Lisbonne médiévale : la Sé, le Castelo de São Jorge et les ruelles d'Alfama

Du théâtre romain d'Olisipo à la maison aux pointes de diamant : le siège de 1147, les corbeaux de saint Vincent, le panthéon jamais fini et le berceau du fado, au fil des collines de Lisbonne

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  1. 1. La Sé de Lisbonne et l'église de Santo António

    Largo da Sé, 1100-585 Lisboa, Portugal

    Plante-toi au milieu du Largo da Sé et regarde ce qui te fait face: deux tours carrées et crénelées, une rosace entre elles, et des murs si épais qu'on dirait un château plutôt qu'une cathédrale. Derrière toi, le tram jaune grince dans la courbe et frôle presque les passants. Bienvenue au cœur le plus ancien de Lisbonne.

    Cette forteresse de prière a été commencée juste après 1147, quand les chrétiens ont pris la ville aux musulmans. La tradition veut qu'elle ait été bâtie à l'emplacement de la grande mosquée, et les fouilles du cloître ont mis au jour des vestiges islamiques, mais aussi une rue de l'époque romaine. Le premier évêque n'était même pas portugais: c'était un croisé anglais, Gilbert de Hastings, resté sur place après la victoire.

    Les tremblements de terre n'ont jamais épargné ce bâtiment. Celui de 1755 a fait s'écrouler une partie du chœur, et l'incendie qui a suivi a dévoré l'intérieur. Au XXe siècle, le régime de Salazar a fait restaurer la cathédrale en arrachant presque tous les ajouts baroques, pour lui rendre un air de Moyen Âge pur et dur... un Moyen Âge en partie reconstitué, donc, et très politique.

    Maintenant, tourne-toi vers la petite église blanche juste à côté. C'est Santo António, et selon la tradition, c'est ici, dans la maison de ses parents, qu'est né vers 1195 un certain Fernando. Le monde entier le connaît sous le nom d'Antoine de Padoue, parce qu'il est mort en Italie, en 1231. Mais demande à un Lisboète: pour lui, Antoine est d'ici, point final. Dans la nuit du 12 au 13 juin, toute la ville fait la fête en son honneur, avec des sardines grillées, des guirlandes de papier, et des mariages collectifs que l'on surnomme les mariages de Santo António.

    Petit détail que les Lisboètes oublient volontiers: officiellement, le patron de la ville n'est pas Antoine, mais saint Vincent. On le retrouvera plus haut, avec ses corbeaux. Pour l'instant, contourne la cathédrale par la droite et monte la Rua Augusto Rosa: à quelques pas, sous les maisons, dort un théâtre romain.

  2. 2. Le Théâtre romain d'Olisipo

    Rua de São Mamede 3A, 1100 Lisboa, Portugal

    Approche-toi de la grille et regarde en contrebas: des gradins de pierre s'enfoncent dans la pente, coincés entre des immeubles d'habitation où du linge sèche aux fenêtres. Il y a deux mille ans, des milliers de spectateurs étaient assis exactement ici, le regard tourné vers le Tage.

    Lisbonne s'appelait alors Olisipo, et une légende, que les Lisboètes adorent, raconte qu'elle aurait été fondée par Ulysse en personne... Ulissipo, Olisipo, la ressemblance a suffi à des générations de poètes. Ce qui est sûr, c'est qu'à l'époque d'Auguste, la ville est devenue un municipe romain prospère, Felicitas Iulia Olisipo, et qu'elle s'est offert ce théâtre adossé à la colline, avec vue sur le fleuve.

    Une inscription retrouvée sur place raconte qu'en l'an 57, sous Néron, un notable nommé Caius Heius Primus a fait rénover à ses frais la scène et l'orchestre. Imagine la plaque: son nom gravé en grandes lettres, à la gloire de l'empereur... et un peu à la sienne. La pierre existe toujours, elle est exposée au musée, et c'est grâce à elle que l'on peut dater les travaux avec une telle précision.

    Puis le théâtre a disparu, enseveli sous les remblais et les maisons pendant plus de mille ans. C'est le séisme de 1755 qui l'a fait ressurgir: en déblayant et en reconstruisant le quartier, on est tombé sur les gradins, en 1798. Un architecte italien, Francesco Saverio Fabri, les a dessinés avec soin... puis tout a de nouveau été recouvert par les nouvelles constructions. Il a fallu attendre les années 1960 pour que les fouilles reprennent pour de bon, maison après maison.

    Garde cette image en tête pendant toute la balade: à Lisbonne, chaque catastrophe enterre une ville et en déterre une autre. Maintenant, continue à monter vers l'est par la Rua do Limoeiro, en suivant les rails du tram: dans trois minutes, la ville entière va s'ouvrir sous tes pieds.

  3. 3. Miradouro de Santa Luzia et Largo das Portas do Sol

    Largo de Santa Luzia, 1100-487 Lisboa, Portugal

    Avance jusqu'à la balustrade, sous la pergola couverte de bougainvilliers, et laisse ton regard tomber: des toits de tuiles orange en cascade, des clochers blancs, et tout au fond le Tage, si large qu'on appelle cette partie de l'estuaire la mer de Paille. Sur le mur de l'église, derrière toi, de grands panneaux d'azulejos bleus attendent qu'on les lise.

    L'un d'eux montre la Praça do Comércio telle qu'elle était avant 1755, avec le palais royal au bord de l'eau, un palais qui n'existe plus. Un autre raconte une bataille: des chevaliers chrétiens à l'assaut des murailles du château, en 1147. C'est le récit fondateur du Portugal, et tu vas marcher dans ses traces pendant toute la balade.

    Fais maintenant quelques pas jusqu'au Largo das Portas do Sol. Le nom vient d'une porte de l'ancienne muraille maure, tournée vers l'est, vers le soleil levant. Sur la place se dresse saint Vincent, le vrai patron de Lisbonne, une petite barque dans les mains. La légende dit qu'en 1173, quand ses reliques furent ramenées par la mer depuis le cap Saint-Vincent, au sud du pays, deux corbeaux ont escorté le bateau pendant toute la traversée.

    Les corbeaux sont restés: la nef et ses deux oiseaux forment le blason de la ville, et tu les retrouveras partout, jusque sur les réverbères et les bornes des trottoirs. D'ici, repère aussi les grandes silhouettes blanches à l'horizon: la façade et les tours de São Vicente de Fora, puis, plus loin, l'énorme coupole de Santa Engrácia. On ira les voir de près tout à l'heure, après le château.

    Mais d'abord, il faut grimper. Prends la Travessa de Santa Luzia, juste derrière l'église, et suis les panneaux du castelo: la montée est raide, les pavés de calcaire glissent, surtout après la pluie... mais au sommet t'attendent les murailles qui ont résisté près de quatre mois aux croisés.

  4. 4. Castelo de São Jorge : le siège de 1147

    Rua de Santa Cruz do Castelo, 1100-129 Lisboa, Portugal

    Passe sous la porte fortifiée et marche jusqu'aux remparts: à tes pieds, toute la Baixa, le Tage, le grand pont rouge au loin, et des paons qui déambulent entre les pins comme s'ils étaient les vrais propriétaires des lieux. Cette colline est le point le plus évident à défendre de toute la ville... et tout le monde l'a compris bien avant toi.

    Avant les murailles actuelles, il y a eu ici des habitants de l'âge du fer, des Romains, des Wisigoths, puis les musulmans, qui ont tenu la ville pendant plus de quatre siècles et ont fait de ce sommet leur citadelle, l'alcáçova. Al-Ushbuna, comme ils l'appelaient, était une ville prospère, avec ses jardins, ses bains et ses mosquées.

    En juin 1147, une flotte de croisés venus d'Angleterre, de Flandre et de Rhénanie fait escale à Porto, en route pour la Terre sainte. Le premier roi du Portugal, Afonso Henriques, les convainc de l'aider à prendre la ville, en échange du butin. Le siège commence début juillet et dure jusqu'à la fin octobre: tours d'assaut, mines sous les murs, famine dans la ville. Un prêtre croisé l'a raconté dans une chronique latine, et ce n'est pas une épopée glorieuse: on y lit la faim, la peur, et le pillage qui suit la reddition, malgré les termes négociés.

    Et puis il y a la légende. Un chevalier, Martim Moniz, aurait vu une porte du château s'entrouvrir et se serait jeté dans l'embrasure pour l'empêcher de se refermer, au prix de sa vie. Aucun texte de l'époque ne le cite, mais Lisbonne lui a donné une porte du château et une grande place en contrebas.

    Le nom de São Jorge, lui, arrive plus tard, à la fin du XIVe siècle, quand le roi João Ier épouse une princesse anglaise, Philippa de Lancastre, et place le château sous la protection de saint Georges, le saint des Anglais. Quant aux créneaux impeccables que tu vois, ils datent en bonne partie des grands travaux de 1940, sous Salazar, qui voulait un château de carte postale pour célébrer la nation. Sors maintenant vers le petit quartier qui vit à l'intérieur même de l'enceinte, à deux pas.

  5. 5. Santa Cruz do Castelo : le village dans les murailles

    Largo de Santa Cruz do Castelo, 1100 Lisboa, Portugal

    Écoute un instant: des enfants qui jouent, une radio, un chat qui saute d'un rebord de fenêtre. Tu es pourtant toujours à l'intérieur des murailles du château, dans Santa Cruz do Castelo, un minuscule quartier de ruelles pavées où des gens vivent, font sécher leur linge et rentrent leurs courses, à quelques mètres des files de visiteurs.

    Ce quartier est l'ancienne ville haute, la partie de la citadelle où vivaient la cour et ceux qui la servaient. Au Moyen Âge, c'est ici que battait le cœur politique du royaume: les rois résidaient dans le palais de l'alcáçova, et ce n'est qu'au début du XVIe siècle que Manuel Ier est descendu s'installer au bord du Tage, dans un palais neuf, plus proche des navires et des richesses de l'Inde.

    Après 1147, les vainqueurs ont fait un choix lourd de sens: les musulmans restés à Lisbonne ont dû quitter l'intérieur des murs et s'installer sur le versant nord de la colline, hors de l'enceinte. Ce quartier imposé porte encore leur nom: la Mouraria. Les juifs, eux, vivaient dans leurs propres quartiers, les judiarias. La ville chrétienne s'est construite en repoussant les autres vers ses marges.

    Regarde la petite église de Santa Cruz do Castelo, sur sa placette. La tradition dit qu'elle s'élève à l'emplacement d'une mosquée, et elle a été reconstruite après le séisme de 1755. Et derrière les remparts voisins, les archéologues ont mis au jour des maisons de l'époque islamique, mais aussi des traces d'habitat de l'âge du fer, vieilles d'environ deux mille sept cents ans. Sous ces pavés tranquilles, la colline empile presque trois millénaires de vie.

    Prends le temps de te perdre une minute dans ces ruelles: c'est sans doute l'endroit le plus calme de toute la colline. Puis ressors de l'enceinte et descends vers l'est par la Calçada do Menino Deus, avant de remonter la Rua de São Vicente. C'est une marche d'environ cinq cents mètres, qui descend puis remonte, vers le monastère que le premier roi a fondé pour les croisés morts au siège.

  6. 6. Mosteiro de São Vicente de Fora

    Largo de São Vicente, 1100 Lisboa, Portugal

    Te voilà devant une façade immense et sévère, blanche, flanquée de deux tours, au sommet d'un large escalier. Le tram passe en contrebas, et les mardis et samedis, les marchands de la Feira da Ladra, la foire de la voleuse, étalent leur bric-à-brac sur le Campo de Santa Clara tout proche. Et pourtant, ce monastère est né d'un cimetière.

    Pendant le siège de 1147, Afonso Henriques avait fait un vœu. Après la victoire, il a fondé ici, hors des murs, d'où le nom de São Vicente de Fora, une église pour accueillir les tombes de croisés tombés au combat, venus surtout d'Allemagne et de Flandre. Selon la tradition, les Anglais ont eu leur propre lieu de sépulture de l'autre côté de la ville, là où se trouve aujourd'hui l'église des Mártires, au Chiado.

    Le bâtiment que tu vois n'a pourtant plus rien de médiéval. Il a été reconstruit à partir de 1582, à l'époque où Philippe II d'Espagne était aussi roi du Portugal. Grand, rigoureux, presque froid: c'est l'architecture d'un pouvoir qui veut impressionner. À l'intérieur, les cloîtres sont tapissés d'azulejos, et l'on y trouve même une série de panneaux du XVIIIe siècle illustrant les Fables de La Fontaine... des animaux qui parlent français, en bleu et blanc, au cœur de Lisbonne.

    Une autre salle garde un silence particulier: le panthéon de la dynastie de Bragance, où reposent les rois et les reines du Portugal des derniers siècles. Parmi eux, Carlos Ier et son fils aîné Luís Filipe, assassinés ensemble le 1er février 1908 sur la Praça do Comércio. La monarchie ne leur a survécu que deux ans.

    Avant de repartir, retourne-toi sur le parvis: la vue file droit vers le Tage, par-dessus les toits. Puis longe le Campo de Santa Clara vers l'est: au bout, une coupole blanche gigantesque t'attend, celle d'une église qui a mis près de trois siècles à être terminée.

  7. 7. Panteão Nacional : les travaux de Santa Engrácia

    Campo de Santa Clara, 1100 Lisboa, Portugal

    Lève les yeux vers cette coupole blanche, énorme, posée sur une église en forme de croix grecque, toute habillée de marbre. On la repère depuis le fleuve et depuis presque tous les belvédères de la ville. Les Lisboètes l'aiment beaucoup... et s'en moquent un peu.

    Car en portugais, quand un chantier n'en finit pas, on dit que ce sont des obras de Santa Engrácia, des travaux de Santa Engrácia. La construction de cette église a commencé en 1682. La coupole n'a été achevée qu'en 1966, sous la dictature, qui tenait à inaugurer enfin le monument. Presque trois siècles de chantier, pour une église qu'aucun de ses premiers bâtisseurs n'a vue terminée.

    La légende, elle, cherche un coupable. En 1630, l'ancienne église qui se dressait ici fut profanée et des objets sacrés volés. On accusa un jeune homme d'origine juive, un nouveau chrétien, Simão Pires Solis, qui fut exécuté. Il aurait juré, avant de mourir, que l'église ne serait jamais terminée, aussi sûr qu'il était innocent. Ce n'est qu'une légende... mais elle dit beaucoup sur la manière dont on traitait alors les nouveaux chrétiens.

    Depuis 1916, l'édifice est désigné comme Panthéon national, un rôle qu'il n'a pu remplir qu'après 1966. On y honore Vasco da Gama, Camões ou Henri le Navigateur par des cénotaphes, des tombeaux vides, et l'on y a inhumé des écrivains, des présidents... et des figures populaires. En 2001, la chanteuse Amália Rodrigues, la reine du fado, y a été transférée. En 2015, ce fut le tour du footballeur Eusébio. Le Portugal réunit ses navigateurs, ses poètes, sa voix et son buteur sous la même coupole.

    Amália nous ramène justement là où l'on va: dans les ruelles d'Alfama, où le fado est chez lui. Descends vers le sud-ouest par les rues et les escaliers en pente, jusqu'à l'église de Santo Estêvão: un peu moins d'un demi-kilomètre de descente, attention aux pavés.

  8. 8. Beco do Carneiro et Santo Estêvão : le labyrinthe d'Alfama

    Beco do Carneiro, 1100 Lisboa, Portugal

    Glisse-toi dans le Beco do Carneiro, cette ruelle en escalier si étroite que tu peux presque toucher les deux murs en écartant les bras. Au-dessus de ta tête, du linge passe d'une fenêtre à l'autre, entre des pots de géraniums et une cage à oiseau. Bienvenue dans la vraie Alfama, celle qu'aucun architecte n'a jamais dessinée.

    Le nom d'Alfama viendrait de l'arabe al-hamma, qui évoque des sources chaudes ou des bains. Et c'est bien l'eau qui a fait ce quartier: des sources, des fontaines, des lavoirs, au pied de la colline. Le tracé que tu parcours, avec ses impasses, ses coudes et ses escaliers, est hérité de la ville musulmane et médiévale. On ne traverse pas Alfama, on s'y égare, et c'est très bien comme ça.

    Pourquoi ce labyrinthe a-t-il survécu, alors que la Baixa, en bas, a été rasée en 1755 ? Une partie de la réponse est sous tes pieds: Alfama repose sur un sol rocheux, bien plus solide que les terrains gorgés d'eau de la vallée. Les maisons ont souffert, beaucoup ont été réparées ou rebâties, mais le plan des rues est resté. Ce que le séisme a épargné ici, c'est la forme même de la ville ancienne.

    En haut du beco, l'église baroque de Santo Estêvão veille sur son petit belvédère. Le soir, depuis ces escaliers, il arrive qu'on entende une guitare portugaise s'échapper d'une fenêtre ouverte. Ici, le fado n'est pas d'abord un spectacle: c'est une affaire de voisinage, de deuils et de nostalgies partagés entre des murs si serrés que personne n'ignore rien de personne.

    Et puis il y a les fêtes de juin, quand ces ruelles se couvrent de guirlandes en papier et que l'odeur des sardines grillées monte de chaque recoin. Descends maintenant le beco jusqu'en bas, vers le Largo do Chafariz de Dentro: une fontaine, un musée, et toute l'histoire du chant de Lisbonne.

  9. 9. Largo do Chafariz de Dentro et Museu do Fado

    Largo do Chafariz de Dentro 1, 1100-139 Lisboa, Portugal

    Te voici sur une petite place ouverte, au bas d'Alfama, avec une fontaine de pierre adossée à un mur et, juste à côté, le bâtiment du Museu do Fado. Avant les remblais du XIXe siècle, la rive du Tage était bien plus proche d'ici, et les femmes du quartier venaient remplir leurs cruches à cette fontaine.

    Chafariz de Dentro veut dire la fontaine du dedans: elle se trouvait à l'intérieur de la muraille construite au XIVe siècle par le roi Fernando, alors qu'une autre fontaine, celle du dehors, coulait au-delà. C'était l'un des points d'eau vitaux de la ville basse, un lieu de bavardages, de disputes et de rendez-vous. Le musée voisin occupe d'ailleurs une ancienne station de pompage des eaux.

    Le fado est né dans ces quartiers populaires, au début du XIXe siècle, entre Alfama, la Mouraria et les quais: une chanson de marins, de tavernes, de femmes et de saudade, ce mot intraduisible qui mêle le manque, la mélancolie et une forme de douceur. Sa première légende s'appelle Maria Severa, une chanteuse de la Mouraria morte en 1846, à vingt-six ans, dont la liaison avec un comte a fait scandale.

    Sous la dictature, le régime a tenté de domestiquer le fado, en censurant les paroles et en encadrant les chanteurs, tout en l'utilisant comme vitrine nationale. Puis Amália Rodrigues l'a porté sur les scènes du monde entier. Depuis 2011, le fado est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO. Et sa voix reste celle de la guitare portugaise, avec ses douze cordes et sa caisse en forme de poire, qui pleure et répond au chanteur.

    Si tu repasses ici le soir, tends l'oreille: dans les maisons de fado du quartier, quand la lumière baisse, on demande le silence, et tout le monde se tait, même les serveurs. Maintenant, repars vers l'ouest par la Rua de São Pedro, la vieille rue commerçante d'Alfama, puis grimpe à droite jusqu'au Largo de São Miguel et son église.

  10. 10. Igreja de São Miguel et les marchas d'Alfama

    Largo de São Miguel, 1100 Lisboa, Portugal

    Arrête-toi sur le Largo de São Miguel, une placette en pente avec quelques bancs, et une façade d'église toute simple, blanche, presque discrète. Rien ne prépare à ce qu'il y a derrière la porte quand elle est ouverte: un intérieur couvert de bois sculpté et doré, qui brille dans la pénombre comme un coffre à bijoux.

    La paroisse de São Miguel est l'une des plus anciennes de Lisbonne: elle remonte au XIIe siècle, aux premières décennies de la ville chrétienne. L'église actuelle a été reconstruite au XVIIe siècle, puis restaurée après le séisme de 1755, qui l'avait sérieusement endommagée. Ce qui frappe, c'est cet art typiquement portugais de la talha dourada, le bois doré, que l'or du Brésil allait porter à son sommet au XVIIIe siècle.

    Mais le vrai trésor de cette place se découvre en juin. Pour les fêtes de Santo António, le Largo devient un arraial: guirlandes, tables de bois, sardines sur le gril, vin servi au comptoir et musique jusqu'à l'aube. Et le quartier prépare sa marcha, un défilé costumé de danseurs et de chanteurs qui, dans la nuit du 12 juin, descend l'Avenida da Liberdade en concurrence avec les autres quartiers de la ville.

    Ces marchas populares ont été lancées en 1932, et le régime de Salazar les a vite adoptées: un folklore joyeux, encadré, qui célébrait les quartiers pauvres sans parler de leur pauvreté. Aujourd'hui, la compétition est prise très au sérieux. Les répétitions durent des mois, les costumes sont cousus dans les associations locales, et Alfama a souvent remporté le concours. Perdre contre le quartier voisin, ici, c'est une blessure qui se raconte pendant un an.

    Ce sont ces liens de voisinage qui font tenir Alfama, alors que la flambée des loyers et des locations touristiques a vidé beaucoup de maisons de leurs habitants. Pour la dernière étape, descends vers l'ouest par le Largo de São Rafael, où se dresse encore une tour de l'ancienne muraille maure, puis rejoins le fleuve et la Rua dos Bacalhoeiros: tu arriveras face à une façade hérissée de pointes de diamant.

  11. 11. Casa dos Bicos et l'olivier de Saramago

    Rua dos Bacalhoeiros 10, 1100-135 Lisboa, Portugal

    Passe la main, si tu veux, sur ces pierres taillées en pointe, des centaines de petites pyramides alignées qui couvrent toute la façade. Devant la porte, un olivier pousse dans un carré de terre, avec une inscription gravée sur une pierre à son pied. Tu es au bord de la Baixa, à deux pas du fleuve, devant la Casa dos Bicos, la maison des pointes.

    Elle a été construite en 1523 pour Brás de Albuquerque, le fils d'Afonso de Albuquerque, le redoutable gouverneur de l'Inde portugaise, conquérant de Goa et de Malacca. Les pointes de diamant viennent d'Italie, où cette mode décorait déjà les palais de la Renaissance. Ici, c'était une façon de montrer, face au port, la richesse d'une famille liée aux routes de l'Orient.

    Le 1er novembre 1755, le séisme a détruit les deux étages supérieurs. Pendant plus de deux siècles, la maison est restée tronquée, réduite à ses niveaux inférieurs et utilisée notamment comme entrepôt, dans cette rue des marchands de morue, la Rua dos Bacalhoeiros. Elle n'a retrouvé sa hauteur qu'au début des années 1980, d'après des gravures anciennes. Et en creusant, on a découvert dessous des bassins romains de salaison du poisson et un pan de la vieille muraille de la ville.

    Depuis 2012, la Casa dos Bicos abrite la Fondation José Saramago, le seul écrivain de langue portugaise à avoir reçu le prix Nobel de littérature, en 1998. Saramago est mort en 2010, et ses cendres reposent ici, au pied de cet olivier venu de son village natal, Azinhaga. La phrase gravée sur la pierre est la dernière de son roman Le Dieu manchot: en substance, il n'est pas monté vers les étoiles, puisqu'il appartenait à la terre.

    Tu viens de traverser plus de deux mille ans en quelques kilomètres: un théâtre romain, une citadelle maure, un siège, des saints, des rois, des voix de fado. Sur ce chemin, Lisbonne t'a montré ce qu'elle fait de mieux: se relever, et garder la mémoire. Le fleuve est juste devant toi... prends le temps d'aller t'y asseoir un moment.