Le Paseo del Arte à Madrid : de Guernica au Prado, jusqu'aux eaux du Retiro
Picasso, Vélasquez, Goya, les fontaines des Bourbons et le Palacio de Cristal : la promenade des chefs-d'œuvre de Madrid, du Reina Sofía au parc du Retiro
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1. Musée Reina Sofía : face à Guernica
Calle de Santa Isabel 52, 28012 Madrid, Spain
Te voilà devant une longue façade de granit, sévère comme une caserne, flanquée de tours de verre où montent et descendent des ascenseurs transparents. C'est le Reina Sofía, le musée d'art moderne de Madrid. Et le contraste que tu as sous les yeux, entre la pierre du XVIIIe siècle et le verre des années 1980, résume assez bien ce qui t'attend à l'intérieur.
Ce bâtiment n'a pas été construit pour l'art. C'était l'Hôpital général de Madrid, voulu par Charles III, et dessiné en partie par Francesco Sabatini, un architecte italien que tu vas croiser plusieurs fois aujourd'hui. Pendant deux siècles, on y a soigné les pauvres de la ville. Il ferme dans les années 1960, on parle même de le raser... et finalement il devient centre d'art en 1986, puis musée national en 1992, sous le nom de la reine Sophie.
Au deuxième étage, une salle entière tourne autour d'une seule toile: Guernica. Le 26 avril 1937, en pleine guerre civile, les avions allemands de la Légion Condor, appuyés par l'aviation italienne, bombardent la petite ville basque de Guernica. Picasso vit à Paris, et il doit justement peindre une grande œuvre pour le pavillon de la République espagnole à l'Exposition internationale. Dans son atelier de la rue des Grands-Augustins, il peint en quelques semaines une toile de près de huit mètres de long, en noir, en gris et en blanc, comme une page de journal.
On raconte qu'un officier allemand, pendant l'Occupation, aurait montré une reproduction du tableau à Picasso en lui demandant: c'est vous qui avez fait ça ? Et Picasso aurait répondu: non, c'est vous. L'anecdote est sans doute trop belle pour être vraie... mais elle dit exactement ce que la toile fait à ceux qui la regardent.
Le plus fou, c'est son voyage. Picasso refusait que Guernica entre en Espagne tant que le pays ne serait pas redevenu une démocratie. La toile a donc passé des décennies au Museum of Modern Art de New York, et n'est arrivée à Madrid qu'en 1981, sous très haute protection. Exposée d'abord dans une annexe du Prado, elle est installée ici en 1992. Maintenant, remonte vers le Paseo del Prado: la prochaine étape est une centrale électrique... couverte de plantes.
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2. CaixaForum : la centrale qui flotte et le jardin vertical
Paseo del Prado 36, 28014 Madrid, Spain
Lève les yeux vers ce mur vivant, haut comme un immeuble de huit étages, couvert de fougères, de graminées et de feuillages dans toutes les nuances de vert. À côté, un bloc de vieille brique semble posé sur rien du tout, comme si quelqu'un avait oublié de lui mettre des fondations. Bienvenue au CaixaForum, l'un des bâtiments les plus photographiés de Madrid.
La brique, c'est celle de la Central Eléctrica del Mediodía, une centrale électrique construite en 1899 pour alimenter le sud de la ville. Quand la fondation bancaire La Caixa l'a rachetée, elle a confié le projet aux architectes suisses Herzog et de Meuron, ceux de la Tate Modern à Londres, qui était déjà une centrale transformée en musée. Le centre culturel a ouvert en 2008.
Leur idée est d'une audace folle: ils ont supprimé le socle de granit et le bas des murs. Résultat, toute la masse de brique repose sur quelques noyaux de béton cachés et semble léviter au-dessus d'une petite place couverte où tu peux te glisser. Tout en haut, ils ont ajouté un couronnement de fonte rouillée, percé de motifs, qui rappelle les toits de tuiles du vieux Madrid.
Et le mur végétal ? Il est français. C'est l'œuvre du botaniste Patrick Blanc, le père des jardins verticaux modernes, celui du musée du quai Branly à Paris. Ici, environ quinze mille plantes de quelque deux cent cinquante espèces poussent sans un gramme de terre, accrochées à du feutre arrosé en continu. En hiver, le mur roussit; au printemps, il repart. C'est un tableau qui change de couleur avec les saisons... plutôt approprié, sur le Paseo del Arte.
Regarde aussi où tu es. Il y a deux siècles, ce bout du Paseo marquait la lisière de la ville, un lieu de promenade, de fontaines et de jardins voulu par les Bourbons. Les Madrilènes y venaient le soir pour voir et être vus. Ce goût de la promenade savante, tu vas le retrouver juste en face: traverse le Paseo del Prado et rejoins les grilles du Jardin botanique.
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3. Real Jardín Botánico : les plantes de l'Empire
Plaza de Murillo 2, 28014 Madrid, Spain
Approche-toi de la grille et regarde à travers: des allées droites, des terrasses en escalier, des carrés de plantes alignés comme les pages d'un herbier. Derrière ce mur, en plein cœur de Madrid, poussent des milliers d'espèces venues des quatre coins du monde. C'est le Real Jardín Botánico, le Jardin botanique royal.
Il n'est pas né ici. Ferdinand VI le fonde en 1755 près du Manzanares, dans un lieu au nom délicieux: le Soto de Migas Calientes, le bosquet des miettes chaudes. Mais c'est Charles III, le roi qui a remodelé tout ce quartier, qui le transfère en 1781 sur le Paseo del Prado. Il rêve de réunir au même endroit un jardin, un observatoire et un cabinet d'histoire naturelle: une petite cité des sciences, en plein siècle des Lumières.
C'est d'ici que l'Espagne a lancé ses grandes expéditions botaniques. Vers le Pérou et le Chili avec Hipólito Ruiz et José Pavón, vers la Nouvelle-Grenade avec José Celestino Mutis, autour du monde avec Alessandro Malaspina. Ces savants rapportaient des graines, des herbiers et des milliers de dessins d'une précision incroyable. Certaines plantes, comme le quinquina, dont l'écorce soignait le paludisme, étaient de véritables trésors d'État.
Les architectes sont deux noms que tu vas entendre souvent aujourd'hui: Francesco Sabatini et Juan de Villanueva. On doit à Sabatini la grande porte royale sur le Paseo, à Villanueva le dessin des terrasses et un pavillon de serres. Et le fameux cabinet d'histoire naturelle prévu juste à côté ? Il n'a jamais servi à ça... ce bâtiment est devenu le Musée du Prado.
Le jardin couvre environ huit hectares, et quand la circulation gronde sur le Paseo, ici on entend surtout les oiseaux. C'est le secret des Madrilènes pressés: dix minutes sur un banc à l'ombre, entre deux musées. Maintenant, longe le Paseo vers le nord: au milieu de l'interminable façade du Prado, un grand peintre t'attend, en bronze.
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4. Musée du Prado, porte de Vélasquez : Les Ménines
Paseo del Prado s/n, 28014 Madrid, Spain
Te voilà face à la façade la plus longue du Paseo: de la brique rose, du granit, des colonnes, des niches, et au centre, assis sur son socle, un homme de bronze, palette à la main. C'est Diego Velázquez, Vélasquez pour nous, et le bâtiment derrière lui est le Musée du Prado.
Le palais de Juan de Villanueva n'était pas prévu pour la peinture. Charles III le commande en 1785 comme cabinet d'histoire naturelle, le complément du Jardin botanique voisin. Puis vient la guerre contre Napoléon, et les troupes françaises occupent le chantier... Ironie de l'histoire: c'est Joseph Bonaparte, le frère de l'empereur installé sur le trône d'Espagne, qui signe en 1809 un décret pour créer un grand musée de peinture à Madrid. Le projet ne verra jamais le jour.
C'est finalement Ferdinand VII, poussé, dit-on, par son épouse Isabelle de Bragance, morte un an trop tôt pour le voir, qui ouvre le musée le 19 novembre 1819. Le premier catalogue compte à peine 311 tableaux, tous espagnols. Aujourd'hui, les collections réunissent des milliers d'œuvres, accumulées par des rois qui collectionnaient Titien, Rubens et Bosch comme d'autres collectionnent des châteaux.
Mais le cœur du Prado, c'est lui, Vélasquez. Et le cœur de Vélasquez, ce sont Les Ménines, peintes en 1656: la petite infante Marguerite entourée de ses demoiselles d'honneur, d'une naine, d'un gros chien qui somnole... et du peintre lui-même, pinceau levé, qui te regarde. Au fond, dans un miroir, apparaissent le roi et la reine. Ils se tiennent exactement là où tu te tiens, toi, devant la toile. On prête à Théophile Gautier une question restée célèbre: mais où est donc le tableau ?
Les Français ont d'ailleurs été parmi les premiers à tomber à genoux. En 1865, Édouard Manet visite le Prado et écrit à son ami Fantin-Latour que Vélasquez est le peintre des peintres. Il rentre à Paris, et sa peinture ne sera plus jamais la même. Pour la suite, contourne le musée par le nord et grimpe vers l'église gothique qui domine la colline: c'est la paroisse des rois.
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5. San Jerónimo el Real : l'église des rois
Calle de Moreto 4, 28014 Madrid, Spain
Grimpe les marches et observe ces deux tours pointues qui encadrent la façade, plantées sur la colline comme un décor de cathédrale. Tu es devant San Jerónimo el Real, et si elle te paraît un peu trop parfaite pour une église gothique, tu as l'œil: ses tours datent en réalité du XIXe siècle.
L'histoire commence pourtant bien plus tôt. Au début du XVIe siècle, les Rois catholiques, Isabelle et Ferdinand, installent ici un monastère de moines hiéronymites. L'église devient vite le théâtre des grandes cérémonies de la Couronne: c'est ici que, pendant des siècles, les héritiers du trône, les princes des Asturies, prêtent serment devant les Cortes. Le futur Philippe II l'a fait, encore bébé, en 1528.
Les rois avaient même un appartement accolé au monastère, pour leurs retraites. Philippe IV et son ministre, le comte-duc d'Olivares, l'agrandissent dans les années 1630 jusqu'à en faire un immense palais de loisirs, le Buen Retiro, avec ses jardins, son théâtre, ses bassins. Pour le décorer, on commande des dizaines de tableaux, dont plusieurs Vélasquez. Le palais a presque entièrement disparu... mais ses jardins, tu vas les traverser tout à l'heure: c'est le parc du Retiro.
La guerre contre Napoléon frappe durement le monastère, et au milieu du XIXe siècle, Isabelle II fait restaurer l'église en style néogothique, d'où ces tours de conte de fées. Le XXe siècle y a écrit deux pages. Le 31 mai 1906, le roi Alphonse XIII y épouse Victoria Eugénie de Battenberg, petite-fille de la reine Victoria. Et le 27 novembre 1975, quelques jours après la mort de Franco, c'est ici qu'est célébrée la messe qui ouvre le règne de Juan Carlos Ier.
Et le cloître ? Il tombait en ruine. Quand Rafael Moneo a agrandi le Prado, ses pierres ont été démontées une à une et remontées à l'intérieur de la nouvelle aile du musée, inaugurée en 2007. Un vieux cloître de moines, perché au-dessus des salles d'expositions... Redescends maintenant vers l'extrémité nord du Prado, là où Goya, en bronze, garde l'autre entrée.
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6. Musée du Prado, statue de Goya : le Dos et le Tres de Mayo
Calle de Felipe IV s/n, 28014 Madrid, Spain
Le voilà, debout sur son piédestal, le regard un peu bougon: Francisco de Goya, en bronze, devant l'entrée nord du Prado. Sur le socle, une jeune femme allongée, nonchalante, rappelle la plus célèbre de ses modèles: la Maja, la Madrilène des quartiers populaires, qu'il a peinte vêtue... et dévêtue.
Goya, c'est l'homme qui a tout traversé. Peintre de la cour de Charles IV, portraitiste des duchesses, il devient sourd vers quarante-six ans après une grave maladie, et sa peinture s'assombrit. Puis l'histoire lui tombe dessus: en 1808, les troupes de Napoléon sont en Espagne, la famille royale est contrainte d'abdiquer, et l'empereur place son frère Joseph sur le trône.
Le 2 mai 1808, les Madrilènes se soulèvent contre les soldats du maréchal Murat. La répression est terrible, et dans la nuit qui suit, des dizaines de prisonniers sont fusillés. En 1814, une fois les Français partis, Goya peint deux grandes toiles. Dans le Dos de Mayo, la foule se jette sur les mamelouks, les cavaliers égyptiens de la Garde impériale, en pleine ville. Dans le Tres de Mayo, un peloton sans visage met en joue un homme en chemise blanche, les bras levés. Pas de bataille glorieuse, pas d'uniforme brillant: juste une lanterne, la peur, et la mort qui vient.
Et pourtant, Goya n'était pas un simple patriote. Il avait prêté serment au roi Joseph, partageait les idées des Lumières venues de France, et ses gravures des Désastres de la guerre montrent les atrocités des deux camps. Il finira sa vie en exil... à Bordeaux, où il meurt en 1828. Quand on a exhumé son corps, des décennies plus tard, pour le ramener en Espagne, la tête avait disparu. On ne l'a jamais retrouvée.
À l'intérieur, tu trouveras aussi ses Peintures noires, arrachées aux murs de sa maison de campagne et transposées sur toile: Saturne dévorant son fils, des sorcières, un chien perdu qui s'enfonce dans le sable. Maintenant, traverse le Paseo vers l'ouest: de l'autre côté, un palais abrite l'une des collections privées les plus incroyables du monde, face au dieu de la mer.
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7. Musée Thyssen-Bornemisza et fontaine de Neptune
Paseo del Prado 8, 28014 Madrid, Spain
Sur le rond-point, Neptune se dresse sur un char en forme de coquillage, tiré par des chevaux marins, un serpent enroulé autour de la main. Et à l'angle du Paseo, un palais néoclassique aux tons chauds: le palais de Villahermosa, qui abrite le Musée Thyssen-Bornemisza. Le dieu de la mer et une collection de milliardaire, face à face.
La fontaine fait partie du grand projet de Charles III pour transformer ce Paseo en salon à ciel ouvert. Elle a été dessinée par Ventura Rodríguez et sculptée par Juan Pascual de Mena dans les années 1780. Et elle a une seconde vie, beaucoup moins solennelle: c'est ici que les supporters de l'Atlético de Madrid viennent fêter les titres de leur club. Ceux du Real Madrid, eux, vont un peu plus haut, à Cibeles. À chacun sa fontaine.
Le musée, lui, est né d'une histoire d'amour et d'une longue négociation. Le baron Hans Heinrich Thyssen-Bornemisza possédait l'une des plus grandes collections privées du monde, commencée par son père. Sa cinquième épouse, Carmen Cervera, ancienne Miss Espagne, l'aurait convaincu de la confier à l'Espagne plutôt qu'aux autres pays qui la convoitaient. Le musée ouvre en 1992, et dès l'année suivante, l'État espagnol achète l'ensemble, plusieurs centaines de tableaux.
Ce qui rend le Thyssen génial, c'est qu'il comble les trous du Prado. Le Prado, ce sont les collections des rois: énormément d'Espagnols, d'Italiens, de Flamands... et presque rien du XXe siècle. Ici, tu traverses sept siècles en une seule visite: primitifs italiens, maîtres hollandais, puis les impressionnistes, Van Gogh, les expressionnistes allemands, et même des peintres américains qu'on voit rarement ailleurs en Europe.
Le palais a été réaménagé à l'intérieur par Rafael Moneo, encore lui. Avec le Prado et le Reina Sofía, il forme ce que les Madrilènes appellent le Triangle de l'Art, trois musées en dix minutes de marche. Remonte maintenant le Paseo vers le nord, en passant devant la fontaine d'Apollon, jusqu'à la plus célèbre des fontaines de Madrid: Cibeles.
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8. Plaza de Cibeles : la déesse, les lions et le palais des Postes
Plaza de Cibeles, 28014 Madrid, Spain
En chemin, tu viens de passer devant Apollon et les quatre saisons, la plus discrète des trois fontaines du Paseo. Maintenant, arrête-toi au bord de la grande place: au milieu des voitures, la déesse Cybèle trône sur un char tiré par deux lions, et tout autour, quatre palais se font face comme des joueurs d'échecs.
Les trois fontaines, Cybèle, Apollon et Neptune, ont été pensées ensemble par Ventura Rodríguez pour Charles III. Cybèle a été sculptée par Francisco Gutiérrez, et les lions... par un Français, Robert Michel, né au Puy-en-Velay et devenu sculpteur de la cour d'Espagne. Ces lions ont même une identité, tirée de la mythologie: Hippomène et Atalante, deux amants changés en fauves pour avoir offensé la déesse.
Regarde ce gâteau de mariage tout blanc, avec ses tourelles et ses pinacles: c'est le palais des Communications, l'ancienne poste centrale, construite au début du XXe siècle par Antonio Palacios et Joaquín Otamendi. Les Madrilènes l'avaient surnommé Notre-Dame des Communications, tant il ressemblait à une cathédrale. Depuis 2007, c'est la mairie de Madrid. En face, la Banque d'Espagne garde son or dans une chambre forte profonde, que l'on disait capable d'être inondée en cas d'attaque.
Pendant la guerre civile, quand Madrid était bombardée, la statue de Cybèle a été protégée sous un énorme amas de sacs de sable. Elle a survécu. Aujourd'hui, ce sont les joueurs du Real Madrid qui viennent la parer d'une écharpe et d'un drapeau à chaque titre, sous les yeux de dizaines de milliers de supporters.
Entre les arbres, le palais de Buenavista a été commencé pour la duchesse d'Albe, l'amie et la mécène de Goya; c'est aujourd'hui le quartier général de l'armée de terre. Tout ce carrefour raconte la même histoire: celle d'une ville qui, au XVIIIe siècle, a décidé de se donner des airs de capitale européenne. Maintenant, prends la calle de Alcalá vers l'est: au bout de la montée, une porte triomphale se dresse seule au milieu d'un rond-point.
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9. Puerta de Alcalá : l'arc de triomphe de Charles III
Plaza de la Independencia, 28001 Madrid, Spain
Au milieu du rond-point, entre les platanes et les massifs de fleurs, une porte de granit se dresse toute seule, sans le moindre mur à gauche ni à droite: trois grands arcs, deux ouvertures plus petites, des colonnes, des trophées guerriers et le blason royal. C'est la Puerta de Alcalá, et elle n'a plus rien à fermer depuis longtemps.
Quand Charles III arrive à Madrid en 1759, il vient de Naples, où il a régné vingt-cinq ans, et il trouve sa nouvelle capitale sale, sombre et mal pavée. Il lance un vrai programme de rénovation: éclairage, égouts, pavés, promenades... au point qu'on l'a surnommé le meilleur maire de Madrid. Il veut aussi changer les habitudes: en 1766, un décret contre les grandes capes et les chapeaux à larges bords, qui cachaient visages et armes, déclenche une émeute, le motín de Esquilache. Pour l'entrée est de la ville, il veut un arc de triomphe à la romaine. Il est achevé en 1778.
L'architecte, c'est Francesco Sabatini, encore lui, l'Italien de Palerme. On raconte que le roi hésitait entre deux projets, et que Sabatini les a tout simplement réalisés tous les deux, un sur chaque face. Fais le tour: la façade tournée vers la ville et celle tournée vers l'ancienne campagne ne sont pas identiques. Les colonnes et les décors changent.
À l'époque, cette porte marquait une frontière bien réelle. Madrid était entourée d'une enceinte, non pas pour se défendre, mais pour contrôler les entrées et faire payer les taxes sur les marchandises. Le mur a été abattu au XIXe siècle, la ville a débordé vers l'est, et la porte s'est retrouvée au milieu d'un carrefour, comme un monument à elle-même.
En 1986, Ana Belén et Víctor Manuel en ont fait une chanson, La Puerta de Alcalá, devenue presque un hymne: elle regarde passer le temps pendant que tout change autour d'elle. Maintenant, franchis la grille juste à côté: c'est l'entrée du Retiro. Suis l'allée tout droit vers le cœur du parc, et tu tomberas sur l'eau.
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10. L'Estanque du Retiro : fêtes nautiques et barques à rames
Parque del Buen Retiro, Plaza de la Independencia 7, 28001 Madrid, Spain
Devant toi, un grand rectangle d'eau verte, des dizaines de barques qui tournent en rond, des rameurs maladroits qui se cognent en riant. Et sur l'autre rive, une colonnade en demi-cercle avec, tout en haut, un roi à cheval. C'est l'Estanque Grande du Retiro, le salon d'été de Madrid.
Ce bassin a presque quatre cents ans. Il a été creusé dans les années 1630 pour le palais du Buen Retiro de Philippe IV, celui dont tu as vu l'église à San Jerónimo. Il servait à arroser les jardins, mais surtout au spectacle: la cour y donnait des fêtes nautiques, de la musique sur l'eau, et même de petits combats navals simulés, avec des embarcations décorées et des feux d'artifice.
Longtemps, ces jardins ont appartenu à la Couronne, ouverts au public seulement à certaines conditions. Puis la guerre arrive: pendant l'occupation française, l'armée transforme le Retiro en forteresse, creuse des fossés, abat des arbres, et la manufacture royale de porcelaine installée dans le parc est détruite en 1812, à la fin des combats. Il faut attendre la révolution de 1868 pour que le parc devienne propriété de la ville et s'ouvre vraiment à tous les Madrilènes.
Le monument d'en face est démesuré: une colonnade, des lions, des groupes de bronze, et au sommet Alphonse XII à cheval, par Mariano Benlliure, le sculpteur du Goya que tu as vu devant le Prado. Il honore un roi mort très jeune, à vingt-sept ans, en 1885. Les travaux ont commencé en 1902 et ont duré une vingtaine d'années.
Un dernier secret avant de repartir: en 2021, le Paseo del Prado et le Retiro ont été inscrits ensemble au patrimoine mondial de l'Unesco, comme un paysage des arts et des sciences, que les Madrilènes appellent simplement le Paysage de la Lumière. Une promenade savante, exactement celle que tu es en train de faire. Pour la dernière étape, prends les allées vers le sud: au bout, un palais de verre et de fer se reflète dans un petit lac.
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11. Palacio de Cristal : une serre pour les Philippines
Paseo de la República de Cuba 4, 28009 Madrid, Spain
Te voilà au bout du chemin. Devant toi, un palais de verre et de fer, léger comme une bulle, posé au bord d'un petit lac où se reflètent sa coupole et ses grandes vitres. Dans l'eau, de vieux cyprès chauves plongent leurs racines, et sur les marches, les canards font la sieste.
Ce palais a été construit en 1887 par l'architecte Ricardo Velázquez Bosco pour une exposition consacrée aux Philippines, alors colonie espagnole. Il devait servir de serre pour montrer les plantes de l'archipel. Mais l'exposition ne montrait pas que des plantes: on avait aussi fait venir des habitants des Philippines, installés dans des villages reconstitués et exhibés comme des curiosités. Une page qu'on ne raconte pas sur les cartes postales.
L'inspiration vient de Londres, du Crystal Palace de 1851, l'immense cathédrale de verre de la première Exposition universelle. Mais ici, tout est plus intime: une charpente de fer, une coupole de verre, et sur le soubassement de brique, des céramiques colorées de Daniel Zuloaga. Quand le soleil traverse les vitres, l'intérieur se remplit d'une lumière blanche et mouvante, et chaque pas résonne comme dans une église.
Et voici la boucle qui se referme: le palais appartient aujourd'hui au Musée Reina Sofía, là où tu as commencé devant Guernica. Il accueille des installations d'art contemporain, souvent conçues pour ce lieu unique, avec la lumière, le vide, parfois l'eau du lac. Tu as commencé avec la toile la plus célèbre du XXe siècle, tu finis avec de l'art qui respire dans une serre.
Prends une minute, assieds-toi sur les marches. En quelques kilomètres, tu as croisé Picasso, Vélasquez, Goya, les Bourbons et leurs fontaines, un botaniste français et un roi mort à vingt-sept ans. C'est ça, Madrid: une ville qui a mis ses chefs-d'œuvre à portée de promenade. Le Retiro est à toi maintenant... et en descendant vers le sud, ses allées te ramèneront du côté d'Atocha.