Barcelone, du Born à la Barceloneta : sur les pas du jeune Picasso jusqu'à la mer

De la taverne des Quatre Gats au musée Picasso, de l'école de la Llotja aux cubes rouillés de la plage : la Barcelone où un adolescent de Málaga est devenu peintre, et le quartier de pêcheurs né d'une forteresse

Barcelona · 12 stops · 28 min audio · Generated

  1. 1. Els Quatre Gats : la taverne de la première exposition de Picasso

    Carrer de Montsió 3 bis, 08002 Barcelona, Spain

    Colle ton nez à la vitre de cette façade de brique aux arcs gothiques, dans la petite rue de Montsió: boiseries sombres, carreaux colorés, lampes en fer forgé, et au fond, un grand tableau de deux hommes pédalant sur un tandem. Tu es devant Els Quatre Gats, la taverne qui a servi de salon, de galerie et de cantine à toute la bohème de Barcelone autour de 1900. Le bâtiment, la Casa Martí, est l'une des premières œuvres de l'architecte Josep Puig i Cadafalch.

    Le nom est une blague. En catalan, quatre gats, quatre chats, ça veut dire qu'il n'y a pas un chat, trois pelés et un tondu. Le patron, Pere Romeu, avait vécu à Paris et fréquenté le cabaret du Chat Noir à Montmartre. Il voulait la même chose ici: de la bière, des ombres chinoises, des marionnettes, de la musique et des disputes sur l'art jusqu'à pas d'heure. Le peintre Ramon Casas, riche et généreux, était l'un des piliers de l'aventure, et c'est lui qui s'est peint avec Romeu sur ce fameux tandem. L'original est au musée national de Catalogne; ici, c'est une copie.

    Et puis il y a ce gamin venu de Málaga... Pablo Ruiz Picasso, dix-huit ans, qui traîne ici avec ses amis, dessine les habitués et conçoit même la couverture du menu. En février 1900, la taverne lui offre sa toute première exposition personnelle: des dizaines de portraits de ses copains, au fusain et à l'aquarelle, accrochés aux murs sans cadre. Beaucoup y ont vu une réponse à peine voilée aux portraits de Ramon Casas, la grande vedette du moment. Le gamin n'avait peur de personne.

    La fête n'a pas duré. Ouverte en 1897, la taverne ferme en 1903, les comptes ne suivaient pas. Picasso, lui, partait déjà pour Paris, où il allait bousculer à peu près tout ce que tu sais de l'art du vingtième siècle. Le lieu a connu bien d'autres vies avant que la taverne ne rouvre, des décennies plus tard, sous son vieux nom et dans un décor reconstitué.

    On raconte que le jeune Picasso réglait parfois ses consommations avec des dessins... Personne ne peut le prouver, mais ici, tout le monde aime y croire. Maintenant, rejoins la Via Laietana, traverse-la, et remonte vers le Carrer de Sant Pere Més Alt: à deux minutes t'attend une salle de concert qui ressemble à un jardin en pleine floraison.

  2. 2. Palau de la Música Catalana : le palais du chant

    Carrer del Palau de la Música 4-6, 08003 Barcelona, Spain

    Arrête-toi au coin de la rue et lève les yeux: des colonnes couvertes de mosaïques de fleurs, des bustes de compositeurs qui te toisent depuis le balcon, et jaillissant de l'angle du bâtiment, un énorme groupe sculpté où saint Georges domine une foule de gens du peuple, une jeune fille au centre. Ce groupe s'appelle La Chanson populaire catalane, signé Miquel Blay. Bienvenue au Palau de la Música Catalana.

    Il a été construit entre 1905 et 1908 pour l'Orfeó Català, une chorale fondée en 1891 par Lluís Millet et Amadeu Vives. Ce n'était pas l'opéra des riches, ça, c'était le Liceu, sur la Rambla. Ici, c'était le palais du chant choral, des employés, des artisans, de la petite bourgeoisie qui répétait le soir après le travail. L'architecte, Lluís Domènech i Montaner, avait une parcelle minuscule, coincée entre des ruelles. Il en a fait une boîte à lumière.

    À l'intérieur, si tu as un jour la chance d'y entrer, le plafond est une immense verrière qui pend vers la salle comme une goutte de soleil, dorée au centre, bleue sur les bords. Les murs latéraux sont presque entièrement en vitraux. Les Barcelonais aiment dire que c'est la seule salle de concert d'Europe éclairée par la lumière du jour. Au fond de la scène, dix-huit muses sortent du mur: le haut de leur corps est sculpté en relief, le bas est une mosaïque, et chacune joue d'un instrument différent.

    Le goût a tourné vite. Quelques décennies après l'inauguration, le modernisme passait pour un excès un peu honteux, et bien des bâtiments de cette époque ont été défigurés ou démolis. Le Palau a survécu, a été restauré puis agrandi, et l'UNESCO l'a inscrit au patrimoine mondial en 1997, avec l'Hospital de Sant Pau du même architecte.

    Regarde bien les colonnes du balcon: leurs mosaïques florales ne se répètent pas d'une colonne à l'autre... comme si la façade, elle aussi, devait chanter à plusieurs voix. Maintenant, redescends vers l'Avinguda de Francesc Cambó, en direction de la mer: un marché t'attend sous un toit qui ondule comme une vague de couleurs.

  3. 3. Mercat de Santa Caterina : le toit en vague de couleurs

    Avinguda de Francesc Cambó 16, 08003 Barcelona, Spain

    Recule de quelques pas et regarde le toit: une grande vague ondulée, couverte de milliers de tuiles hexagonales en céramique, rouges, orange, vertes, jaunes, comme si une corbeille de fruits géante s'était renversée sur le quartier. Sous cette vague, le Mercat de Santa Caterina vend depuis le dix-neuvième siècle son poisson, ses olives et ses jambons.

    Le nom vient d'un couvent dominicain, Santa Caterina, qui se dressait ici depuis le Moyen Âge. En 1835, pendant des émeutes anticléricales, il est incendié, puis démoli. Sur le terrain libéré, la ville ouvre en 1848 un marché couvert, souvent présenté comme le premier de Barcelone. Pendant un siècle et demi, les grands-mères du quartier de Sant Pere y ont fait leurs courses sous une halle sage et sans histoire.

    Et puis, au tournant des années 2000, la ville confie la rénovation au couple d'architectes Enric Miralles et Benedetta Tagliabue. Ils gardent les vieux murs, et posent dessus ce toit fou, achevé en 2005. Ses tuiles, plus de trois cent mille, forment vues du ciel une mosaïque pixellisée inspirée des fruits et légumes des étals juste en dessous. Une manière de rendre au quartier ce que Gaudí avait donné à la ville: la couleur, la céramique, la joie.

    Miralles n'a jamais vu son marché terminé. Il est mort en 2000, à quarante-cinq ans, d'une tumeur au cerveau, et c'est Benedetta Tagliabue qui a mené le chantier jusqu'au bout. Pendant les travaux, on a retrouvé sous le sol les fondations du couvent médiéval et des traces bien plus anciennes; une partie de ces vestiges reste visible à l'intérieur du marché.

    Un conseil de Barcelonais: regarde aussi les gens, pas seulement le toit. Ici, les habitués font leurs courses à côté des visiteurs qui photographient le plafond, et chacun garde son calme... enfin, presque. Maintenant, faufile-toi vers le sud par les ruelles jusqu'au Carrer de Montcada, la rue la plus aristocratique du Moyen Âge, où vit aujourd'hui la plus grande collection des années de jeunesse de Picasso.

  4. 4. Museu Picasso et Carrer de Montcada : les palais des marchands

    Carrer de Montcada 15-23, 08003 Barcelona, Spain

    Avance dans le Carrer de Montcada, étroit, ombragé, presque solennel, et observe ces façades de pierre, ces grands portails qui s'ouvrent sur des cours intérieures avec leurs escaliers à ciel ouvert. Au Moyen Âge, c'était l'adresse la plus chic de Barcelone: les marchands enrichis par le commerce méditerranéen y bâtissaient leurs palais, à deux pas du port. Cinq de ces palais forment aujourd'hui le Museu Picasso.

    Le musée ouvre en 1963, dans le Palau Aguilar. Et il ne s'affichait même pas sous ce nom au départ... Sous Franco, le nom d'un peintre exilé, communiste, auteur de Guernica, était difficile à graver sur une façade. On parlait donc plutôt de la collection Sabartés, du nom de Jaume Sabartés, ami de jeunesse et secrétaire de Picasso, qui avait offert sa propre collection à la ville.

    Ce qui rend ce musée unique, c'est la jeunesse qu'il raconte. Tu y vois les dessins d'un enfant, les études académiques d'un adolescent, la Première Communion peinte à quatorze ans, puis les années bleues et l'envol du jeune homme. En 1968, Picasso lui-même offre la série des Ménines: cinquante-huit œuvres où il démonte et remonte Velázquez, toile après toile. En 1970, il fait don d'un énorme ensemble d'œuvres de jeunesse que sa famille gardait à Barcelone.

    Le paradoxe, c'est que Picasso n'a jamais visité son musée. Il avait refusé de remettre les pieds en Espagne tant que Franco serait au pouvoir, et il est mort en 1973, deux ans avant le dictateur. Il a offert à Barcelone son adolescence entière, sans jamais pouvoir la revoir accrochée dans ces palais.

    Avant de repartir, jette un œil dans l'une des cours ouvertes de la rue: les escaliers de pierre qui montent vers l'étage noble sont ceux que gravissaient les marchands du quatorzième siècle, sans doute avec la même lenteur que toi après un bon déjeuner. Puis continue tout droit jusqu'au bout de la rue: devant toi, sur le Passeig del Born, se dresse la plus belle église gothique de la ville.

  5. 5. Santa Maria del Mar et Fossar de les Moreres : la cathédrale des porteurs

    Plaça de Santa Maria 1, 08003 Barcelona, Spain

    Tourne-toi vers ce haut mur de pierre dorée, presque nu, percé d'une grande rosace: Santa Maria del Mar, l'église des marins, des pêcheurs et des porteurs du port. Et juste à côté, contre le flanc de l'église, une petite place en pente avec un long mur courbe et une haute torche de métal où brûle une flamme: le Fossar de les Moreres.

    L'église a été bâtie en à peine cinquante-cinq ans, de 1329 à 1383, un record pour un édifice de cette taille. D'où une unité de style rare: du gothique catalan pur, avec de fines colonnes octogonales très espacées qui donnent à la nef une impression de vide immense. Et ce sont les gens du quartier qui l'ont portée. Les bastaixos, les portefaix du port, ont transporté sur leur dos des blocs de pierre depuis les carrières de Montjuïc. Cherche-les sur les portes de bronze: de petits hommes courbés sous leur charge.

    En juillet 1936, au début de la guerre civile, l'église a été incendiée et a brûlé pendant des jours. Presque tout le décor baroque a disparu. Paradoxe: c'est ce vide qui donne aujourd'hui à l'intérieur sa lumière et son dépouillement, ce gothique nu que tant de visiteurs trouvent étonnamment moderne.

    Sur la petite place, le Fossar de les Moreres, le cimetière des mûriers, on a enterré des défenseurs de la ville morts pendant le siège de 1714, à la fin de la guerre de Succession d'Espagne. Un vers du poète Frederic Soler, gravé sur la pierre, affirme qu'en ce cimetière on n'enterre aucun traître. Chaque 11 septembre, fête nationale de la Catalogne, des milliers de personnes viennent y déposer des fleurs.

    Et si un jour tu lis La Cathédrale de la mer d'Ildefonso Falcones, tu reconnaîtras tout: les porteurs, les pierres, un quartier qui bâtit sa propre église. Maintenant, longe l'église vers la mer jusqu'au Pla de Palau: sous les arcades qui te font face, un homme revenu riche des Amériques s'est fait construire un palais rempli de symboles.

  6. 6. Porxos d'en Xifré : le palais du marchand des Amériques

    Passeig d'Isabel II 14, 08003 Barcelona, Spain

    Glisse-toi sous ces arcades néoclassiques et lève la tête vers les médaillons de terre cuite au-dessus des arcs: des visages barbus de navigateurs et de conquistadors, des allégories du commerce, de l'industrie et des continents. Tu es sous les Porxos d'en Xifré, les portiques de Xifré, un grand ensemble d'immeubles à arcades élevé entre 1836 et 1840.

    Josep Xifré i Casas est né en 1777 à Arenys de Mar, un village de la côte au nord de la ville. Parti jeune pour les Amériques, il a fait fortune dans le commerce à La Havane, puis à New York, et il est revenu immensément riche. Avec cet immeuble, il voulait montrer à toute la ville ce que l'Amérique avait rapporté à Barcelone. Sur la façade, on reconnaît notamment Christophe Colomb, Hernán Cortés ou Francisco Pizarro.

    Regarde de plus près les détails. Beaucoup de Barcelonais y lisent des symboles maçonniques, des outils, des figures géométriques, et la légende d'un palais franc-maçon au bord du port a la vie dure. Xifré, lui, n'a jamais rien confirmé... ce qui, bien sûr, n'a fait qu'entretenir le mystère.

    Sous les arcades, un restaurant ouvert en 1836, le Set Portes, les sept portes, sert toujours son riz au milieu des boiseries et des vieux miroirs, l'un des plus anciens de la ville. Et à deux pas d'ici, en 1895, une famille débarque de La Corogne: le père, José Ruiz Blasco, vient enseigner le dessin à l'école d'art voisine. Avec lui, sa femme, sa fille et un garçon de treize ans aux yeux noirs. Ils s'installent dans ces rues, entre le port et la Llotja.

    Pour ce gamin, les quais, les bateaux, les marchands et les porteurs deviennent le premier décor de sa vie d'artiste. Maintenant, traverse le Pla de Palau vers l'ouest: le grand bâtiment néoclassique qui te fait face, c'est La Llotja, l'école où cet adolescent de Málaga allait bluffer tout le monde.

  7. 7. La Llotja : l'école d'art de l'adolescent Picasso

    Passeig d'Isabel II 1, 08003 Barcelona, Spain

    Face à toi, une façade néoclassique sévère, avec ses colonnes et ses statues: La Llotja de Mar, l'ancienne bourse de commerce de Barcelone. Mais derrière ce costume de la fin du dix-huitième siècle se cache une grande salle gothique du quatorzième, la salle des contrats, où les marchands catalans négociaient le blé, le corail et les épices de toute la Méditerranée.

    En 1775, la chambre de commerce installe dans le bâtiment une école gratuite de dessin, pour former des artisans capables de concevoir des motifs pour les tissus imprimés qui faisaient la richesse de la ville. Peu à peu, elle devient l'école des beaux-arts de Barcelone, l'Escola de la Llotja. Et en 1895, un nouveau professeur arrive de La Corogne: José Ruiz Blasco, peintre de pigeons, et père d'un garçon de treize ans prénommé Pablo.

    Selon la légende familiale, racontée par Picasso et ses biographes, l'examen d'entrée, prévu pour durer un mois, aurait été bouclé par le gamin en une semaine, certains disent même en un jour. La durée varie selon les récits, mais les dessins existent: des académies d'un modèle nu, d'une sûreté stupéfiante pour son âge. Le jury l'admet directement dans les classes supérieures, avec des élèves bien plus âgés que lui.

    Il n'est pas le seul génie à s'asseoir sur ces bancs. Une douzaine d'années plus tard, un certain Joan Miró y prend ses premiers cours. Et en 1896, à peine quinze ans, Picasso loue avec son ami Manuel Pallarès son tout premier atelier, dans le Carrer de la Plata, une ruelle à deux pas d'ici. Le père commence à comprendre que l'élève a déjà dépassé le maître.

    Aujourd'hui encore, l'Académie royale catalane des beaux-arts de Sant Jordi siège dans ce bâtiment, et la vieille salle gothique accueille des réceptions et des soirées... les marchands ont laissé la place aux discours. Maintenant, contourne la Llotja vers la mer et traverse jusqu'au Passeig de Colom: une tête géante t'y sourit en noir, blanc, bleu et rouge.

  8. 8. El Cap de Barcelona : la tête pop de Lichtenstein

    Passeig de Colom, 08002 Barcelona, Spain

    Impossible de la rater: une tête de femme de près de quinze mètres de haut, aux contours noirs, aux aplats de couleurs primaires, avec ces petits points qui imitent l'impression des bandes dessinées. C'est El Cap de Barcelona, la Tête de Barcelone, du maître américain du pop art Roy Lichtenstein.

    Elle a été installée en 1992, l'année des Jeux olympiques, quand la ville rouvrait d'un coup son front de mer, longtemps barré par des voies ferrées et des entrepôts. Barcelone avait invité des artistes du monde entier à semer des œuvres dans l'espace public, et Lichtenstein, qui avait alors près de soixante-dix ans, a répondu avec ce visage aux cheveux en vague.

    Approche-toi: tu verras que la couleur n'est pas de la peinture. Ce sont des morceaux de céramique posés à la main, la technique du trencadís, celle de Gaudí, en clin d'œil à la ville. Le peintre new-yorkais des comics rend hommage au Catalan de la mosaïque brisée, et le mariage fonctionne étonnamment bien. Les points de la trame, si typiques de Lichtenstein, deviennent ici des petits disques de faïence qui accrochent le soleil.

    Derrière la sculpture, le Moll de la Fusta, le quai du bois, raconte une autre histoire. Pendant des décennies, Barcelone a tourné le dos à la mer. Le port était un monde de grues, de rails et de hangars, et les habitants n'avaient presque aucun accès à l'eau. Le grand chantier olympique a tout changé: les promenades, les plages, et ce port de plaisance que tu vois devant toi.

    Fais un petit jeu: fais le tour de la tête et regarde son visage changer selon l'angle. De face, elle semble rêveuse; de profil, presque moqueuse... chacun y voit autre chose. Maintenant, longe le quai vers l'est, en direction du long bâtiment de briques rouges au bord de l'eau: les anciens entrepôts du port.

  9. 9. Palau de Mar : les entrepôts devenus musée

    Plaça de Pau Vila 3, 08039 Barcelona, Spain

    Suis des yeux ce long bâtiment de briques rouges, avec ses arcades et ses terrasses alignées face aux voiliers: le Palau de Mar. Aujourd'hui, son rez-de-chaussée est plein de restaurants et ses étages accueillent le Musée d'histoire de la Catalogne. Mais au départ, c'étaient des entrepôts, les magasins généraux du commerce, construits au tournant du vingtième siècle pour stocker les marchandises qui arrivaient par bateau.

    Un détail qu'on oublie souvent: Barcelone n'avait pas de vrai port naturel. Pendant des siècles, la plage était ouverte aux tempêtes, et les gros navires mouillaient au large pendant que des barques faisaient la navette. À partir du quinzième siècle, la ville a donc construit des jetées, encore et encore, pour se fabriquer un abri artificiel.

    Et ces jetées ont eu un effet inattendu. Le courant, le long de la côte, charriait du sable qui s'est accumulé contre elles, siècle après siècle. Une langue de terre est sortie de la mer... Et c'est exactement sur ce sable neuf que tu vas marcher dans un instant, car tout le quartier de la Barceloneta est construit sur cette plage gagnée par hasard.

    Dans les années 1980 et 1990, on a démoli une grande partie des hangars du vieux port pour ouvrir la ville sur l'eau. Ce bâtiment-là a été gardé, vidé, transformé, et le musée y a ouvert en 1996. C'est l'un des rares témoins de ce port industriel qui a nourri Barcelone pendant plus d'un siècle, le port des dockers et des sacs de café.

    Si un jour tu montes sur la terrasse du musée, tu auras l'une des plus belles vues sur le port, la colline de Montjuïc et les toits de la vieille ville... et presque personne pour te la disputer. Maintenant, tourne le dos à l'eau et entre dans le quadrillage serré des rues de la Barceloneta. Continue jusqu'à la petite place avec une église baroque au fond.

  10. 10. Plaça de la Barceloneta : le quartier né d'une forteresse

    Plaça de la Barceloneta, 08003 Barcelona, Spain

    Regarde autour de toi: des rues parfaitement droites, des immeubles étroits qui se ressemblent tous, du linge qui sèche aux balcons, et au fond de la place, une petite église baroque avec, au sommet de sa façade, saint Michel terrassant le démon. Tu es au cœur de la Barceloneta, un quartier né d'un plan militaire.

    Pour la comprendre, il faut revenir à 1714. Après le siège, le nouveau roi Philippe V fait raser une partie du quartier de la Ribera, juste à côté du Born, pour construire une énorme forteresse, la Ciutadella, chargée de surveiller la ville. Des centaines de familles perdent leur maison. Pendant des décennies, beaucoup s'entassent dans des baraques, sur la plage et ailleurs.

    En 1753, sous l'impulsion du capitaine général, le marquis de la Mina, l'ingénieur militaire Juan Martín Cermeño dessine enfin un nouveau quartier sur ce bout de sable: de longs îlots étroits, des maisons basses toutes identiques, pour ne pas gêner la vue ni les tirs depuis les fortifications. Plus tard, les maisons ont gagné des étages, et les logements ont été découpés en petits appartements d'une trentaine de mètres carrés, les fameux quarts de maison.

    L'église Sant Miquel del Port, bénie en 1755, est l'une des toutes premières constructions du quartier, un baroque sobre dans une ville dominée par le gothique et le modernisme. Autour d'elle, le quartier s'est rempli de pêcheurs, de marins, puis d'ouvriers, quand La Maquinista Terrestre y Marítima, fondée en 1855, y a installé ses ateliers de locomotives et de machines à vapeur.

    Beaucoup d'anciens parlent encore de la Barceloneta comme d'un village à part, avec ses fêtes, ses bars de quartier et ses voisins qui se connaissent tous... et franchement, sur cette place, on les comprend. Maintenant, prends l'une des rues droites vers l'est, jusqu'à la plage et au Passeig Marítim: une fontaine y rend hommage à une enfant du sable devenue reine du flamenco.

  11. 11. Font de Carmen Amaya : la reine du flamenco née sur la plage

    Plaça Brugada, 08003 Barcelona, Spain

    Approche-toi de cette fontaine près du front de mer, écoute le bruit de l'eau, et lis le nom qu'elle porte: Carmen Amaya. Pour beaucoup de Barcelonais, c'est la plus grande danseuse de flamenco de tous les temps. Et elle est née presque ici, les pieds dans le sable.

    Le long de cette plage s'étendait autrefois le Somorrostro, un quartier de baraques en bois et en tôle où vivaient des familles gitanes, des migrants venus de toute l'Espagne, des pêcheurs pauvres. Pas d'eau courante, des tempêtes qui emportaient les murs, et pourtant une vie intense, des fêtes, de la musique tous les soirs. Le Somorrostro a été rasé en 1966, et presque rien ne rappelle aujourd'hui qu'il a existé.

    C'est là que grandit la petite Carmen, fille d'un guitariste. Enfant, elle danse pour les passants et dans les tavernes du port, avec une énergie qui sidère tout le monde: des talons qui frappent comme des rafales, des tours d'une vitesse folle. Elle danse en pantalon, comme un homme, ce qui fait scandale. Puis vient la gloire: l'Amérique du Sud, New York, le Carnegie Hall, Hollywood.

    En 1959, Barcelone inaugure cette fontaine en son honneur, tout près du lieu de son enfance. La gamine des baraques est devenue une star mondiale, et la ville la reconnaît enfin comme l'une des siennes. Quelques années plus tard, elle revient tourner Los Tarantos, une sorte de Roméo et Juliette gitan, en partie filmé dans le Somorrostro lui-même. Elle meurt en 1963, encore jeune, et le film devient son adieu à l'écran.

    Tends l'oreille vers la mer. Les anciens racontent qu'à l'époque, les soirs d'été, on entendait les guitares jusque sur la plage... Maintenant, descends sur le sable et marche le long de l'eau vers le sud-ouest, jusqu'à une étrange tour de cubes rouillés: la dernière étape de cette promenade.

  12. 12. L'Estel Ferit : l'étoile blessée de la plage

    Platja de Sant Miquel, Passeig Marítim de la Barceloneta, 08003 Barcelona, Spain

    Enlève tes chaussures si tu veux, sens le sable sous tes pieds, et regarde cette tour étrange plantée sur la plage: quatre cubes d'acier rouillé empilés de travers, comme s'ils allaient basculer, avec de grandes vitres. Les Barcelonais l'appellent souvent les cubes. Son vrai nom, c'est L'Estel Ferit, l'Étoile blessée, une œuvre de l'artiste allemande Rebecca Horn.

    Elle a été installée en 1992, comme la tête de Lichtenstein, dans le grand élan d'art public des Jeux olympiques. Et elle n'est pas là par hasard. Jusqu'au début des années 1990, cette plage était bordée de chiringuitos, de petits restaurants de planches et de tôle où l'on mangeait du poisson et du riz les pieds dans le sable. Pour les Jeux, ils ont été démolis. Les cubes rappellent ces petites baraques de plage, empilées comme dans un souvenir qui vacille.

    Beaucoup d'habitants ont mal vécu cette transformation. La plage est devenue plus propre, plus belle, plus accessible, mais aussi plus touristique, et le quartier a vu les prix grimper. L'Étoile blessée porte un peu cette ambiguïté: un hommage à ce qui a disparu, posé par la même transformation qui l'a fait disparaître.

    Pense au chemin parcouru. Un menu dessiné par un adolescent aux Quatre Gats, une salle de concert en forme de jardin, un toit de céramique, des palais de marchands, la salle où Picasso a appris à dessiner, une tête pop en trencadís, et ces cubes rouillés. Barcelone a toujours fait de l'art avec ce qu'elle avait sous la main: la céramique brisée, les vieux entrepôts, les baraques de plage.

    Et maintenant, la mer est à toi. Avance jusqu'à l'eau, laisse les vagues te chatouiller les chevilles, et regarde la ville derrière toi, cette ville qui a mis si longtemps à se tourner vers la Méditerranée... La promenade se termine ici, mais la plage, elle, continue jusqu'à l'horizon.