Barcelone gothique : des tombes romaines au Call, deux mille ans en une promenade

De la Barcino romaine à la Plaça de Sant Jaume : la cathédrale aux treize oies, le palais des comtes-rois, la synagogue du Call et les cicatrices de Sant Felip Neri, dans les ruelles du Barri Gòtic de Barcelone

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  1. 1. Via Sepulcral Romana : les morts de Barcino

    Plaça de la Vila de Madrid, 08002 Barcelona, Spain

    Approche-toi de la balustrade de ce petit square tranquille et baisse les yeux: deux ou trois mètres plus bas, entre les arbres et les bancs, une rangée de tombes romaines s'aligne le long d'un vieux chemin. Autour de toi, des bureaux, des boutiques, des gens pressés. Toi, tu marches au niveau des vivants... et eux reposent au niveau de l'Antiquité.

    Pourquoi des tombes ici, et pas dans la ville ? Parce que pour un Romain, les morts n'avaient rien à faire à l'intérieur des murs. La loi l'interdisait, et la superstition aussi. On les enterrait donc le long des routes qui sortaient de la colonie, là où chaque voyageur pouvait lire leurs noms et, en passant, leur accorder une pensée. Cette route-ci longeait Barcino, la petite ville fondée à l'époque de l'empereur Auguste, dont la muraille se dressait à quelques centaines de mètres à peine.

    Regarde la forme de certaines tombes: on dirait des tonneaux de pierre couchés sur le sol. Les archéologues les appellent des cupae. On en trouve surtout dans l'ouest de la Méditerranée, et personne ne sait vraiment ce qu'elles symbolisaient: un tonneau de vin, le toit d'une maison, un simple coffre ? À côté, des stèles, des autels funéraires, des tombes plus modestes. Pas de grands généraux, pas d'empereurs: des familles ordinaires, des affranchis, la petite bourgeoisie d'une ville de province.

    Pendant des siècles, tout cela a dormi sous des jardins, puis sous des immeubles. C'est seulement au milieu du XXe siècle, en creusant, qu'on est retombé dessus. Et plutôt que de tout recouvrir de béton, Barcelone a choisi de laisser ce trou ouvert au milieu de la place, comme une fenêtre sur la ville d'il y a près de deux mille ans. Les habitants du quartier y promènent leur chien sans même y jeter un œil... c'est ça, vivre dans une ville aussi ancienne.

    Garde bien cette image en tête: les morts dehors, les vivants dedans. Tout ce que tu vas découvrir maintenant se trouve de l'autre côté de cette frontière invisible. Rejoins l'Avinguda del Portal de l'Àngel toute proche, descends-la jusqu'au bout, et cherche deux grosses tours de pierre au bord de la Plaça Nova. C'est par là qu'on entrait dans Barcino.

  2. 2. Plaça Nova : la porte de Barcino et le siège de 801

    Plaça Nova, 08002 Barcelona, Spain

    Plante-toi face aux deux tours rondes qui encadrent l'entrée de la petite rue, et prends une seconde pour mesurer ce que tu regardes: une porte de ville romaine, toujours debout, avec des piétons qui la traversent comme si de rien n'était. Contre la muraille, tout près, quelques arches de pierre rappellent l'aqueduc qui apportait l'eau à la ville.

    Barcino était une toute petite colonie, une enceinte d'à peine plus d'un kilomètre de tour. Mais quand l'Empire a commencé à trembler, à la fin de l'Antiquité, ses habitants ont renforcé leurs murs et les ont hérissés de dizaines de tours comme celles-ci. Ces pierres ont ensuite servi pendant des siècles: les rois, les évêques, les marchands ont bâti dessus, contre elles, dedans.

    Et c'est ici que l'histoire de Barcelone a basculé vers le nord. En 801, la ville est aux mains des musulmans depuis plus de quatre-vingts ans. Arrivent les Francs, menés par le fils de Charlemagne, Louis, alors roi d'Aquitaine, celui que l'histoire appellera Louis le Pieux. Le siège dure des mois, la faim fait le reste, et la ville finit par ouvrir ses portes. Barcelone devient un comté franc, une pièce de cette frontière que les historiens appellent la Marche d'Espagne.

    De cette époque est née une jolie légende. Un comte de Barcelone, Guifré le Velu, blessé au combat aux côtés d'un roi franc, Louis le Pieux ou Charles le Chauve selon les versions. Le roi aurait trempé quatre doigts dans son sang et les aurait passés sur un bouclier doré... et voilà les quatre barres rouges sur fond jaune du drapeau catalan. Belle histoire, inventée bien des siècles plus tard, mais tout le monde la connaît ici.

    Maintenant retourne-toi vers le bâtiment moderne du Collège des architectes: sur sa façade, des enfants brandissent des palmes et des géants de fête dansent, tracés d'une ligne nerveuse. C'est un dessin de Picasso, au début des années 1960. Il vivait en France et refusait de remettre les pieds dans l'Espagne de Franco, alors c'est un artiste norvégien, Carl Nesjar, qui a gravé ses figures dans le béton. Passe entre les deux tours, entre dans la Carrer del Bisbe et longe le flanc de la cathédrale jusqu'à son cloître: tu vas entendre des oies.

  3. 3. Cathédrale de Barcelone : le cloître aux treize oies

    Pla de la Seu, 08002 Barcelona, Spain

    Écoute d'abord: un cancanement, quelque part entre les palmiers et les orangers. Tu es dans le cloître de la cathédrale, sous des voûtes gothiques bordées de chapelles, et ce bruit vient d'un petit enclos où se promènent des oies blanches. Compte-les: elles doivent être treize.

    Treize, comme l'âge d'Eulàlia, la patronne de la cathédrale. La tradition raconte qu'au début du IVe siècle, sous l'empereur Dioclétien, cette jeune chrétienne de Barcino refusa de renier sa foi. Elle aurait subi treize supplices avant de mourir. Les oies sont blanches pour sa pureté... et elles ont aussi la réputation d'être d'excellentes gardiennes, comme celles du Capitole qui réveillèrent Rome par leurs cris.

    Une petite précision qui fâche un peu: certains historiens se demandent si Eulàlia de Barcelone n'est pas un double d'Eulalie de Mérida, une autre martyre du même âge, à la même époque. Barcelone, elle, ne doute pas: son tombeau d'albâtre repose dans la crypte, juste sous le maître-autel. Et chaque année, pour la Fête-Dieu, on pose ici un œuf sur le jet d'eau de la fontaine, au milieu des fleurs: on l'appelle l'ou com balla, l'œuf qui danse.

    En ressortant, jette un œil à la grande façade du parvis, avec sa flèche dentelée. Elle a l'air médiévale. Elle ne l'est pas. Le chantier gothique commence en 1298, mais la façade reste nue pendant des siècles. Elle n'est élevée qu'à la fin du XIXe siècle, payée par un banquier de la ville, Manuel Girona. Et pour la dessiner, on a ressorti un projet de 1408, signé par un maître venu de Rouen, Charles Galtès. Le visage de la cathédrale de Barcelone, c'est donc l'idée d'un Normand.

    Ressors du cloître et contourne la cathédrale par la Carrer dels Comtes, puis descends la petite Baixada de Santa Clara. Au bout, une place fermée de hauts murs de pierre t'attend, avec un escalier en éventail. C'est là que vivaient les comtes de Barcelone, devenus rois.

  4. 4. Plaça del Rei : le palais des comtes-rois

    Plaça del Rei, 08002 Barcelona, Spain

    Avance jusqu'au milieu de la place et tourne-toi vers l'escalier en éventail qui monte vers un grand portail. À droite, une tour de cinq étages de galeries superposées, comme une pile de loggias. Plus loin, le clocher fin d'une chapelle. Tout autour, de la pierre dorée, et presque pas une enseigne: tu es dans la cour du Palau Reial Major, le palais des comtes de Barcelone.

    Derrière ce portail se cache le Saló del Tinell, construit au XIVe siècle sous le roi Pierre le Cérémonieux. Une salle immense, couverte par une série de grands arcs de pierre, plus de quinze mètres de portée chacun, sans un seul pilier au milieu. Pour l'époque, c'est une prouesse: le genre de pièce où l'on recevait les ambassadeurs pour leur montrer, sans un mot, à qui ils avaient affaire.

    On raconte qu'en 1493, au retour de son premier voyage, Christophe Colomb fut reçu sur ces marches par les Rois catholiques, Isabelle et Ferdinand. Que Colomb soit venu à Barcelone voir les souverains cette année-là, c'est certain. L'escalier, lui, relève de la légende... mais avoue que le décor s'y prête.

    Le plus étonnant est sous tes pieds. Dans les années 1930, pour percer la grande Via Laietana, on démonta pierre par pierre un palais gothique, la Casa Padellàs, pour le remonter ici. En creusant les fondations, les ouvriers tombèrent sur des rues entières de Barcino: des ateliers de teinturiers, une blanchisserie, des cuves où l'on fabriquait le garum, la sauce de poisson des Romains, et du vin. Aujourd'hui, le musée d'histoire de la ville te fait marcher sur des passerelles au-dessus de tout ça.

    La tour, c'est celle du roi Martin l'Humain. Quand il meurt en 1410 sans héritier, la vieille dynastie des comtes de Barcelone s'éteint avec lui, et la couronne passe à une famille castillane. Sors par la Baixada de la Llibreteria, puis descends la Carrer del Sotstinent Navarro: la muraille romaine court le long de la rue, jusqu'à la tour de la Plaça dels Traginers. Continue tout droit vers la mer, jusqu'à une basilique coiffée d'une grande statue.

  5. 5. Basílica de la Mercè : la patronne des captifs

    Plaça de la Mercè 1, 08002 Barcelona, Spain

    Lève les yeux vers le dôme: tout là-haut, une grande statue de la Vierge domine tout le quartier du port. C'est la Mare de Déu de la Mercè, Notre-Dame de la Merci, la patronne de Barcelone. Et la place devant toi, un peu à l'écart des foules, est l'une des plus calmes de la vieille ville.

    Tout commence en 1218. La Méditerranée est alors une mer dangereuse, et des milliers de chrétiens croupissent comme captifs de l'autre côté de l'eau. À Barcelone, un marchand nommé Pierre Nolasque fonde un ordre religieux avec une mission très concrète: racheter les prisonniers. La tradition dit que la Vierge lui apparut la même nuit qu'au roi Jacques Ier et au juriste Raymond de Penyafort, pour leur demander la même chose.

    Les frères mercédaires ajoutaient un vœu étonnant à ceux de tous les moines: si l'argent manquait pour une rançon, l'un d'eux devait être prêt à prendre la place du captif. Se livrer soi-même en échange d'un inconnu... Tu comprends pourquoi cette Vierge-là est devenue si populaire auprès des marins et des gens du port. L'église que tu vois date du XVIIIe siècle, un baroque solide et lumineux, bâti sur le site du couvent médiéval.

    Pourquoi patronne de la ville ? En 1687, une invasion de sauterelles dévore les campagnes autour de Barcelone. Le conseil municipal se tourne vers la Mercè, et quand le fléau cesse, on la proclame protectrice de la cité. Rome, elle, ne l'officialisera qu'au XIXe siècle. Les Barcelonais n'avaient pas attendu.

    Reviens ici fin septembre et tu ne reconnaîtras rien: c'est la Mercè, la grande fête de la ville. Des géants de carton dansent sur la place, des tours humaines montent vers le ciel, et la nuit, des diables armés de feux d'artifice courent dans les rues. Pour l'instant, prends vers l'ouest la Carrer Ample, puis la Carrer dels Escudellers, jusqu'à une grande place à arcades plantée de palmiers.

  6. 6. Plaça Reial : les premiers lampadaires de Gaudí

    Plaça Reial, 08002 Barcelona, Spain

    Entre sous les arcades et avance jusqu'à la fontaine centrale: des palmiers très hauts, des façades ocre toutes identiques, des terrasses partout. On se croirait presque dans une ville française du XIXe siècle. Maintenant approche-toi de l'un des deux grands lampadaires à six bras, près de la fontaine.

    Regarde son sommet: un casque ailé, et deux serpents enroulés autour du fût. C'est le casque de Mercure, le dieu du commerce, et les serpents de son caducée. Ce lampadaire a été dessiné par un jeune architecte qui venait juste d'obtenir son diplôme, en 1878. Il avait vingt-six ans et s'appelait Antoni Gaudí. C'est l'une de ses toutes premières commandes, et elle venait de la mairie.

    La suite est savoureuse: on raconte que Gaudí présenta une facture que la ville jugea salée, qu'on se disputa, et que la mairie ne lui confia plus guère de travaux. L'homme qui allait devenir le symbole de Barcelone a commencé sa carrière par un litige avec Barcelone. Mais ses lampadaires, eux, sont toujours là, posés en 1879, et ils éclairent la place depuis plus d'un siècle.

    Avant la place, il y avait ici un couvent de capucins. En 1835, une vague de révoltes anticléricales secoue la ville, et plusieurs couvents brûlent, dont celui-ci. Sur le terrain libéré, la ville décide de construire une place royale, ordonnée, régulière, avec des immeubles de rapport au-dessus des arcades. Le chantier démarre à la fin des années 1840: c'est la bourgeoisie qui prend le relais des moines.

    La nuit, la place change de visage: musique, foule, bars. Le matin, elle redevient presque provinciale, avec ses pigeons et ses joueurs de cartes. Sors par le passage côté Rambla, remonte la Rambla jusqu'à la mosaïque de Miró dessinée sur le sol, et prends en face la Carrer de l'Hospital. Quelques pas plus loin, une grande porte s'ouvre sur un jardin d'orangers.

  7. 7. Antic Hospital de la Santa Creu : là où mourut Gaudí

    Carrer de l'Hospital 56, 08001 Barcelona, Spain

    Pousse la porte et respire: une cour plantée d'orangers, des bancs, des étudiants qui lisent, et tout autour de longues galeries gothiques en pierre. À deux pas de la Rambla, le bruit a disparu. Tu es dans l'ancien hôpital de la Santa Creu, la Sainte-Croix, et ce calme est l'un des secrets les mieux gardés de la vieille ville.

    En 1401, Barcelone décide de regrouper ses petits hôpitaux dispersés en un seul grand établissement. C'est une idée très moderne pour l'époque: un lieu unique pour soigner les pauvres, les malades, les orphelins, avec ses médecins, ses apothicaires, ses religieux. Pendant plus de cinq siècles, c'est ici que la ville soigne ceux qui n'ont rien.

    Et c'est ici que l'histoire de Gaudí s'arrête. Le 7 juin 1926, un vieil homme mal habillé est renversé par un tramway sur la Gran Via. Personne ne le reconnaît: on le prend pour un mendiant, et on finit par l'amener dans cet hôpital des pauvres. C'était l'architecte de la Sagrada Família. Il meurt trois jours plus tard, le 10 juin, à soixante-treize ans. On raconte qu'il refusa d'être transféré dans une clinique plus confortable, préférant rester parmi les pauvres.

    Entre maintenant, si la porte est ouverte, dans l'une des grandes salles. Là où s'alignaient les lits des malades, sous les mêmes grands arcs de pierre que ceux du Saló del Tinell, s'alignent aujourd'hui des rayonnages. Depuis le milieu du XXe siècle, ces anciennes salles abritent la Bibliothèque de Catalogne. Les malades sont partis vers 1930 pour le nouvel hôpital de Sant Pau, dans l'Eixample, et les livres ont pris leur place.

    Les Barcelonais traversent cette cour comme un raccourci, entre la Rambla et le Raval, sans toujours savoir ce qui s'y est joué. Ressors côté Rambla, traverse-la, et entre en face dans la Carrer del Cardenal Casañas. Au bout, une église gothique immense t'attend, avec une rosace grande comme une maison.

  8. 8. Santa Maria del Pi : la rosace et le pin

    Plaça del Pi 7, 08002 Barcelona, Spain

    Arrête-toi sur la place et lève la tête: au-dessus du portail, une rosace gigantesque perce un mur de pierre presque nu. Une dizaine de mètres de diamètre, au milieu d'une façade sévère comme une forteresse. C'est Santa Maria del Pi, Sainte-Marie-du-Pin, et son clocher octogonal, haut d'une cinquantaine de mètres, veille sur tout le quartier.

    Ce contraste, c'est tout le gothique catalan. Pas de forêt d'arcs-boutants comme à Chartres ou à Reims, pas de dentelle partout: des murs lisses, massifs, et à l'intérieur une seule nef, très large, sans bas-côtés. Une église pensée pour que tout le monde voie l'autel et entende le prédicateur. Un gothique de marchands, pratique et puissant, construit pour l'essentiel au XIVe siècle.

    En juillet 1936, au début de la guerre civile, l'église est incendiée, comme beaucoup d'autres à Barcelone. Le feu ravage l'intérieur, et la rosace d'origine est détruite. Celle que tu vois a été refaite après la guerre. Quand le soleil de l'après-midi la traverse, l'intérieur se remplit de taches de couleur, et on oublie presque qu'elle est une reconstruction.

    Et le pin, alors ? Regarde autour de toi: un pin pousse là, seul au milieu des pavés. La légende parle d'une image de la Vierge retrouvée dans le tronc d'un pin, à l'endroit où l'on bâtit ensuite l'église. Ce qui est certain, c'est qu'un pin se dresse ici depuis des siècles, et que quand l'un meurt, on en replante un autre. Le quartier n'imagine pas sa place sans lui.

    Autour de toi, trois placettes s'emboîtent: la Plaça del Pi, la Placeta del Pi et la Plaça de Sant Josep Oriol, où l'on vient boire un verre au soleil, et où des producteurs viennent souvent vendre miel et fromages. Traverse-les, puis file vers l'est par la Carrer dels Banys Nous, la rue des Bains neufs, et tourne dans la Carrer de Sant Domènec del Call. Tu entres dans le quartier juif médiéval.

  9. 9. El Call : la Sinagoga Major et l'été 1391

    Carrer de Marlet 5, 08002 Barcelona, Spain

    Ralentis: les rues ici sont si étroites que tu pourrais presque toucher les deux murs en tendant les bras. Tu es dans le Call, l'ancien quartier juif de Barcelone. Dans la Carrer de Marlet, cherche sur un mur une pierre gravée de lettres hébraïques: elle évoque une fondation pieuse, faite par un membre de la communauté il y a plus de six siècles.

    Le mot call viendrait de l'hébreu qahal, la communauté. Au XIIIe siècle, ce petit quartier serré contre le palais et la cathédrale est l'un des grands centres de la culture juive en Europe. Ici vivent des médecins, des traducteurs, des astronomes, des marchands. Le rabbin Salomon ben Adret, dont une rue voisine porte le nom, répond par lettres à des questions venues de tout le monde juif.

    En 1263, Barcelone accueille même un débat public extraordinaire: devant le roi Jacques Ier, le grand rabbin Nahmanide affronte un converti, Pau Cristià, sur la vérité de leurs religions. Le roi l'aurait félicité pour sa défense... mais Nahmanide doit bientôt quitter le royaume, et il finit ses jours en Terre sainte.

    Puis vient l'été 1391. Une vague de violences partie de Séville traverse les royaumes ibériques. En août, le Call de Barcelone est attaqué. Des centaines de personnes sont tuées, beaucoup d'autres sont contraintes au baptême. La communauté ne s'en relève pas, et un siècle plus tard, en 1492, l'expulsion des Juifs d'Espagne achève de tourner la page. Les maisons restent, les noms s'effacent.

    Au numéro 5, une salle à demi enterrée a été identifiée à la fin du XXe siècle comme la synagogue principale du Call. Certains historiens en discutent encore, mais le lieu a rouvert, et l'on y vient pour se souvenir. Remonte maintenant vers le nord par les ruelles du Call et la Carrer de Sant Sever. Tu vas déboucher sur une placette où chante une fontaine. Regarde bien ses murs.

  10. 10. Plaça de Sant Felip Neri : les cicatrices de 1938

    Plaça de Sant Felip Neri, 08002 Barcelona, Spain

    Assieds-toi un moment près de la fontaine octogonale. Des arbres, quelques bancs, des enfants qui jouent parfois en sortant de l'école voisine... C'est l'une des places les plus paisibles de Barcelone, et le bruit de la ville s'y arrête comme au seuil d'une église. Puis regarde la façade de l'église: le bas du mur est criblé de trous, de creux, d'éclats arrachés à la pierre.

    Pendant longtemps, on a raconté que ces marques venaient d'exécutions par balles. C'est une histoire qu'on entend encore. La réalité est différente, et documentée: le 30 janvier 1938, en pleine guerre civile, des avions de l'aviation italienne, alliée au camp franquiste, bombardent le centre de Barcelone. Une bombe tombe sur cette place.

    Sous l'église, dans le sous-sol, des gens s'étaient abrités au premier hurlement des sirènes, et parmi eux beaucoup d'enfants. Une deuxième bombe frappe pendant que l'on porte secours aux victimes. Quarante-deux personnes meurent ce jour-là, en majorité des enfants. Les éclats que tu vois sur la façade sont les traces de ces explosions. Une petite plaque rappelle aujourd'hui leur mémoire.

    Après la guerre, on a reconstruit les maisons détruites autour de la place. Et l'on a fait une chose étrange: on y a remonté des façades venues d'ailleurs, celles de maisons de corporations, des chaudronniers et des cordonniers, démontées dans d'autres rues de la vieille ville et rebâties ici pierre par pierre. Si la place te paraît un peu trop parfaite, presque comme un décor, c'est aussi pour ça.

    Les Barcelonais ont choisi de ne pas effacer les impacts. Ils restent là, à hauteur d'enfant, sans commentaire tapageur. Quand tu es prêt, sors par la Carrer de Montjuïc del Bisbe et descends à droite la Carrer del Bisbe. Tu vas passer sous un pont de pierre sculpté qui enjambe la rue, et déboucher sur la place du pouvoir.

  11. 11. Plaça de Sant Jaume : le cœur politique, du forum à 1714

    Plaça de Sant Jaume, 08002 Barcelona, Spain

    Mets-toi au centre de la place et tourne lentement sur toi-même: d'un côté, le Palau de la Generalitat, le gouvernement de la Catalogne; en face, la Casa de la Ciutat, l'hôtel de ville de Barcelone. Deux pouvoirs qui se regardent droit dans les yeux depuis des siècles, avec une place entre eux pour les fêtes, les manifestations et les célébrations.

    Tu te tiens à l'endroit le plus ancien de la ville. Ici, ou presque, s'étendait le forum de Barcino. À quelques pas, dans la petite Carrer del Paradís, une cour cache quatre colonnes corinthiennes de près de neuf mètres de haut: les restes du temple dédié à Auguste, au sommet du Mont Tàber. Une meule encastrée dans le pavé marque ce sommet... qui ne culmine qu'à une quinzaine de mètres au-dessus de la mer.

    Cette place garde aussi la mémoire de 1714. Pendant la guerre de Succession d'Espagne, Barcelone soutient le prétendant autrichien contre Philippe V, le petit-fils de Louis XIV. La ville subit plus d'un an de siège par les troupes franco-espagnoles, commandées par le duc de Berwick, maréchal de France. Le 11 septembre 1714, l'assaut final la fait tomber. Les institutions catalanes sont ensuite abolies, et le 11 septembre est devenu la fête nationale de la Catalogne, la Diada.

    En arrivant, tu es passé sous le pont sculpté de la Carrer del Bisbe. On le croit médiéval: il date de 1928. Et sous l'arche, une tête de mort transpercée d'une dague a fait naître une légende: celui qui retirerait la dague ferait s'effondrer la ville. Personne n'a encore essayé.

    Voilà, la boucle est bouclée. Tu as commencé chez les morts de Barcino, hors des murs, et tu finis au cœur du forum. Entre les deux, les Francs de Louis le Pieux, les comtes-rois, les rabbins du Call, les moines de la Merci, les enfants de 1938. Deux mille ans d'histoire en quelques ruelles. Prends le temps de t'asseoir à une terrasse: tu l'as bien mérité.