Venise, Dorsoduro des artistes : de la Punta della Dogana à Ca' Rezzonico

La Salute, Peggy Guggenheim, l'Accademia, les Zattere, Véronèse à San Sebastiano et les plafonds de Tiepolo : une promenade dans le quartier des peintres de Venise, entre chefs-d'œuvre, gondoles et campi vivants

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  1. 1. Punta della Dogana : la proue de Venise

    Punta della Dogana, Dorsoduro 2, 30123 Venezia VE, Italy

    Avance jusqu'à la toute dernière pierre de la pointe, là où le Grand Canal et le canal de la Giudecca se rejoignent: en face, le palais des Doges et le Campanile, sur ta droite San Giorgio Maggiore, et au-dessus de ta tête, sur une boule dorée portée par deux atlantes, une statue de la Fortune qui tourne avec le vent.

    Ici, tous les navires qui entraient dans Venise devaient s'arrêter. C'était la Dogana da Mar, la douane de mer, où l'on déclarait et taxait les marchandises arrivées d'Orient et d'ailleurs. Le bâtiment actuel date de la fin du XVIIe siècle: l'architecte Giuseppe Benoni l'a dessiné comme une proue de navire en pierre, pointée vers le large. Et la Fortune, tout en haut, sert de girouette: selon la direction de sa voile, les marins savaient d'où soufflait le vent.

    En 2009, après des années d'abandon, la douane rouvre avec une tout autre cargaison: de l'art contemporain. Le collectionneur français François Pinault, qui avait déjà installé une partie de sa collection au Palazzo Grassi, de l'autre côté du Grand Canal, en 2006, confie la restauration à l'architecte japonais Tadao Ando. Ando garde les vieux murs de brique et les charpentes de bois, et glisse au centre un cube de béton lisse, comme un écrin dans une coquille.

    L'œuvre la plus célèbre de la pointe n'est même plus là. En 2009, une grande statue blanche de l'Américain Charles Ray, un garçon nu tenant une grenouille, s'est dressée ici même, face à la lagune. Les Vénitiens se sont disputés pendant des années: chef-d'œuvre ou provocation ? En 2013, on l'a retirée, et à sa place on a remis... un réverbère à l'ancienne. Venise sait toujours avoir le dernier mot.

    Pinault n'est pas le premier Français à faire voyager l'art entre Venise et Paris. Napoléon l'a fait avant lui, mais dans l'autre sens, et tu en croiseras la trace tout au long de cette promenade. Tourne le dos à la lagune et marche vers l'immense dôme blanc qui domine la pointe, à quelques pas: c'est l'église que Venise a promise à la Vierge pour arrêter la peste.

  2. 2. Santa Maria della Salute : le vœu de la peste

    Campo della Salute, Dorsoduro 1, 30123 Venezia VE, Italy

    Monte quelques marches du grand escalier et lève les yeux: un dôme énorme, posé sur un octogone de pierre blanche, soutenu par de grosses volutes enroulées comme des coquillages, et des statues partout. Les Vénitiens appellent ces volutes les orecchioni, les grandes oreilles.

    En 1630, la peste arrive à Venise. En un peu plus d'un an, elle tue environ quarante-six mille personnes, près d'un tiers des habitants. Le doge et le Sénat font alors un vœu: si la Vierge arrête l'épidémie, la ville lui élèvera une église magnifique. Le concours est remporté par un architecte d'une trentaine d'années, Baldassare Longhena. Le chantier commence en 1631 et durera plus d'un demi-siècle: l'église est consacrée en 1687, cinq ans après la mort de son architecte.

    Le sol de Dorsoduro n'est que boue et sable. Pour porter ce dôme, il a fallu enfoncer dans la lagune des pieux de bois par centaines de milliers; le chiffre qu'on répète volontiers dépasse le million. Ils sont toujours là, sous tes pieds, conservés depuis près de quatre siècles parce que la vase les prive d'oxygène. Toute cette masse de marbre repose, au fond, sur une forêt renversée.

    Chaque année, le 21 novembre, Venise tient encore sa promesse. Pour la Festa della Salute, on lance un pont de bateaux provisoire sur le Grand Canal, et les Vénitiens viennent à pied allumer un cierge. Ce jour-là, on mange la castradina, un ragoût de mouton fumé qui rappelle, dit-on, le temps où, pendant la peste, seuls les bateaux de Dalmatie apportaient encore de la viande à la ville.

    À l'intérieur, la sacristie garde des trésors: plusieurs œuvres du Titien, et une grande Noces de Cana du Tintoret. Retiens bien ce titre, Noces de Cana, il va revenir dans une histoire très française. Maintenant, prends la calle vers l'ouest, passe le petit pont, et continue entre de jolis palais jusqu'à un palais blanc qui n'a qu'un seul étage.

  3. 3. Collection Peggy Guggenheim : le palais inachevé

    Palazzo Venier dei Leoni, Dorsoduro 701, 30123 Venezia VE, Italy

    De la ruelle, tu ne vois qu'un mur, une grille et des arbres. Mais derrière, au bord du Grand Canal, se cache un palais très étrange: une seule rangée de fenêtres, une façade de pierre blanche qui s'arrête net, comme si on avait oublié de construire le reste. C'est exactement ce qui s'est passé.

    Le Palazzo Venier dei Leoni a été commencé en 1749 pour la famille Venier, qui voulait rivaliser avec les plus grands palais du canal. L'argent a manqué, ou l'ambition, et le chantier s'est arrêté au rez-de-chaussée. Le nom dei Leoni viendrait des têtes de lion sculptées au ras de l'eau sur la façade... ou, selon une histoire plus pittoresque, d'un lion qu'on aurait gardé dans le jardin.

    En 1949, une Américaine excentrique achète ce palais inachevé: Peggy Guggenheim. Avant la guerre, elle vivait à Paris, et en 1939 et 1940, alors que l'Europe s'effondre, elle s'était donné une règle folle: acheter une œuvre par jour. Picasso, Braque, Léger, Brancusi, Max Ernst, Dalí... elle achète pendant que d'autres fuient, puis fait passer sa collection aux États-Unis, avant de la ramener en Europe et de s'installer ici.

    À Venise, elle ouvre sa maison au public dès 1951, quelques après-midis par semaine, et vit au milieu des tableaux. Sur la terrasse, face au Grand Canal, se dresse une statue de Marino Marini, L'Ange de la ville: un cavalier nu, les bras ouverts, sur un cheval. Peggy racontait avec délice que le sexe de bronze du cavalier pouvait se dévisser, et qu'elle le faisait retirer quand des religieuses passaient en bateau.

    Peggy Guggenheim est morte en 1979. Ses cendres reposent dans un coin du jardin, à côté des tombes de ses chiens bien-aimés, qu'elle appelait ses bébés. Ressors dans la ruelle, continue vers l'ouest en franchissant quelques petits ponts, et tu arriveras au pied du grand pont de bois de l'Accademia.

  4. 4. Gallerie dell'Accademia : les tableaux sauvés des églises

    Campo della Carità, Dorsoduro 1050, 30123 Venezia VE, Italy

    Tu es sur le campo de la Carità, au pied du pont de l'Accademia, ce grand pont de bois en dos d'âne qui enjambe le Grand Canal. Devant toi, une façade de pierre blanche un peu austère: c'était l'église, le couvent et la confrérie de Santa Maria della Carità. Aujourd'hui, derrière ces murs, se trouve la plus belle collection de peinture vénitienne au monde.

    Et ce musée, c'est encore une histoire française. Sous Napoléon, des dizaines d'églises, de couvents et de confréries sont supprimés à Venise. Que faire de leurs tableaux ? En 1807, l'Académie des beaux-arts est installée ici, dans les bâtiments vidés de la Carità, et on y rassemble les toiles venues des églises fermées. Les galeries ouvrent au public en 1817. Sans cette tempête, beaucoup de ces œuvres seraient restées dispersées... mais d'autres sont parties pour de bon.

    Le plus célèbre exemple: Les Noces de Cana de Véronèse, une toile gigantesque peinte pour le réfectoire du monastère de San Giorgio Maggiore. En 1797, les Français la découpent, l'enroulent et l'emportent à Paris. En 1815, quand les œuvres sont restituées, les Noces restent au Louvre, échangées contre un tableau de Charles Le Brun. Elles y font aujourd'hui face à la Joconde. Et à San Giorgio, depuis 2007, on admire un fac-similé numérique, à l'endroit exact de l'original.

    Ici, pourtant, il reste de quoi tourner la tête: La Tempête de Giorgione, ce paysage d'orage dont personne n'a jamais percé le sens, ou Le Repas chez Lévi de Véronèse. Celui-là, au départ, était une Cène. En 1573, l'Inquisition convoque le peintre: pourquoi des bouffons, des chiens, des soldats allemands à la table du Christ ? Véronèse ne retouche presque rien... il change simplement le titre.

    Et dans la dernière salle, l'ancienne salle de réunion de la confrérie, le Titien a peint La Présentation de la Vierge au Temple pour le mur même où elle se trouve encore, en contournant les portes. Ressors sur le campo, puis prends vers le sud la large rue qui descend jusqu'au long quai ensoleillé des Zattere, face à l'île de la Giudecca.

  5. 5. Zattere et les Gesuati : Tiepolo au bord de l'eau

    Fondamenta Zattere ai Gesuati, Dorsoduro, 30123 Venezia VE, Italy

    Le soleil, enfin ! Tu débouches sur les Zattere, le grand quai tourné plein sud, face à l'île de la Giudecca et à l'église blanche du Redentore. Sur le quai, une façade classique à quatre grandes colonnes: Santa Maria del Rosario, que tout le monde appelle les Gesuati.

    Zattere veut dire radeaux. Ici, on débarquait le bois descendu des forêts des Alpes et du Cadore, assemblé en radeaux qui suivaient les rivières jusqu'à la lagune. Ce bois devenait pieux, bateaux, charpentes: toute la ville repose sur des forêts entières. Le quai a été aménagé au XVIe siècle et il est resté le salon ensoleillé des Vénitiens, où l'on vient manger une glace en regardant passer les bateaux. Depuis 2021, les grands navires de croisière n'ont plus le droit d'emprunter ce canal, après des années de polémique.

    L'église des Gesuati a été construite entre 1726 et 1736 par Giorgio Massari, pour les dominicains. À l'intérieur, lève la tête: Giambattista Tiepolo y a peint, à la fin des années 1730, un plafond lumineux consacré à saint Dominique et au rosaire. On y voit éclater le style qui fera de lui le peintre le plus demandé d'Europe: un ciel clair, des architectures vues d'en bas, des personnages qui semblent tomber vers toi.

    Le nom trompe tout le monde: les Gesuati ne sont pas les Jésuites. C'était un petit ordre religieux né au XIVe siècle, dont les frères avaient la réputation de distiller des eaux-de-vie et des remèdes. Le pape le supprime en 1668, et ce sont les dominicains qui reprennent le couvent et bâtissent l'église actuelle. Juste à côté, la petite église plus ancienne de la Visitazione était celle des Gesuati d'origine.

    Avant de partir, compare: en face, le Redentore, c'est Palladio et la Renaissance la plus pure. Derrière toi, c'est Massari et Tiepolo, le XVIIIe siècle en majesté. Deux siècles se regardent d'une rive à l'autre. Continue le long des Zattere vers l'ouest et prends le premier rio à droite: sur l'autre berge, des maisons de bois et des gondoles couchées sur le flanc t'attendent.

  6. 6. Squero di San Trovaso : l'atelier des gondoles

    Fondamenta Nani, Dorsoduro, 30123 Venezia VE, Italy

    Arrête-toi sur la Fondamenta Nani et regarde de l'autre côté du rio: une rampe qui descend dans l'eau, des gondoles noires couchées sur le flanc, et derrière, des maisons de bois aux balcons fleuris qui ressemblent à des chalets de montagne. C'est un squero, un chantier de gondoles, l'un des plus anciens encore en activité à Venise.

    Pourquoi des chalets au milieu de la lagune ? Parce que les charpentiers venaient souvent des montagnes du Cadore, d'où arrivait aussi le bois, et ils ont construit ici comme chez eux. Le squero existe depuis le XVIIe siècle, et l'on y construit et répare toujours des gondoles, à la main, avec les gestes d'autrefois.

    Une gondole, c'est une œuvre d'art déguisée en barque. Environ onze mètres de long, près de trois cents pièces, et huit essences de bois différentes, du chêne au mélèze, du noyer au tilleul. Et surtout, elle est asymétrique: son côté gauche est plus large que le droit d'une vingtaine de centimètres, pour compenser le poids du gondolier qui rame debout, d'un seul côté, à l'arrière. Vue de face, elle penche, et c'est voulu.

    Toutes les gondoles sont noires, et pas par goût du deuil. Au XVIe siècle, les familles riches rivalisaient tellement de dorures et d'étoffes précieuses que la République a fini par imposer des lois somptuaires: la sobriété pour tous. Autrefois, on comptait plusieurs milliers de gondoles dans la ville. Aujourd'hui, il en reste environ quatre cents, et le métier de squerarolo se transmet de main en main, presque de famille en famille.

    Tout près, l'église de San Trovaso garde des toiles du Tintoret, le grand rival de Véronèse. Et c'est justement Véronèse qui t'attend à l'étape suivante. Reviens sur les Zattere et suis le quai vers l'ouest, presque jusqu'au bout, puis enfonce-toi dans le quartier jusqu'au campo San Sebastiano: le peintre y a travaillé des années... et il y repose.

  7. 7. San Sebastiano : l'église de Véronèse

    Campo San Sebastiano, Dorsoduro, 30123 Venezia VE, Italy

    La façade est modeste, presque timide, au bord d'un petit rio. Rien ne laisse deviner ce qui t'attend à l'intérieur: une église entière, plafond, murs, volets d'orgue, sacristie, peinte presque d'une seule main, celle de Paolo Caliari, dit Véronèse.

    Il est arrivé de Vérone, d'où son surnom, et en 1555, il a vingt-sept ans quand les moines hiéronymites de San Sebastiano lui confient le plafond de la sacristie, puis celui de la nef. Il y reviendra pendant des années, peignant l'histoire de la reine Esther au plafond, puis la vie et le martyre de saint Sébastien sur les murs. Pour beaucoup d'amateurs, c'est la chapelle Sixtine de Véronèse.

    Regarde les plafonds: Véronèse peint en contre-plongée, comme si tu levais les yeux vers une vraie scène suspendue, et les chevaux du roi semblent sur le point de te tomber dessus. Les couleurs sont si fraîches qu'on a donné son nom à une teinte, le vert Véronèse. Les soies, les velours, les perles, les architectures blanches: tout le luxe de Venise passe par son pinceau, avec une joie de vivre qui inquiétera plus tard l'Inquisition.

    Et il est resté ici. Véronèse est mort en 1588, et il a été enterré dans cette église, au pied de l'orgue qu'il avait peint, comme un artisan qui ne quitte jamais son atelier. Une dalle, un buste, et autour de lui son œuvre entière. Rares sont les peintres qui reposent au milieu de leurs propres tableaux.

    Souviens-toi des Noces de Cana du Louvre, emportées par les Français en 1797: elles sont de la même main. Ici, au contraire, l'œuvre est restée chez elle, dans le lieu pour lequel elle a été pensée, et c'est ce qui la rend si émouvante. Poursuis vers l'ouest, passe le campo de l'Angelo Raffaele, jusqu'à une très vieille église de pêcheurs, isolée au bout de Dorsoduro.

  8. 8. San Nicolò dei Mendicoli : l'église des Nicolotti

    Campo San Nicolò, Dorsoduro, 30123 Venezia VE, Italy

    Te voilà presque au bout de Venise, dans un campo silencieux où se dresse une petite église de brique avec un porche sur la façade et un campanile carré. Pas de foule, des maisons basses, l'odeur de l'eau: c'était le quartier des pêcheurs et des plus pauvres, les mendicoli.

    L'église est l'une des plus anciennes de la ville: fondée, selon la tradition, au VIIe siècle, et reconstruite au XIIe, avec son campanile roman. À l'intérieur, une surprise: la nef est entourée de bois doré et de statues des apôtres sculptées au XVIe siècle, comme un grand coffre à bijoux ouvert au milieu d'une église de pêcheurs.

    Les habitants de ce quartier formaient une petite république dans la République: les Nicolotti. Ils élisaient leur propre chef, le gastaldo, que le doge recevait officiellement, avec une accolade. Et ils détestaient cordialement leurs rivaux de l'autre bout de la ville, les Castellani, du quartier de l'Arsenal. Les deux camps s'affrontaient en bandes, à coups de poing, sur des ponts sans parapet, sous les yeux des autorités, qui préféraient, dit-on, voir le peuple se battre entre lui plutôt que contre elles.

    Le cinéma aussi a aimé cette église. En 1973, Nicolas Roeg y tourne Ne vous retournez pas, avec Donald Sutherland en restaurateur de mosaïques, perché sur un échafaudage dans cette nef. Venise y apparaît hivernale, labyrinthique, inquiétante, et une petite silhouette en manteau rouge y hante les canaux. Beaucoup de spectateurs ont découvert ce coin de Dorsoduro grâce à ce film, sans savoir où il se trouvait.

    Dans ces années-là, l'église menaçait ruine, et c'est une fondation britannique, Venice in Peril, qui a financé sa restauration au cours des années 1970. Reviens vers l'est en longeant le rio par la fondamenta, jusqu'aux abords du campo Santa Margherita: juste avant, une confrérie cache un plafond de Tiepolo.

  9. 9. Scuola Grande dei Carmini : le ciel de Tiepolo

    Campo dei Carmini, Dorsoduro 2617, 30123 Venezia VE, Italy

    Devant toi, deux façades presque jumelles de pierre blanche, attribuées à Baldassare Longhena, l'architecte de la Salute. Derrière elles se cache la Scuola Grande dei Carmini, siège d'une confrérie dévouée à la Vierge du Carmel, et tout à côté se dresse l'église des Carmini avec son haut campanile.

    À Venise, les scuole n'étaient pas des écoles, mais des confréries. Marchands, artisans, bourgeois s'y réunissaient pour prier, s'entraider, soigner les malades, enterrer les morts et doter les jeunes filles pauvres. Les confréries rivalisaient de luxe pour leur siège et commandaient aux meilleurs peintres du moment. Les membres de celle-ci portaient le scapulaire, deux petits morceaux d'étoffe sur la poitrine et le dos, signe de la protection de la Vierge.

    Monte le grand escalier couvert de stucs jusqu'à la salle du chapitre et lève la tête. Au plafond, Giambattista Tiepolo a peint, entre 1739 et 1749, la Vierge du Carmel apparaissant au bienheureux Simon Stock pour lui remettre le scapulaire. Des anges en raccourci, des nuages, une lumière pâle et dorée qui semble ouvrir le toit sur le ciel. Les confrères en furent si contents qu'ils l'accueillirent, dit-on, parmi eux comme membre d'honneur.

    Un petit secret pour ton cou: on trouve souvent dans la salle des miroirs posés pour admirer le plafond sans se tordre la nuque. Tu regardes le ciel... en baissant les yeux. Et le reste de la salle, avec ses boiseries sombres et ses toiles, te donne une idée assez juste de ce qu'était une réunion de confrérie au XVIIIe siècle, entre piété et prestige.

    Tiepolo, tu l'as déjà croisé à la Pietà, aux Gesuati, et tu le retrouveras encore à la dernière étape: c'est le fil rouge doré de cette promenade. Ressors et avance dans le grand campo allongé, juste à côté: c'est le meilleur endroit de Venise pour voir vivre la ville, du marché du matin aux terrasses du soir.

  10. 10. Campo Santa Margherita : le salon des Vénitiens

    Campo Santa Margherita, Dorsoduro, 30123 Venezia VE, Italy

    Te voilà dans l'un des campi les plus vivants de Venise: long, irrégulier, avec des arbres, des bancs, des étals de poisson et de légumes le matin, des étudiants et des terrasses le soir. Ici, on entend encore souvent parler vénitien.

    Au milieu du campo, un petit bâtiment isolé porte une inscription: c'est la Scuola dei Varoteri, la confrérie des pelletiers, construite au début du XVIIIe siècle. À Venise, chaque métier avait son corps, son saint patron, ses règles, son siège, et parfois ses conflits avec les voisins. Les varoteri travaillaient les fourrures et les peaux, un métier qui comptait dans une ville où l'on avait froid et humide l'hiver, et où le luxe se portait aussi sur les épaules.

    Cherche maintenant, au bout du campo, le moignon d'un vieux clocher, intégré à une maison. L'église Santa Margherita a été fermée sous Napoléon, encore lui, et son campanile a été abattu au début du XIXe siècle. Il en reste la base... et un bas-relief avec un dragon. La légende dit que sainte Marguerite fut avalée par le monstre, et qu'elle en sortit vivante en lui ouvrant le ventre avec sa croix. Les enfants du quartier connaissent tous le dragon du campo.

    L'université Ca' Foscari est à deux pas: c'est le campo des étudiants depuis des décennies. Le matin, on y fait ses courses aux étals, l'après-midi les enfants y jouent au ballon, et le soir, les verres de spritz s'alignent sur les tables. Si tu cherches une Venise qui ne soit pas seulement un musée, elle est ici, entre deux chefs-d'œuvre.

    Mais l'art n'est jamais loin. En quittant le campo vers l'est par le rio Terà Canal, jette un œil au Ponte dei Pugni, le pont des poings, où Nicolotti et Castellani se battaient: quatre empreintes de pieds en pierre blanche marquent encore, sur les marches, le point de départ des combats, interdits en 1705. Puis longe le rio jusqu'au grand palais blanc sur le Grand Canal.

  11. 11. Ca' Rezzonico : le XVIIIe siècle vénitien

    Fondamenta Rezzonico, Dorsoduro 3136, 30123 Venezia VE, Italy

    Te voilà au bord du rio, devant l'entrée d'un immense palais de marbre dont la grande façade donne sur le Grand Canal. Ca' Rezzonico, c'est le dernier grand rêve de la Venise aristocratique, et aujourd'hui le musée du XVIIIe siècle vénitien.

    Le palais a été commencé en 1649 par Baldassare Longhena, encore lui, pour la famille Bon, qui a fini par manquer d'argent. Le chantier reste en plan jusqu'au jour où les Rezzonico, des marchands d'origine lombarde qui avaient acheté leur entrée dans la noblesse vénitienne, rachètent le palais et le font terminer par Giorgio Massari. Leur heure de gloire arrive en 1758: un Rezzonico est élu pape sous le nom de Clément XIII.

    À l'intérieur, un escalier d'honneur, une salle de bal immense aux murs peints en trompe-l'œil, et des plafonds de Tiepolo, notre fil rouge, peints pour le mariage d'un fils de la famille la même année 1758. Plus haut, des vues de Canaletto, des Guardi, et les petites scènes de Pietro Longhi qui racontent la vie quotidienne des salons vénitiens: les dames masquées, les maîtres à danser, et même un rhinocéros exhibé au carnaval.

    Le palais a eu des locataires inattendus. Le poète anglais Robert Browning y est mort en 1889, chez son fils, qui en était devenu propriétaire. Et dans les années 1920, le compositeur américain Cole Porter l'aurait loué pour y donner des fêtes restées légendaires. Au dernier étage, on a même remonté les fresques que Giandomenico Tiepolo, le fils, avait peintes pour sa villa de campagne: des Polichinelles, une foule de dos qui regarde un spectacle qu'on ne voit pas.

    Et voici la fin de notre promenade. Approche-toi du Grand Canal par l'embarcadère du vaporetto, tout proche: juste en face, sur l'autre rive, se dresse le Palazzo Grassi, l'autre musée de François Pinault. La boucle est bouclée: tu as commencé à la pointe de la Dogana avec l'art d'aujourd'hui, et tu termines face à son jumeau, après quatre siècles de peinture vénitienne. Le vaporetto te ramènera où tu veux... mais rien ne t'empêche de rester encore un peu au bord de l'eau.