Le Ring de Vienne : Opéra, musées et palais du grand boulevard
De l'Opéra d'État à la Bourse, le long du boulevard né sur les ruines des remparts : musées jumeaux, temple grec, hôtel de ville gothique, théâtre de Klimt et cicatrices de 1809
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1. Opéra d'État de Vienne
Opernring 2, 1010 Wien, Austria
Mets-toi face à la grande loggia aux arcades qui donne sur le Ring, et laisse passer un tram rouge devant toi. Voilà l'Opéra d'État de Vienne, le premier grand bâtiment public du nouveau boulevard, inauguré le 25 mai 1869 avec le Don Giovanni de Mozart. L'empereur était là. Les Viennois aussi... et ils n'ont pas été tendres.
Car avant d'être adoré, ce bâtiment a été moqué. Ses deux architectes, Eduard van der Nüll et August Sicard von Sicardsburg, avaient dessiné un palais néo-Renaissance que la presse trouva lourd et trapu. Pire: le niveau de la chaussée du Ring avait été relevé pendant le chantier, si bien que l'Opéra semblait s'enfoncer dans le sol. On parla d'une caisse engloutie, et même d'un Sadowa de l'architecture, du nom de la défaite écrasante de l'Autriche face à la Prusse en 1866.
La suite est terrible. Au printemps 1868, un an avant l'ouverture, van der Nüll se donne la mort. Quelques semaines plus tard, Sicardsburg meurt de maladie. Aucun des deux ne verra la première. La tradition veut que François-Joseph, qui avait lui aussi glissé une remarque sur la hauteur du bâtiment, en ait été si ébranlé qu'il se contenta ensuite, toute sa vie, d'une formule prudente: c'était très beau, cela m'a beaucoup plu. Légende ou pas, elle colle parfaitement au personnage.
Regarde les fresques de la loggia: Moritz von Schwind y a peint La Flûte enchantée. Elles ont survécu au 12 mars 1945, quand les bombes ont embrasé la scène et la salle. La façade, le grand escalier et le foyer ont tenu; l'intérieur a été reconstruit, et la maison a rouvert le 5 novembre 1955 avec Fidelio de Beethoven, quelques semaines après le départ des dernières troupes d'occupation. Pour beaucoup de Viennois, c'était la vraie fin de la guerre.
Et chaque hiver, pour le bal de l'Opéra, on démonte les fauteuils du parterre et on prolonge la scène pour en faire une immense piste de danse, en un peu plus d'une journée. Garde en tête cette idée de métamorphose: tout le Ring est né d'une métamorphose, celle d'un rempart devenu boulevard. Longe maintenant l'Opernring puis le Burgring vers l'ouest, jusqu'à la grande place entre les deux musées jumeaux.
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2. Maria-Theresien-Platz et les musées jumeaux
Maria-Theresien-Platz, 1010 Wien, Austria
Tu es au centre d'un décor parfaitement symétrique: d'un côté le Kunsthistorisches Museum, de l'autre le Naturhistorisches Museum, deux palais identiques coiffés de coupoles, qui se regardent comme dans un miroir. Entre eux, sur son trône de bronze, Marie-Thérèse domine tout le monde.
Ces jumeaux sont l'œuvre de Gottfried Semper et de Carl von Hasenauer. Le musée d'histoire naturelle ouvre en 1889, celui d'histoire de l'art en 1891. Même façade, même coupole, mais un contenu qui raconte une vieille idée: d'un côté ce que la nature a créé, de l'autre ce que l'homme a fait. Dans l'un dorment des météorites et la Vénus de Willendorf, une statuette de onze centimètres sculptée il y a quelque trente mille ans. Dans l'autre, la plus grande collection au monde de tableaux de Pieter Bruegel l'Ancien.
Et cette place n'est qu'un fragment d'un rêve bien plus vaste: le forum impérial. Semper voulait relier les musées à la Hofburg par deux immenses ailes en hémicycle, enjambant le Ring par des arcs monumentaux. Une seule aile, la Neue Burg, a été construite, et le projet s'est éteint avec l'Empire en 1918. Tu te tiens dans la cour d'honneur d'un palais qui n'a jamais été achevé.
Le monument, inauguré en 1888, est l'œuvre de Kaspar von Zumbusch: près de vingt mètres de bronze et de granit. Autour de l'impératrice, ses généraux à cheval, ses ministres, son médecin, et même Gluck, Haydn et le petit Mozart. Paradoxe: la seule femme à avoir gouverné les terres des Habsbourg n'était impératrice que par son mari, François-Étienne. Elle a régné quarante ans et mis au monde seize enfants, dont Marie-Antoinette, la quinzième.
Petit jeu pour la route: l'impératrice tient un rouleau dans une main, la Pragmatique Sanction, le texte qui lui a permis, à elle, une femme, d'hériter de tout, et tend l'autre vers son peuple. Son père, Charles VI, avait passé des années à faire signer ce texte à toutes les cours d'Europe... qui l'ont attaquée dès sa mort. Traverse maintenant la rue au fond de la place: la longue façade baroque en face, c'étaient les écuries de l'empereur.
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3. MuseumsQuartier : des écuries impériales aux musées d'aujourd'hui
Museumsplatz 1, 1070 Wien, Austria
Passe sous le portail central de la longue façade baroque, et soudain la cour s'ouvre: deux blocs posés là comme des météorites, l'un blanc comme de la craie, l'autre gris sombre, et partout de grands bancs en plastique aux couleurs vives où l'on s'allonge dès les premiers rayons du soleil.
Avant d'être l'un des plus vastes quartiers culturels d'Europe, c'était la maison des chevaux de l'empereur. Les écuries de la cour ont été construites à partir des années 1720 sur des plans de Johann Bernhard Fischer von Erlach, le grand architecte du baroque viennois. On y logeait des centaines de chevaux, les carrosses d'apparat, les selleries, tout le personnel. Après la chute de la monarchie, les bâtiments ont servi de halls de foires et d'expositions.
Le quartier tel que tu le vois a ouvert en 2001, après des années de bataille. Le premier projet des architectes Laurids et Manfred Ortner prévoyait une tour, un signal moderne au-dessus des toits baroques. Tollé dans la presse et chez les défenseurs du patrimoine: on ne touche pas à la silhouette de la vieille ville. La tour a été abandonnée, et les nouveaux musées se sont faits discrets, cachés derrière la façade historique, invisibles depuis le Ring.
Le bloc blanc, c'est le Leopold Museum, habillé de calcaire coquillier, qui abrite la plus grande collection au monde d'Egon Schiele, le peintre écorché mort à vingt-huit ans en 1918. Le bloc sombre, c'est le mumok, le musée d'art moderne, revêtu de pierre de basalte. Entre les deux, et autour, le baroque n'a pas bougé: les deux époques se regardent sans jamais se toucher.
Et les bancs ? Ce sont les Enzis, dessinés en 2002 pour la cour, et repeints d'une nouvelle couleur au fil des années. Ils sont devenus le salon en plein air des étudiants, des familles et des touristes épuisés. Ressors par le portail, remonte vers le nord le long de la Museumstraße, et cherche le grand palais néo-Renaissance du Schmerlingplatz: le palais de justice.
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4. Palais de justice : l'incendie de 1927
Schmerlingplatz 10-11, 1010 Wien, Austria
Lève les yeux vers ce palais massif à l'italienne, ses colonnes, ses statues et sa haute toiture: le palais de justice, bâti entre 1875 et 1881 par Alexander Wielemans. À l'intérieur se cache une immense halle couverte de verre, avec un escalier monumental et une statue de la Justice qui toise les plaideurs.
Ce palais te donne la clé de lecture de tout le Ring. Ici, on construit dans le style historiciste: chaque fonction reçoit l'époque qui lui convient. La justice et le savoir parlent le langage de la Renaissance italienne. Le Parlement prend celui de la Grèce antique, berceau de la démocratie. L'hôtel de ville choisit le gothique des cités marchandes libres. Tu vas voir cette grammaire se déployer sur toute la promenade.
Mais ce palais est surtout entré dans l'histoire par le feu. En janvier 1927, à Schattendorf, dans le Burgenland, des membres d'une milice nationaliste tirent sur un cortège social-démocrate et tuent un invalide de guerre et un enfant. Le 14 juillet, les tireurs sont acquittés. Le lendemain matin, des milliers d'ouvriers en colère marchent sur ce bâtiment, symbole d'une justice qu'ils jugent partiale, et y mettent le feu.
La police tire dans la foule. Le bilan est de quatre-vingt-neuf morts. Parmi les manifestants se trouve un étudiant de vingt et un ans, Elias Canetti, futur prix Nobel de littérature. Il dira que cette journée lui a appris ce qu'est une foule, et il y consacrera des décennies de réflexion, jusqu'à son grand livre Masse et puissance. La fracture de ce 15 juillet annonçait déjà la courte guerre civile de février 1934.
Le palais, restauré, abrite aujourd'hui la Cour suprême autrichienne. Rien sur la façade ne trahit cette journée: c'est souvent le cas à Vienne, où les pierres sont plus discrètes que la mémoire. Traverse maintenant le Schmerlingplatz en direction du Ring: le temple grec aux colonnes blanches qui apparaît sur ta gauche, c'est le Parlement.
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5. Le Parlement et la fontaine de Pallas Athéna
Dr.-Karl-Renner-Ring 3, 1010 Wien, Austria
Avance jusqu'au pied de la grande rampe et observe ce temple grec posé au bord du boulevard: colonnes, fronton sculpté, dompteurs de chevaux en bronze de chaque côté, et devant, sur sa fontaine, une Athéna casquée qui tourne le dos au bâtiment. La rampe monte en pente douce pour une raison très pratique: les voitures à chevaux des députés pouvaient grimper jusqu'à l'entrée.
L'architecte est un Danois, Theophil Hansen, qui avait passé des années à Athènes. Construit de 1874 à 1883, le Parlement adopte le style grec parce que la Grèce a inventé la démocratie. À l'origine, il abritait les deux chambres du Reichsrat, l'assemblée de la moitié autrichienne de l'empire. Y siégeaient des députés allemands, tchèques, polonais, italiens, slovènes, ukrainiens... et les séances tournaient parfois à la cacophonie, chacun parlant sa langue pour bloquer les débats. Hansen, lui, avait tout dessiné, dit-on, jusqu'aux lustres et aux poignées de portes.
La fontaine de Pallas Athéna, déesse de la sagesse, a été inaugurée en 1902. À ses pieds, des figures allongées représentent les grands fleuves de l'empire: le Danube, l'Inn, l'Elbe et la Vltava. Les Viennois ont leur explication du placement de la statue: la sagesse est restée dehors, et elle tourne le dos aux députés.
Le 12 novembre 1918, au lendemain du renoncement de l'empereur Charles Ier, la République est proclamée sur cette rampe devant une foule immense. Vingt ans plus tard, après l'Anschluss, le Parlement est réduit au silence. Les bombes de 1945 détruisent une grande partie du bâtiment, dont la salle des députés. C'est pourtant ici que la démocratie autrichienne renaît dès la fin de cette même année.
Après cinq ans de travaux, le Parlement a rouvert en janvier 2023, avec une coupole de verre au-dessus de l'hémicycle et des espaces ouverts au public. Les colonnes d'Hansen n'ont jamais été aussi blanches. Continue le long du Ring vers le nord: derrière le parc, la flèche gothique de l'hôtel de ville t'attend.
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6. Rathaus : l'hôtel de ville gothique
Rathausplatz 1, 1010 Wien, Austria
Plante-toi au milieu du parc, face à la grande façade: une cathédrale ? Non, un hôtel de ville. Le Rathaus de Vienne aligne arcades, pinacles, balcons, et une tour centrale de près de cent mètres coiffée d'un chevalier de fer, le Rathausmann.
Pourquoi du gothique, dans les années 1870 ? L'architecte Friedrich von Schmidt, qui avait travaillé sur le chantier de la cathédrale de Cologne, voulait évoquer les cités libres du Moyen Âge, celles de Flandre notamment, et leur fierté bourgeoise face aux princes. Construit de 1872 à 1883, le bâtiment envoie un message limpide: sur le Ring, en face du théâtre de la cour, la ville affirme son propre pouvoir. Il abrite aujourd'hui le maire et le conseil municipal, mais aussi le gouvernement d'un Land, car Vienne est à la fois une ville et l'une des neuf provinces fédérées de l'Autriche.
L'anecdote préférée des Viennois: la tour n'aurait pas eu le droit de dépasser les flèches de la Votivkirche, l'église de l'empereur, hautes de quatre-vingt-dix-neuf mètres. Elle s'arrête donc juste en dessous... mais avec le chevalier de fer et sa hampe plantés au sommet, elle dépasse sa rivale de quelques mètres, raconte-t-on. Une petite victoire bourgeoise, à la viennoise. Le chevalier, un porte-étendard en armure de plus de trois mètres, est devenu depuis la mascotte officieuse de la ville.
Et la place devant toi n'est jamais vide: patinoire en hiver, marché de Noël, festival de films en plein air l'été. Pourtant, jusqu'en 1870, c'était un terrain de manœuvres militaires, la place d'armes de la garnison, avant que l'empereur ne la cède à la ville. Les soldats ont laissé la place aux bourgeois, puis aux promeneurs.
Une ombre plane sur ces murs. De 1897 à 1910, le maire s'appelle Karl Lueger. Il modernise la ville avec le gaz, l'électricité, les tramways et l'eau des Alpes, mais il bâtit sa popularité sur un antisémitisme assumé. Un jeune homme venu de Linz, qui vivotait alors à Vienne, l'admirait: il s'appelait Adolf Hitler. Traverse maintenant le Ring: juste en face, le Burgtheater t'attend.
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7. Burgtheater : la scène nationale et les plafonds de Klimt
Universitätsring 2, 1010 Wien, Austria
Tu es devant le Burgtheater, le théâtre national autrichien, avec sa façade courbe qui épouse le Ring comme une loge tournée vers la ville, et ses deux ailes latérales massives, chacune abritant un escalier d'honneur.
La troupe est bien plus ancienne que le bâtiment. En 1741, Marie-Thérèse fait aménager un théâtre dans un ancien jeu de paume attenant à la Hofburg, sur la Michaelerplatz. C'est dans cette vieille salle que Mozart a créé L'Enlèvement au sérail et Les Noces de Figaro. Le nouveau théâtre, dessiné par Gottfried Semper et Carl von Hasenauer, ouvre le 14 octobre 1888, et l'ancien est démoli dans la foulée. Pendant des générations, l'allemand soigné de ses comédiens a servi de modèle de prononciation dans tout le monde germanophone: on parlait de l'allemand du Burgtheater.
Pour décorer les plafonds des escaliers, on fait appel à trois jeunes peintres presque inconnus: Gustav Klimt, son frère Ernst et leur ami Franz Matsch. Ils y peignent l'histoire du théâtre, de l'Antiquité à Shakespeare. Dans la scène du théâtre du Globe, à Londres, Klimt s'est glissé lui-même parmi les spectateurs, Personne ne se doute alors que ce garçon sage deviendra le peintre le plus scandaleux de Vienne.
Mais à l'inauguration, c'est la douche froide. Depuis de nombreuses places, on voyait mal la scène, et l'acoustique laissait à désirer: le public se plaignait de ne pas entendre les acteurs. Les critiques fusent, et en 1897 la salle est entièrement réaménagée. Même les plus grands architectes du Ring n'ont pas toujours eu le dernier mot face aux spectateurs viennois.
Le 12 avril 1945, pendant les combats pour Vienne, un incendie ravage la salle. Seuls les escaliers et leurs plafonds survivent largement. Le théâtre rouvre en octobre 1955, dans la même euphorie que l'Opéra, l'année où l'Autriche retrouve sa pleine souveraineté. Longe maintenant le Ring vers le nord: le long palais à l'italienne juste après, c'est l'Université.
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8. L'Université de Vienne et le scandale des tableaux de Klimt
Universitätsring 1, 1010 Wien, Austria
Devant toi s'étire une longue façade néo-Renaissance, avec une rampe d'accès et une loggia centrale qui rappelle les palais de Venise et de Florence: le bâtiment principal de l'Université de Vienne. Si la porte est ouverte, monte l'escalier et cherche la grande cour à arcades.
L'université a été fondée le 12 mars 1365 par le duc Rodolphe IV, ce qui en fait la plus ancienne université encore en activité du monde germanophone. Pendant des siècles, elle a vécu dans de vieux bâtiments près de la cathédrale. Le palais que tu vois, construit de 1877 à 1884 par Heinrich von Ferstel, l'architecte de la Votivkirche toute proche, est son premier vrai domaine sur le Ring.
Dans la cour à arcades, des dizaines de bustes et de plaques célèbrent les grands noms de la maison: médecins, physiciens, juristes, et Sigmund Freud, qui y a étudié et enseigné. Pendant longtemps, presque uniquement des hommes. Les femmes n'ont été admises comme étudiantes qu'à partir de 1897, d'abord en faculté de philosophie, et il a fallu attendre bien plus longtemps pour qu'elles entrent dans cette galerie de pierre.
Le scandale le plus célèbre de l'université tient à trois tableaux. En 1894, Gustav Klimt reçoit la commande de trois grandes allégories pour le plafond de la salle des fêtes: la Philosophie, la Médecine et la Jurisprudence. Corps nus, chaos, visions sombres: en 1900, quatre-vingt-sept professeurs signent une protestation. Klimt finit par rendre l'argent et reprendre ses toiles. Elles ont brûlé en mai 1945, dans un château où les nazis les avaient mises à l'abri.
En 1938, l'université a chassé des centaines d'enseignants et d'étudiants pour des raisons raciales ou politiques; il lui a fallu des décennies pour regarder ce passé en face. Ressors, traverse le Ring et le petit parc qui porte le nom de Sigmund Freud: les deux flèches de dentelle de pierre devant toi appartiennent à la Votivkirche.
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9. Votivkirche : l'église d'un attentat manqué
Rooseveltplatz 8, 1090 Wien, Austria
Approche-toi de la façade: deux flèches ajourées de quatre-vingt-dix-neuf mètres, une rosace, des dizaines de statues dans les niches... On jurerait une cathédrale gothique du XIIIe siècle. Elle a pourtant été achevée en 1879.
Tout commence par un coup de couteau. Le 18 février 1853, le jeune empereur François-Joseph, vingt-deux ans, se promène sur les remparts. Un compagnon tailleur hongrois, János Libényi, se jette sur lui et le frappe à la nuque. Le col rigide de l'uniforme dévie la lame. Un officier de sa suite et un passant maîtrisent l'agresseur, qui sera exécuté quelques jours plus tard. L'empereur, simplement blessé, retrouve vite son bureau, mais l'émotion est immense dans tout l'empire.
Le frère de l'empereur, l'archiduc Maximilien, lance aussitôt une souscription dans tout l'empire pour bâtir une église d'action de grâce, une église votive. Le concours est remporté par un architecte de vingt-six ans à peine, Heinrich von Ferstel. Le chantier dure de 1856 à 1879, et l'église est consacrée le 24 avril 1879, jour des noces d'argent de François-Joseph et d'Élisabeth.
Et Maximilien ? Il ne verra jamais l'église terminée. En 1864, poussé par Napoléon III, il accepte la couronne d'un empire du Mexique fabriqué par la France. Mais Paris retire ses troupes, et Maximilien, abandonné, est fusillé par les républicains mexicains à Querétaro le 19 juin 1867. Une aventure française qui finit devant un peloton d'exécution.
À l'intérieur, cherche le tombeau Renaissance de Niklas Salm, le vieux comte qui commanda la défense de Vienne face aux Ottomans en 1529, et qui mourut de ses blessures l'année suivante. Il a été transféré ici à la fin du XIXe siècle, comme pour donner des ancêtres à une église trop neuve. Elle a d'ailleurs longtemps servi d'église de la garnison de Vienne. Repasse maintenant le Ring vers l'est, et cherche, au-dessus du boulevard, un trottoir surélevé bordé de vieilles maisons: la Mölker Bastei.
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10. Mölker Bastei : le dernier morceau des remparts
Mölker Bastei 8, 1010 Wien, Austria
Monte les quelques marches vers ce trottoir surélevé, bordé de maisons anciennes: tu marches sur un morceau des remparts de Vienne, l'un des tout derniers. Le terrain garde encore ici la hauteur du bastion, quelques mètres au-dessus du Ring et de ses tramways.
Pendant des siècles, Vienne a vécu enfermée dans ses murailles. Elles ont repoussé les Ottomans en 1529 puis en 1683. Devant elles s'étendait le glacis, une large bande de terrain nu où il était interdit de bâtir, pour laisser le champ libre aux canons. Le nom de la Mölker Bastei vient de l'abbaye de Melk, sur le Danube, dont la maison de ville se dresse juste à côté.
En 1809, ce sont les Français qui sont aux portes. Napoléon fait bombarder la ville en mai et l'occupe pendant des mois. À l'automne, avant de repartir, ses sapeurs font sauter une partie des fortifications, dont le bastion qui protégeait la Hofburg. Une humiliation pour les Viennois... mais aussi un grand vide, sur lequel on aménagera le Volksgarten, le Burggarten et l'esplanade de la Heldenplatz.
Le vrai coup de grâce vient pourtant d'un empereur. Le 20 décembre 1857, François-Joseph signe le décret qui ordonne de raser les remparts et de lotir le glacis. On démolit, on vend les terrains pour financer les grands édifices publics, et le 1er mai 1865, l'empereur et l'impératrice inaugurent le nouveau boulevard, long d'un peu plus de cinq kilomètres. Tous les palais que tu viens de longer sont nés de ce terrain libéré.
Au numéro 8, la maison Pasqualati: Beethoven y a habité à plusieurs reprises entre 1804 et 1815, au quatrième étage, avec vue sur les glacis encore déserts. Il voyait d'ici la campagne qui allait devenir le Ring. Redescends sur le boulevard et suis-le vers l'est, jusqu'au grand palais de brique rouge à l'angle du Schottenring: la Bourse.
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11. La Bourse de Vienne et le krach de 1873
Schottenring 16, 1010 Wien, Austria
Voici le dernier palais de la promenade, et le plus coloré: briques rouges, pierre claire, corniches sculptées, une architecture qui ressemble à un coffre-fort de la Renaissance. C'est l'ancienne Bourse de Vienne, achevée en 1877 par Theophil Hansen, encore lui, l'architecte du Parlement.
Le Ring est né dans une euphorie financière folle. On spécule sur les terrains, les chemins de fer, les banques. Le 1er mai 1873, Vienne ouvre une Exposition universelle censée montrer sa puissance au monde. Huit jours plus tard, le 9 mai, la Bourse s'effondre. Faillites en cascade, fortunes envolées, suicides: le krach de Vienne ouvre une longue crise qui touche toute l'Europe.
Le paradoxe, c'est que la spéculation a aussi construit le décor que tu as traversé. La vente des terrains du glacis a financé les monuments publics, et des banquiers ont élevé leurs palais tout au long du boulevard. À quelques pas d'ici, au coin de l'Universitätsring, se dresse le palais Ephrussi, dont l'écrivain Edmund de Waal a raconté l'histoire dans Le Lièvre aux yeux d'ambre: une famille juive richissime, dépouillée par les nazis en 1938.
La Bourse elle-même a connu son incendie: le 13 avril 1956, le feu a détruit la grande salle des cotations. Les façades de Hansen ont été préservées et l'intérieur reconstruit. Les courtiers ont depuis longtemps quitté les lieux, et les cris de la corbeille ont laissé place au silence feutré des bureaux.
De l'Opéra jusqu'ici, tu as parcouru presque la moitié du Ring et tout son vocabulaire: Renaissance pour la culture et l'argent, Grèce pour la démocratie, gothique pour la ville et pour Dieu, baroque pour les chevaux de l'empereur. Un boulevard entier construit comme un manuel d'histoire de l'architecture, sur les ruines de remparts que Napoléon avait commencé à abattre. Le canal du Danube est à deux pas, vers le nord-est, si tu as encore envie de marcher.