Prague, Vyšehrad : légendes de Libuše, maisons cubistes et cimetière des héros
Du monastère d'Emmaüs au rocher des origines : les flotteurs de bois de Podskalí, les façades en cristal de Chochol, la colonne du diable et le cimetière où dorment Dvořák, Smetana, Mucha et Čapek
Prague · 12 stops · 29 min audio · Generated
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1. Monastère d'Emmaüs : la messe en slave et les flèches de béton
Vyšehradská 49/320, 128 00 Praha 2, Czechia
Lève les yeux vers ces deux flèches blanches qui se croisent au-dessus de l'église, comme deux voiles gonflées ou deux mains jointes: tu es devant le monastère d'Emmaüs, que les Pragois appellent aussi Na Slovanech, chez les Slaves. Un monastère gothique avec une couronne des années 1960... c'est le premier paradoxe d'une balade qui en compte beaucoup.
Charles IV le fonde en 1347 pour des bénédictins venus de Croatie, qui ne célèbrent pas la messe en latin mais en vieux slave, avec l'alphabet glagolitique hérité des saints Cyrille et Méthode. Pour l'empereur, c'était une déclaration: Prague, capitale du Saint-Empire, se souvenait aussi de ses racines slaves. L'église est consacrée en 1372, le lundi de Pâques, jour où l'on lit l'évangile des pèlerins d'Emmaüs... d'où son nom.
Dans le cloître, des peintures murales du XIVe siècle racontent l'Ancien et le Nouveau Testament en vis-à-vis, un cycle gothique parmi les plus importants d'Europe centrale. Les moines y ont aussi copié des manuscrits en glagolitique. Et c'est ici, dit la tradition, qu'a été écrite la partie slave de l'Évangéliaire de Reims, sur lequel les rois de France ont ensuite prêté serment lors de leur sacre. Un bout de Prague dans la cathédrale de Reims... joli voyage pour un livre.
Le 14 février 1945, des bombardiers américains égarés lâchent leurs bombes sur Prague, qu'ils prennent pour une autre ville. Il y a environ sept cents morts dans la ville, et le monastère est touché de plein fouet: les tours baroques s'effondrent, l'église brûle. Il faudra attendre les années 1960 pour que l'architecte František Maria Černý imagine ces deux flèches de béton, audacieuses, asymétriques, que beaucoup ont trouvées choquantes avant de les adopter.
Garde en tête cette date du 14 février 1945: elle va nous suivre jusqu'en haut du rocher. Maintenant, descends vers la place Palacký et la Vltava, jusqu'à l'entrée du pont qui porte le même nom.
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2. Pont Palacký : là où se tenaient les géants
Palackého náměstí, 128 00 Praha 2, Czechia
Arrête-toi à l'entrée du pont Palacký, entre les piles de pierre et les lampadaires, avec la Vltava qui file sous tes pieds. Retiens bien l'image, parce qu'il manque quelque chose: pendant un demi-siècle, aux deux extrémités de ce pont, se dressaient quatre groupes de statues géantes.
Le pont a été construit à la fin des années 1870 et porte le nom de František Palacký, l'historien que les Tchèques appellent le père de la nation. Palacký a passé sa vie à écrire l'histoire de son peuple, à une époque où beaucoup pensaient que ce peuple allait se fondre dans l'Empire. On lui doit une phrase restée célèbre, lancée à Vienne: nous étions là avant l'Autriche, nous y serons encore après elle. Derrière toi, sur la place, son monument de bronze, inauguré en 1912, le montre assis au milieu d'un tourbillon de figures... les années de souffrance et de réveil du pays.
Les statues du pont étaient l'œuvre de Josef Václav Myslbek, le grand sculpteur national. Quatre couples sortis des légendes tchèques: la princesse Libuše et son mari Přemysl, le barde Lumír et la Chanson, la guerrière Šárka et le chevalier Ctirad, et deux héros, Záboj et Slavoj. Myslbek y a travaillé de la fin des années 1880 jusqu'en 1897, et les Pragois traversaient la rivière sous le regard de ces géants.
Puis vient le 14 février 1945. Les bombes qui ont frappé Emmaüs touchent aussi le pont et ses abords, et des statues sont endommagées. Après la guerre, on décide de les mettre à l'abri, et en 1948, elles quittent la rivière pour monter sur le rocher de Vyšehrad, la colline des légendes. Tu les retrouveras là-haut, un peu plus tard, dans un parc.
Il y a quelque chose de juste dans ce déménagement: les héros de pierre sont rentrés chez eux. Maintenant, descends sur le quai et marche vers le sud, en remontant la Vltava vers le rocher qui se dresse au fond. Première halte: une petite maison ancienne, la dernière survivante d'un village de flotteurs de bois.
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3. Výtoň : la douane des flotteurs de Podskalí
Rašínovo nábřeží, 128 00 Praha 2, Czechia
Devant toi, coincée entre le quai et le viaduc du chemin de fer, une petite maison ancienne aux murs épais et au toit pentu, qui semble avoir été oubliée là par erreur. C'est l'ancienne douane de Výtoň, le dernier témoin d'un monde englouti: le village de Podskalí.
Podskalí veut dire sous le rocher, et c'était exactement ça: un faubourg de pêcheurs, de bateliers et surtout de flotteurs de bois, coincé entre Vyšehrad et la rivière. Pendant des siècles, le bois des forêts du sud de la Bohême descendait la Vltava en immenses radeaux de troncs liés entre eux. Arrivés ici, aux portes de la ville, les flotteurs payaient une taxe sur le bois, et c'est cette taxe qui a donné son nom à Výtoň. La maison elle-même remonte au moins au XVIe siècle.
Les gens de Podskalí avaient leur réputation: rudes, fiers, buveurs, avec leurs fêtes, leurs bagarres et leur argot. L'hiver, quand la Vltava gelait, ils découpaient la glace en gros blocs qu'ils vendaient aux brasseries et aux bouchers de la ville, qui les gardaient dans leurs caves jusqu'à l'été. Un frigo à l'échelle d'une capitale, alimenté à la scie et à la sueur.
Au début du XXe siècle, Prague décide de dompter sa rivière. On construit les grands quais de pierre pour protéger la ville des crues, et presque tout Podskalí est rasé: les maisons basses, les chantiers de bois, les ruelles. Seule la douane de Výtoň survit, et elle abrite aujourd'hui un petit musée consacré à ce monde disparu.
Le quai sur lequel tu marches porte le nom d'Alois Rašín, le premier ministre des Finances de la Tchécoslovaquie, mortellement blessé par balle en 1923... encore une histoire tchèque qui finit mal. Continue vers le sud, le long du quai, vers le pied du rocher: juste avant le tunnel, des façades vont soudain se mettre à briller comme des cristaux.
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4. Villa Kovařovic et Trojdům : le cubisme de Josef Chochol
Libušina 49/3, 128 00 Praha 2, Czechia
Regarde ces façades: elles ne sont pas plates, elles sont taillées. Des pignons en pointe, des fenêtres serties dans des cadres en biseau, des surfaces qui se cassent en triangles et en losanges, comme une pierre précieuse sous la lumière. Tu es devant la villa Kovařovic et, au bord du quai, le Trojdům, la maison triple, deux œuvres de l'architecte Josef Chochol.
Le cubisme est né à Paris, vers 1908, sur les toiles de Picasso et de Braque, qui cassaient les objets en facettes pour les montrer sous plusieurs angles à la fois. Les jeunes architectes pragois, qui suivent de très près la scène parisienne, se posent une question folle: et si l'on faisait la même chose avec un mur ? Entre 1911 et 1914, Prague devient le seul endroit au monde où le cubisme sort des tableaux pour devenir des maisons, des meubles, des lampes, des tasses.
Chochol construit ces deux bâtiments en 1912 et 1913. Le Trojdům réunit trois maisons sous une seule façade symétrique, comme un petit palais, avec son grand pignon central tourné vers la rivière. La villa, elle, pousse le jeu jusqu'au jardin: la clôture, le portail, le dessin des allées, tout suit la même géométrie cristalline. Même la grille semble taillée au burin.
Ce qui est fascinant, c'est que Chochol avait été l'élève d'Otto Wagner à Vienne, le grand maître de la ligne pure et de l'architecture moderne. Il rentre à Prague et fait exactement l'inverse: il remplit les façades d'arêtes, d'ombres et de tension. Comme si le bâtiment, au lieu de rester immobile, essayait de se mettre en mouvement.
Le rêve dure à peine trois ans. La Première Guerre mondiale arrête les chantiers, et après 1918, le cubisme se transforme en un style plus rond et plus décoratif, avant que l'avant-garde ne passe au fonctionnalisme. Ces quelques maisons sont donc les témoins rares d'un instant unique. Remonte maintenant la rue Libušina, puis prends la rue Vratislavova vers la colline: un immeuble d'angle t'attend, le plus audacieux de tous.
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5. L'immeuble cubiste de la rue Neklanova
Neklanova 98/30, 128 00 Praha 2, Czechia
Place-toi au coin de la rue et regarde cet immeuble d'angle: une corniche massive qui avance comme une proue, des encadrements de fenêtres qui jaillissent en pointes de diamant, et ce pilier taillé à facettes qui semble porter tout l'angle à lui seul. Beaucoup d'historiens de l'architecture le considèrent comme le chef-d'œuvre du cubisme pragois.
C'est encore Josef Chochol, en 1913 et 1914, juste avant que la guerre n'arrête tout. À la même époque, dans la Vieille-Ville, Josef Gočár achève la maison À la Vierge noire: Prague compte alors toute une bande de jeunes architectes, réunis en groupes et autour de revues, persuadés d'inventer l'architecture de l'avenir. Mais cette fois, Chochol ne construit pas une villa pour une famille aisée: c'est un immeuble de rapport, avec des appartements à louer. Autrement dit, l'avant-garde la plus radicale d'Europe s'installe dans un bâtiment ordinaire, pour des locataires ordinaires. Imagine rentrer des courses tous les soirs dans une sculpture.
Regarde comment la lumière travaille. Le matin et le soir, chaque arête projette une ombre différente, et la façade change littéralement de visage au fil de la journée. C'est tout le secret du cubisme architectural: le mur n'est plus une surface, c'est un relief vivant, presque un paysage minéral. Et à deux pas, le vrai rocher de Vyšehrad lui répond.
Maintenant, lis les plaques de rue autour de toi. Neklanova, Přemyslova, Libušina, Vratislavova... Tout ce quartier, construit au tournant du XXe siècle, a reçu les noms des princes et des héros, réels ou légendaires, des origines tchèques. Neklan est un prince des vieilles chroniques, dont on ne sait presque rien de sûr. Přemysl est le laboureur de la légende, et Libuše la princesse devineresse. Tu marches littéralement dans un livre de légendes.
Et c'est vers leur maison que nous montons maintenant. Prends la rue qui grimpe vers les remparts: au bout, une porte de brique s'ouvre dans la muraille, et sous tes pieds, la colline est creuse.
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6. Porte de Brique et casemates : le ventre du rocher
Vratislavova, 128 00 Praha 2, Czechia
Devant toi s'ouvre la porte de Brique, Cihelná brána, une porte massive en briques rouges et en pierre percée dans le rempart nord. Passe sous sa voûte: tu entres dans la citadelle de Vyšehrad... et, si tu le veux, dans ses entrailles.
Après la guerre de Trente Ans, les Habsbourg transforment le vieux rocher des princes en forteresse baroque, avec des bastions en étoile capables de résister aux canons. Cette porte appartient à cette ville militaire, remaniée au XVIIIe siècle. Pendant près de deux siècles, Vyšehrad n'est plus un lieu de prières ni de légendes, mais une caserne fermée, avec ses soldats, ses dépôts et ses sentinelles.
Et sous tes pieds, la forteresse est creuse. À l'intérieur des remparts court un réseau de casemates, de longs couloirs de briques voûtés où les soldats pouvaient circuler à l'abri, stocker la poudre et se replier en cas de siège. Au bout, la salle Gorlice, une immense salle souterraine, haute et sombre, où résonne le moindre pas. On y abrite aujourd'hui plusieurs statues baroques originales du pont Charles, remplacées sur le pont par des copies pour les protéger de la pollution et des intempéries.
Imagine la scène: des saints de pierre qui ont regardé passer la ville pendant des siècles, maintenant rangés dans le noir, au cœur d'une colline, comme des trésors cachés. C'est un peu le destin de Vyšehrad: on y met à l'abri ce que Prague a de plus précieux. Les statues de Myslbek, les saints du pont... et, tu vas le voir, les grands hommes de la nation.
À la fin du XIXe siècle, l'armée finit par abandonner le rocher, et les promeneurs remplacent les soldats. Mais la forteresse garde ses murs, et quand tu marches sur les remparts, tu marches sur des siècles de méfiance. Avance maintenant tout droit dans l'enceinte: derrière les tours sombres de l'église s'étend le cimetière le plus célèbre du pays.
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7. Cimetière de Vyšehrad et Slavín
Štulcova, 128 00 Praha 2, Czechia
Passe la grille et ralentis le pas: te voilà dans le cimetière de Vyšehrad, le Panthéon à ciel ouvert des Tchèques. Des arcades couvertes de mosaïques, des tombes qui sont de véritables sculptures, des bustes, des anges, et au fond, un grand tombeau commun couronné d'une figure ailée: le Slavín.
À l'origine, c'était le simple cimetière de la paroisse. Mais à partir de 1869, les patriotes tchèques décident d'en faire le lieu de repos des grandes figures de la nation. Le Slavín, dessiné par l'architecte Antonín Wiehl, est construit à la fin des années 1880 et au début des années 1890, pour accueillir ensemble ceux que le pays veut honorer. Sur sa façade, une inscription en tchèque dit: bien qu'ils soient morts, ils parlent encore.
Les noms donnent le vertige. Dans le Slavín reposent notamment Alfons Mucha, le peintre de Sarah Bernhardt, et Josef Václav Myslbek, le sculpteur des géants du pont Palacký. Antonín Dvořák a sa tombe sous les arcades, avec son buste. Bedřich Smetana repose tout près. Plus loin, la romancière Božena Němcová, le poète Jan Neruda, et Karel Čapek, l'écrivain qui a rendu célèbre le mot robot... un mot que lui avait soufflé son frère Josef.
Certaines tombes racontent les heures sombres. Karel Čapek, qui avait combattu le nazisme avec sa plume, meurt à Noël 1938, quelques mois après les accords de Munich. Et en mai 1939, sous l'occupation, une foule immense accompagne ici les restes du poète romantique Karel Hynek Mácha, ramenés de Litoměřice, une ville que l'Allemagne venait d'annexer. Un enterrement transformé en manifestation silencieuse.
Smetana, lui, avait déjà chanté ce rocher. En 1874, l'année où il devient sourd, il compose Vyšehrad, le premier poème symphonique de son cycle Ma patrie, qui s'ouvre sur deux harpes, comme le chant d'un barde antique. Il ne l'a jamais entendu jouer... Sors du cimetière côté église et fais le tour de la basilique: contre son flanc, trois blocs de pierre t'attendent.
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8. Basilique Saints-Pierre-et-Paul et colonne du diable
K Rotundě, 128 00 Praha 2, Czechia
Lève les yeux vers ces deux tours néogothiques, fines et sombres, qui piquent le ciel au-dessus du rocher: la basilique Saints-Pierre-et-Paul. Puis baisse-les vers le sol, tout près: trois gros tronçons de pierre couchés là, comme les morceaux d'une colonne cassée. C'est la colonne du diable.
Voici la légende. Un prêtre de Vyšehrad, un peu trop sûr de lui, aurait fait un pari avec le diable: si le diable lui rapportait une colonne de Rome avant la fin de la messe, l'âme du prêtre lui appartiendrait. Le diable file vers Rome et arrache une colonne d'une église. Mais saint Pierre, prévenu, le fait tomber trois fois dans la mer pour le retarder. Quand le diable arrive enfin, épuisé, la messe est déjà dite. Fou de rage, il jette la colonne, qui se brise en trois morceaux... ceux que tu as devant toi.
La vérité ? Personne ne sait vraiment d'où viennent ces pierres. Ce qui est sûr, c'est que l'église elle-même a une histoire presque aussi mouvementée. Elle est fondée vers 1070 par Vratislav II, le premier roi de Bohême, détruite, reconstruite en gothique, remaniée en baroque, puis reprend sa forme actuelle entre 1885 et 1887 sous la direction de l'architecte Josef Mocker. Les deux tours, elles, ne sont achevées qu'au début du XXe siècle.
À l'intérieur, une surprise: toute la nef est peinte de motifs Art nouveau, des lianes, des fleurs stylisées, des saints aux visages doux, réalisés au début du XXe siècle. Une église fondée au XIe siècle, habillée par la Belle Époque... C'est exactement l'esprit de Vyšehrad au XIXe siècle: on ne restaurait pas seulement le passé, on le réinventait pour en faire un symbole national.
Et c'est d'ailleurs pour cela que le cimetière que tu viens de quitter est collé à ses murs: les patriotes voulaient que leurs grands hommes reposent à côté de la plus vieille église des rois. Fais maintenant quelques pas vers la pelouse, de l'autre côté de l'église: des géants de pierre t'y attendent, et tu les connais déjà.
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9. Les géants de Myslbek : Libuše, Přemysl et les héros inventés
Štulcova, 128 00 Praha 2, Czechia
Sur la pelouse, les voilà: les quatre couples de géants de pierre que tu as imaginés tout à l'heure sur le pont Palacký. Libuše et Přemysl, Lumír et la Chanson, Ctirad et Šárka, Záboj et Slavoj, dressés comme sur une scène d'opéra, avec des gestes immenses et des regards lointains.
Commence par le couple le plus célèbre: la princesse Libuše et le laboureur Přemysl. Selon la légende rapportée par le chroniqueur Cosmas au début du XIIe siècle, quand les hommes du pays refusent d'obéir à une femme, Libuše leur désigne un mari. Ses envoyés suivent son cheval, qui les mène jusqu'à un paysan en train de labourer son champ. C'est Přemysl, et de ce mariage naît la dynastie des Přemyslides, qui régnera sur la Bohême jusqu'en 1306.
Juste à côté, Ctirad et Šárka racontent la guerre des jeunes filles: des guerrières révoltées, et Šárka qui se fait attacher à un arbre pour attirer le chevalier Ctirad dans un piège. Une légende ancienne, sombre et magnifique, qui a donné son nom à une vallée sauvage au nord de Prague.
Mais regarde maintenant Záboj et Slavoj, ou le barde Lumír. Ces héros sortent de manuscrits prétendument médiévaux, découverts en 1817 et 1818, qui donnaient aux Tchèques une poésie épique aussi ancienne que celle de leurs voisins. Tout le XIXe siècle tchèque s'en est nourri... sauf que c'étaient des faux. Dans les années 1880, des savants démontrent la supercherie, et l'un de ceux qui mènent ce combat est un jeune professeur, Tomáš Garrigue Masaryk. On le traite de traître à la nation. Lui répond qu'un peuple ne peut pas bâtir son avenir sur un mensonge. Trente ans plus tard, ce même Masaryk devient le premier président de la Tchécoslovaquie.
Et pourtant les statues sont toujours là, superbes, dressées pour des héros qui n'ont peut-être jamais existé. Prague a gardé les deux: la vérité des historiens et la beauté des légendes. Avance maintenant jusqu'au bord ouest du rempart, au-dessus de la rivière: c'est là que Libuše, dit-on, a vu Prague avant qu'elle n'existe.
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10. Bains de Libuše : la prophétie au-dessus de la Vltava
Vyšehradské sady, V Pevnosti, 128 00 Praha 2, Czechia
Approche-toi du parapet: sous tes pieds, la falaise plonge presque à pic vers la Vltava, et juste en contrebas s'accroche une ruine de pierre, un vieux poste de garde gothique qu'on appelle les Bains de Libuše. Devant toi, la rivière, les ponts, les toits... et tout au fond, sur sa colline, le château de Prague.
C'est ici qu'il faut raconter la plus belle des légendes. Un jour, dit-on, Libuše, debout sur ce rocher, entre en transe et prononce une prophétie: je vois une grande ville, dont la gloire touchera les étoiles. Elle envoie ses gens dans la forêt, où ils trouvent un homme en train de tailler le seuil d'une maison. Un seuil, en tchèque, se dit práh... et la ville s'appellera Praha.
La ruine sous tes pieds a sa propre légende, bien moins sage, et inventée bien plus tard. Libuše s'y serait baignée avec ses amants, et au matin, elle les aurait fait précipiter dans la rivière par une trappe, pour qu'aucun ne puisse raconter ses nuits. Les historiens, eux, n'y voient qu'une tour de guet du rempart médiéval... mais avoue que c'est moins drôle.
Car la vérité est plus nuancée. Les archéologues datent les premières fortifications de Vyšehrad du Xe siècle, alors que le château de Prague, en face, est plus ancien. Le rocher n'a sans doute jamais été la résidence d'une princesse fondatrice. Ce sont les chroniqueurs, puis les poètes et les peintres romantiques du XIXe siècle, qui ont installé Libuše sur ce promontoire, parce qu'un peuple sans État avait besoin d'un lieu pour ses origines. Smetana lui a même consacré un opéra, Libuše, qui a inauguré le Théâtre national en 1881.
Alors, mythe ou histoire ? À Vyšehrad, la question n'a jamais vraiment eu d'importance. Ce qui compte, c'est que chaque génération est montée ici pour regarder la ville et se demander d'où elle venait. Suis maintenant le rempart sud vers l'est, avec la vallée de Nusle à ta droite, jusqu'à une petite église ronde, la plus vieille du rocher.
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11. Rotonde Saint-Martin et porte Léopold
V Pevnosti, 128 00 Praha 2, Czechia
La voici: une petite église ronde, trapue, en pierre claire, coiffée d'un toit conique et d'une lanterne. La rotonde Saint-Martin a l'air presque modeste à côté des bastions qui l'entourent... et pourtant, c'est la doyenne de tout le rocher.
Elle a été construite dans la seconde moitié du XIe siècle, au temps de Vratislav II. C'est le plus ancien bâtiment conservé de Vyšehrad, et l'une des plus vieilles églises encore debout à Prague. Regarde la simplicité de l'ensemble: un cercle, une petite abside en demi-cercle, quelques fenêtres étroites. L'architecture romane, c'est l'art de tenir debout pendant neuf siècles avec presque rien.
Elle a pourtant failli disparaître. Pendant les siècles militaires de la forteresse, on s'en est servi comme entrepôt, et même comme dépôt de poudre... une idée qui fait frémir quand on pense à son âge. Elle a été restaurée à la fin du XIXe siècle, au moment où les Tchèques fouillaient leur passé pour y chercher des preuves de leur ancienneté, et elle a ainsi retrouvé sa fonction d'église.
Juste à côté, la porte Léopold, la plus élégante des portes de la citadelle, avec ses pilastres et son décor baroque. Elle date des années 1670 et porte le nom de l'empereur Léopold Ier, sous lequel Vyšehrad devient une vraie forteresse moderne. Le contraste est saisissant: d'un côté, la foi d'un petit royaume du XIe siècle; de l'autre, la puissance militaire d'un empire. Six siècles les séparent, et quelques mètres à peine.
Et un clin d'œil pour toi: saint Martin, à qui la rotonde est dédiée, est un saint bien français. C'est l'officier romain qui, selon la tradition, coupa son manteau en deux pour un pauvre aux portes d'Amiens, avant de devenir évêque de Tours. Passe maintenant la porte Léopold et continue sur le chemin pavé: la dernière porte, celle de Tábor, ferme notre balade.
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12. Porte de Tábor et vestiges de la Špička
V Pevnosti, 128 00 Praha 2, Czechia
Entre les deux portes, sur le côté du chemin, regarde ce pan de mur gothique isolé, avec ses pierres usées: c'est tout ce qui reste de la Špička, la pointe, une porte du XIVe siècle. Et un peu plus loin, voici la porte de Tábor, massive et grise, la porte extérieure de la citadelle. C'est par ici que nous quittons le rocher.
Vyšehrad veut dire le château d'en haut. Dans les années 1070, le prince Vratislav II, brouillé avec son propre frère, l'évêque de Prague, installe ici sa résidence, loin du château d'en face. Vers 1085, il devient le premier roi de Bohême. Pendant une génération, c'est ici, et non sur la colline du château, que bat le cœur du pouvoir.
Trois siècles plus tard, Charles IV, qui adore les symboles, entoure le rocher de murs gothiques, ceux de la Špička, et décide que le cortège de couronnement des rois de Bohême partira d'ici. Avant de traverser toute la ville jusqu'au château, le futur roi devait venir saluer le berceau légendaire des Přemyslides. Une façon de dire: je suis empereur, mais je suis d'abord l'héritier de Libuše.
Et puis tout s'effondre. En 1420, au début des guerres hussites, les Hussites battent l'armée royale au pied du rocher, prennent la forteresse et la détruisent presque entièrement, églises et palais compris. Pendant deux siècles, Vyšehrad n'est plus qu'un bourg de ruines et d'artisans. Il faudra la guerre de Trente Ans pour que les Habsbourg en refassent une citadelle, au milieu du XVIIe siècle, avec cette porte de Tábor parmi ses premiers ouvrages.
Te voilà au bout de la balade. Tu as traversé un millefeuille: des légendes inventées et des légendes anciennes, des pierres romanes, des murs gothiques, des bastions baroques, des façades cubistes et un cimetière où dorment ceux qui ont rêvé ce pays. La station de métro Vyšehrad est à quelques minutes, de l'autre côté de la porte. Mais avant de partir, retourne-toi une dernière fois vers les tours de la basilique... et souviens-toi: je vois une grande ville, dont la gloire touchera les étoiles.