Gràcia, le village rebelle de Barcelone : places secrètes, du premier Gaudí au Park Güell

De la Casa Vicens à la maison de Gaudí : un ancien village indépendant de Barcelone, ses places, ses marchés de fer, son clocher frondeur, la Colometa de Rodoreda et la colline où un rêve immobilier est devenu un parc

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  1. 1. Casa Vicens : le tout premier Gaudí

    Carrer de les Carolines 20-26, 08012 Barcelona, Spain

    Plante-toi sur le trottoir de la Carrer de les Carolines et laisse tes yeux s'habituer: un damier de carreaux verts et blancs, des tourelles comme de petits minarets, et partout, sur la céramique, des fleurs jaunes et orangées. Tu es devant la Casa Vicens, la toute première maison d'Antoni Gaudí. Avant le dragon du Park Güell, avant les cheminées casquées de la Pedrera, il y a eu ça... une villa d'été pour une famille bourgeoise, dans ce qui était encore un village aux portes de Barcelone.

    La commande tombe en 1883. Le client s'appelle Manuel Vicens i Montaner, et Gaudí a trente et un ans, à peine sorti de l'école d'architecture. On a longtemps raconté que Vicens fabriquait des carreaux de céramique, ce qui expliquerait cette façade habillée comme une salle de bains de palais. L'histoire est jolie, mais rien ne la prouve: Vicens était agent de change. Les carreaux, c'est Gaudí qui les a voulus, et il en a mis partout.

    La légende préférée des gens du quartier, c'est celle des fleurs. Le jour où Gaudí visite le terrain, il le trouve couvert d'œillets d'Inde jaunes, avec un palmier nain dans un coin. Alors il recycle tout: les fleurs deviennent le motif des carreaux, et les feuilles de palmier, coulées en fonte, deviennent la grille. Retiens bien ces palmes de métal... tu vas peut-être les recroiser en fin de balade.

    À l'intérieur, le jeune architecte se lâche complètement. Le fumoir est coiffé d'une voûte en alvéoles inspirée de l'art mauresque, les plafonds sont couverts de feuillages en relief, des oiseaux peints volent sur les murs. On sent un garçon qui rêve d'Orient à travers les livres et les gravures, et qui ose, dès son premier chantier, mélanger brique, pierre brute et céramique comme personne à Barcelone.

    La maison a changé de mains en 1899, et en 1925 un autre architecte l'a agrandie, avec la bénédiction de Gaudí. Le grand jardin, avec sa cascade de brique, a été vendu par morceaux au fil du siècle, et des immeubles ont poussé tout autour. Inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2005, elle n'est devenue un musée qu'en 2017. Maintenant, descends vers le sud par la Carrer Gran de Gràcia jusqu'à la Plaça de la Llibertat: un homme de l'ombre de Gaudí t'y attend.

  2. 2. Mercat de la Llibertat : la halle de fer de Gràcia

    Plaça de la Llibertat 27, 08012 Barcelona, Spain

    Entre sous la grande halle de fer et de verre, et laisse-toi happer par le bruit: les marchands qui s'interpellent, les couteaux sur les planches, l'odeur du jambon, des olives et de la morue dessalée. Lève quand même les yeux vers la charpente... ces volutes de fer forgé, ces arcs ajourés comme une dentelle, ce n'est pas de la décoration de supermarché.

    Regarde d'abord le nom: la Llibertat, la liberté. Quand ce marché est inauguré, en 1888, Gràcia n'est pas encore un quartier de Barcelone, c'est une ville à part entière, ouvrière, républicaine, fière de ses idées. Ses rues s'appellent Llibertat, Fraternitat, Progrés... La halle de fer que tu vois est achevée quelques années plus tard, en 1893, à l'époque où toute l'Europe construit ses marchés comme des cathédrales de métal.

    Son auteur s'appelle Francesc Berenguer i Mestres, et presque personne ne connaît son nom. C'était le bras droit de Gaudí, son collaborateur le plus fidèle. Seulement voilà: Berenguer avait quitté l'école d'architecture sans diplôme, pour travailler aux côtés du maître. Il n'avait donc pas le droit de signer ses propres plans, et c'est un architecte titulaire qui apposait son nom à sa place. Garde-le en tête, tu vas le croiser plusieurs fois aujourd'hui sans le voir.

    Berenguer est mort en 1914, à moins de cinquante ans. On raconte que Gaudí, accablé, aurait dit qu'il venait de perdre sa main droite. Ce qui est sûr, c'est que Gràcia porte sa signature invisible un peu partout, et que ce marché en est l'une des plus belles.

    Le samedi matin, c'est ici que bat le cœur du quartier: les familles font la queue au même étal depuis des générations, on se salue en catalan, on discute du prix des tomates comme d'une affaire d'État. La halle a été rénovée à la fin des années 2000, mais le fer est resté. Ressors côté est, rejoins la Carrer Gran de Gràcia et descends-la jusqu'au bout, là où elle devient le Passeig de Gràcia: un palais blanc t'y attend.

  3. 3. Casa Fuster : le palais blanc à la frontière

    Passeig de Gràcia 132, 08008 Barcelona, Spain

    Te voilà au point exact où le Passeig de Gràcia, la grande avenue chic de Barcelone, se rétrécit d'un coup et devient la Carrer Gran de Gràcia. Et posé au carrefour comme une pièce montée, un immeuble de marbre blanc, avec des colonnes roses, des balcons ondulés et une tourelle ronde à l'angle. C'est la Casa Fuster.

    Son architecte, c'est Lluís Domènech i Montaner, l'homme du Palau de la Música Catalana et de l'hôpital de Sant Pau, le grand rival de Gaudí dans le cœur des Barcelonais. Il la construit entre 1908 et 1911, et ce sera son dernier bâtiment à Barcelone. Le commanditaire, Mariano Fuster, l'aurait voulue comme un cadeau pour sa femme, Consol Fabra, issue d'une riche famille de la ville.

    Et quel cadeau. À l'époque, on disait que c'était la maison la plus chère jamais construite à Barcelone. Le marbre blanc, rare sur les façades de la ville, les colonnes roses, les fenêtres en arc... tout ici dit l'argent, mais avec légèreté, presque avec humour. Recule de quelques pas et regarde comme elle épouse la pointe du pâté de maisons, comme si elle voulait voir les deux avenues à la fois.

    Ce n'est pas un hasard. Pendant des siècles, ce carrefour a été une frontière. En bas, Barcelone, longtemps enfermée dans ses murailles. En haut, le village de Gràcia, devenu une ville indépendante au XIXe siècle. Le Passeig de Gràcia n'était au départ qu'un chemin entre les deux, bordé de champs. En 1897, Gràcia est annexée à Barcelone, contre l'avis de beaucoup de ses habitants.

    Dans les années 1960, la Casa Fuster a bien failli disparaître, menacée par un projet de démolition. Elle a survécu, et c'est aujourd'hui un hôtel. Maintenant, tourne le dos au Passeig de Gràcia et faufile-toi dans les petites rues de Gràcia, vers le nord: on va voir la place où battait le cœur politique de cette ville rebelle.

  4. 4. Plaça de la Vila de Gràcia : le clocher qui sonnait la révolte

    Plaça de la Vila de Gràcia, 08012 Barcelona, Spain

    Avance jusqu'au milieu de la place et lève la tête vers la tour de l'horloge, fine, élancée, avec sa cloche tout en haut. Autour de toi, des terrasses, des enfants qui jouent au ballon, et la façade de l'ancien hôtel de ville, avec son blason. Tu es au cœur politique de ce qui fut, pendant près d'un demi-siècle, une ville à part entière.

    Gràcia obtient son indépendance de Barcelone au XIXe siècle, la perd, la reconquiert en 1850, et la garde jusqu'en 1897. À la fin, c'est l'une des plus grandes villes de Catalogne, pleine d'ateliers, d'ouvriers, de cafés et de journaux. L'hôtel de ville que tu vois a été redessiné au début du XXe siècle par... Francesc Berenguer, encore lui, le bras droit de Gaudí.

    La tour, elle, date des années 1860, et elle mesure environ trente-trois mètres. En avril 1870, Gràcia se soulève contre les quintes, le tirage au sort qui envoyait les fils des pauvres à l'armée, pendant que les riches payaient pour s'en dispenser. L'armée encercle la ville et la bombarde pendant plusieurs jours. Et, dit-on, la cloche de cette tour n'a pas cessé de sonner, jour et nuit, pour appeler les habitants à résister.

    Cette cloche est devenue un symbole. La même année naît un journal satirique qui prend son nom, La Campana de Gràcia, et qui va se moquer des puissants pendant plus de soixante ans. Ici, la cloche ne sonne pas seulement les heures... elle sonne le caractère d'un quartier.

    Un dernier détail: la tour a été dessinée par Antoni Rovira i Trias, un architecte qui, quelques années plus tôt, avait gagné un concours bien plus important, et l'avait perdu quand même. Tu le rencontreras en personne un peu plus haut, assis sur un banc. La place s'appelait Rius i Taulet jusqu'en 2009, avant d'être rebaptisée en l'honneur de la vieille ville. Maintenant, remonte quelques mètres vers le nord: la Plaça del Sol est juste à côté.

  5. 5. Plaça del Sol : le salon à ciel ouvert

    Plaça del Sol, 08012 Barcelona, Spain

    Voici la Plaça del Sol: une grande dalle de pierre, nue, entourée de façades à balcons où sèchent des draps et où poussent des géraniums. Le jour, elle est presque calme, des poussettes, des chiens, des pigeons. Mais reviens un vendredi vers minuit, et tu ne reconnaîtras rien: c'est le salon à ciel ouvert de toute la jeunesse de Barcelone.

    Pourquoi Gràcia a-t-elle autant de petites places ? Parce que le village ne s'est pas construit d'un seul plan. Au XIXe siècle, chaque propriétaire découpait son domaine en lots, traçait ses propres rues et, souvent, laissait une place au milieu. Résultat: un puzzle de ruelles étroites qui s'ouvrent soudain sur un carré de ciel, comme celui-ci.

    Cette place-ci a été entièrement refaite dans les années 1980, au-dessus d'un parking souterrain. Pas d'arbres, pas de pelouse, juste de la pierre: on appelait ça une place dure, et beaucoup d'habitants ont mis du temps à l'aimer. Aujourd'hui encore, elle est un champ de bataille tranquille entre ceux qui veulent faire la fête et ceux qui veulent dormir... des voisins qui vivent juste au-dessus des terrasses.

    Et puis il y a la mi-août. Autour du 15 août, Gràcia célèbre sa Festa Major, une fête qui remonte au XIXe siècle. Pendant des mois, les voisins de chaque rue fabriquent des décors avec du carton, des bouteilles en plastique, des tissus, et transforment leur rue en jungle, en fond marin ou en vaisseau spatial. Un jury désigne la plus belle, et la rivalité entre rues est très sérieuse. Le soir, cette place accueille les concerts, et la foule déborde jusque dans les ruelles.

    Si tu passes à ce moment-là, fais comme les gens d'ici: entre dans les rues décorées, lève les yeux, et n'oublie pas que des familles vivent derrière ces balcons. Maintenant, prends les petites rues vers le nord-est: une place au nom interminable t'attend, celle d'une révolution.

  6. 6. Plaça de la Revolució : septembre 1868

    Plaça de la Revolució de Setembre de 1868, 08012 Barcelona, Spain

    Tu arrives sur une longue place rectangulaire, avec des bancs, des terrasses, des enfants à vélo et des grands-parents qui surveillent tout ça d'un œil. Rien de spectaculaire... sauf le nom, gravé sur la plaque: Plaça de la Revolució de Setembre de 1868. Essaie de le dire d'une traite. Les gens d'ici, eux, disent juste la Revolució.

    Septembre 1868, c'est la Gloriosa, la Glorieuse. Des généraux et des militants libéraux se soulèvent contre la reine Isabelle II, son gouvernement autoritaire et sa cour couverte de scandales. L'un des meneurs est le général Joan Prim, un Catalan né à Reus. En quelques semaines, la monarchie s'effondre, et dans les villes comme Gràcia, on danse dans les rues.

    Et la reine ? Elle passe la frontière à la fin du mois de septembre et se réfugie en France, où Napoléon III l'accueille. Elle s'installe à Paris, dans un hôtel particulier de l'avenue Kléber qu'elle rebaptise Palais de Castille. C'est là qu'elle abdique en 1870 en faveur de son fils, et c'est à Paris qu'elle meurt, en 1904. Une reine d'Espagne qui finit sa vie en Parisienne... la place ne le dit pas, mais c'est aussi ça, son histoire.

    Pour Gràcia, ville ouvrière et frondeuse, cette révolution était une fête. Le quartier était plein d'athénées populaires, de coopératives, de libres-penseurs, de républicains, et ça se lit encore sur les plaques des rues: Llibertat, Fraternitat, Progrés. Peu de quartiers d'Europe ont gardé leurs idéaux du XIXe siècle aussi visibles, écrits à chaque coin de rue.

    Bien sûr, la suite fut moins glorieuse: un roi italien qui abdique, une république éphémère, puis le retour des Bourbons en 1874. Mais le nom de la place, lui, n'a pas bougé. Maintenant, reste dans les petites rues et file vers le nord-ouest: une place célèbre dans le monde entier grâce à un roman t'attend à deux minutes.

  7. 7. Plaça del Diamant : la place de Colometa

    Plaça del Diamant, 08012 Barcelona, Spain

    Cette petite place ordinaire, avec ses arbres et ses bancs, tu la connais peut-être sans y être jamais venu: c'est le titre d'un roman. Cherche la sculpture de bronze qui lui rend hommage. C'est Colometa, l'héroïne de La Place du Diamant, de Mercè Rodoreda, sans doute le roman catalan le plus traduit du XXe siècle.

    Le livre commence ici, un soir de Festa Major. Une jeune vendeuse de pâtisserie, Natàlia, danse sur cette place avec un garçon sûr de lui, Quimet, qui décide aussitôt de l'appeler Colometa, petite colombe. Il l'épouse, il élève des pigeons qui envahissent l'appartement... et Rodoreda raconte tout ça avec la voix de Natàlia, une voix simple, sans grands mots, qui te serre la gorge sans prévenir.

    Puis vient la guerre de 1936. Quimet part au front, et Natàlia reste seule avec ses enfants et la faim. Rodoreda savait de quoi elle parlait: elle a quitté Barcelone en 1939, a vécu des années d'exil en France, puis s'est installée à Genève. C'est là-bas, loin de Gràcia, qu'elle a écrit ce livre, publié en 1962, comme si elle reconstruisait le quartier de mémoire, rue par rue.

    Et sous tes pieds, il y a un autre souvenir de cette guerre. Pendant les bombardements qui frappaient Barcelone, on a creusé sous la place un abri antiaérien, un réseau de galeries où les voisins venaient se terrer quand les sirènes hurlaient. Il avait été oublié... jusqu'en 1992, quand des travaux l'ont redécouvert. On peut aujourd'hui le visiter.

    À la fin du roman, Natàlia revient sur cette place et pousse un cri, un cri qu'elle retenait depuis des années. Le livre a été traduit dans des dizaines de langues, et Gabriel García Márquez en parlait comme de l'un des plus beaux romans publiés en Espagne après la guerre. Maintenant, pars vers le nord-est: la Plaça de la Virreina n'est qu'à deux rues.

  8. 8. Plaça de la Virreina : la vice-reine et La Périchole

    Plaça de la Virreina, 08024 Barcelona, Spain

    Installe-toi un instant sur un banc: en face, la façade de pierre de l'église Sant Joan, autour, des arbres, des terrasses, des parents qui discutent pendant que les enfants courent. C'est l'une des places les plus douces de Gràcia. Et pourtant, son nom cache une histoire digne d'un feuilleton.

    La Virreina, c'est la vice-reine. Elle s'appelait Maria Francesca de Fiveller, et elle était la veuve de Manuel d'Amat i de Junyent, un Catalan qui avait été vice-roi du Pérou, l'un des postes les plus riches de l'empire espagnol. Selon la tradition, elle possédait des terres dans le coin, et la place a gardé son titre. Sur la Rambla, en bas de la ville, son palais porte d'ailleurs le même nom: le Palau de la Virreina.

    Leur mariage, lui, est entouré d'une légende savoureuse. On raconte que la jeune femme devait épouser un neveu du vice-roi, et que, le neveu faisant défaut, le vieil homme a pris sa place devant l'autel. Lui avait largement passé la soixantaine, elle était bien plus jeune... vrai ou pas, Barcelone adore cette histoire.

    Mais le plus beau, c'est ce qui s'était passé avant, à Lima. Là-bas, le vice-roi Amat avait eu une liaison célèbre avec une actrice, Micaela Villegas, surnommée la Perricholi. Leur histoire a traversé l'océan: Prosper Mérimée en a tiré une pièce, Le Carrosse du Saint-Sacrement, et Jacques Offenbach une opérette, La Périchole, créée à Paris en 1868. Une petite place de Gràcia, une actrice péruvienne et les Bouffes-Parisiens... le monde est plus petit qu'on ne croit.

    L'église Sant Joan, devant toi, a été construite à la fin du XIXe siècle, quand le village grossissait à toute vitesse et que les paroisses ne suffisaient plus. Maintenant, monte vers le nord par la Carrer de l'Or ou les rues voisines: un architecte malchanceux t'attend, assis sur son banc.

  9. 9. Plaça de Rovira i Trias : l'architecte qui a perdu Barcelone

    Plaça de Rovira i Trias, 08024 Barcelona, Spain

    Cherche le monsieur de bronze assis sur un banc, chapeau sur la tête, l'air pensif. Tu peux t'asseoir à côté de lui, tout le monde le fait. Puis baisse les yeux: sur le sol, devant ses pieds, un plan de ville est dessiné dans le pavé. Ce plan, c'est le sien. Et Barcelone ne l'a jamais construit.

    Antoni Rovira i Trias, c'est l'architecte de la tour de l'horloge que tu as vue tout à l'heure. En 1859, Barcelone vient enfin d'obtenir le droit d'abattre ses murailles, et la ville organise un concours pour dessiner son extension, l'Eixample. Rovira propose une ville en éventail, avec de grandes avenues qui rayonnent depuis la vieille cité, comme les rayons d'une roue. Et il gagne.

    Sauf qu'à Madrid, le gouvernement a déjà fait son choix: le plan de l'ingénieur Ildefons Cerdà, une grille régulière d'îlots aux coins coupés. En 1860, Madrid impose Cerdà, contre l'avis de la mairie de Barcelone. Pour beaucoup de Barcelonais de l'époque, c'était une humiliation de plus venue de la capitale.

    Aujourd'hui, quand tu marches dans l'Eixample, avec ses rues parfaitement droites et ses carrefours en octogone, tu marches dans le plan du perdant d'un concours. Et la ville que Rovira avait imaginée n'existe que là, sous les pieds de sa statue, gravée dans le sol d'une petite place de Gràcia. Il a quand même laissé sa marque: on lui doit plusieurs marchés de la ville, dont celui de Sant Antoni.

    Il y a une forme de tendresse dans ce monument: un homme qui regarde, pour l'éternité, ce qui aurait pu être. Les gamins du quartier lui grimpent dessus, les amoureux s'assoient à côté, et lui ne bronche pas. Maintenant, les choses sérieuses commencent: prends vers le nord-ouest et attaque la montée par la Carrer de Larrard. Courage, ça grimpe.

  10. 10. Carrer de Larrard : la montée vers la Montagne Pelée

    Carrer de Larrard, 08024 Barcelona, Spain

    Tu sens tes mollets ? C'est normal: la Carrer de Larrard grimpe sans pitié, et au bout, là-haut, tu commences à deviner des toits bizarres, comme des champignons recouverts de sucre glace. Profite de la pente pour souffler un peu et regarder derrière toi: Gràcia s'étale en contrebas, puis toute Barcelone jusqu'à la mer.

    À la fin du XIXe siècle, cette colline n'avait rien d'un parc. Les Barcelonais l'appelaient la Muntanya Pelada, la montagne pelée: de la roche, des broussailles, quelques arbres. Un terrain sec, raide, loin de tout. Exactement le genre d'endroit qu'un homme d'affaires visionnaire, ou un peu fou, pouvait acheter pour une bouchée de pain.

    Cet homme, c'est Eusebi Güell, industriel du textile, mécène et grand ami de Gaudí. En 1899, il achète un domaine sur la colline et confie le projet à son architecte préféré. L'idée vient d'Angleterre, que Güell admire: une cité-jardin pour familles aisées, avec une soixantaine de parcelles, de l'air pur, des vues sur la mer, un marché, des chemins, une chapelle. D'ailleurs, regarde bien le nom quand tu arriveras: Park, avec un k, à l'anglaise.

    Seulement voilà: le projet est un échec commercial retentissant. Trop loin du centre, trop mal desservi, avec des règles de construction très strictes... Sur la soixantaine de parcelles prévues, seules deux maisons sont construites et vendues. Güell meurt en 1918, et ses héritiers vendent l'ensemble à la ville en 1922. Quatre ans plus tard, le domaine ouvre comme parc public.

    Autrement dit, l'un des lieux les plus visités d'Espagne est né d'un lotissement que personne ne voulait. Le chantier de Gaudí sur la colline a duré de 1900 à 1914, et ce qu'il a laissé vaut bien toutes les villas qui n'ont jamais vu le jour. Continue à grimper jusqu'au bout de la rue, puis prends la Carrer d'Olot: l'entrée principale du parc est là, gardée par deux pavillons de conte de fées.

  11. 11. Park Güell : la porte des pavillons et le dragon

    Carrer d'Olot 5, 08024 Barcelona, Spain

    Arrête-toi devant l'entrée principale et regarde les deux pavillons qui la gardent: des murs de pierre ondulés, des toits couverts de céramique brisée, blanche, brune et bleue, et des pinacles qui ressemblent à des champignons, dont un à pois rouges et blancs. On a souvent comparé ces maisonnettes à celle de la sorcière d'Hansel et Gretel... et franchement, on comprend pourquoi.

    L'un des pavillons était destiné au gardien, l'autre devait servir de loge d'accueil pour les visiteurs du lotissement. Et regarde la grille d'entrée, avec ses feuilles de palmier en fer: on dit qu'elle vient de la Casa Vicens, la première maison de Gaudí, et qu'elle a été installée ici bien plus tard. La boucle est bouclée, tu l'avais vue en commençant.

    Devant toi, l'escalier double monte entre deux murs de céramique, et au milieu trône la vedette du parc: un grand lézard en mosaïque, que les Barcelonais appellent el drac, le dragon. Dragon, salamandre, symbole alchimique ou simple clin d'œil ? Les interprétations se bousculent. Ce qui est sûr, c'est qu'il cache une fonction très prosaïque: il sert de trop-plein à une citerne d'eau de pluie.

    En haut de l'escalier, une forêt de colonnes doriques, quatre-vingt-six en tout: c'était la salle hypostyle, prévue pour accueillir le marché des futurs habitants. Au-dessus, la grande place, bordée d'un long banc ondulé couvert de mosaïque, réalisé avec Josep Maria Jujol, le grand complice de Gaudí pour la céramique. L'eau de pluie traverse la place, descend dans les colonnes et rejoint la citerne. Rien n'est gratuit chez Gaudí, même la poésie.

    Le parc est inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1984, et sa zone monumentale est aujourd'hui protégée et réglementée pour éviter qu'il ne soit écrasé par la foule. Maintenant, contourne cette partie du parc et monte sur ta droite, par les chemins: une maison rose avec une petite tour pointue t'attend. C'était celle de Gaudí.

  12. 12. Casa Museu Gaudí : la maison du vieil architecte

    Carretera del Carmel 23A, 08024 Barcelona, Spain

    Voici la maison rose, avec sa petite tour pointue qui dépasse des arbres. Elle a l'air presque modeste à côté des délires de céramique d'en bas, et c'est justement ce qui la rend touchante. C'est ici qu'Antoni Gaudí a vécu pendant près de vingt ans.

    Et devine qui l'a dessinée ? Pas Gaudí. C'est Francesc Berenguer, encore lui, l'homme sans diplôme du marché de la Llibertat et de l'hôtel de ville de Gràcia. Elle devait servir de maison témoin, pour donner envie aux acheteurs du lotissement. Personne n'en a voulu... alors Gaudí l'a achetée lui-même, et il s'y est installé en 1906.

    Il n'est pas venu seul. Avec lui, son vieux père, qui meurt la même année, et sa nièce Rosa, de santé fragile, qui meurt quelques années plus tard. Gaudí, célibataire, devient de plus en plus solitaire, de plus en plus pieux, de plus en plus austère. Il ne vit plus que pour la Sagrada Família, et en 1925 il finit par quitter cette maison pour dormir dans son atelier, sur le chantier.

    Le 7 juin 1926, en traversant la Gran Via, il est renversé par un tramway. Mal habillé, sans papiers sur lui, il est pris pour un mendiant, et ce n'est qu'à l'hôpital qu'on le reconnaît. Il meurt trois jours plus tard. Tout Barcelone suit son cortège.

    Depuis 1963, la maison est un musée. Tu y verras des meubles dessinés par Gaudí pour la Casa Batlló et la Casa Calvet, aux courbes qui épousent le corps, et sa chambre, d'une simplicité de moine. Alors fais le compte: tu as commencé la balade devant la maison d'un jeune homme de trente et un ans, éclatante de couleurs, et tu la termines devant celle d'un vieil homme qui n'avait presque plus besoin de rien. Entre les deux, tout Gràcia, ses places, ses révoltes et ses romans. Assieds-toi un moment sur un muret, regarde Barcelone jusqu'à la mer... la balade est finie, mais le quartier, lui, t'attend en bas pour dîner.