Athènes-sur-Isar : Königsplatz et les Pinacothèques de Munich

De la fontaine de Hildebrand au Cavalier bleu, du Faune Barberini à Dürer et Madame de Pompadour : le quartier des musées de Munich, rêvé par Louis Ier

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  1. 1. Wittelsbacher Brunnen : les deux visages de l'eau

    Lenbachplatz, 80333 München, Germany

    Tu as devant toi une fontaine immense, presque aussi large qu'une façade, où l'eau glisse en nappe d'une vasque à l'autre dans un bruit de petite cascade. De chaque côté, deux figures colossales chevauchent des créatures marines: d'un côté, un jeune homme nu s'apprête à lancer un bloc de pierre; de l'autre, une femme tend une coupe. Bienvenue dans le quartier des arts de Munich.

    Cette fontaine, la Wittelsbacher Brunnen, raconte une victoire très concrète: l'eau propre. Pendant des siècles, Munich a bu l'eau de ses puits, souillée par les égouts, et le choléra y a frappé à plusieurs reprises au dix-neuvième siècle. Sous l'impulsion de savants comme l'hygiéniste Max von Pettenkofer, la ville fait venir à partir de 1883 l'eau de source de la vallée de la Mangfall, au pied des Alpes. Pour fêter cela, on commande un monument au sculpteur Adolf von Hildebrand, qui l'achève en 1895.

    Regarde les deux groupes: ils incarnent les deux visages de l'eau. Le lanceur de pierre, c'est sa force destructrice, celle des crues et des torrents. La femme à la coupe, c'est sa force bienfaisante, celle qui nourrit et qui soigne. Tout est calme, symétrique, presque classique: Hildebrand détestait l'agitation de la sculpture de son temps.

    Ce sculpteur allemand vivait en grande partie à Florence, dans un ancien couvent, et il a publié en 1893 un petit livre, Le Problème de la forme, qui a influencé des générations d'artistes et d'historiens de l'art. Son idée: une sculpture doit se lire comme un relief, d'un seul regard, sans qu'on soit obligé d'en faire le tour. Recule de quelques pas et vérifie: de face, tout se comprend d'un coup. Et la place où tu te trouves porte le nom d'un peintre, Franz von Lenbach: tu visiteras sa maison un peu plus loin.

    Traverse maintenant le carrefour vers l'ouest, en prenant garde aux tramways. Au-delà des rails s'étend un grand jardin ombragé, coincé entre les bureaux et la gare.

  2. 2. Alter Botanischer Garten : le fantôme du Palais de verre

    Sophienstraße 7, 80333 München, Germany

    Tu marches maintenant sous de grands arbres, entre des pelouses et des allées de gravier, au milieu des bureaux, des tramways et des voyageurs pressés de la gare voisine. Ce jardin tranquille porte un nom qui trompe un peu: l'Ancien jardin botanique, l'Alter Botanischer Garten.

    Il a été ouvert en 1812, sous le premier roi de Bavière, et il a vraiment été un jardin de savants, avec ses serres, ses plates-bandes classées et ses plantes venues du monde entier. Mais au début du vingtième siècle, la ville l'a rattrapé: trop de fumée, trop d'immeubles. En 1914, les botanistes sont partis s'installer près du château de Nymphenburg, et l'ancien jardin est devenu un parc public.

    Imagine pourtant, ici même, le long de la rue du côté nord, un immense vaisseau de fer et de verre, long de plus de deux cents mètres. C'est le Glaspalast, le Palais de verre, construit en un temps record pour l'exposition industrielle allemande de 1854, sur le modèle du Crystal Palace de Londres. L'exposition tourne au drame: une épidémie de choléra éclate la même année à Munich, et la reine Thérèse, l'épouse de Louis Ier, en meurt. Ensuite, le palais devient pendant des décennies le grand lieu des expositions d'art de Munich.

    Et puis, le 6 juin 1931, au petit matin, il prend feu. Le fer et le verre fondent en quelques heures, et avec eux plus de trois mille œuvres exposées, dont de nombreux tableaux romantiques prêtés pour une exposition, parmi lesquels plusieurs toiles de Caspar David Friedrich. La cause exacte n'a jamais été établie avec certitude. À l'angle du jardin, la grande fontaine de Neptune date de 1937, en pleine époque nazie, et son style massif le dit sans détour.

    Il ne reste rien du Palais de verre, sinon un vide et quelques vieilles photos. Sors du jardin par le côté ouest et remonte la Luisenstraße vers le nord, en traversant la Karlstraße puis la Brienner Straße. Une villa ocre à l'italienne t'attend au milieu de son jardin.

  3. 3. Lenbachhaus : le Cavalier bleu

    Luisenstraße 33, 80333 München, Germany

    Devant toi se dresse une villa couleur ocre, à l'italienne, avec son jardin, ses fontaines et ses balustrades, et collé contre elle un bâtiment moderne habillé de fines tiges dorées. Le contraste est voulu: c'est la Städtische Galerie im Lenbachhaus, le musée de la ville de Munich.

    La villa a été bâtie entre 1887 et 1891 pour Franz von Lenbach, le prince des peintres munichois. Portraitiste de l'aristocratie et des puissants, il a peint Bismarck des dizaines de fois, et il recevait ici comme un seigneur de la Renaissance. Après sa mort, la ville rachète la maison en 1924 et y ouvre un musée en 1929. Ironie du sort: la maison du peintre le plus officiel de son temps est devenue celle de l'avant-garde qui voulait tout casser.

    Car ici vit le Blauer Reiter, le Cavalier bleu. C'est le nom d'un almanach publié en 1912 par Vassily Kandinsky et Franz Marc, et d'un groupe d'artistes réunis autour d'eux à Munich. Kandinsky, arrivé de Moscou en 1896, s'y avance pas à pas vers l'abstraction. Marc peint des chevaux bleus, des renards rouges, des animaux aux couleurs de l'âme. Leur première exposition ouvre en décembre 1911... et la guerre de 1914 disperse tout: Marc tombe à Verdun en 1916.

    Si ces toiles sont là, c'est grâce à une femme. Gabriele Münter, peintre elle-même et longtemps compagne de Kandinsky, avait gardé chez elle, à Murnau, une grande partie de leurs œuvres. Sous le nazisme, qui qualifiait cet art de dégénéré, elle les a cachées, dit-on, dans sa cave. En 1957, pour ses quatre-vingts ans, elle a tout offert à la ville: des centaines d'œuvres, dont des dizaines de tableaux de Kandinsky. Kandinsky, lui, avait fini sa vie en France, à Neuilly-sur-Seine, en 1944.

    Ressors dans la Luisenstraße et fais quelques pas vers le sud-est: une porte massive, à la grecque, se dresse au bord d'une grande place.

  4. 4. Propylées et Königsplatz : Athènes-sur-Isar

    Königsplatz, 80333 München, Germany

    Tu es au pied d'une porte monumentale: deux tours massives encadrent un portique de colonnes doriques. Ce sont les Propylées. Devant elles s'ouvre une grande place de gazon, bordée de deux temples qui se font face. Si tu as l'impression d'être en Grèce, c'est exactement l'effet voulu.

    Le roi Louis Ier, qui règne de 1825 à 1848, est fou d'Antiquité. Il veut faire de sa capitale une Athènes-sur-Isar, et confie la Königsplatz à son architecte Leo von Klenze. Les trois monuments y déclinent même les trois ordres grecs, comme dans un manuel: dorique pour cette porte, ionique pour la Glyptothèque, corinthien pour le bâtiment d'en face.

    Les Propylées ont une histoire de famille, et une histoire triste. Elles célèbrent la guerre d'indépendance grecque et le fils de Louis, Othon, devenu en 1832 le premier roi de la Grèce moderne: regarde les reliefs des frontons, ils racontent cette guerre. Louis, lui, avait dû abdiquer en 1848, après le scandale de sa liaison avec la danseuse Lola Montez, et il paie la porte de sa propre poche. Elle est achevée en 1862... l'année même où Othon est chassé de son trône et doit rentrer en Bavière.

    Cette place a aussi servi une autre mise en scène. Le 10 mai 1933, on y brûle des livres. En 1935, les nazis recouvrent tout le gazon de dalles de granit pour leurs défilés, et dressent à l'est deux temples à la mémoire des putschistes de 1923. Les temples ont été dynamités en 1947; le gazon n'est revenu qu'à la fin des années 1980. Tout près, sur le site de l'ancien siège du parti, le centre de documentation sur le national-socialisme a ouvert en 2015.

    Traverse maintenant la place vers le côté nord, celui de la colonnade ionique. Monte les quelques marches: derrière cette façade sans fenêtres dorment des dieux de marbre.

  5. 5. Glyptothèque : le Faune Barberini

    Königsplatz 3, 80333 München, Germany

    Monte les marches de ce temple ionique et observe la façade: pas une seule fenêtre, seulement des niches où se tiennent des statues. Le bâtiment tourne le dos à la ville pour regarder vers l'intérieur, vers l'Antiquité. C'est la Glyptothèque, un mot inventé à partir du grec pour dire la maison des sculptures.

    Louis n'était encore que prince héritier quand il l'a commandée à Leo von Klenze; les travaux ont duré de 1816 à 1830. Pendant que son père était l'allié de Napoléon, le jeune prince, qui détestait l'Empereur, achetait discrètement des marbres antiques dans toute l'Europe, par l'intermédiaire de ses agents à Rome. C'est ainsi que Munich a obtenu son plus ancien musée public.

    La star de la maison, c'est le Faune Barberini. Un satyre de marbre, plus grand que nature, effondré sur un rocher, une jambe écartée, la tête renversée: il dort, ivre, dans un abandon total. On le date généralement de la fin du troisième siècle avant notre ère. Retrouvé à Rome au dix-septième siècle, il a appartenu à la puissante famille Barberini, celle du pape Urbain VIII. Louis l'a acheté au début du dix-neuvième siècle, mais les autorités pontificales ont mis des années à le laisser partir.

    L'autre trésor, ce sont les frontons du temple d'Aphaïa, sur l'île d'Égine, découverts en 1811 par une équipe de jeunes voyageurs. Ils sont vendus aux enchères l'année suivante, et l'agent de Louis les emporte... pendant que le représentant britannique, dit-on, attendait au mauvais endroit, à Malte. Le sculpteur Thorvaldsen les a ensuite complétés à Rome, à la mode de l'époque; ces ajouts ont été retirés au vingtième siècle. Après les bombes de la guerre, le musée a rouvert en 1972 avec ses murs de brique nue, et les marbres n'ont jamais été aussi beaux.

    Redescends les marches et traverse la pelouse en diagonale vers le temple d'en face, celui aux colonnes corinthiennes.

  6. 6. Antikensammlungen : la coupe de Dionysos

    Königsplatz 1, 80333 München, Germany

    Te voici face au troisième temple de la place, avec son portique de hautes colonnes corinthiennes aux chapiteaux de feuilles d'acanthe. Il répond à la Glyptothèque comme un miroir, de l'autre côté de la pelouse. Derrière ces colonnes: les Collections nationales d'Antiquités, les Antikensammlungen.

    Le bâtiment n'a pas été conçu comme un musée. L'architecte Georg Friedrich Ziebland l'a construit entre 1838 et 1848 pour accueillir des expositions d'art et d'industrie. Il a changé plusieurs fois d'usage, et ce n'est qu'en 1967 que les antiquités s'y sont installées. Le noyau de la collection, ce sont les vases grecs rassemblés par Louis Ier, et une partie vient d'un voisin inattendu: Lucien Bonaparte, le frère de Napoléon, qui faisait fouiller les tombes étrusques de Vulci, sur ses terres d'Italie, et vendait ses trouvailles.

    Le chef-d'œuvre, c'est une coupe à boire, signée par le potier athénien Exékias, vers 530 avant notre ère. À l'intérieur, sur un fond d'un rouge corail éclatant, le dieu Dionysos est allongé dans un bateau. Une vigne pousse le long du mât et déploie ses grappes au-dessus de la voile, et tout autour nagent des dauphins. Selon le mythe, ce sont des pirates qui avaient voulu enlever le dieu, et qu'il a changés en dauphins.

    Imagine la scène: un buveur grec vide sa coupe de vin, et à mesure que le vin baisse, le dieu du vin apparaît, voguant sur une mer rouge. Un objet de banquet, un trait d'esprit, un chef-d'œuvre, le tout en même temps. La collection compte aussi des bijoux étrusques en or d'une finesse incroyable, des bronzes et des verres antiques. Deux mille cinq cents ans après, certains vases portent encore la signature de leur peintre.

    Ressors sur la place et suis la Brienner Straße vers l'est, en direction de la vieille ville. Au bout de quelques minutes, un obélisque noir se dresse au milieu d'un rond-point.

  7. 7. Obélisque de Karolinenplatz : les morts de la campagne de Russie

    Karolinenplatz, 80333 München, Germany

    Au centre de ce rond-point où les voitures tournent sans fin se dresse un obélisque sombre, haut de près de trente mètres, comme une aiguille noire plantée au milieu de la ville. Peu de passants lèvent les yeux. C'est pourtant l'un des monuments les plus poignants de Munich.

    La place porte le nom de la reine Caroline, la seconde épouse de Maximilien Ier Joseph, une princesse protestante venue de Bade dans une cour catholique. Tracée au début du dix-neuvième siècle, elle devait être l'entrée élégante d'un nouveau quartier, à la sortie de la vieille ville. L'obélisque, lui, a été dessiné par Leo von Klenze et inauguré par Louis Ier le 18 octobre 1833, jour anniversaire de la bataille de Leipzig.

    Il est dédié aux Bavarois morts en Russie en 1812. Allié de Napoléon, le royaume avait envoyé plus de trente mille hommes dans la Grande Armée. Très peu sont revenus: le froid, la faim, le typhus et la retraite ont fait le reste. L'inscription parle de trente mille Bavarois morts dans la guerre de Russie. Presque toutes les familles du royaume avaient quelqu'un à pleurer. Et regarde la forme: pas de soldat, pas d'aigle, pas de figure héroïque, seulement une masse noire habillée de bronze et quelques lignes gravées. Klenze a laissé le silence parler.

    Fais le tour et cherche l'autre phrase, la plus troublante: eux aussi sont morts pour la libération de la patrie. Ces hommes sont pourtant tombés en combattant pour l'Empereur... et la Bavière a changé de camp l'année suivante. Vingt ans plus tard, Louis Ier, qui avait toujours détesté Napoléon, réécrit donc leur mort pour en faire un sacrifice national. Un monument d'art, mais aussi une leçon sur la manière dont les rois rangent l'histoire.

    Quitte le rond-point vers le nord par la Barer Straße. Après deux carrefours, sur ta gauche, un très long bâtiment de brique se dresse au milieu d'une pelouse.

  8. 8. Alte Pinakothek : Dürer, Rubens et Madame de Pompadour

    Barer Straße 27, 80333 München, Germany

    Regarde la longue façade de ce palais de brique et de pierre claire, au milieu de sa pelouse. Sur le côté sud, quelque chose cloche: au milieu des décors, de grands pans de brique nue, sans colonnes ni ornements, comme des cicatrices. Ce sont exactement cela, des cicatrices.

    Louis Ier a fait construire l'Alte Pinakothek par Leo von Klenze de 1826 à 1836, pour exposer la collection de peinture des Wittelsbach. C'est l'un des plus anciens musées de peinture ouverts au public dans le monde, et ses salles éclairées par le haut ont servi de modèle à bien d'autres. Pendant la guerre, les bombes l'ont éventré. Dans les années 1950, l'architecte Hans Döllgast a choisi de ne pas imiter ce qui manquait, mais de refermer les plaies avec de la brique simple, bien visible. Une réparation honnête, devenue célèbre.

    À l'intérieur, l'un des visages les plus troublants de l'art occidental: l'autoportrait d'Albrecht Dürer de 1500. Il a vingt-huit ans, il se peint de face, les cheveux longs, la main posée sur son manteau de fourrure, exactement comme on peignait le Christ. Plus loin, Rubens occupe une salle entière, et l'on raconte que la hauteur de la grande salle a été pensée pour son immense Jugement dernier. Il y a aussi une Vierge à l'œillet attribuée au jeune Léonard de Vinci.

    Et cherche une dame en robe de soie, assise à son secrétaire, entourée de livres et de lettres: c'est Madame de Pompadour, peinte par François Boucher en 1756. La favorite de Louis XV ne se montre pas en beauté oisive, mais en femme de culture, protectrice des arts et des philosophes. Un portrait de pouvoir... signé par le peintre le plus gracieux de Versailles.

    Ressors et traverse la Barer Straße en diagonale vers le sud-est: un grand bâtiment de béton blanc, tout en lignes droites, t'attend de l'autre côté.

  9. 9. Pinakothek der Moderne : quatre musées sous une rotonde

    Barer Straße 40, 80333 München, Germany

    Un grand bâtiment de béton clair se dresse devant toi, sobre, tout en lignes droites, avec un auvent porté par de fines colonnes. Entre dans le hall et lève les yeux: une immense rotonde blanche s'ouvre vers le ciel, et la lumière tombe d'en haut comme dans un Panthéon moderne.

    La Pinakothek der Moderne a ouvert en 2002, sur des plans de l'architecte Stephan Braunfels. Sous ce toit vivent en réalité quatre musées: l'art moderne et contemporain, le design avec la Neue Sammlung, l'architecture, et une immense collection de dessins et d'estampes. L'idée était de montrer côte à côte un tableau, une affiche, une maquette d'immeuble et une chaise, et de laisser le visiteur passer de l'un à l'autre sans changer de musée. Au sous-sol, le design t'attend sous toutes ses formes, des chaises célèbres jusqu'aux voitures.

    Dans les salles de peinture, le vingtième siècle défile: Picasso, Paul Klee, Ernst Ludwig Kirchner, et surtout Max Beckmann, dont Munich possède un ensemble exceptionnel. Klee, d'ailleurs, a vécu et peint de longues années tout près d'ici, à Schwabing, avant de partir enseigner au Bauhaus. Plus loin, Andy Warhol, et Joseph Beuys avec ses blocs de basalte couchés au sol comme des corps endormis. On peut aimer ou détester, mais on ne passe pas devant indifférent.

    Ce musée a une revanche à prendre. En 1937, c'est à Munich que les nazis ont ouvert l'exposition de l'art dit dégénéré, dans les arcades du Hofgarten, pour ridiculiser l'art moderne. Des foules immenses l'ont visitée, et les musées allemands, ceux de Munich compris, ont été vidés de milliers d'œuvres, vendues à l'étranger ou détruites. Tout ce que tu vois ici, ou presque, a dû être racheté, rassemblé, reconquis après la guerre. Cette rotonde lumineuse est aussi une réponse.

    Ressors du côté de la Theresienstraße, et longe-la vers l'est jusqu'au coin de la Türkenstraße. Tu ne pourras pas manquer la prochaine étape: un bâtiment qui semble vibrer de toutes les couleurs.

  10. 10. Musée Brandhorst : Twombly et Warhol sous trente-six mille couleurs

    Theresienstraße 35a, 80333 München, Germany

    Approche-toi de cette façade qui semble bouger quand tu marches: elle est faite de milliers de bâtonnets de céramique colorée, alignés à la verticale comme les touches d'un immense clavier. De loin, les couleurs se mélangent; de près, chacune garde son ton. C'est le musée Brandhorst.

    Il a ouvert en 2009, conçu par le cabinet berlinois Sauerbruch Hutton. On parle de trente-six mille bâtonnets, en vingt-trois teintes différentes, posés devant une paroi de tôle pliée. Le musée abrite la collection rassemblée par Udo et Anette Brandhorst, deux collectionneurs passionnés, qui l'ont confiée à l'État de Bavière: une collection d'art contemporain parmi les plus importantes d'Allemagne.

    Le cœur du lieu est une salle pensée pour un seul ensemble: Lepanto, de Cy Twombly. Douze grandes toiles, peintes en 2001, sur la bataille navale de Lépante de 1571, où les galères chrétiennes affrontèrent la flotte ottomane. Pas de soldats, pas d'héroïsme: des coulures rouges et jaunes, des barques griffonnées, des taches de feu qui tombent dans l'eau. L'Américain Twombly vivait en Italie depuis des décennies, et ses toiles ont la lenteur des fresques. Ailleurs dans le musée, Andy Warhol occupe une place de choix.

    Et le nom de la rue d'à côté, la Türkenstraße, la rue des Turcs ? La tradition le fait remonter à un canal creusé à la fin du dix-septième siècle par des prisonniers ottomans, ramenés des guerres de Max-Emmanuel dans les Balkans. Juste à côté se dresse le Türkentor, une ancienne porte de caserne du dix-neuvième siècle, qui ne contient plus qu'une seule œuvre: une énorme sphère rouge de l'artiste américain Walter De Maria, qu'on admire à travers les vitres. Lépante ici, les Turcs de Max-Emmanuel là... dans ce coin de Munich, l'histoire de la Méditerranée orientale n'est jamais loin.

    Longe maintenant la Theresienstraße vers l'ouest. De l'autre côté de la rue, un grand bâtiment de pierre et de verre, aux arcs massifs, ferme la marche.

  11. 11. Neue Pinakothek : les impressionnistes derrière les portes closes

    Barer Straße 29, 80799 München, Germany

    Devant toi s'étend un grand bâtiment de pierre ocre et de verre, avec des arcs massifs, des rampes et des terrasses, comme une forteresse adoucie. C'est la Neue Pinakothek, la Nouvelle Pinacothèque. Ses portes sont closes depuis 2019: le musée est fermé pour rénovation.

    Son histoire commence en 1853, quand Louis Ier, retiré du trône depuis cinq ans mais toujours collectionneur, ouvre un musée pour l'art de son propre temps. L'idée est audacieuse: exposer des peintres vivants à côté de l'Alte Pinakothek et de ses maîtres anciens, comme pour dire que l'histoire de l'art continue. Le premier bâtiment a été détruit par les bombes, puis démoli après la guerre. Celui que tu vois, de l'architecte Alexander von Branca, a ouvert en 1981.

    Et le fil français de cette promenade y trouve sa plus belle fin. En 1909, Munich accueille un directeur venu de Berlin, Hugo von Tschudi, qui s'était brouillé avec l'empereur Guillaume II à force d'acheter de la peinture française moderne. Après sa mort, en 1911, des amis et mécènes offrent au musée, en son honneur, des toiles impressionnistes et postimpressionnistes. C'est ainsi que Munich possède Le Déjeuner dans l'atelier de Manet, des Monet, des Cézanne, des Gauguin, et l'un des célèbres Tournesols de Van Gogh, peint en 1888.

    Pour l'instant, ces trésors ne sont pas visibles ici. Mais le bâtiment fermé dit quelque chose de ce quartier: les musées y vivent, se ferment, brûlent, renaissent. Le Palais de verre a disparu, la Glyptothèque s'est relevée de ses ruines, l'Alte Pinakothek porte ses cicatrices.

    Ta promenade s'achève ici, au bout de l'Athènes-sur-Isar rêvée par Louis Ier. De la fontaine de Hildebrand aux chevaux bleus de Franz Marc, du faune endormi à Madame de Pompadour, tu as traversé deux mille cinq cents ans d'art en quelques rues. Assieds-toi un moment sur la pelouse des Pinacothèques... c'est le plus grand salon de Munich.