Montjuïc, la colline des grandes heures de Barcelone : Expo 1929, Jeux olympiques et château

De la Plaça d'Espanya au château de Montjuïc : l'Exposition de 1929, le pavillon de Mies van der Rohe, le MNAC, l'Olympiade populaire de 1936 et les Jeux de 1992, Miró et la forteresse qui domine Barcelone

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  1. 1. Plaça d'Espanya et Las Arenas : la porte de l'Exposition

    Plaça d'Espanya, 08015 Barcelona, Spain

    Mets-toi dos aux arènes de brique rouge et regarde droit devant: deux hautes tours de brique, comme deux campaniles, puis une longue avenue qui monte, des fontaines, et tout au bout, sur la colline, un palais à coupole. Ce décor de théâtre n'est pas un hasard. C'était l'entrée d'une exposition universelle.

    L'Exposition internationale de Barcelone ouvre en mai 1929. L'idée est bien plus ancienne: au départ, l'architecte catalaniste Josep Puig i Cadafalch rêvait d'une exposition consacrée aux industries électriques, prévue pour 1917. La Première Guerre mondiale la repousse, puis la dictature du général Primo de Rivera, à partir de 1923, écarte Puig, jugé trop catalaniste. C'est finalement le roi Alphonse XIII qui inaugure l'Expo, et Montjuïc, colline jusque-là sauvage, devient un immense chantier.

    Les deux tours vénitiennes, hautes d'environ quarante-sept mètres, sont de l'architecte Ramon Reventós. Elles s'inspirent du campanile de la place Saint-Marc, à Venise, et elles servaient de porte monumentale à l'Exposition. Retiens ce nom, Reventós: tu le recroiseras plus haut, dans un village qui n'existe pas.

    Derrière toi, les arènes de Las Arenas, ouvertes en 1900, avec leurs arcs en fer à cheval de style néo-mudéjar. La dernière corrida y a eu lieu en 1977. Pendant plus de trente ans, le bâtiment est resté vide, puis l'architecte Richard Rogers l'a transformé en centre commercial, ouvert en 2011, en gardant la façade comme une coquille. Sur le toit, une terrasse circulaire offre une vue complète sur la place.

    Une dernière chose: au centre du rond-point, la grande fontaine est l'œuvre de Josep Maria Jujol, le complice de Gaudí pour la céramique. Même ici, au milieu des voitures, l'ombre de Gaudí plane. Maintenant, passe entre les deux tours et remonte l'Avinguda de la Reina Maria Cristina vers la colline: la fontaine la plus célèbre de Barcelone t'attend au bout.

  2. 2. Font Màgica : la fontaine qui danse

    Plaça de Carles Buïgas 1, 08038 Barcelona, Spain

    Tu es au pied d'une immense vasque de pierre, avec derrière elle des cascades qui montent par paliers jusqu'au palais. En plein jour, c'est un grand bassin un peu sage. Mais les soirs de spectacle, l'eau jaillit, ondule, change de couleur au rythme de la musique, et des milliers de gens s'assoient sur les marches pour la regarder danser.

    On l'appelle la Font Màgica, la fontaine magique, et elle a été construite pour l'Exposition de 1929. Son créateur, Carles Buïgas, était un ingénieur de la lumière autant qu'un architecte. Son père, Gaietà Buïgas, avait dessiné quarante ans plus tôt le monument à Christophe Colomb, au bout de la Rambla. Une famille qui aimait les choses qui se voient de loin.

    Le chantier relève de l'exploit: on raconte que près de trois mille ouvriers ont travaillé pour qu'elle soit prête en moins d'un an, à temps pour l'ouverture. Le soir de l'inauguration, les visiteurs découvrent des jets d'eau colorés par la lumière électrique, un spectacle que presque personne n'avait jamais vu. En 1929, c'était de la science-fiction.

    Plus tard, on lui a ajouté la musique, et la fontaine est devenue l'un des rendez-vous favoris des Barcelonais comme des visiteurs. Elle est aussi le grand final de la Mercè, la fête de la ville, fin septembre, avec un spectacle de lumière et de feux d'artifice. Et quand l'eau se fait rare, comme lors des sécheresses récentes en Catalogne, la fontaine s'arrête: la magie, ici, dépend du ciel.

    Un conseil: retourne-toi un instant et regarde l'avenue que tu viens de remonter, avec les tours vénitiennes au fond et la ville derrière. C'est exactement la perspective que les organisateurs de 1929 avaient imaginée. Maintenant, prends sur ta droite, en direction de quatre grandes colonnes isolées: derrière elles se cache le bâtiment le plus influent de toute l'Exposition.

  3. 3. Pavillon Mies van der Rohe et les Quatre Colonnes

    Avinguda de Francesc Ferrer i Guàrdia 7, 08038 Barcelona, Spain

    Regarde ce bâtiment bas, presque rien: un toit plat qui semble flotter, des murs de marbre et d'onyx qui ne touchent pas le plafond, du verre, et deux bassins d'eau immobile. Après l'avenue monumentale que tu viens de quitter, c'est comme passer d'une fanfare à un murmure. Et pourtant, ce petit pavillon a changé l'architecture du XXe siècle.

    C'était le pavillon de l'Allemagne à l'Exposition de 1929, dessiné par Ludwig Mies van der Rohe avec la designer Lilly Reich. Pas de produits exposés, pas de vitrines: le bâtiment lui-même était le message. Le roi Alphonse XIII et la reine Victoria Eugenia sont venus l'inaugurer, et pour l'occasion Mies a dessiné un fauteuil d'acier et de cuir. Tu le connais forcément, c'est le fauteuil Barcelona, copié dans les halls d'hôtel du monde entier.

    Mais le pavillon original a été démonté en 1930, quelques mois après la fin de l'Expo. Pendant plus de cinquante ans, il n'a existé que sur des photos en noir et blanc... et il est devenu une légende étudiée dans toutes les écoles d'architecture. Entre 1983 et 1986, des architectes barcelonais l'ont reconstruit à l'identique, ici même.

    Approche-toi du grand mur d'onyx doré, découpé pour que ses veines se répondent comme les ailes d'un papillon. Et au fond du petit bassin, cherche la statue de bronze d'une femme qui lève les bras: c'est Le Matin, du sculpteur Georg Kolbe, seule silhouette humaine dans ce monde de lignes droites.

    En sortant, regarde les quatre colonnes ioniques, juste à côté. Puig i Cadafalch les avait élevées en 1919 pour symboliser les quatre bandes du drapeau catalan. La dictature de Primo de Rivera les a fait abattre en 1928, juste avant l'Expo. Elles ont été reconstruites en 2010. En face, l'ancienne usine textile Casaramona, du même Puig, est devenue le centre culturel CaixaForum. Maintenant, longe l'avenue vers l'ouest, jusqu'à la porte fortifiée d'un drôle de village.

  4. 4. Poble Espanyol : l'Espagne en miniature

    Avinguda de Francesc Ferrer i Guàrdia 13, 08038 Barcelona, Spain

    Devant toi, une porte fortifiée flanquée de deux grosses tours crénelées, comme l'entrée d'une ville médiévale de Castille. Sauf que tu es à Barcelone, et que cette muraille a moins de cent ans. Bienvenue au Poble Espanyol, le village espagnol, une ville entière construite pour une exposition de quelques mois.

    La porte reproduit celle de San Vicente, dans les remparts d'Ávila. Derrière, des places, des ruelles, une église, des maisons andalouses blanchies à la chaux, des façades aragonaises, basques, galiciennes: plus d'une centaine de bâtiments copiés aux quatre coins de l'Espagne. En dix minutes de marche, tu passes d'une grand-place castillane à une ruelle andalouse fleurie, puis à un escalier de village catalan. L'idée était de montrer, en une promenade, toute la diversité de l'architecture populaire du pays.

    Pour le concevoir, quatre hommes ont parcouru l'Espagne pendant des mois, en photographiant, en mesurant, en dessinant villages et monuments. Deux architectes, Francesc Folguera et Ramon Reventós, celui des tours vénitiennes, et deux artistes, le dessinateur Xavier Nogués et le critique d'art Miquel Utrillo. Le village devait être démoli après l'Exposition. Il a tellement plu qu'on l'a gardé.

    Et ce nom, Utrillo, te dit sans doute quelque chose. À Paris, dans les années 1880, Miquel Utrillo fréquentait Montmartre et ses artistes. En 1891, il a reconnu officiellement le fils de Suzanne Valadon, modèle puis peintre, un petit garçon qui portera désormais son nom: Maurice Utrillo, le futur peintre des rues de Montmartre. Qui était vraiment le père ? Mystère. Mais le nom, lui, est catalan.

    Aujourd'hui, le Poble Espanyol abrite des ateliers d'artisans, une collection d'art moderne et, le soir, des concerts et des fêtes. C'est un faux village, oui, mais devenu un vrai morceau de l'histoire de Barcelone. Maintenant, remonte la colline vers l'est par les escaliers et les allées: le grand palais à coupole qui dominait la Plaça d'Espanya t'attend.

  5. 5. MNAC : le palais et les fresques sauvées des Pyrénées

    Palau Nacional, Parc de Montjuïc, 08038 Barcelona, Spain

    Arrive sur la grande terrasse devant le palais, et retourne-toi: toute Barcelone est à tes pieds. La Font Màgica, l'avenue, les tours vénitiennes, Las Arenas, et au loin, les collines. Derrière toi, le Palau Nacional, avec son dôme central et ses tours d'angle, construit pour être le bâtiment principal de l'Exposition de 1929.

    On a souvent comparé son dôme à celui de Saint-Pierre de Rome, et le palais ne fait pas dans la modestie. Pendant l'Expo, il accueillait une grande exposition sur l'art espagnol, et sa salle ovale servait aux cérémonies officielles. Aujourd'hui, c'est le Musée national d'art de Catalogne, le MNAC, et il abrite un trésor que l'on ne trouve nulle part ailleurs.

    Au début du XXe siècle, dans les vallées des Pyrénées catalanes, de petites églises romanes conservaient des fresques peintes il y a près de neuf siècles. Et des collectionneurs, notamment américains, commençaient à les acheter. L'abside d'une église, Santa Maria de Mur, est ainsi partie pour un musée de Boston. Barcelone a pris peur.

    Entre 1919 et 1923, des restaurateurs italiens ont été appelés pour une opération folle: le strappo. On colle une toile sur la fresque, on la laisse sécher, puis on arrache la couche de peinture du mur, comme un pansement géant. Les peintures ont voyagé jusqu'à Barcelone à dos de mulet et en camion, puis ont été remontées sur des supports qui reproduisent la forme des absides. Le plus célèbre, c'est le Christ en majesté de Sant Climent de Taüll, peint vers 1123, avec ses grands yeux qui te fixent.

    Prends le temps de t'imaginer la scène: des ouvriers qui décollent, centimètre par centimètre, la peinture d'une église de montagne pour la sauver de l'exil. Grâce à eux, ces fresques sont restées en Catalogne. Maintenant, contourne le palais par la droite et monte vers le sud: une tour blanche en forme d'athlète t'attend sur l'esplanade olympique.

  6. 6. Tour de Calatrava : l'athlète blanc de l'Anneau olympique

    Carrer de Pierre de Coubertin, 08038 Barcelona, Spain

    Devant toi, une silhouette blanche de cent trente-six mètres, penchée, élancée, avec un anneau ouvert vers le ciel. Certains y voient un athlète qui brandit la flamme, d'autres une aiguille, d'autres encore un trophée géant. C'est la tour de télécommunications de Montjuïc, et la rue où tu te trouves porte, clin d'œil bienvenu, le nom de Pierre de Coubertin.

    La tour est l'œuvre de l'architecte et ingénieur valencien Santiago Calatrava, construite pour les Jeux olympiques de 1992. Calatrava, c'est l'homme des ponts blancs aux allures de squelettes, et les voyageurs français le connaissent sans le savoir: c'est lui qui a dessiné la gare TGV de l'aéroport Lyon-Saint-Exupéry, avec son grand oiseau d'acier. Elle devait transmettre les images des compétitions au monde entier, et elle a été pensée comme un symbole autant que comme une antenne. On dit même que son inclinaison n'est pas due au hasard et qu'elle sert de cadran solaire, son ombre tournant sur l'esplanade.

    Regarde maintenant autour de toi: tu es au cœur de l'Anneau olympique. À côté, la grande carapace du Palau Sant Jordi, la salle omnisports dessinée par le Japonais Arata Isozaki. Son toit a été assemblé au sol, puis soulevé d'un bloc par des vérins jusqu'à sa place. Isozaki, tu l'as déjà croisé sans le savoir: c'est lui qui a dessiné l'entrée de verre du CaixaForum, en bas.

    Un peu plus loin, les piscines Bernat Picornell ont accueilli la natation et le plongeon de 1992. Les images des plongeurs sautant avec toute Barcelone en arrière-plan ont fait le tour du monde, et elles ont changé l'image de la ville. Avant les Jeux, Barcelone était un port industriel un peu oublié. Après, tout le monde voulait y venir.

    Mais l'histoire olympique de cette colline commence bien avant 1992, et elle n'est pas toujours joyeuse. Pour la comprendre, il faut aller voir le stade, juste à l'est, avec sa vieille façade des années vingt. Marche vers lui en longeant l'esplanade.

  7. 7. Estadi Olímpic Lluís Companys : deux Olympiades, 1936 et 1992

    Passeig Olímpic 15-17, 08038 Barcelona, Spain

    Regarde cette façade de pierre, avec ses arcades, ses cavaliers de bronze et ses airs de stade antique. Elle date de 1929, de l'Exposition. Mais derrière ces murs anciens se cache une enceinte moderne, celle qui a vu s'ouvrir les Jeux olympiques de 1992. Deux époques collées l'une à l'autre.

    Barcelone construit ce stade avec une grande ambition: accueillir les Jeux olympiques de 1936. Elle est candidate, mais en 1931 le Comité international olympique choisit Berlin. Deux ans plus tard, Hitler arrive au pouvoir, et les Jeux de Berlin deviennent une vitrine du régime nazi.

    En réaction, Barcelone organise une contre-manifestation: l'Olympiade populaire, prévue du 19 au 26 juillet 1936, dans ce stade. Des milliers d'athlètes, venus de nombreux pays, dont une délégation française, arrivent en ville. Mais le 18 juillet, une partie de l'armée se soulève contre la République: c'est le début de la guerre civile. Les combats éclatent dans les rues de Barcelone, et l'Olympiade est annulée avant même d'avoir commencé. Certains athlètes étrangers restent, et quelques-uns rejoignent même les milices.

    Il faudra attendre cinquante-six ans pour que la flamme arrive enfin. Pour 1992, on garde la façade, mais on vide l'intérieur et on creuse la pelouse pour gagner des places. Le 25 juillet 1992, pendant la cérémonie d'ouverture, l'archer paralympique Antonio Rebollo tire une flèche enflammée vers la vasque, et le monde entier retient son souffle. Ce soir-là, Barcelone devient une ville globale.

    Depuis 2001, le stade porte le nom de Lluís Companys, président de la Généralité de Catalogne pendant la guerre. Garde ce nom en tête: tu le retrouveras à la fin de la balade, là-haut, au château. Maintenant, prends le chemin vers le nord-est, à travers les jardins: un bâtiment blanc et lumineux t'attend, celui d'un enfant de Barcelone qui a conquis Paris.

  8. 8. Fundació Joan Miró : le Barcelonais de Paris

    Parc de Montjuïc, 08038 Barcelona, Spain

    Voici un bâtiment tout blanc, fait de cubes, de terrasses et de grandes verrières en demi-lune qui captent la lumière du ciel. Pas de décor, pas de dorure: juste du béton blanc, de la brique, des patios, et des fenêtres ouvertes sur les pins. C'est la Fondation Joan Miró, ouverte en 1975.

    L'architecte s'appelle Josep Lluís Sert, ami de toujours de Miró. Exilé après la guerre, Sert a fait carrière aux États-Unis, mais il a beaucoup construit pour les artistes. Avant cette fondation, il avait déjà dessiné l'atelier de Miró à Majorque, et la Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence. Si tu connais la Côte d'Azur, tu reconnaîtras un air de famille.

    Miró est né à Barcelone en 1893, dans un passage près de la Plaça de Sant Jaume. Mais c'est à Paris qu'il devient Miró: dans les années 1920, il a un atelier rue Blomet, il fréquente les surréalistes, il est fauché, il a faim, et il peint des toiles qui feront le tour du monde. Plus tard, au début de la Seconde Guerre mondiale, il se réfugie en Normandie, à Varengeville-sur-Mer, où il commence la série des Constellations.

    À l'intérieur, cherche une fontaine pas comme les autres, derrière une vitre. C'est la Fontaine de mercure d'Alexander Calder. Elle a été créée pour le pavillon de la République espagnole à l'Exposition internationale de Paris, en 1937, et elle était exposée à côté du Guernica de Picasso. Le métal liquide qui y coule est du vrai mercure, d'où la vitre... ne cherche pas à y tremper les doigts.

    Miró a voulu cette fondation pour que les jeunes artistes aient un lieu vivant, pas un mausolée. Il est mort en 1983, à Palma, mais sa fondation garde des milliers de ses dessins, peintures et sculptures. Maintenant, continue vers l'est, par l'avenue qui longe la colline: des jardins t'attendent, là où l'on riait autrefois sur les montagnes russes.

  9. 9. Jardins de Joan Brossa : le parc d'attractions disparu

    Plaça de la Sardana, 08038 Barcelona, Spain

    Avance entre les pins et les pelouses en terrasses: des jeux pour enfants, des tyroliennes, des familles qui pique-niquent, et la mer qui apparaît entre les branches. Un jardin calme, presque banal. Sauf que si tu avais été ici il y a trente ans, tu aurais entendu des hurlements: ceux des passagers des montagnes russes.

    Ici se trouvait le parc d'attractions de Montjuïc, ouvert en 1966. Grande roue, manèges, montagnes russes avec vue sur le port... Pendant plus de trente ans, des générations de petits Barcelonais y ont passé leurs dimanches. Le parc a fermé en 1998, concurrencé par de plus grands parcs modernes, et la colline a repris ses droits.

    À la place, la ville a ouvert au début des années 2000 ces jardins dédiés à Joan Brossa, un poète barcelonais pas comme les autres. Brossa écrivait des poèmes avec des mots, mais aussi avec des objets: une lettre géante, une chaise, un gant... ce qu'il appelait la poésie visuelle. Il aimait le cirque, la magie, le music-hall. Un jardin sur l'ancien terrain des manèges, ça lui ressemble.

    Et puis il y a le nom de la colline elle-même. Montjuïc, beaucoup l'expliquent comme le mont des Juifs: au Moyen Âge, la communauté juive de Barcelone avait son cimetière sur ces pentes. Les archéologues y ont retrouvé des centaines de tombes, et des pierres gravées en hébreu ont même été réemployées dans des murs de la vieille ville. D'autres préfèrent y voir le mont de Jupiter. Le débat n'est pas tranché.

    Tout près, sur la Plaça de la Sardana, une sculpture montre des danseurs se tenant par la main en cercle: la sardane, la danse catalane, qu'on danse encore le dimanche devant la cathédrale. Maintenant, continue vers l'est en suivant la route de Miramar: des milliers de cactus t'attendent sur la pente qui regarde le port.

  10. 10. Jardins de Mossèn Costa i Llobera : les cactus face au port

    Carretera de Miramar 38, 08038 Barcelona, Spain

    Tu entres dans un autre monde: des cactus en forme de colonnes, d'autres comme des oursins, des agaves aux feuilles en lames de sabre, des aloès qui fleurissent en hiver. Et en contrebas, le port de Barcelone, les grues, les ferries pour les Baléares, la mer à perte de vue. Un paysage du Mexique posé sur une falaise méditerranéenne.

    Ce jardin a ouvert en 1970. Il porte le nom de Miquel Costa i Llobera, prêtre et poète majorquin, grand amoureux des paysages de son île. Son poème le plus célèbre, El pi de Formentor, chante un pin accroché aux falaises au-dessus de la mer... plutôt bien trouvé pour un jardin suspendu au-dessus du port. L'endroit a été choisi pour une raison simple: c'est l'un des coins les plus chauds de Barcelone. Le versant regarde le sud, il est protégé du vent du nord, et le soleil y tape toute la journée. Les cactus s'y sentent comme chez eux.

    Cherche les grosses boules dorées hérissées d'épines: leur nom populaire, en français, c'est le coussin de belle-mère. Tu peux sourire, tout le monde le fait. Le jardin rassemble plusieurs centaines d'espèces venues d'Amérique, d'Afrique, des déserts du monde entier, et certains spécimens sont devenus de véritables géants.

    Lève les yeux: avec un peu de chance, tu verras passer tout près une petite cabine suspendue à un câble. C'est le téléphérique du port, inauguré en 1931, qui traverse le port très haut au-dessus de l'eau, de Montjuïc jusqu'à la tour de Sant Sebastià, à la Barceloneta. Les Barcelonais l'appellent le Transbordador aeri. Vertige garanti.

    Profite de ce calme, parce que la prochaine étape est plus grave. Au sommet de la colline, au-dessus de toi, il y a une forteresse qui a surveillé la ville pendant plus de trois siècles... et pas toujours pour la protéger. Remonte par les chemins et la route du château vers le sud-ouest, jusqu'au sommet de Montjuïc.

  11. 11. Château de Montjuïc : la forteresse et la mémoire

    Carretera de Montjuïc 66, 08038 Barcelona, Spain

    Te voilà au sommet: des murs épais, un fossé profond, des bastions en forme d'étoile, et de là-haut, la vue sur tout Barcelone, le port, la mer et la ville jusqu'aux montagnes. C'est le château de Montjuïc. Un lieu magnifique... et l'un des plus lourds de mémoire de toute la Catalogne.

    Tout commence en 1640, pendant la guerre des Faucheurs, quand la Catalogne se révolte contre le roi d'Espagne. Les Catalans construisent ici un petit fort en quelques semaines, et en janvier 1641, avec l'appui de troupes françaises, ils repoussent l'armée castillane au pied de la colline. La forteresse que tu vois, en étoile, date surtout de la seconde moitié du XVIIIe siècle.

    Un détail que peu de visiteurs connaissent: dans les années 1790, l'astronome français Pierre Méchain est monté ici avec ses instruments. Il mesurait l'arc de méridien entre Dunkerque et Barcelone, pour définir une nouvelle unité de mesure universelle: le mètre. Un petit bout de ton mètre ruban est né sur cette colline.

    Mais le château a surtout servi à tenir la ville. En 1842, le général Espartero fait bombarder Barcelone depuis ses canons. Puis il devient prison et lieu d'exécution. En 1909, le pédagogue Francesc Ferrer i Guàrdia y est fusillé, ce qui provoque des manifestations jusqu'à Paris. Et en 1940, c'est le tour de Lluís Companys, président de la Généralité de Catalogne. Exilé en France après la guerre, il est arrêté par la Gestapo en août 1940 à La Baule, livré aux autorités franquistes, jugé en conseil de guerre et fusillé ici le 15 octobre 1940. Selon le récit transmis, il a voulu mourir pieds nus, pour toucher la terre catalane.

    Depuis la fin des années 2000, le château appartient à la ville, et il est devenu un lieu de mémoire et de promenade. Fais le tour des remparts, en silence si tu veux. Tu as commencé ta balade devant les fontaines d'une exposition qui voulait montrer une ville moderne, et tu la termines ici, là où cette même ville a été bombardée, emprisonnée, puis rendue à elle-même. Montjuïc, c'est tout ça à la fois. La balade s'arrête ici... le coucher de soleil, lui, est offert.