un des plus anciens zoos d'Europe. Au départ, c'était un club très fermé: seuls les membres, des bourgeois cultivés, avaient le droit d'entrer, pour admirer les animaux, écouter des concerts et étudier la nature. Le reste de la ville regardait par-dessus les grilles. Avec le temps, le jardin s'est ouvert à tous, et les Amstellodamois l'ont adopté comme une seconde maison.
Pendant l'Occupation, le zoo a joué un rôle que peu de visiteurs soupçonnent. On raconte que des juifs et des résistants s'y sont cachés, dans des combles, derrière des enclos, dans des recoins que seuls les gardiens connaissaient. Et le registre de la population incendié en 1943 se trouvait dans un bâtiment appartenant au zoo, tout près de l'entrée. Au milieu des animaux, la ville cachait ce qu'elle pouvait.
Aujourd'hui, Artis est un mélange étonnant: un zoo, un aquarium du XIXe siècle, un planétarium, des arbres monumentaux, et même un musée des microbes, Micropia, ouvert en 2014. Dans la Plantage, ce quartier vert et calme qui a vu tant de tragédies, la vie continue de grouiller sous toutes ses formes, de la girafe à la bactérie. Il y a quelque chose de réparateur à finir ici.
Ta balade se termine. Tu es parti d'une tour penchée au bord de l'eau, tu as croisé Rembrandt et Spinoza, des synagogues pleines de lumière, des noms par milliers, un docker de bronze et des enfants cachés dans des paniers. Le quartier juif d'Amsterdam n'est pas seulement un lieu de deuil: c'est un lieu où l'on a vécu, prié, travaillé, chanté et résisté. Garde-les avec toi en repartant.