Prague royale : la Voie royale du pont Charles au château
Sur les pas de Charles IV, le roi élevé à Paris : le pont Charles, l'ambassade de France, Malá Strana, la cathédrale Saint-Guy de Mathieu d'Arras, la défenestration de 1618 et la Ruelle d'or
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1. Tour du pont de la Vieille Ville : l'arc de triomphe de Charles IV
Karlův most, 110 00 Praha 1, Czechia
Arrête-toi sous la grande tour gothique qui ferme le pont du côté de la Vieille Ville, et regarde sa façade tournée vers la ville. Au-dessus de l'arche, saint Guy se tient debout, et de part et d'autre, assis sur leurs trônes, deux rois: l'empereur Charles IV, barbu et âgé, et son fils Venceslas IV.
Cette tour est un arc de triomphe. Charles IV l'a voulue comme la porte d'honneur de sa capitale, et c'est l'atelier de Peter Parler qui l'a bâtie, dans la seconde moitié du quatorzième siècle. Mais pour comprendre ce roi, il faut savoir une chose étonnante: il a grandi en France. Né à Prague en 1316 sous le nom de Venceslas, il est envoyé à sept ans à la cour de Paris. Là, on le confirme sous le nom de son parrain, le roi de France Charles IV le Bel. Venceslas devient Charles... et le restera toute sa vie.
À Paris, l'enfant est marié à Blanche de Valois, une petite princesse de son âge. Il y apprend à lire, découvre une cour raffinée, les cathédrales gothiques, une université célèbre dans toute l'Europe. Dans son autobiographie, il dira parler cinq langues, dont le tchèque et le français. Devenu roi de Bohême, puis empereur, il fera de Prague une capitale à la hauteur de Paris: une université, une cathédrale gothique, une ville nouvelle... et ce pont.
Cherche maintenant, parmi les décors sculptés, un petit oiseau: un martin-pêcheur dans une serviette nouée. C'est l'emblème de Venceslas IV, et une légende s'y attache. Prisonnier de ses nobles révoltés, le roi se serait échappé grâce à une jolie baigneuse, Zuzana, qui l'aurait aidé à fuir par la rivière. Reconnaissant, il aurait fait de la serviette de bain et du martin-pêcheur ses symboles.
Cette porte a aussi connu l'horreur. En 1621, après l'exécution des chefs de la révolte des États sur la place de la Vieille-Ville, les têtes de douze d'entre eux furent suspendues ici dans des cages de fer, pour l'exemple. Elles y restèrent une dizaine d'années. Et en 1648, à la toute fin de la guerre de Trente Ans, les Pragois défendirent cette tour contre les Suédois, dont les boulets mutilèrent la façade côté rivière. Passe sous la voûte et avance sur le pont: à mi-chemin, arrête-toi entre les statues.
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2. Pont Charles : le pont des chiffres magiques
Karlův most, 110 00 Praha 1, Czechia
Te voilà au milieu du pont Charles, entre deux rangées de statues noircies, parmi les musiciens, les dessinateurs et la foule. Sous tes pieds, la Vltava file vers le nord; devant toi, sur la colline, le château et les flèches de Saint-Guy. C'est peut-être la vue la plus célèbre de toute l'Europe centrale.
Le pont est fondé par Charles IV en 1357, pour remplacer le pont Judith, emporté par une crue en 1342. Une tradition très populaire précise même la date et l'heure: le 9 juillet 1357, à cinq heures trente et une. Écris-le en chiffres: 1, 3, 5, 7, 9, 7, 5, 3, 1. Un palindrome parfait, qui monte et redescend comme une arche. Charles, féru d'astrologie, aurait choisi ce moment pour protéger son pont. Les historiens restent prudents... mais l'idée est trop belle pour ne pas la raconter.
Le pont est un chef-d'œuvre de solidité: seize arches, plus de cinq cents mètres de long, lui aussi sorti de l'atelier de Peter Parler. Pendant près de cinq siècles, ce fut le seul pont de Prague sur la rivière. On raconte que pour rendre le mortier plus résistant, on y aurait mêlé des œufs envoyés par les villages de Bohême... et qu'un village, prudent, aurait envoyé les siens cuits durs. Légende ou pas, le pont a résisté à des siècles de crues, même si celle de 1890 en a emporté une partie.
Les statues, elles, sont arrivées bien plus tard, à l'époque baroque, à partir de 1683. La toute première, en bronze, représente saint Jean Népomucène, le prêtre que le roi Venceslas IV fit jeter dans la rivière depuis ce pont, en 1393. Aujourd'hui, la plupart des statues sont des copies; les originaux sont à l'abri dans des musées, loin de la pollution.
Pense à ce que ce pont a vu passer. Pendant des siècles, c'est par ici que montait le cortège du couronnement: le futur roi à cheval, les nobles, les évêques, et toute la ville penchée aux fenêtres. Tu vas suivre exactement leur chemin. Continue jusqu'au bout du pont, passe entre les deux tours de Malá Strana, puis prends à gauche la rue Lázeňská, vers une petite place calme où flotte un drapeau bleu, blanc, rouge.
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3. Palais Buquoy : l'ambassade de France et le mur Lennon
Velkopřevorské nám. 486/2, 118 00 Praha 1, Czechia
Sur cette petite place pavée, à deux pas d'un bras de rivière où tourne encore la roue d'un vieux moulin, regarde le palais baroque où flotte le drapeau tricolore. Bienvenue en France: depuis 1919, le palais Buquoy abrite l'ambassade de France à Prague.
Le nom même du palais a un accent français. Les Buquoy, ou plutôt les Longueval, comtes de Bucquoy, venaient de l'Artois, dans l'actuel Pas-de-Calais. Charles Bonaventure de Longueval était général de l'empereur, et il commandait l'armée impériale à la bataille de la Montagne Blanche, en 1620. Comme beaucoup d'officiers fidèles aux Habsbourg, il reçut en Bohême des domaines confisqués aux rebelles, et sa famille s'y installa pour trois siècles.
Pourquoi la France ici ? Parce qu'en 1918, la Tchécoslovaquie naît en grande partie à Paris. Masaryk et Edvard Beneš y avaient installé leur Conseil national, et des milliers de légionnaires tchèques et slovaques avaient combattu dans l'armée française. La France fut la première grande puissance à reconnaître ce futur État. L'amitié se lit jusque dans les noms de rues: de l'autre côté du fleuve, une grande avenue s'appelle la rue de Paris.
Et le grand mur multicolore en face, qui ferme le jardin de l'ordre de Malte ? C'est le mur Lennon. Après l'assassinat de John Lennon, en décembre 1980, des jeunes Pragois ont commencé à y peindre son visage, des paroles de chansons, des mots de liberté. Pour le régime communiste, c'était intolérable: la police repeignait le mur, et dès le lendemain, de nouveaux messages réapparaissaient. Sous les fenêtres de l'ambassade de France, le mur est devenu un petit parlement clandestin.
L'ordre de Malte, justement, est installé dans ce quartier depuis le douzième siècle, invité par un roi de Bohême: ce sont les plus anciens voisins de la place. Depuis, rois, empereurs, ambassadeurs et graffeurs se partagent ces quelques mètres carrés. Reprends la rue Lázeňská, puis la rue Mostecká, et monte jusqu'à la grande place de Malá Strana, où une coupole verte domine les toits.
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4. Place de Malá Strana et Saint-Nicolas
Malostranské nám. 556/29, 118 00 Praha 1, Czechia
Te voilà sur la place de Malá Strana, le Petit Côté, coupée en deux par une immense église baroque. Sa coupole verte et son clocher veillent sur tout le quartier, et le tramway passe à leurs pieds en grinçant.
Ce quartier est une création royale. En 1257, le roi Ottokar II de Bohême, qu'on surnommait le roi de fer et d'or, décide de fonder ici une ville nouvelle, au pied du château, et y fait venir des colons allemands. Pendant des siècles, Malá Strana sera le quartier des nobles, des ambassadeurs et des serviteurs de la cour, tous serrés au bas de la colline pour vivre au plus près du roi.
L'église Saint-Nicolas est l'œuvre d'une dynastie d'architectes, les Dientzenhofer: le père, Christoph, puis le fils, Kilian Ignaz, y ont travaillé pendant une bonne partie du dix-huitième siècle. Les Jésuites voulaient un manifeste de la Contre-Réforme, de quoi effacer le souvenir des hussites sous l'or et le marbre. À l'intérieur, les murs ondulent, les statues gesticulent, et la fresque de la nef est l'une des plus vastes d'Europe.
Et Mozart, encore lui ! Lors de son séjour à Prague, en 1787, il aurait joué sur l'orgue de l'église. Quand il meurt à Vienne, en décembre 1791, c'est ici que Prague lui offre une grande messe à sa mémoire: des milliers de personnes s'y pressent, alors qu'à Vienne, quelques jours plus tôt, on l'avait enterré presque sans témoins.
Lève les yeux vers le clocher. Sous le régime communiste, la police secrète y avait installé un poste d'observation: de là-haut, on surveillait les ambassades occidentales du quartier, et les allées et venues de leurs visiteurs. Le baroque au service de l'espionnage... Maintenant, gagne le haut de la place et prends la rue qui grimpe vers l'ouest, en direction du château: c'est la rue Nerudova, la dernière ligne droite de la Voie royale.
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5. Rue Nerudova : les maisons à enseignes de la Voie royale
Nerudova 233/47, 118 00 Praha 1, Czechia
Tu as grimpé la rue Nerudova, et tes mollets s'en souviennent. Retourne-toi un instant: la rue dévale vers la coupole de Saint-Nicolas, et au-dessus des portes, chaque maison porte son emblème. Un aigle rouge, une coupe d'or, trois violons, un fer à cheval doré... Et juste ici, au numéro 47, deux soleils.
Ces enseignes avaient une raison d'être très pratique. Jusqu'en 1770, les maisons de Prague n'avaient pas de numéro. Pour donner son adresse, on disait: chez les Trois Violons, à la Coupe d'or. Puis l'impératrice Marie-Thérèse fit numéroter les maisons, d'abord pour recenser les hommes bons pour l'armée... Mais les Pragois ont gardé leurs enseignes, par tendresse, et on les repeint encore.
La maison des Deux Soleils fut celle de la famille du poète et journaliste Jan Neruda, qui y passa sa jeunesse au milieu du dix-neuvième siècle, et qui a donné son nom à la rue. Il a croqué la vie du quartier dans ses Contes de Malá Strana: les petits bourgeois, les mendiants, les commérages d'escalier. Et on dit qu'un jeune poète chilien, Neftalí Reyes, l'admirait au point de prendre pour pseudonyme... Pablo Neruda.
Regarde aussi les grands palais de la rue. L'un a son balcon porté par deux Maures de pierre: c'est le palais Morzin, aujourd'hui ambassade de Roumanie. Un autre, gardé par deux aigles géants, est le palais Thun-Hohenstein, ambassade d'Italie. Nerudova est restée ce qu'elle était sous les rois: une rue de nobles et de diplomates, à l'ombre du château.
Imagine maintenant le jour du couronnement. Les tapis suspendus aux fenêtres, les cloches de toutes les églises, le futur roi qui monte lentement cette pente à cheval, entouré de sa cour, et au sommet... le château qui l'attend. Fais comme lui: au bout de la rue, prends à droite la rampe pavée qui monte vers la place Hradčany, devant les grilles du château.
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6. Place Hradčany et la porte des Géants
Hradčanské nám., 118 00 Praha 1, Czechia
Te voilà sur la place Hradčany, la plus vaste et la plus aristocratique de Prague. Autour de toi, des palais: la façade blanche et dorée du palais de l'archevêque, et plus loin, un palais Renaissance entièrement couvert de motifs gravés, comme un tricot de pierre. Devant toi, une grille, des géants de pierre qui assomment leurs ennemis, et deux soldats immobiles dans leurs guérites.
Ces géants, ce sont des titans de la mythologie en plein combat, sculptés au dix-huitième siècle par Ignác Platzer; ceux que tu vois sont des copies. Ils encadrent l'entrée de la première cour, aménagée quand l'impératrice Marie-Thérèse fit remettre le château au goût du jour, entre 1753 et 1775 environ. Car à cette époque, Prague n'est plus une capitale impériale: les Habsbourg vivent à Vienne, et le château de Bohême n'est plus qu'une résidence de passage.
Au fond de la cour, une porte de pierre plus ancienne se dresse comme un arc de triomphe: la porte Matthias, de 1614, l'une des premières œuvres baroques de Prague. Elle date du temps où Rodolphe II, puis son frère Matthias, régnaient sur l'Empire. Rodolphe avait fait de Prague sa capitale, et le château était alors le centre du monde savant: astronomes, alchimistes, peintres, collectionneurs de curiosités.
Regarde aussi les deux grands mâts de la cour, taillés dans des troncs de sapin. Ils sont l'œuvre de l'architecte slovène Jože Plečnik, que le président Masaryk chargea, dans les années 1920, de transformer le château des rois en château d'une démocratie. Et les uniformes bleus des gardes ? Ils ont été dessinés en 1990, à la demande du président Václav Havel, par Theodor Pištěk... le costumier oscarisé du film Amadeus.
Sur la place, la statue de bronze d'un homme en long manteau, c'est Masaryk lui-même, le premier président, tourné vers le château. Et quand l'étendard présidentiel flotte sur le palais, c'est que le chef de l'État est là. Les rois sont partis, mais le château gouverne encore. Passe sous la porte Matthias, traverse la deuxième cour, puis le passage voûté: la cathédrale va te tomber dessus d'un coup.
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7. Cathédrale Saint-Guy : un architecte venu d'Arras
III. nádvoří 48/2, 119 01 Praha 1, Czechia
Tu sors du passage, et elle est là, si près qu'il faut renverser la tête pour la voir entière: la façade de Saint-Guy, ses deux tours pointues, sa grande rosace, ses portes de bronze. On dirait qu'elle a été coincée de force entre les bâtiments du château... et c'est un peu le cas.
Tout commence en 1344. Cette année-là, Prague devient archevêché, et le jeune Charles, futur Charles IV, pose avec son père, le roi Jean l'Aveugle, la première pierre d'une cathédrale gothique à la française. Pour la bâtir, il fait venir un architecte rencontré à Avignon, à la cour du pape: Mathieu d'Arras. Un Français, donc, qui dessine le plan d'ensemble et commence par le chœur, à l'est, sur le modèle des grandes cathédrales du Midi, comme Narbonne.
Mathieu d'Arras meurt en 1352, après huit ans de travail. Charles confie alors le chantier à un jeune Souabe de vingt-trois ans, Peter Parler, qui ose des voûtes plus audacieuses, en filet. Puis viennent les guerres hussites, et le chantier s'arrête pour des siècles. Pendant tout ce temps, la cathédrale n'est qu'un chœur gothique fermé par un mur provisoire. Il faudra attendre 1929, le millénaire de saint Venceslas, pour qu'elle soit enfin achevée. Près de six siècles de travaux !
À l'intérieur reposent les rois de Bohême, et Charles IV lui-même dort dans la crypte. Dans la chapelle Saint-Venceslas, derrière une porte fermée par sept serrures, sont gardés les joyaux de la couronne; les sept clés sont confiées à sept personnes, dont le président et l'archevêque. Et la légende prévient: celui qui pose la couronne sur sa tête sans en avoir le droit mourra dans l'année. On raconte que Reinhard Heydrich, le chef nazi du Protectorat, l'aurait essayée... il fut tué en 1942 par des parachutistes tchécoslovaques. Une légende, rien de plus.
Avant de repartir, contourne la cathédrale par la droite et cherche, sur la façade sud, la mosaïque dorée du Jugement dernier, au-dessus de la Porte dorée: c'est par là que les rois entraient le jour de leur couronnement. Puis traverse la troisième cour vers le bâtiment sobre aux grandes fenêtres: l'ancien palais royal.
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8. Ancien Palais royal : la salle Vladislav et la défenestration
III. nádvoří, 119 08 Praha 1, Czechia
Devant toi, une façade claire et sobre, presque banale, coincée entre la cathédrale et la basilique rouge de Saint-Georges. Ne te fie pas aux apparences: pendant des siècles, c'est ici que vivaient et gouvernaient les rois de Bohême, et ses fondations remontent aux princes du douzième siècle.
À l'intérieur se cache la salle Vladislav, achevée vers 1502 par l'architecte Benedikt Ried pour le roi Vladislas Jagellon. Une soixantaine de mètres de long, et une voûte où les nervures de pierre s'entrecroisent comme des branches. Elle était si vaste qu'on y donnait des tournois: les chevaliers y montaient à cheval, par un large escalier aux marches basses, l'escalier des Cavaliers, qui existe toujours.
Mais c'est une fenêtre, dans une aile voisine, qui a changé l'histoire de l'Europe. Le 23 mai 1618, des nobles protestants furieux montent à la chancellerie de Bohême. Ils accusent deux gouverneurs catholiques de l'empereur, Martinic et Slavata, de bafouer la liberté religieuse promise par la couronne. Après une dispute violente, ils les empoignent et les jettent par la fenêtre, avec leur secrétaire. Une chute de plus de quinze mètres.
Et pourtant, ils survivent tous les trois. Les catholiques crient au miracle: la Vierge, ou des anges, auraient amorti leur chute. Les protestants ont une explication plus terre à terre: ils seraient tombés sur un tas de fumier, au fond du fossé. Quoi qu'il en soit, cette défenestration déclenche la révolte des États de Bohême, puis la guerre de Trente Ans, qui va ravager l'Europe jusqu'en 1648. La révolte, elle, est écrasée dès 1620 à la Montagne Blanche.
Aujourd'hui encore, la salle Vladislav accueille les grands moments de l'État: on y a longtemps élu les présidents de la République, et c'est là qu'ils prêtent serment. Ressors maintenant, longe la façade rouge de la basilique Saint-Georges et descends la rue Jiřská: sur ta gauche, un passage mène à une ruelle de maisons de poupée.
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9. Ruelle d'or : les maisons de poupée du château
Zlatá ulička u Daliborky, 119 00 Praha 1, Czechia
Te voilà dans une ruelle si étroite et si basse qu'on dirait un décor de conte: des maisonnettes peintes en jaune, en bleu, en vert, avec des portes où il faut baisser la tête, toutes collées contre le vieux rempart du château.
Ces maisons ont été construites à la fin du seizième siècle, directement dans les arcades de la muraille, pour loger les gardes du château et leurs familles. Puis vinrent des artisans, des orfèvres, dit-on, d'où le nom de ruelle d'or. Mais la légende préfère une autre version: sous l'empereur Rodolphe II, des alchimistes y auraient cherché, jour et nuit, la pierre philosophale et le secret de l'or. En réalité, les alchimistes de Rodolphe travaillaient ailleurs... mais le nom a gardé la légende.
Au numéro 22, la petite maison bleue a accueilli un locataire inattendu. Pendant l'hiver 1916-1917, Franz Kafka venait y écrire le soir, au calme, dans la maisonnette que louait sa sœur Ottla. Il y a rédigé plusieurs de ses récits courts. Imagine ce grand jeune homme maigre, pliant sa haute taille sous ce plafond minuscule, au cœur du château... Le Château, justement, le titre d'un de ses romans.
Au bout de la ruelle se dresse une tour ronde, la Daliborka, qui servait de prison. Son prisonnier le plus célèbre, le chevalier Dalibor, y fut enfermé à la fin du quinzième siècle pour avoir soutenu une révolte de paysans. La légende raconte qu'il apprit à jouer du violon dans sa cellule, et que les Pragois venaient écouter sa musique au pied de la tour. Il fut exécuté en 1498. Smetana en a fait un opéra.
En chemin, tu as longé la basilique Saint-Georges, avec sa façade baroque rouge et ses deux tours blanches. Derrière ce décor se cache l'une des plus anciennes églises de Prague, fondée vers 920, où repose sainte Ludmila, la grand-mère de saint Venceslas, étranglée en 921 dans une sombre querelle de famille. Sors de la ruelle et descends vers la porte est du château: devant toi s'ouvrent les vieux escaliers.
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10. Vieux escaliers du château : la vue des rois
Staré zámecké schody, 118 00 Praha 1, Czechia
Arrête-toi au milieu de ces vieilles marches de pierre et regarde en bas: un océan de toits rouges, des coupoles vertes, les clochers de la Vieille Ville de l'autre côté de la rivière, et les ponts qui enjambent la Vltava les uns derrière les autres. Là-haut, derrière toi, la tour Noire, massive et sombre, garde la porte est du château.
On les appelle les vieux escaliers du château, par opposition aux nouveaux, construits plus à l'ouest. Le château a toujours eu besoin d'une sortie vers l'est, vers la rivière et la route du nord. La tour Noire, elle, remonte au douzième siècle. Au seizième siècle, elle servait de prison pour dettes: les nobles qui ne payaient pas y étaient enfermés, et, dit-on, devaient en plus régler eux-mêmes leur pension.
Sur les terrasses voisines, en pente vers le sud, pousse la vigne de Saint-Venceslas, l'une des plus anciennes de Bohême. La tradition veut que le saint prince Venceslas lui-même, au dixième siècle, ait cultivé la vigne et pressé le raisin pour le vin de messe. C'est pour cela qu'il est aussi le patron des vignerons tchèques.
Charles IV, lui aussi, aimait la vigne. En 1358, il ordonna de planter des vignobles sur les collines autour de Prague, et la tradition lui attribue l'arrivée de ceps venus de Bourgogne, près de Mělník. Encore une trace de son enfance française: le roi qui avait grandi à Paris voulait du vin de Bourgogne... produit en Bohême.
Les rois, eux, ne descendaient pas souvent par ici: pour eux, il y avait la grande porte et la Voie royale. Ces marches, c'était la sortie discrète, celle des serviteurs, des messagers... et des amoureux. Descends jusqu'en bas, puis tourne à droite vers la station de métro Malostranská: une porte, dans un long mur, cache le jardin d'un homme qui rêvait d'être roi.
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11. Jardin Wallenstein : le rêve d'un homme qui voulait être roi
Letenská 123/4, 118 00 Praha 1, Czechia
Pousse la porte dans le grand mur, et soudain le bruit de la ville disparaît. Devant toi, une allée de statues de bronze, des haies taillées, un bassin, et au fond, une immense loggia aux trois arches. Si tu as de la chance, un paon blanc fait la roue au milieu des allées.
Ce jardin appartenait à l'homme le plus puissant de son temps après l'empereur: Albrecht von Wallenstein. Petit noble de Bohême, il a fait fortune pendant la guerre de Trente Ans, en levant à ses frais des armées entières pour l'empereur, et en rachetant à bas prix les domaines confisqués aux rebelles après 1620. Entre 1623 et 1630, il se fait construire ici un palais pour rivaliser avec le château, juste au-dessus. Pour faire de la place, il fait raser une vingtaine de maisons.
Regarde les dieux et les héros le long de l'allée. Ce sont des copies: les originaux, chefs-d'œuvre du sculpteur Adriaen de Vries, ont été emportés comme butin par les Suédois en 1648, à la fin de la guerre. Ils sont toujours en Suède, dans les jardins du château royal de Drottningholm. Et sur le côté, regarde ce mur gris, dégoulinant de fausses stalactites, où les promeneurs s'amusent à chercher des visages, des serpents et des grimaces cachés.
Wallenstein voulait-il devenir roi de Bohême ? Ses ennemis l'affirmaient, et l'empereur Ferdinand II a fini par le croire. Le généralissime négociait en secret avec les Suédois et les Saxons. Le 25 février 1634, à Cheb, des officiers de sa propre armée entrent dans sa chambre et le tuent d'un coup de pertuisane. Il n'avait presque pas eu le temps de profiter de son palais de rêve.
Aujourd'hui, le palais du prince qui défia l'empereur abrite le Sénat de la République tchèque. À Prague, le pouvoir change de visage, mais il aime toujours les mêmes murs. Ici s'achève ta promenade. Elle a commencé sous une tour gothique au bord du fleuve, elle a suivi la Voie royale jusqu'à la cathédrale d'un architecte d'Arras, et elle se termine dans le jardin d'un homme qui voulait une couronne. Assieds-toi un moment près du bassin... les rois de Bohême ne sont plus là, mais leur ville, elle, n'a rien oublié.