Paris, berceau sur l'eau : Notre-Dame, l'île de la Cité et l'île Saint-Louis

Du point zéro des routes de France à la flèche ressuscitée de Notre-Dame, puis l'île Saint-Louis des hôtels particuliers, de Camille Claudel et des exilés polonais

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  1. 1. Marché aux fleurs Reine-Elizabeth-II et Tribunal de commerce

    Place Louis-Lépine, 75004 Paris, France

    Te voilà entre les pavillons vert d'eau du marché aux fleurs, au milieu des orchidées, des citronniers en pot et des sacs de terreau. Ça sent la terre mouillée en plein cœur de Paris, à deux pas des tribunaux et de la préfecture de police... et c'est exactement ce contraste qui fait le charme de l'endroit.

    On vend des fleurs sur ce quai depuis le Premier Empire: c'est en 1808 qu'on décide d'installer ici un marché aux fleurs, sur la berge de l'île de la Cité. Pendant plus de deux siècles, les Parisiens viennent y chercher leurs géraniums de balcon et le bouquet du dimanche. Et en 2014, lors de sa visite d'État, la reine d'Angleterre vient en personne découvrir le nouveau nom du lieu: marché aux fleurs Reine-Elizabeth-II. Une reine britannique honorée au milieu des pots de basilic, à deux pas de la salle où le Tribunal révolutionnaire avait condamné Marie-Antoinette... Paris adore ce genre d'ironie.

    Maintenant, lève les yeux vers le grand dôme qui coiffe le bâtiment voisin, à l'angle du boulevard du Palais. C'est le Tribunal de commerce, construit dans les années 1860, en plein Paris d'Haussmann. Regarde bien: le dôme n'est pas au milieu de la façade, il est décalé. Erreur d'architecte ? Pas du tout. Napoléon III voulait qu'on le voie depuis le boulevard de Sébastopol, la grande percée nord-sud qu'il venait d'ouvrir. On a donc glissé le dôme pour qu'il tombe pile dans l'axe, quitte à déséquilibrer tout l'édifice.

    On raconte que l'empereur s'était inspiré d'un palais aperçu à Brescia, en Italie, pendant la campagne de 1859. Et sous la coupole siège une justice à part: les juges n'y sont pas des magistrats de carrière, mais des commerçants et des chefs d'entreprise élus par leurs pairs. Une tradition qui remonte à 1563, sous Charles IX... bien avant que l'on parle de start-up.

    Tu es ici dans la partie de l'île qu'Haussmann a le plus bouleversée. Il a rasé des dizaines de ruelles médiévales, et des milliers d'habitants ont été chassés vers les faubourgs. De l'île grouillante qu'avait connue Victor Hugo, il reste surtout des institutions: tribunaux, préfecture, hôpital. Traverse la rue de la Cité et longe la longue façade sévère vers la cathédrale: c'est le plus vieil hôpital de Paris.

  2. 2. Hôtel-Dieu, le plus vieil hôpital de Paris

    1 Parvis Notre-Dame - Place Jean-Paul II, 75004 Paris, France

    Devant toi s'étire une longue façade grise, régulière, presque militaire, percée d'un porche qui ouvre sur une cour plantée. On dirait une caserne ou un ministère. C'est pourtant un hôpital... et pas n'importe lequel: le plus ancien de Paris, toujours en activité.

    La tradition fait remonter l'Hôtel-Dieu à l'an 651 et à un évêque de Paris, saint Landry. Pendant plus de mille ans, c'est ici que la ville accueille ses pauvres, ses malades, ses blessés, à l'ombre de la cathédrale. Hôtel-Dieu, la maison de Dieu: l'hospitalité est d'abord une affaire d'Église. On n'y vient pas forcément pour guérir... on y vient pour ne pas mourir seul dans la rue.

    Les conditions y sont longtemps effroyables. Au XVIIIe siècle, on couche plusieurs malades dans le même lit, parfois quatre ou cinq, têtes et pieds alternés, les mourants à côté des convalescents. Un incendie ravage les bâtiments en 1772. Des médecins et des savants dénoncent ce mouroir, et l'idée de l'hôpital moderne, un malade par lit, naît en partie de ce scandale.

    Mais le vieil Hôtel-Dieu n'était pas là. Il s'étendait de l'autre côté du parvis, au sud, le long du petit bras de la Seine, et il avait même enjambé le fleuve avec des salles bâties au-dessus de l'eau. Sous le Second Empire, on l'a démoli et reconstruit ici, au nord, entre 1867 et 1878. Si le porche est ouvert, jette un œil à la cour-jardin bordée d'arcades: c'est l'un des coins les plus calmes de l'île.

    Dans le lacis de ruelles rasé pour bâtir cet hôpital passait une rue à la sinistre réputation, la rue des Marmousets. La légende raconte qu'un barbier y tranchait la gorge de ses clients, et que son voisin pâtissier en faisait des pâtés très appréciés du quartier... Un Sweeney Todd parisien, des siècles avant celui de Londres. Simple légende, sans doute. Maintenant, gagne l'extrémité ouest du grand parvis, côté Seine, là où un escalier descend sous les pavés.

  3. 3. Parvis de Notre-Dame, point zéro et crypte archéologique

    7 Parvis Notre-Dame - Place Jean-Paul II, 75004 Paris, France

    Baisse les yeux. Quelque part sur les pavés, devant le grand portail, une petite étoile de bronze est scellée dans le sol, et des visiteurs sautent dessus à pieds joints. C'est le point zéro des routes de France.

    Depuis le XVIIIe siècle, c'est d'ici, du parvis de Notre-Dame, que l'on compte les distances entre Paris et le reste du pays. Quand un panneau sur une nationale t'annonce Paris à trois cents kilomètres, c'est jusqu'à cette étoile. La plaque actuelle date de 1924. Et la superstition veut que celui qui y pose le pied soit sûr de revenir à Paris... ce qui explique la petite file d'attente.

    Regarde maintenant le dallage autour de toi: des bandes de pierre plus claire dessinent des contours au sol. Ce sont les tracés des rues et des bâtiments qui couvraient la place avant Haussmann. Au Moyen Âge, le parvis était minuscule, coincé entre les maisons, les églises et l'hôpital. La cathédrale surgissait au détour d'une ruelle, on la recevait d'un coup, en plein visage. L'immense esplanade où tu te tiens est une invention du XIXe siècle.

    Et sous tes pieds, il y a bien davantage. À l'extrémité ouest du parvis, un escalier descend vers la crypte archéologique. Dans les années 1960, on creusait ici pour aménager un parking souterrain... et on est tombé sur deux mille ans de Paris empilés. Les quais du port gallo-romain de Lutèce, du temps où la berge passait là. Un morceau du rempart du IVe siècle, élevé quand les invasions menaçaient. Des caves médiévales, les fondations d'un hospice pour enfants trouvés. La crypte a ouvert au public en 1980.

    C'est sur ce caillou posé dans la Seine que la ville a grandi, même si les archéologues débattent encore de l'endroit exact où vivaient les Parisii, la tribu gauloise qui lui a donné son nom. Près du fleuve, Charlemagne à cheval, un bronze du XIXe siècle, veille sur tout ça. Tourne-toi enfin vers la façade et avance vers les trois portails: la vieille dame t'attend.

  4. 4. Notre-Dame de Paris : la façade, l'incendie et la renaissance

    6 Parvis Notre-Dame - Place Jean-Paul II, 75004 Paris, France

    Recule un peu pour tout embrasser: les trois portails creusés comme des grottes de pierre, la galerie des rois, la grande rose, et les deux tours carrées de soixante-neuf mètres. Si la pierre te paraît étonnamment claire, ce n'est pas une impression: elle a été nettoyée de fond en comble pendant le chantier.

    Le 15 avril 2019, en fin de journée, le feu prend dans les combles. Cette charpente, on l'appelait la forêt: des poutres de chêne vieilles de près de huit siècles. Des millions de gens regardent en direct la flèche s'embraser, puis s'effondrer dans le brasier. Toute la nuit, des centaines de pompiers se battent pour sauver la tour nord, car si ses beffrois cèdent, les cloches tombent et la façade peut s'écrouler. Ils y parviennent, de justesse.

    Et puis l'incroyable: à peine plus de cinq ans plus tard, le 7 décembre 2024, les portes se rouvrent, et une première messe est célébrée le lendemain. Charpentiers, tailleurs de pierre, couvreurs, verriers, des centaines d'artisans ont reconstruit la charpente en chêne, en partie à la hache, comme au Moyen Âge, avec plus d'un millier d'arbres venus de forêts de toute la France.

    Lève maintenant les yeux vers la rangée de vingt-huit statues au-dessus des portails: la galerie des rois. Ce sont les rois de Juda, les ancêtres du Christ. Mais en 1793, les révolutionnaires les prennent pour des rois de France et les décapitent. Les têtes disparaissent... jusqu'en 1977, quand des ouvriers en retrouvent vingt et une, enterrées dans la cour d'un hôtel particulier du neuvième arrondissement. Elles sont aujourd'hui au musée de Cluny; celles que tu vois sont des copies du XIXe siècle.

    Sans Victor Hugo, d'ailleurs, il n'y aurait peut-être pas eu grand-chose à sauver. Au début du XIXe siècle, la cathédrale commencée en 1163 est délabrée, mutilée, presque oubliée. En 1831 paraît Notre-Dame de Paris, et Quasimodo fait plus pour elle que tous les rapports officiels: une grande restauration est confiée au jeune Viollet-le-Duc. Longe maintenant le flanc sud de la cathédrale, côté Seine, jusqu'au jardin qui s'ouvre derrière le chevet.

  5. 5. Square Jean-XXIII et la flèche de Viollet-le-Duc

    Square Jean-XXIII, Quai de l'Archevêché, 75004 Paris, France

    Trouve un banc à l'ombre des arbres du square et regarde derrière toi: d'ici, tu as la plus belle vue sur le chevet de Notre-Dame, ses arcs-boutants lancés comme des pattes d'araignée, et tout en haut, au-dessus de la croisée, la flèche, fine comme une aiguille.

    Cette flèche n'est pas médiévale. La première, du XIIIe siècle, menaçait ruine et a été démontée à la fin du XVIIIe siècle. Celle que tu vois reproduit l'œuvre de Viollet-le-Duc, achevée en 1859, en chêne et en plomb, culminant à quatre-vingt-seize mètres. Après l'incendie, la France s'est écharpée: fallait-il un geste contemporain, une flèche de verre, un jardin sur le toit ? Finalement, en 2020, on a choisi de la reconstruire à l'identique. Elle est réapparue au-dessus des toits fin 2023.

    Autour de sa base veillent seize statues de cuivre, les apôtres et les symboles des évangélistes. Quatre jours avant l'incendie, une grue les avait descendues une à une pour les restaurer... elles ont échappé au feu par un hasard incroyable. Et l'une d'elles cache un clin d'œil: saint Thomas, patron des architectes, porte le visage de Viollet-le-Duc, et c'est le seul à se retourner pour contempler la flèche. L'architecte s'admirant lui-même, pour l'éternité.

    Tout en haut brille un coq doré. L'ancien a été retrouvé au lendemain du drame, cabossé, au milieu des débris. Le nouveau, dessiné par l'architecte en chef Philippe Villeneuve, a des plumes en forme de flammes. Dans son ventre, des reliques... et un document portant les noms de près de deux mille personnes qui ont travaillé sur le chantier.

    Quant au square, il occupe l'emplacement du palais de l'archevêque, mis à sac par une foule en colère lors d'une émeute anticléricale en 1831, puis rasé. On en a fait un jardin dans les années 1840, avec sa fontaine néogothique dédiée à la Vierge. Remonte maintenant vers le nord par la rue du Cloître-Notre-Dame, et glisse-toi dans les petites rues où vivaient autrefois les chanoines.

  6. 6. Le quartier canonial : Héloïse et Abélard

    9 Quai aux Fleurs, 75004 Paris, France

    Tu viens d'entrer dans le seul morceau de l'île qui ressemble encore un peu au Moyen Âge: rues étroites, lourdes portes cochères, façades qui penchent légèrement. Ici, à l'ombre de la cathédrale, vivaient les chanoines, les prêtres du chapitre de Notre-Dame, dans un quartier clos qu'on fermait le soir.

    Le cloître Notre-Dame était une petite ville dans la ville, avec ses maisons de chanoines, ses écoles, ses privilèges. C'est de ces écoles qu'est sortie, au XIIe siècle, l'idée même d'université parisienne, avant que maîtres et étudiants ne passent sur la rive gauche. Et l'un de ces maîtres est devenu une véritable star: Pierre Abélard, logicien brillant, arrogant, adulé par ses élèves.

    Au début du XIIe siècle, Abélard loge chez un chanoine, Fulbert, et donne des leçons à sa nièce, Héloïse, une jeune femme d'une érudition exceptionnelle. Les leçons tournent vite à la passion. Un enfant naît, un mariage secret suit... et Fulbert, fou de rage, fait surprendre Abélard dans son sommeil par des hommes de main qui le mutilent. Abélard devient moine, Héloïse religieuse, et pendant des années ils échangent des lettres qui comptent parmi les plus belles du Moyen Âge.

    Sur le quai aux Fleurs, une plaque annonce l'ancienne habitation d'Héloïse et d'Abélard. L'immeuble, lui, date du XIXe siècle: la plaque est sincère, mais un brin optimiste. Juste à côté, jette un œil à la rue des Ursins, en contrebas: elle est nettement plus basse que les quais, parce qu'elle a gardé l'ancien niveau de l'île, celui du port Saint-Landry, où accostaient les bateaux avant que les berges ne soient surélevées.

    Les deux amants ont fini par se retrouver: depuis 1817, ils reposent dans le même tombeau au cimetière du Père-Lachaise, où des amoureux du monde entier viennent encore leur laisser des mots. Reprends le quai aux Fleurs vers l'est, le long de la Seine, jusqu'à la pointe de l'île, où un monument presque invisible s'enfonce sous terre.

  7. 7. Mémorial des Martyrs de la Déportation

    Square de l'Île-de-France, 7 Quai de l'Archevêché, 75004 Paris, France

    Avance jusqu'à la pointe de l'île: à première vue, il n'y a rien, juste un jardin et un muret de pierre claire. Puis tu découvres un escalier étroit, si étroit qu'on y descend presque en file indienne, vers une cour fermée où l'on ne voit plus que le ciel et l'eau.

    C'est le Mémorial des Martyrs de la Déportation, inauguré en 1962 par le général de Gaulle. Il rend hommage aux hommes, aux femmes et aux enfants déportés depuis la France vers les camps nazis: résistants, otages, Juifs, Tsiganes. L'architecte, Georges-Henri Pingusson, a voulu qu'on ressente l'enfermement dans son corps: murs hauts, ciel découpé, et face à toi, au ras de la Seine, une grille de fer aux pointes acérées, comme une herse qui ne s'ouvrira jamais.

    Entre dans la crypte. Un couloir sombre, et sur ses parois des milliers et des milliers de petits bâtonnets de verre éclairés, deux cent mille, dit-on, un pour chaque déporté parti de France selon le chiffre retenu à l'époque. Au centre repose un déporté inconnu. Sur les murs, les noms des camps, et des mots de poètes et d'écrivains.

    Remarque la forme du lieu: triangulaire, pointue, comme la proue d'un navire. L'île de la Cité a toujours été comparée à un bateau, celui qui figure sur les armes de Paris, avec sa devise Fluctuat nec mergitur, il est battu par les flots mais ne sombre pas. Ici, la proue s'enfonce sous terre. Chaque année, le dernier dimanche d'avril, la France y célèbre la Journée du souvenir des victimes de la Déportation. Et au moment de remonter, deux mots gravés résument tout: Pardonne. N'oublie pas.

    Remonte l'escalier, prends le temps de respirer. Juste à côté, le pont Saint-Louis, réservé aux piétons et souvent animé par des musiciens, file vers l'autre île. Traverse-le, puis tourne à gauche sur le quai de Bourbon, le long du bras nord de la Seine.

  8. 8. Quai de Bourbon : l'atelier de Camille Claudel

    19 Quai de Bourbon, 75004 Paris, France

    Te voilà sur l'île Saint-Louis, et tout change d'un coup: plus de foule, plus de grands monuments, juste des quais bordés d'arbres, des façades classiques couleur crème et des portes cochères qui semblent closes depuis trois siècles.

    Il y a quatre cents ans, cette île n'existait pas sous cette forme. Il y en avait deux, l'île aux Vaches et l'île Notre-Dame, des prés où l'on menait paître le bétail et où l'on étendait le linge. En 1614, un entrepreneur, Christophe Marie, obtient le droit de les réunir, de les entourer de quais et de les lotir. En une cinquantaine d'années, l'île se couvre d'hôtels particuliers: une opération immobilière d'une audace folle.

    Avance jusqu'au numéro 19. Une plaque rappelle que Camille Claudel a vécu et travaillé ici, au rez-de-chaussée, de 1899 à 1913. Elle avait rencontré Rodin au début des années 1880: elle avait dix-neuf ans, lui plus de quarante. Leur passion dure une dizaine d'années, puis la rupture la laisse brisée. Sculptrice de génie, longtemps réduite au rôle d'élève et de maîtresse du grand homme, elle s'enferme peu à peu dans cet atelier, de plus en plus seule, de plus en plus pauvre, persuadée qu'on la persécute. Il lui arrive de détruire ses propres œuvres à coups de marteau.

    Le 10 mars 1913, huit jours après la mort de son père, des infirmiers viennent la chercher ici, à la demande de sa famille. Elle passera les trente dernières années de sa vie internée, jusqu'à sa mort en 1943, sans plus jamais sculpter. Son frère, le poète Paul Claudel, lui rendra visite... rarement.

    Aujourd'hui, ses œuvres, la Valse, l'Âge mûr, la Petite Châtelaine, sont admirées au musée Rodin et dans un musée qui porte son nom, à Nogent-sur-Seine. Regarde l'eau qui file en contrebas: c'est le paysage qu'elle avait sous les yeux, tous les jours, depuis son atelier. Continue le long du quai de Bourbon jusqu'au grand pont de pierre qui relie l'île à la rive droite.

  9. 9. Pont Marie, le pont de l'inventeur de l'île

    Pont Marie, 75004 Paris, France

    Fais quelques pas sur le pont Marie et penche-toi pour regarder ses arches: cinq arches de pierre, et aucune n'est tout à fait identique à sa voisine. Sur les piles, des niches attendent des statues... qui ne sont jamais venues.

    Ce pont porte le nom de Christophe Marie, l'homme qui a inventé l'île Saint-Louis. Commencé en 1614 et achevé vers 1635, c'est l'un des plus anciens ponts de Paris encore debout, juste derrière le pont Neuf. Plus de vingt ans de chantier, entre retards, procès et changements d'associés: bâtir une île, c'est d'abord un casse-tête de financiers. Et à l'époque, comme beaucoup de ponts parisiens, il était bordé de maisons: des boutiques et des logements perchés au-dessus de l'eau, si bien qu'en le traversant on ne voyait même pas la Seine.

    En 1658, une crue terrible emporte deux arches côté île, et avec elles une vingtaine de maisons et leurs habitants. On reconstruit les arches, mais les dernières maisons disparaîtront à la fin du XVIIIe siècle, quand Paris décide de dégager ses ponts pour laisser passer l'air, la lumière et les voitures.

    Il existe une jolie croyance attachée à ce pont. On dit que si tu passes dessous en bateau en embrassant la personne que tu aimes, et que tu fais un vœu à ce moment-là, il se réalisera. Les bateaux-mouches passent sans arrêt... à toi de voir si tu veux tenter ta chance.

    Retourne-toi vers l'île: de là, tu vois bien comme elle est tirée au cordeau, avec ses rues droites qui se croisent à angle droit, un plan d'urbaniste du XVIIe siècle presque intact, que les grands travaux d'Haussmann ont oublié. Et en face, sur la rive droite, le quai de l'Hôtel-de-Ville rappelle que tout près s'étendait le port de Grève, où l'on débarquait jadis le bois, le blé et le vin arrivés par le fleuve. Redescends sur l'île et suis le quai d'Anjou vers l'est, le long des hôtels particuliers, jusqu'à la pointe.

  10. 10. Hôtel Lambert, à la pointe de l'île

    2 Rue Saint-Louis-en-l'Île, 75004 Paris, France

    Au bout du quai, à l'angle de la rue Saint-Louis-en-l'Île, se dresse un haut mur avec un portail austère, et derrière, on devine une cour et un jardin perché au-dessus de la Seine. C'est l'hôtel Lambert, l'une des plus belles demeures privées de Paris... et peut-être la plus discrète.

    Il a été bâti dans les années 1640 par Louis Le Vau pour un financier, Jean-Baptiste Lambert, qui n'a guère eu le temps d'en profiter. Les grands peintres du temps s'y succèdent: Eustache Le Sueur y décore des cabinets consacrés à l'Amour et aux Muses, et Charles Le Brun y peint la galerie d'Hercule, bien avant de décorer Versailles. Un siècle plus tard, la marquise du Châtelet, mathématicienne et traductrice de Newton, en devient propriétaire, et son compagnon Voltaire y séjourne.

    Au XIXe siècle, l'hôtel devient un morceau de Pologne. Après l'écrasement de l'insurrection de 1830 contre la Russie, des milliers de Polonais s'exilent en France, et la famille princière Czartoryski achète l'hôtel dans les années 1840. Bals de charité, réunions politiques, concerts: Chopin y joue, Delacroix et George Sand y passent. Pendant des décennies, la Pologne rayée de la carte a ici sa capitale de cœur.

    L'histoire récente est plus agitée. Vendu en 2007 à un membre de la famille régnante du Qatar, l'hôtel subit en juillet 2013, en plein chantier, un incendie qui abîme les décors de Le Brun. Restauré, il a été revendu en 2022 au milliardaire Xavier Niel. Les palais changent de mains, le jardin, lui, continue de regarder couler la Seine.

    Le Vau, d'ailleurs, ne venait pas de loin: il habitait l'île, sur le quai d'Anjou, et il a dessiné plusieurs de ses hôtels. Quelques maisons plus haut sur ce même quai, à l'hôtel de Lauzun, le jeune Baudelaire a vécu au milieu des années 1840. Engage-toi maintenant dans la rue Saint-Louis-en-l'Île, la grand-rue de l'île, et remonte-la vers l'ouest.

  11. 11. Saint-Louis-en-l'Île, la grand-rue de l'île

    19 bis Rue Saint-Louis-en-l'Île, 75004 Paris, France

    Tu marches dans la grand-rue de l'île, toute droite d'un bout à l'autre, bordée de petites boutiques et de portes du XVIIe siècle. Cherche, en hauteur, une horloge de fer qui s'avance au-dessus de la chaussée, accrochée à une façade d'église: c'est Saint-Louis-en-l'Île.

    L'église a été commencée en 1664 sur des plans de Louis Le Vau, l'architecte qui travaillait au même moment pour Louis XIV, et elle n'a été achevée qu'au siècle suivant. De l'extérieur, elle paraît presque timide, coincée entre les immeubles. À l'intérieur, en revanche, c'est un écrin baroque de marbres, de dorures et de boiseries, et son clocher, une flèche percée d'ouvertures, ne ressemble à aucun autre à Paris.

    L'île, d'ailleurs, ne prend officiellement le nom de Saint-Louis qu'au XVIIIe siècle, en hommage au roi Louis IX, qui, dit-on, aimait venir prier sur l'ancienne île aux Vaches. Imagine-la vers 1650: un chantier géant, des tailleurs de pierre, des charpentiers, des financiers pressés de loger leur fortune dans la pierre. Tout est construit en une génération, d'un seul élan. Voilà pourquoi la rue a une telle unité: c'est un quartier entier du Grand Siècle, resté intact parce que l'île, à l'écart des grands axes, a échappé aux percées d'Haussmann.

    Et puis il y a la gourmandise. Quelques numéros plus loin, en 1954, un certain Raymond Berthillon reprend un petit café et se met à fabriquer des glaces et des sorbets. Le bouche-à-oreille fait le reste, et son nom devient, pour des générations de Parisiens, synonyme de sorbet. Un détail qui en dit long: la maison a longtemps fermé une partie de l'été, précisément quand les Parisiens désertent la ville.

    On raconte que les habitants de l'île, qui se disent parfois Louisiens, annonçaient autrefois qu'ils allaient à Paris quand ils traversaient un pont... comme s'ils quittaient leur village. Continue la rue tout droit vers l'ouest, jusqu'au quai d'Orléans, à l'autre pointe de l'île, face à Notre-Dame.

  12. 12. Quai d'Orléans : la pointe ouest et la Bibliothèque polonaise

    Quai d'Orléans, 75004 Paris, France

    Arrête-toi à la pointe de l'île, sur le quai d'Orléans, contre le parapet, et regarde vers l'ouest: devant toi, de l'autre côté de l'eau, tout le chevet de Notre-Dame se déploie, les arcs-boutants, la rose sud, la flèche neuve. Beaucoup de Parisiens te le diront: c'est la plus belle vue de la cathédrale.

    Un peu plus loin sur ce même quai, au numéro 6, une façade sobre abrite un lieu méconnu: la Bibliothèque polonaise de Paris. Elle a été fondée en 1838 par les exilés de la Grande Émigration, ceux-là mêmes qui se retrouvaient à l'hôtel Lambert, pour sauver les livres, les archives et la mémoire d'une nation qui n'existait plus sur les cartes. Elle s'est installée sur ce quai au milieu du XIXe siècle, et on y conserve des souvenirs du poète Adam Mickiewicz et de Chopin.

    Pendant l'Occupation, les nazis ont pillé ses collections et les ont emportées vers l'Allemagne. Une partie seulement a été retrouvée après la guerre. Une bibliothèque d'exilés, elle-même exilée... et pourtant toujours là, au bord de la Seine, plus de cent quatre-vingts ans plus tard.

    Regarde maintenant le petit pont Saint-Louis, juste à côté de toi, celui que tu as traversé tout à l'heure. C'est le dernier d'une longue série: ses prédécesseurs, en bois puis en fer, ont été emportés par les crues, heurtés par des bateaux, reconstruits encore et encore. L'actuel, réservé aux piétons, date de 1970, et il est devenu une scène à ciel ouvert pour les musiciens et les jongleurs.

    Tu as fait le tour de deux îles, de l'étoile du point zéro jusqu'aux palais des exilés polonais. Paris est né sur ces cailloux posés dans l'eau: la ville gauloise, Lutèce, la cathédrale, l'hôpital, le pouvoir. Et quand tu repasseras un pont pour retrouver la rive, tu auras un peu l'impression de descendre d'un bateau. Bonne route... et n'oublie pas l'étoile du parvis: il paraît qu'elle garantit le retour.